Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

20.10.19

RÉSONANCE MAJEURE AU THÉÂTRE BERTHELOT


Au fond, ce dont nous avons besoin, bien au-delà de pâteuses guerres de styles asthéniques, c'est d'une résonance majeure. Au théâtre Berthelot (Montreuil-sous-Bois 93), c'est bien ce sentiment qui nous a emportés deux soirs de suite les 19 et 20 octobre 2019.

On peut croire au Fantôme (Alexandre Du Closel, Morgane Carnet, Jean-Brice Godet, Luca Ventimiglia), groupe qui d'un tissage de notes généreuses, de prononciations aux accents détaillés, de différences douces, de songes hérités de tempêtes et de petits secrets du fond des âmes, fait parler la poésie commune. L'émotion surgissant de tant de détails. En seconde partie le quartet de Steve Potts (avec Jobic Le Masson, Peter Giron et John Betsch) à l'héritage au long cours : swing et invention en lumière douce, liberté dans l'altérité. Assembler ces deux groupes dans la même soirée au Théâtre Berthelot à Montreuil (93) dit plus que bien des "manifestes", une forme d'ancrage dans une affranchie nature débarrassée des gênes d'entournures.

Avec le retour d'un soir de Perception, les fondateurs du fameux groupe (1970-1976) Didier Levallet et Yochk'o Seffer convient les allègres Antonin Rayon et François Laizeau à retisser un morceau d'histoire. Moment précieux et éphémère d'une défiante vitalité, à la faconde joyeuse ("Music is the healing force") abolissant les distances. Préalable historiquement indispensable aux perceptions fulgurantes du trio Sophie Agnel-John Edwards-Steve Noble délivrant une musique d'une extraordinaire présence charnelle, celle qui fait de la vie une fête. 

Un résonance majeure donc et que le Souffle Continu !


 • Chapeau bas à Jean-Pierre Bonnet, l'équipe du Théâtre Berthelot et au disquaire ci-dessus précité.

Photo : B. Zon

9.10.19

MAINS D'OEUVRES

Hier matin, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le maire William Delannoy a ordonné l'évacuation de Mains d'œuvres manu-militari. Mains dœuvres est un lieu de regroupement d'artistes et d'associations depuis 2001. 70 personnes y travaillent. Manifestons notre solidarité ici aussi devant ce qui représente trop bien une certaine "vision" d'un avenir bien proche où CRS et huissiers remplacent les artistes.

Photos : LP/G.B et Stéphane Lagoutte. Myop pour Libération

7.10.19

TOME ET TOMS TOMS




À propos de Ginger Baker, ex batteur de Bob Wallis et Graham Bond, on entend déjà parler beaucoup (un peu) de Cream (avec le très inspiré Jack Bruce et le plutôt soporifique Eric Clapton, le journaliste de France Inter cite "Sunshine of your life" - sic !), moins de ses disques de jazz en trio avec Charlie Haden et Bill Frisell (le premier est une perle de contrastes), de sa mise en lumière du légendaire batteur Phil Seamen avec Air Force, et sans doute moins encore du fait - et c'est peut-être le plus remarquable -, de son obstination à se relier aux musiques africaines dès la séparation de Cream en 1969. Avec ses drum choir, Remi Kabaka et Fela Ransome-Kuti, bien avant la mode...

L'évocatrice association Tome et Janry avait réussi à relever le défi d'une reprise possible des personnages de Spirou et Fantasio tels que définis par Franquin, après les tentatives de Fournier (pas mal, mais pas la bonne pointure pour le dessinateur par ailleurs très poétique de Bizu) et le bref essai (catastrophique) de Nic & Cauvin. Mieux qu'une reprise, la paire au nom et à l'énergie hannabarberesque, avait su réhabiter les personnages en les replaçant dans une lecture progressive quasi métonymique. De ce duo aussi soudé que les héros qu'ils dessinaient, on ne se demandait qu'à peine lequel était le dessinateur et lequel le scénariste. Le scénariste était Philippe Tome, il s'est éteint avant hier à 62 ans.

• couverture de The Africa 70 Live de Fela Ransome-Kuti et Ginger Baker (Regal Zonophone)
• case de Machine qui rêve, dernier album de Spirou et Fantasio par Tome et Janry © Dupuis- 1998

5.10.19

MARCHE POUR CHRISTINE RENON

Matin du samedi 5 octobre 2019, sous la pluie (qui n'est jamais un problème lorsque les gens sont déterminés), de la Mairie jusqu'à son école rue Méhul, marche pour honorer Christine Renon, directrice d'école à Pantin qui s'est suicidée. Beaucoup de monde, de tristesse, de colère, d'émotion pour cette femme très appréciée. À Rodez, deux jours plus tôt, le régent-président de la République Française lançait un : "Moi j'adore pas le mot de pénibilité, parce que ça donne le sentiment que le travail serait pénible".

Photo : B. Zon

3.10.19

BRAHMS, PORTAL, PLUDERMACHER, VINCE STAPLES

On peut terminer une journée avec les Sonates pour Clarinette et Piano de Johannes Brahms écrites en 1894 et interprétées au studio 106 de la Maison de la Radio en 1969 pour la série "Premiers sillons" par Michel Portal et Georges Pludermacher (Harmonia Mundi) et commencer la suivante par Summertime 06, premier album en 2015 de Vince Staples (ARTium). Deux images des vivants aux données significatives, l'une à l'immense tendresse du "tu intime" pour "voir s’ouvrir encore les beaux yeux", l'autre regardant dans le désastre du monde le lointain feu revenant.

- Faites plaisir à votre disquaire, vous vous ferez plaisir.

28.9.19

CHRISTINE RENON

La très attendue mort d'un pendable pendard devenu monarque présidentiel par deux fois (la seconde par la grossière manipulation de ce qu'il est convenu d'appeler "l'opinion public", bréneuse opinion en l'occurence), n'a pas seulement permis d'occulter le ravageur incendie de l'usine Lubrizol à Rouen, mais aussi le suicide, sur son lieu de travail, de Christine Renon, directrice de maternelle à Pantin, dont le corps a été retrouvé le 24 septembre. Avant de se tuer, le 21 septembre, elle avait envoyé une lettre  (consultable ci-dessous) qui n'a pas eu droit aux commentaires de nos politiciens en "marche ou crève", trop occupés à leurs louanges de crocodiles.

 

25.9.19

SCREAMING AGAINST STREAMING

Histoire de ne pas prendre trop de retard, en matière de pollution (et de droits de l'homme), ne pas seulement faire comme si nous avions des préoccupations de 1970, mais s'intéresser aux étourdissants ravages naissants et rapides des technologies du XXIe siècle (utilisées par ce message).
Photographie : samedi 21 septembre 2019 - Paris

Photo : B. Zon

22.9.19

CE QUI SE MANIFESTE



Lors de la manifestation du 21 septembre 2019 catégorisée comme "marche pour le climat" à laquelle s'associèrent celles des Gilets Jaunes interdits de manifester ailleurs, certains participants se sont dit : "déçus de la tournure que ça avait pris alors qu' [ils étaient] venus marcher pour le climat" ou bien "que ce n'était pas ça manifester alors autant rentrer chez soi". Pourtant, il s'est bien manifesté quelque chose lors de ce déploiement qui s'est lui-même débordé comme le monde peut encore le faire lorsqu'il ne se satisfait plus d'être un simple sujet pour écran à plate réflexion. Les fragments de réel s'assemblent tant bien que mal comme autant de collections populaires face à la violence d'un système tellement incarnée par sa police, un système qui transforme "la démocratie", "l'écologie" comme autant d'arguments publicitaires facilement "likable" pour que jamais n'existe le moment juste, celui dont "ils" s'escriment à brouiller l'origine. Ce n'est pas seulement la forêt qui brûle, c'est aussi sa langue, celle qui dit la souffrance de tous les êtres. Alors lorsque quelque chose se manifeste, le temps n'est pas à la déception du programme du jour et puis s'en retourner, mais bien au contraire à entendre le moment de sorties simultanées comme une formidable élocution propre à dépasser la très polluante contagion des compromis.




Photo : B. Zon

11.9.19

ROBERT FRANK

C'est impressionnant comme la disparition de certains photographes tels Henri Cartier-Bresson, David Seymour, Robert Doisneau, Robert Capa, Martine Franck, Robert Capa, Tina Modotti, Roy de Carava et, il y a deux jours, Robert Frank, photographes qui ont su visiblement exprimer et faire s'exprimer l'humanité dans son cadre, indique soudainement à quel point le cadre change à ce moment là.

22.8.19

LE MONARQUE, VICTOR HUGO,
ET LE BULLETIN MÉTÉO

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"Quelques ondées sont encore à craindre" entend-on par la voix de la speakerine du bulletin météorologique lors des émissions matinales de France Inter, radio nationale, en début de semaine. Si les ondées, seules, sont "à craindre", alors le reste de l'actualité devra être très cool. La semaine précédente, la même nous prévenait : "Le soleil est en guerre avec la pluie" et son alter ego, présentateur des informations lui passait auparavant le micro en prévenant : "Pas très sexy la météo aujourd'hui !". Sur les mêmes ondes, l'hiver dernier : "Le froid embusqué à Strasbourg." Le climat, c'est la guerre. Le réchauffement climatique, une bonne inquiétude à la mode, mais en théorie seulement. Depuis Charles X,  bourgeoisie et aristocratie recomposée ont progressivement imposé l'idée qu'il n'y aurait qu'une sorte de beau temps se situant au delà de 25° à l'ombre avec un ciel sans nuage. Certaines inventions comme le réfrigérateur ou même la télévision ont accentué cette conception de séparation de nos corps des conditions météorologiques en en rejetant toutes les variations (à l'exception de la neige utile pour confectionner des décors de Noël). Pas de bonne humeur sans beau fixe. Le beau temps est devenu le botox du mode de vie général. On ne vit plus avec le temps, on le craint ou on le maudit s'il ne correspond pas à l'image exacte. La moindre averse, le moindre refroidissement et c'est le début de l'apocalypse : la vigilance orange. Au printemps dernier, alors que la journée s'annonçait pluvieuse, un autre speaker radiophonique prévenait : "La journée va être déprimante". On peut gouverner tranquille. Ravageur idéal, le préjugé de beau temps a sinistrement triomphé de la raison humaine devenant l'allié principal de la déferlante touristique à l'objectif sournois s'appuyant en résumé sur ces termes souvent entendus : "Je me tue au travail toute l'année, ce n'est pas pour avoir un temps pourri en vacances". Si l'on vivait toute l'année, un mois d'averse serait autrement vécu. Du pain et des jeux remplacés par du bulletin météo. Pour un peu de sens libre, nous devrons bien réapprendre à nous conjuguer par tous les temps.

La restauration monarchique, l'empire et toutes les filiations bourgeoises se mettront en quête de transformation de villes et village sympathiques en casemates pour villégiature ensoleillée. Infernales et rentables. Biarritz est un cas typique. Modèle haut de gamme. Napoléon 1er aima s'y baigner en 1808 et Napoléon III opéra la transformation de cette charmante localité en capitale du "beau temps", faisant bâtir en 1854 un monumental palais attirant toutes les têtes couronnées d'Europe (dont Bismarck qui viendra faire un tour avant la Guerre de 1870 - ça donne une idée). Victor Hugo alertait dans le tome II de En voyage : "Rien n’est plus grand qu’un hameau de pêcheurs, plein des mœurs antiques et naïves, assis au bord de l’océan (...) Rien n’est plus petit, plus mesquin et plus ridicule qu’un faux Paris". Emmanuel Macron, qui en 2016 n'était pas encore monarque, passa ses vacances à Biarritz et, comme l'endroit lui plu, le choisi pour organiser son G7 du 24 au 26 août 2019, pas la réplique de la compagnie de taxis parisiens créée en 1905, mais l'arrogante réunion des 7 pays plus ou moins les plus riches de la planète pompeusement qualifiés de "démocratie". Depuis son élection relative le consacrant autocrate pour cinq années, il affiche son goût pour les demeures royales ou impériales : Versailles, d'après lui "un lieu où la République s’était retranchée quand elle était menacée" 1 - sale temps pour La Commune -, ou le château de Chambord qu'il occupe plus souvent que François Ier. Pour son groupe des sept, le petit souverain, à la perversité d'une imagination appauvrie, a donc convié à Biarritz ses copains ou rivaux (en la matière c'est la même chose) : Donald Trump, Boris Johnson, Giuseppe Conte, Justin Trudeau, Angela Merkel, Shinzo Abe, tous à la tête de pays dit "riches". Pas vraiment le cas d'une partie importante de leurs habitants. Ces métayers du monde sont tellement certains d'être aimés du peuple qu'il faut tout de même 13200 policiers et gendarmes pour les protéger. Les touristes sont priés de quitter les lieux et les habitants d'obtenir un laisser passer dans "la ville qui sera certainement l'endroit le mieux protégé de la planète" selon son maire Michel Venac. Il parait que "la lutte contre les inégalités" est un des thèmes centraux de cette réunion dans la ville impériale. On s'étouffe. Le 18 décembre, lors d'une manifestation en opposition à la tenue de ce G7 à Biarritz, une jeune femme est blessée par un tir de flash-ball (triple fracture de la mâchoire). Des interpellations préventives ont déjà eu lieu, 300 places en cellule sont déjà réservées pour les 4 prochains jours et 17 procureurs sont de service. "Police partout justice nulle part", toujours Victor Hugo. 

L'escobarderie est énorme. Le beau temps pourrait faire place à l'orage. Toujours dans son tome II de En voyage, Victor Hugo s'interrogeait sur la remarque d'un bayonnais qui lui avait dit à son arrivée en gare, alors qu'il cherchait comment se rendre à Biarritz : "Monsieur, il est facile d’y aller, mais difficile d’en revenir."

1 Le retour des Versaillais




21.8.19

KIND OF BELOU ORCHESTRA
Photographies Gérard Rouy

Il est des lieux alternateurs de tempéraments vigoureux, des situations où le sol et les gens qui l'habitent offrent tous leurs reliefs dans la rencontre avec un réel rendu inapte à nier l'utopie d'un instant. À Treignac pendant 4 jours du 31 juillet au 3 août, le Kind of Belou Orchestra s'est constitué physiquement, amicalement et musicalement : Catherine Delaunay (clarinettes, cor de basset, lèvres, rires), Morgane Carnet (saxophones ténor et baryton, lèvres, rires), Nathan Hanson (saxophones ténor et soprano, lèvres, rires), François Corneloup (saxophone baryton, rires), Didier Petit (violoncelle, chant, lèvres, rires), Tony Hymas (clavier, lèvres, rires), Étienne Gaillochet (batterie, chant, lèvres, rires) rejoints par Anna Mazaud (chant) et D' de Kabal (chant-rap). Le jour du concert (3 août) c'est en riant quelques minutes que l'orchestre pénètre sur scène. Tous les sentiments sont permis jusqu'à la gravité tellement actuelle lorsque D'de Kabal dresse la liste des dernières et intolérables férocités policières avant que le groupe ne salue le résistant Addi Bâ 1. On y danse aussi, beaucoup, sans mise en garde, sans garde à vue, on se donne la réplique jaillissante, la poésie veille et on rit encore. Autant d'influences, de sources différentes, de parcours émotionnels, de questions turbulentes, de façons expressives, d'accents colorés, de débats en charades, de petits trésors et de secrets sans gêne historique alors mis en commun, quand un "est un autre"2 et tous ensemble. Vieux motto et pensée moins furtifs qu'il n'y paraît : un autre monde est possible "quand tous les belous s'y mettront". Des jours très heureux pour une musique aux larges et humaines aptitudes, une musique pour se lever... naturellement.

Gérard Rouy qui fut témoin de l'effervescence de la musique libérée au tournant des années 60/70, présent lors de cette vingtième édition de Kind of Belou a photographié quelques instants de cette effervescence là.

Merci aux insulaires treignacois et treignacoises de Kind of Belou, du Treignac Project et d'autres caravanes avec qui et par qui tout cela fut vécu et vit encore : Thierry Mazaud, Isabelle Vedrenne, Thierry et Isabelle Collet, Christelle Raffaëlli, Jean Agier, Jean-Paul Peyrat, Mona Guillerot, Joël Vaujour, Martine Fourniaud, Sam Basu, Liz Murray, Sylvia Cornet, Philippe d'Hauteville, Peter Marvel, Flavien Barouty et l'irrésistible Café du Commerce.

1 Répertoire détaillé et présenté ici
2 Artur Rimbaud 

  
  
 
 

Photographies © Gérard Rouy

17.8.19

PETER FONDA, (NOT SO EASY) RIDER

La famille Fonda est l'une des plus avisée du jeu des sept familles du cinéma. En 1971, Peter Fonda réalisait le western indiscipliné The Hired Hand (L'homme sans frontières) qui eut quelques problèmes avec la société productrice laquelle a viré le film au bout d'une semaine. Malgré ça (ou grâce à ça), le film est devenu un petit classique qui a inspiré pas mal de gens et non des moindres.

9.8.19

JEAN-PIERRE MOCKY

Jean-Pierre Mocky in Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma de Jean-Luc Godard que l'on aperçoit comme une sorte d'ombre (celle d'un doute ?)

Ça devait arriver, comme un défi au défi d'être et ne plus être : Jean-Pierre Mocky n'est plus. Il y aura bien sûr un concert de louanges de gens qui ne regardaient plus ses films depuis longtemps ou qui même ne les revoyaient plus, des hommages aussi crétins et niais que celui de la ministre Muriel Pénicaud rendu à l'auteure Toni Morrison partie quelques jours plus tôt, des simagrées que Mocky aurait volontiers mises en scène d'un trait de couteau.

Jean-Pierre Mocky a réalisé 66 longs métrages, 43 téléfilms (à la Hitchcock), quelques courts métrages, joué comme acteur en quelques participations bien pointées (avec Georges Franju - dans un film qui est aussi le sien, Jean-Luc Godard, Jean Cocteau, Michelangelo Antonioni). Le compte n'est sans doute pas bon car d'autres films étaient en train de pellicule ou de papier (on parle d'un film sur les Gilets Jaunes et d'un autre sur la campagne de l'actuel locataire de l'Elysée). Au-delà d'anecdotes plus ou moins sidérantes, de moments de télévision somme toute anecdotiques, il a incarné, au sens le plus direct du terme, une vie de cinéma. Les spécialistes proclamés dissocieront certainement ses films remarquables - ses grands films mêmes - de ses bricolages fauchés. Si les moyens diffèrent d'un film à l'autre et que les trois dernières décennies furent celles d'une redoutable adversité, d'une certaine solitude pourtant très entourée (une impressionnante fidélité des acteurs et actrices dans tous les cas de figure), il s'agit bien d'un même élan, d'une même énergie, d'un même défi avec des traitements un peu différents au vu des moyens. Jean-Pierre Mocky est une nouvelle vague à lui tout seul, qui naît en 1959 avec Les dragueurs (qui fait rentrer l'expression dans le langage courant) pour s'échouer le 8 août 2019. À la différence de l'autre nouvelle vague qui naît en même temps, celle de Mocky est sans rupture avec le cinéma d'avant - ou de sa continuité. Il se montre accueillant avec ses réfugiés (Bourvil, Victor Francen, Charles Vanel, Micheline Presle, Michel Serrault, Élina Labourdette, Francis Blanche, Denise Grey, Jean Poiret, Michel Simon, Michel Galabru, Raymond Rouleau, Jacqueline Maillan, Alexandre Rignault ...) autant qu'avec les nouvelles figures (Véronique Nordey, Charles Aznavour, Jacques Charrier, Michael Lonsdale, Jeanne Moreau, Catherine Deneuve, Carole Laure, Eddy Mitchell, Stéphane Audran, Patricia Barzyk, Philippe Noiret, Eva Darlan, Alberto Sordi, Jacques Dutronc, Dominique Lavanant, Andréa Ferréol, Jean-François Stévenin, Emmanuelle Riva, Anne Deleuze, Catherine Leprince, Bernadette Lafont, Béatrice Dalle, Richard Bohringer, Jane Birkin, Sabine Azéma...). Pourtant chez Mocky, tout explose, rien de pathétique, les acteurs figurent ce qu'ils sont sans se soucier d'intérioriser (mais peut-être est-ce parfois leur petit chagrin : on se souvient de Fernandel et Heinz Rühmann assez paumés en 1965 dans La Bourse ou la Vie), l'incarnation est purement cinématographique (d'une autre façon que chez Robert Bresson, mais in fine toute aussi forte). Certains acteurs et actrices spécifiquement mockystes en portent les repères : Jean-Claude Rémoleux, Marcel Pérès, Jean Abeillé, Sylvie Joly, Antoine Mayor, Marcel Pérès, Dominique Zardi, Roger Legris, Rudy Lenoir, Sophie Moyse, Jacques Legras, Roland Blanche, Olivier Hémon, Eric Dod, nos amis Jac Berrocal ou Violeta Ferrer ou même Noël Roquevert (du cinéma "d'avant").

Si on se délecte de voir et revoir La Cité de l'indicible peur, Les Compagnons de la marguerite, Un drôle de paroissien, Solo, L'Albatros, L'Ibis rouge, Le Témoin, Litan, Y a-t-il un Français dans la salle ?, Le Miraculé, À mort l'arbitre, Bonsoir, Noir comme le souvenir, Grabuge, Le Deal, Le Renard Jaune...,  on sera tout autant saisi par l'ascendant cinématographique de n'importe quel film de Jean-Pierre Mocky. Dans cette "espèce d'encyclopédie du genre humain", selon ses propres mots, le chahut est total, les charges dépourvues de cajoleries, l'invention risquée, l'ailleurs implacablement là, le fantastique révélateur, la marge explosive, le décalage agressif, le romantisme sans réplique, les marmites bouillonnantes, les bourgeois à vomir. L'enfance y reprend tous ses droits. Les autorités hypocrites en prennent pour leur grade. "Je ne veux pas avoir une morale, je ne suis pas meilleur que les autres, par conséquent je ne peux pas dire aux gens 'faites ci ou ça', par contre je peux, à travers des fables où un personnage fait ce que moi, je voudrais faire, indiquer des façons d'arranger certaines choses" confiait-il en 1989.

Ce franc-tireur, pour reprendre une expression commode - comme le sont quelques autres gens de cinéma : Jean-Luc Godard (au bout du conte, sorte de marginal de la Nouvelle Vague), Jean-Louis Comolli ou Jacques Rozier, comme l'était Agnès Varda - qui achetait des cinémas (Le Brady, l'Action École) pour projeter ses films et faire la nique aux "emmerdeurs opportunistes" a inventé en toute autonomie un cinéma du déménagement permanent du même endroit, un irrécupérable et salutaire non conformisme.