Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

24.3.10

LE SOURIRE DE PETE HENNIG :
BANJO VIT




De tous les instruments des musiques populaires, deux ont été créés sur le sol des Etats-Unis d'Amérique à la croisée de moultes confrontations, contradictions, blessures, frottements et nécessités : la batterie et le banjo (appelé parfois banjar). Tous deux ont partie liée avec le devenir survivant des esclaves africains importés dans les colonies des Amériques (il faudra plus que l'indépendance pour sortir de l'infâme état d'esclavage).

Le banjo, comme la batterie, est un instrument au fort niveau sonore - se faire entendre. Comme elle, il est aussi un dérivé d'instruments africains, très probablement de l'écontine, sorte de luth joué en Afrique de l'Ouest (très utilisé au Sénégal). Une forme de banjo est aperçue dès la fin du 17ème siècle (banjo-gourde) dans le sud des USA. L'instrument qui, à juste raison, cherche à résonner se dote de cinq cordes, le jazz fera tomber cette cinquième corde au début du XXème siècle (banjo ténor). Le bluegrass la fera réapparaître dans les années 40. Les musiques populaires d'Algérie et du Maroc l'adopteront. Les ménestrels américains et autres porteurs de messages sociaux, de luttes et de l'état réel du nouveau monde utiliseront cet instrument, à jouer avec la même vélocité que celle des hobos allant de train en train, possédant son amplification naturelle, tellement naturelle. L'instrument épouse la cause du Little Redbook de Joe Hill. Il est le lien initial de tous les damnés de la terre de cette partie du monde.

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Pete Hennig, batteur de Fantastic Merlins, incarne la nécessaire transmission par les peaux. S'y joue la réalité des corps. Son vocabulaire des tambours et cymbales est celui de cette puissance franche et profondément humaine qui se lit sur son sourire. Et bien Pete Hennig, joue du banjo avec ce même temps qui n'est pas une tournure d'esprit, mais une mise en pratique des injonctions du vivant. Le temps, émanation des lieux favorisant le mise en rythme, pour ce batteur, est celui de la mise en perspective de l'urgence avec toute sa délicatesse. Pete Hennig fait partie des batteurs responsables ; ils requalifient les instants. Pas de surprise alors de le voir jouer du banjo et qu'il en joue si bien. C'est inscrit dans son sourire.

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Ce vendredi, la surprise des Fantastic Friday Music Series au Black Dog vient de cette rare prestation du groupe bluegrass de Pete Hennig. Shane Akers (dobro), Harris Kendrick (guitare) et Eric Struve (contrebasse) forment avec lui, sans tambours mais banjo, ce quartet vif et proche. Chaque morceau se présente comme un tour de parole où les voix de chacun se relaient pour explorer subtilement ce que le jeu précédent a apporté de conseils utiles. Une affaire de camaraderie bien exprimée, l'image d'une démocratie simple et vivable. Le droit de sourire n'évite pas le droit de penser, il le conforte en dansant. Megan Shaw est invitée à s'assoir avec le quartet pour quelques titres qui sentent bon la terre chaude fumant après une averse.

Images : B. Zon

21.3.10

TOUTES LES CHANCES DE SE RENCONTRER
ENTRETIEN AVEC DIDIER PETIT




De retour du Liban, où il était de retour du Canada où il était de retour des Etats-Unis d'Amérique, de son territoire de Bourgogne, Didier Petit nous a livré ses impressions à chaud.

Il semble que ce besoin de voyage que tu prends en charge toi-même soit le prolongement direct de ton jeu et de son évolution. Qu'y trouves-tu ?



Didier Petit : Dans un voyage il y a beaucoup de choses qui se mélangent. La rencontre avec les autres (j'ai toujours aimé les gens et j'aime beaucoup passer un moment dans leurs lieux de vie) mais aussi la rencontre avec soi-même et le débroussaillage qui en résulte. Dans le voyage, il n'y a pas de jugement mais un parcours choisi et donc le choix de la contrainte. Perec (mais pas seulement lui), un écrivain que j'aime beaucoup, affirmait que si nous avons une liberté, c'est celle de choisir nos propres contraintes ... Je suis évidemment pour cette idée de la liberté. D'où le fait que je fabrique mes propres tribulations et mes rencontres. Dans le voyage, il y a aussi le temps du voyage : avancer tout en étant immobile assis dans un fauteuil (le train, le bus, l'avion), le pont (cet entre-deux entre le point de départ et le point d'arrivée), l'attente avant le départ (mais aussi celle de la personne qui doit venir vous chercher et qui parfois ne vient pas !?)
une solitude pleine de tout ce qui se passe. Il faut le redire, la musique, c'est l'art du temps et quand on se retrouve dans d'autres temps (aussi bien géographique que temporel), on se découvre d'autres musiques tout en restant le même. Je ne suis pas un musicien brillant au sens technique du terme, j'ai toujours considéré que je n'étais qu'un transmetteur de sensations qui me traversent. De tout ce que les rencontres m'apportent, de ce que les autres m'apportent sans préjuger de ce qu'ils sont. C'est banal de le dire mais la musique a cela de formidable qu'elle permet de toucher tant de situations différentes, de classes sociales très différentes, de cultures si différentes, de personnes tellement différentes !!! Tout cela me transperce et me charge et je le restitue avec mon violoncelle comme je peux car c'est le seul outil que j'aie à ma disposition et que je connais un peu depuis quarante ans que je le pratique.

Quelle sont ces différences entre ta tournée Nord Américaine de l'an passé et celle de cette année ?
Didier : L'an passé il y avait un chemin préparatoire à un enregistrement (Don't Explain). Je m'étais donc posé à Minneapolis et St Paul en fin de tournée et j'y suis resté une semaine. Ce fut un moment intense et en même temps particulièrement serein. Cette année, c'est le mouvement qui l'a emporté. Davantage de rencontres et un passage plus appuyé sur la côte ouest (Portland, Seattle, Vancouver).
Comme l'année dernière, j'ai déjà fait halte à Chicago (et voilà les habitudes qui s'installent déjà) où j'ai pu retrouver mes amis(e) Nicole Mitchell, Mars Williams, Jim Baker, Brian Sandstrom et Steve Hunt, très belle soirée au Velvet Lounge de Fred Anderson. Puis St Paul avec Viv Corringham, Milo Fine, Nathan Hanson, Lara Hanson, JT Bates et Adam Linz.
Changement de Côte : Portland avec Tim Duroche et Joe Grossman. Seattle tout seul et enfin Vancouver et Robert Creek avec Viviane Houle et Stefan Smulovitz.
J'ai donc finalement rencontré beaucoup plus de gens que l'année dernière et de façon équilibrée entre ceux avec qui j'avais déjà joué et ceux qui m'étaient inconnus. Un équilibre très important entre des rencontres nouvelles et la construction à long terme d'une musicalité commune.

L'an dernier tu étais quasiment passé de l'Amérique du Nord en Chine et cette année au Liban, ce qui ajoute non seulement en valeur de contraste au plan général (un côté Jules Vernes), mais aussi à quelque chose de directement identifiable - toujours sur les contrastes - dans ce que tu joues. Prévois-tu une autre aventure américaine l'an prochain et quelle sera la destination suivante ?
Didier : C'est le monde qui est contrasté. La perception que j'ai de ce monde change jour après jour. Non seulement j'en accepte la diversité mais je l'aime cette diversité. Ainsi que la fin des pensées monolithiques. Il est beaucoup plus difficile aujourd'hui d'accepter une seule propagande (du latin propaganda qui signifie progresser par bouture). Au minimum, nous sommes dans l'obligation d'accepter plusieurs types de propagandes et donc de nous frayer un chemin au milieu de ce bordel. C'est fou ce que j'aime le bordel. Aller d'un pays à l'autre, se laisser traverser, vivre avec les gens et confronter les modes, se bousculer, écouter les sons bref en un seul mot, voyager.
Cette année, je retourne en Chine pour une autre tournée en Juin, cette fois en trio avec Xu Fengxia (Guzheng) et Sylvain Kassap (clarinettes).
Je compte bien revenir chaque année aux Etats-Unis ainsi qu'en Chine et intercaler d'autres pays au gré des humeurs. Chaque fois que je voyage, je rencontre des gens magnifiques qui me nourrissent et maintiennent mon indécrottable optimisme vis-à-vis de l'humanité. Il y a plein de belles choses dans ce monde.

Episode : St Paul inLes voyages extraordinaires de Didier Petit

Entretien avec Pamela Espeland

Intégrale Petit en Amérique et autres territoires


Photographie de Guillaume Roy et Didier Petit au Liban par Corinne Frimat (avec le I phone de Guillaume) Guillaume et Corinne avaient, en février, rencontré les amis minnesotans de Didier Petit à La Grande Boutique de Langonnet.

13.3.10

REVERS DE MÉDAILLE


C’est chez mon ami Jules Dupré, à l’Isle Adam, que j’ai appris l’insertion au Journal Officiel d’un décret qui me nomme Chevalier de la Légion d’Honneur. Ce décret, que mes opinions bien connues sur les récompenses artistiques et sur les titres nobiliaires, auraient dû m’épargner, a été rendu sans mon consentement, et c’est vous, Monsieur le Ministre, qui avez cru devoir en prendre l’initiative.

Mes opinions de citoyen s’opposent à ce que j’accepte une distinction qui relève essentiellement de l’ordre monarchique. Cette décoration de la Légion d’honneur que vous avez stipulée en mon absence et pour moi, mes principes la repoussent.

En aucun temps, en aucun cas, pour aucune raison, je ne l’eusse acceptée. Bien moins le ferais-je aujourd’hui que les trahisons se multiplient de toutes parts et que la conscience humaine s’attriste de tant de palinodies intéressées. L’honneur n’est ni dans un titre ni dans un ruban, il est dans les actes et dans le mobile des actes. Le respect de soi-même et de ses idées en constituent la majeure part. Je m’honore en restant fidèle aux principes de toute ma vie ; si je les désertais, je quitterais l’honneur pour en prendre le signe. Mon sentiment d'artiste ne s'oppose pas moins à ce que j'accepte une récompense qui m'est octroyée par la main de l'État. L'État est incompétent en matière d'art. Quand il entreprend de récompenser, il usurpe le goût du public. Son intervention est toute moralisante, funeste à l'artiste qu'elle abuse sur sa propre valeur, funeste à l'art qu'elle enferme dans des convenances officielles et qu'elle condamne à la plus stérile médiocrité.

Gustave Courbet - lettre du 23 juin 1869 à Maurice Richard, Ministre des Beaux Arts


Photo : Nadar


8.3.10

OSCAR À LA GUERRE


En ces temps, Démineurs (The Hurt Locker) le, hier soir, très oscarisé film de Kathryn Bigelow, qui n'a pas manqué, à deux reprises, l'occasion de saluer les mérites de "l'armée et des hommes en uniformes", aurait pu s'intituler Le triomphe de la volonté.


Photo : B. Zon


La guerre, la drogue et les enfants d'Orange


7.3.10

MATT WILSON À ARTISTS QUARTER


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Jolie conclusion pour une de ces semaines musicales riches des Twin Cities (Didier Petit au Black Dog les 2 et 3 (voir Glob précédent), Bryan Nichols nonet (We are many) à McPhail le 4, Nathan Hanson et Viv Corringham puis Julie Johnson and No Account au Black Dog le 5), le quartet Arts and Craft du batteur Matt Wilson se produisait à l'Artists Quarter de St Paul (lieu de haute chaleur de l'histoire actualité du jazz pour reprendre le slogan, ici naturellement vécu, d'un magazine musical français créé en 1954 par Nicole et Eddie Barclay et Jacques Souplet très vite repris par Daniel Filipacchi et Frank Ténot).

Matt Wilson est de Chicago. Son swing sûr, délicat, souriant et prononcé (type Higgins matiné Shelly Manne) récèle de moultes inventions mélodiques. Le quartet (James Weidman piano, melodica, xaphoon - Terell Stafford, trompette - Martin Wind, basse) fend tranquillement l'onde, fait son chemin avec la douceur et la fermeté de trait souple, pas forcé, d'un fusain qui tout à coup enveloppe. La musique est une belle sorte de hard-cool-bop aux ouvertures subtiles témoignant de la juste persévérance d'un langage qui, toujours, a ses lumières. On rit aussi entre les morceaux, on participe. Les souvenirs s'ajoutent aux inventions affleurantes d'une musique de paix qui a ses ruses et sait les rumeurs du monde. En fin de soirée, mine de rien, le chemin parcouru impressionne de bien être.

Merci à Pamela Espeland

Images qui bougent : B. Zon


4.3.10

LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES DE DIDIER PETIT



L'existence en réalisation ne supporte pas bien le cloisonnement stérile et la nécessité du voyage fécond peut alors devenir le temps intérieur. Didier Petit et son violoncelle se refusent à l'explication pour s'unir sans ménagement à l'insoupçonné qui fait l'être, cette inspiration d'origine, cette façon fertile de creuser.

Lors de cette deuxième tournée par avion, bus et train en Amérique du Nord, le violoncelliste s'est arrêté à St Paul, endroit souche des ces pérégrinations, pour deux soirées au Black Dog les 2 et 3 mars en compagnie de sûres connaissances. Un set seul en ouverture de chaque soirée pour chahuter l'exact et devenir plus précis, puis deux duos pleins de grâce, l'un avec le saxophoniste Nathan Hanson, et l'autre avec Lara Hanson (aux pinceaux) et deux trios foisonnants avec Milo Fine (clarinette, piano, batterie) et la chanteuse Viv Corringham puis avec la célèbre paire Adam Linz (contrebasse) et JT Bates (batterie). Le deuxième jour, Didier a même préparé un repas bourguignon pour 30 personnes (où l'on retrouvait aussi l'enregistreur Steve Wiese).

Ce fut une dense affaire de danses et de sourires, de cette action qui définit la musique pour paraphraser Charlie Chaplin (on a cru comprendre d'ailleurs en un moment furtif durant le set avec Linz et Bates que les Sex Pistols se seraient entendus comme cul et chemise avec Charlot), de cette chanson de geste qui se déplace et qui cherche là où elle trouve, qui ne promet pas la lune mais qui l'épouse. La veille Didier était à Chicago, le lendemain il partait pour Portland, puis Seattle, puis Vancouver avant de rejoindre Beyrouth. Pour d'autres nuances pétillantes, merci Didier.




Photos : B. Zon