Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

26.11.16

LEFT FOR DEAD
À LA LUMIÈRE DE STANDING ROCK

Aujourd'hui, un jeune garçon a écouté Left for Dead, album de Tony Hymas et Barney Bush avec Edmond Tate Nevaquaya, Evan Parker, Merle Tendoy, Jean-François Pauvros, Geraldine Barney et Jonathan Kane. Il l'a écouté parce que son copain lui en avait donné un exemplaire. Alors d'autres l'ont imité, parce que les paroles, la musique, les relations, toutes les relations de ce disque enregistré en 1994, surgissent aujourd'hui - à la lumière de l'opposition au pipe line à Standing Rock et de tout ce qu'elle implique - avec un éclat pénétrant.

Aujourd'hui, la US Army Corps of Engineers a décrété qu'elle procéderait à l'évacuation du camp où vivent les défenseurs de l'eau le 5 décembre.


Tony Hymas - Barney Bush Left for Dead

19.11.16

DOMINIQUE RÉPÉCAUD

Dominique Répécaud, musicien, directeur du CCAM à Vandoeuvre-les-Nancy, créateur et producteur de Vand'œuvre a cru en quelque chose de fort en une vision très personnelle et précise de la musique et de la façon de la vivre, un grand sens du partage. Il nous a quitté aujourd'hui.


Photo : site Bab el Watt

LE DON DE DONALD

Don Cherry est né un 18 novembre. Coïncidence ? Ce 18 novembre, Donald Washington, au milieu de son set au Black Dog (St Paul MN), sortit quelques flûtes africaines et orientales pour un moment de ce petit mystère simple qui hante les mémoires. Les espaces communiquent, se font écho pour assurer leurs lendemains.

13.11.16

SUPERTRUMP : CRIME OF THE CENTURY ?


Chaque événement surgissant, dramatique, violent, grâce aux médias nouveaux, aux réseaux sociaux superquick, génère désormais automatiquement son cortège de lamentations avisées, de petits tags malins, de points de vue obligatoires, de citations assorties, de frissons ressemblants, d'intimités divulguées, d'informations relatives, d'anachronismes experts, de réponsachôs, de johansfarismes. C’est sincère et ça fait du bien… quelques heures. Ainsi on se lamente ensemble un bon coup, on se réchauffe dans la froideur numérique, et puis, l'émotion dissipée, on retourne à ses occupations, à sa pornographie ordinaire, à ses indolores (à vérifier) captivités, ses carcans hypocrites. L'élection américaine du 7 novembre n'échappe pas à la règle. On a vu ressortir des placards à la vitesse grand V les amusantes déclinaisons de la statue d'Auguste Bartholdi (mise en œuvre en 1871 juste après la sanglante répression de la Commune de Paris) qui s'étaient déjà pointées lors de l'intenable expérience Bush - la statue pleure, se dénude, se fait tripoter par un crétin (the crétin), s'effondre etc. et à l'avenant tout l'attirail de désolation suggérée, de bonne conscience tranquille (c'est la faute de l'autre), d'anti-américanisme facile, de tri compassionnel ("nos amis américains"), d'invective de deuil temporaire. Ça soulage un peu, peut-être, comme à la télé (ce sont des histoires d'écrans). Comme à la télé aussi, on cherche l'originalité dans la consternation, on tire d'abord, on réfléchira plus tard (une astuce de flic).

À ce jeu, les vedettes de la pire télévision sont maîtres. Les longueurs d'avance ne se comptent plus. Le président à venir par exemple : Frankenstein qui a effrayé ses inventeurs, élu d'abord à la faveur de tant de lâchetés, d'abandons, de mépris, d'arrogances, de racismes ordinaires, d'imbécilité politique, de gavage médiatique, de créativités détruites.

Le 7 novembre, certes le choc fut grand. Mais pour insoutenable que soit l'inédit événement, la surprise ne peut réellement en être une. Ce choc n'est-il pas d'abord celui des petits progressismes bourgeois dérangés dans leur sieste (salut René !), celui de nos inconséquences complices lorsque tout concourt à cet alarmant résultat. Et l'alarme n'a-t-elle pas sonné depuis longtemps ?

Les traces abondent. Des "progressistes" engoncés dans leur progrès ont brocardé la lutte des classes, méprisé (avec condescendance "humaniste") les ouvriers, les petits paysans, les pauvres (qui ne figurent plus nulle part dans les agendas politiques), les étrangers (du sud), dévitalisé l'intensité intellectuelle, encouragé les monstruosités des chantiers délirants et ravageurs aux emplois fictifs, adopté des postures adultes de "il faut être réaliste", stigmatisé le réveil de la jeunesse pour son énergique clairvoyance poétique et ses combats contre un futur imposé, seules chances du monde, seules lueurs de révélations de moments de vie encore possibles.

Mais après un tel désastre, voilà encore ces démocrates à l'œuvre inventant les boucs émissaires, reprenant leurs petites combines pour le coup d’après. Surtout pas eux les bien votants ! Le lit de Donald Trump, parfait produit du système, a pourtant été fait puis bordé par ces opposants-là dans leurs beaux draps démocratiques, déplorant sans agir les restrictions du langage, participant ainsi à sa casse.

Monsanto et Bayer se sont mariés avant l'élection. Les responsables de la dite crise bancaire et financière de 2007-2008 n'ont jamais été poursuivis. La guerre fait rage. La folie religieuse aussi. Les riches s'esclaffent. Les politiciens calculent. Au rapport ! Au rapport ! Des milliers de gens cherchent un endroit pour vivre. La Méditerranée comme cimetière de tant d'espoirs. Les morts de Pavlos Fyssas, Michael Brown, Rémi Fraisse, Philando Castile, Adama Traoré ne sont pas des incidents d'occasion.

La souffrance n'est pas une coquetterie.

Le premier ministre de la République Française a affirmé après l'élection du nouveau président des Etats-Unis d'Amérique que sa victoire à la présidentielle américaine marquait "le besoin de frontières et de réguler l'immigration" mais aussi de "mieux protéger les classes moyennes et partager les richesses". Une fois que l'on a mis tous les gêneurs dehors, il est plus simple de partager, pas vrai ! Protéger les classes "utiles" contre les classes "croupissantes". Qui peut encore parler de "besoin de frontières" quand l'avenir du monde se joue dans une meilleure perception locale pour un voisinage universel ?

Regardons la façon ignominieuse dont sont traités les résistants au Dakota Access Pipeline dans la réserve lakota de Standing Rock ? La façon ignominieuse dont sont souvent traités les opposants à l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes ? La façon ignominieuse dont a été traitée la montée d'une sorte de rage salutaire contre la loi travail et tout ce qu'elle représente. Pour ne citer que trois exemples récents, trois exemples de luttes extralucides, créatives, ouvertes, de luttes contre le suicide même, trois exemples de créativité ouvertes sur les considérations du passé et du futur, de recherche de vie commune, de confrontation aux complexes réalités de vie, de relations, dans une société qui ne sait plus rien offrir d'autre que des succès illusoires, des promesses d'emploi (en appuyant sur le p dans le discours) ou au pire et par élimination, le refuge suicidaire dans de terrifiantes valeurs religieuses. Dans les urnes américaines, il n'y avait pas de bulletin contre la mort, il n'y en aura pas en France au printemps prochain.

Alors même si le lit de Supertrump est, pour reprendre l'analyse de certains optimistes, le signal du déclin annoncé du capitalisme, endiguons tous les renoncements rapides et de bonne conduite citoyenne supposée (les prochaines présidentielles françaises en sont un insensé symbole) qui laisseraient champ libre à la souffrance. Il importe d'en enlever les draps, les couettes et les housses de couettes, d'en déménager tous les meubles, de démolir les murs de la chambre et toutes ses imitations à venir. En finir avec le crime du siècle naissant. Reprenons nos rêves fraternels en des lumières plus directes, en constants échanges quand bien même vulnérables (de Ricardo Mella : "La liberté comme base, l'égalité comme moyen, la fraternité comme but"), des attitudes sensibles contre les multiples ruinants. Les fragments parviendront à s'organiser si nous le voulons au-delà de LEUR ligne, la dernière ligne.



Photo : B. Zon

10.11.16

PASSAGE DE LUMIÈRE : LEONARD COHEN


C'est lors d'une conversation au Black Dog avec Nathan Hanson et Brian Roessler à propos de ce moment où Sonny Rollins rejoint Leonard Cohen dans l'émission de télévision Saturday night que vint l'idée de How the light gets in de Fantastic Merlins.
Leonard Cohen est parti ce 10 novembre. How the light gets in now ?










6.11.16

LES YEUX DE L'AUTRE



"We want a home
Not police
Not injustice
We want to live"

Que pouvons-nous entendre de ces mots, de leur justesse, de leur justice, de leur inquiétude ? Que voulons-nous entendre de ces mots, pris par notre ténébreuse et si peu naturelle insouciance, notre esquive des périls par tant de subterfuges ?

Mercredi 2 novembre, quartier Stalingrad - avenue de Flandres à Paris, manifestation de soutien aux réfugiés (nommés "migrants" par les politiques et leurs médias) installés dans un campement de fortune, faute d'accueil réel et humain. Un camarade se rassure : "Il y a un peu de monde quand même" puis ajoute plus bas : "on est tout de même loin des manifs de soutiens aux sans papiers des années 90". Le dispositif policier, lui, est fourni. Très fourni. Sur la place, des bénévoles donnent encore un cours de français collectif aux réfugiés. Volonté d'apprendre. Le goût de la vie, l'amour, motivations de tous ces bénévoles extraordinairement dédiés à ces gens qui ont fui l'impossibilité de vivre en un voyage infernal pour trouver avec nous un lieu de vie. Il importe (grandement) de soutenir les réfugiés afin qu'ils trouvent ce qui est juste pour eux et non des solutions politico-électorales spectaculaires sans avenir. Le minimum, c'est d'être là. On peut faire mieux. Un barde, habitué du mouvement social, chante avec les réfugiés, moments de joie. Il essaiera plus tard de faire reprendre "One love" de Bob Marley aux CRS sans le moindre succès. Aux alentours, des passants, écouteurs aux oreilles et téléphones déroulant des playlists anesthésiantes, râlent parfois à cause du dérangement, demandent leur chemin à la police, ou plus souvent conservent une parfaite indifférence, ne semblant ni remarquer la manifestation, ni les milliers de gens dans la misère de ce campement. Vivre sans comprendre, sans regarder ni entendre, sans partager ? Indifférence simulée ?

"We want a home
Not police
Not injustice
We want to live"

Vendredi 4 novembre, même endroit, avant l'aurore, démantèlement du campement Jaurès-Stalingrad. Le 30ème dit-on.  Démanteler, c'est au sens premier détruire des fortifications, littéralement "priver de manteau", puis ce devint synonyme de "abattre" ou "réduire en pièces". C'est le terme choisi par les politiciens et les médias pour définir les évacuations et expulsions de ces camps qui sont le résultat d'une chasse incessante, d'un mépris total de l'être. Camps soudainement, comme à Calais, "démantelés" à la va comme j'te pousse pour la fabrication d'une belle histoire humanitaire devant micros et caméras à six mois des élections après quatre années de dégueulasse indignité, d'ignorance de l'autre. Si les réfugiés n'ont pas trouvé l'adhésion massive d'une population incorrigible quant à ses réflexes de peurs entretenues, ses choix ignorants, ses écouteurs greffés, ses égoïsmes, ses haines aussi, ils ont rencontré des gens, nombreux, magnifiquement dédiés, généreux, habiles, inventifs, vaillants, accueillants. Des gens ce matin incessamment affairés, à donner des vivres, des vêtements, les faisant passer aux gilets jaunes de la Ville de Paris au travers des cordons de police. Pas de place, pas de temps pour les découragements qui tournent à vide. Pendant ce temps, devant micros et caméras, c'est la parade, ministres, élus, vedettes médiatiques (il parait même qu'Alain Minc est là ???) devant micros et caméras. La ministre réversible Emmanuelle Cosse blablate, prend des poses salvatrices et met en garde les désobéissants. De la suite, on ne sait ! On espère. Sortir du sale climat qui propulse des innocents au rang de boucs émissaires chaque jour.

Parenthèse dont on fera ce qu'on veut : le 17 octobre est la date qui a été choisie par les policiers mécontents (d'autres diraient factieux) pour leur manifestation de blocage interdite sur les Champs-Elysées. Le 17 octobre, choix délibéré, pervers ou ignorant de l'histoire ? Le 17 octobre 1961, la police noyait les étrangers dans la Seine. Qui se tait ? Qui adhère ? Qui n'en a cure ? Qui garde ses écouteurs ? Fin de la parenthèse.

Parenthèse deux : la veille, la télévision a présenté un débat (on se demande si la racine de ce débat-là n'est pas le deb de debilis, latin pour "incapable") pour les prétendants au trône, il parait que ça intéresse moins les gens, que l'écho ne porte plus. Ira-t-il jusqu'à discréditer totalement la supercherie électorale en cours. Fin de cette parenthèse.

Samedi 5 novembre, bassin de la Villette et alentours, les hommes en uniformes patrouillent au milieu des camionnettes stationnées afin d'empêcher tout retour de tentes. Tout le monde n'est pas parti. On se guette...

En 2016, l'étranger est loin d'être pour tous l'ami que l'on ne connait pas encore (selon le mot de Margaret Lee Runbeck), il est pourtant prioritairement urgent de démolir nos murs intérieurs pour voir enfin nos propres cieux, les yeux de l'autre.

"We gotta live together"


 Photo : B. Zon


26.10.16

TONY HYMAS SEUL PUIS URSUS MINOR AVEC DESDAMONA À TREIGNAC ET À TULLE
par Thierry Mazaud

Inéradicables 
Par Thierry Mazaud 

Acoquinées aux ronds-de-cuir plus ou moins zélotes qui « powerpointent » leurs sottes pensées, les élites européennes ont proclamé un oukaze sanglant à l’encontre des ratons-laveurs. Les jugeant invasifs, ils veulent leur faire la peau (enfin, ils délèguent cette tâche mortifère à d’autres éradicateurs, mieux armés). C’est pourtant mignon un raton-laveur. Certains font des conneries ici ou là mais c’est mignon. Se faire ainsi épingler par ces gens-là au motif d’être un trublion à la biodiversité relève de la pure cocasserie. S’il n’y avait pas les deux yeux ronds et froids d’un canon de fusil au bout de la logique, il serait même enorgueillissant d’être décrété persona non grata par ces pignoufs, même pas laveurs !

Ce cynisme-là, il en est souvent question dans l’album d’Ursus Minor What Matters Now, disque qui se confronte également à toutes les autres tares d’un monde affolé par ses propres dérèglements. Mais Ursus Minor sait aussi être l’éclaireur de beautés pas (encore) si enfouies que cela. Elles affleurent à la surface des choses et les pattes d’ours grattent avec bonheur le terreau couvrant ces promesses de bonheur. Joie et colère, donc, ainsi qu’il est souligné dans un sample liminaire de l’album. De la joie, il y en a eu au Café du Commerce de Treignac, le vendredi 22 octobre. Le groupe y fêtait la sortie de l’album (double) en compagnie de celles et ceux qui les ont accompagnés (de près ou de loin) au cours d’une résidence et d’un enregistrement aoûtiens épiques et riches en émois humains. Eté 2015. L’immersion avait été totale, l’espace vital partagé avec la sérénité bourrue que savent encore entretenir, parfois, certaines communes à l’esprit tribal.

Les retrouvailles des musiciens avec les Treignacois se sont déroulées sur fond de sangria blanche et de hachis parmentier d’automne au potimarron (merci Flavien et Didier), de ratons-laveurs (l’un en chocolat, réalisé par les apprentis chocolatiers de Tulle ; l’autre en portrait très IIIe République – en plus mignon, toisant l’auditoire au-dessus de Stokley Williams), de dédicaces personnalisées et, of course, de musique brûlante comme l’amitié. Deux petits sets servis dans l’urgence du plaisir à donner et qui ont fait triper très haut les danseurs de l’automne (cf. hachis).

Le lendemain, Tony Hymas, Stokley Williams, François Corneloup, Grego Simmons et Desdamona étaient attendus à la salle Des lendemains qui chantent, à Tulle, pour un concert où joie et colère se sont admirablement imbriqués. La joie de jouer, de chanter, de danser, de clamer… . La colère toute entière exultée dans le chorus de Grego Simmons sur "Notre-Dame-des-Oiseaux-de-Fer", un terrible moment où Haroun Tazieff, Jimi Hendrix et Benjamin Franklin étaient conviés au même festin électrique. Desdamona a endossé avec autorité son rôle d’invitée de marque et a fait une démonstration de son flow implacable et de son placement parfait. Le public risquait tout sauf les escarres.


Quinze jours plus tôt, à quelques dizaines de mètres de là, Tony Hymas retrouvait son piano favori pour un récital autour de l’œuvre de Léo Ferré. Il fit ce soir-là une place de choix à l’esprit aventureux, aux escarpements harmoniques et aux espiègleries imposées par sa jeunesse.
Ses mille doigts (comment peut-il en avoir moins ?) ont émietté des confettis de toutes les couleurs (il y en avait des noirs) dans les cieux corréziens.

Un demi-mois où joie, colère et liberté ont résonné de Treignac à Tulle. Mots simples, principes têtus. Cela ne s’éradique pas. Jamais.

Photos : B. Zon 


Ursus Minor : What matters now
Tony Hymas : Tony Hymas joue Léo Ferré

25.10.16

CET ÉTRANGE PRIX DYLAN
par Catherine Mens et François Corneloup

Le prix Nobel fut créé par testament grâce à l'inventeur de la dynamite (le Nobel de la paix ne manque donc ni de sel ni d'acide nitrique). Il récompense parfois des gens de grands talents et parfois d'autres pour des raisons politiques (Henry Kissinger, criminel, par exemple ou Jimmy Carter ou Barack Obama). Le prix Nobel de littérature, refusé par Jean-Paul Sartre, est cette année attribué à Bob Dylan. L'affaire fait couler beaucoup d'encre et de salive (ce qui nous a au moins mis en vacances de la vacuité des sujets du jour). On peut l'apprécier sous des angles très divers. Catherine Mens et François Corneloup en proposent deux.

La petite musique du Nobel
par Catherine Mens

La chanson est elle un genre littéraire, et donc à ce titre susceptible d’être nobélisée ?

En attribuant ce prix à Bob Dylan, le jury du Nobel vient de trancher. Ça tombe bien : trancher signifie diviser deux choses unies d’une manière nette et c’est bien de ça qu’il s’agit.

Car qu’est ce qu’une bonne chanson si ce n’est la symbiose subtile entre un texte et une musique, sans que jamais l’un ne prenne le pouvoir sur l’autre et le dévore. Comme pour les organismes vivants, sa capacité à s’inscrire dans l’histoire tient dans le caractère durable et réciproque de cette association.

Le texte, élément plus ou moins explicite suivant l’univers poétique se marie à l’art le plus abstrait qui soit, la musique, dont l’efficacité expressive n’implique pas forcément une grosse artillerie de moyens : trois accords, un ambitus vocal restreint, un timbre à l’état brut et c’est parti, la magie opère.

Exception faite d’un goût personnel qui, par sa définition même ne concerne que celui qui l’émet, il serait mal aisé de contester à Bob Dylan la réussite de cette symbiose. Dès les années 1960, elle a participé à l’évolution vitale de la musique américaine du XXème siècle, au même titre que les symbioses du vivant participent à l’évolution des espèces.

Ainsi attribuer le prix Nobel à Bob Dylan revient à récompenser un seul élément de la symbiose, à choisir dans un lichen l’algue au champignon, à sélectionner uniquement le texte et à jeter la musique au risque de faire disparaître la symbiose finale qui nous importe : la chanson !

Décision historique d’apprentis sorciers de la littérature, et pas des moindres.


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Nobel à Dylan
par François Corneloup

Nobel de littérature , Goncourt, Fémina, Victoires de la musiques ou du jazz, Grammy awards,... On sait très bien que ces récompenses sont forcément attribuées sur des critères restrictifs, par des jurys restreints eux-même et forcément subjectifs, à un instant ponctuel de l'Histoire, de l'actualité, de l'évolution de la culture voire des modes et des fluctuations commerciales. Par conséquent on sait que ces prix, à part peut-être pour les sciences et la recherche, n'ont aucune vertu d'universalité, encore moins d'intemporalité. On sait aussi qu'une œuvre ne représente jamais la totalité de la création et que c'est la relation des œuvres entre-elles qui participe du développement de la culture.

À ce titre on sait que certaines œuvres d'art, de littérature, de musique, etc... auront indéniablement contribué au progrès de l'esprit humain sans pour autant avoir été récompensées pour ça. À l'inverse, certaines ayant été honorées n'auront pas pour autant apporté une contribution supplémentaire.

Ce qui interroge ici, c'est plutôt cet a priori de suspicion d'ineptie qui flotte autour de cette attribution d'un prix littéraire à un chanteur populaire.

Beaucoup de commentateurs, s'attachent plus au principe qu'au contenu de l'écriture livresque proprement dit, probablement parce que la plupart ne le connaissent pas.

Quand bien même, il ne s'agirait "que" d'une chanson et pas d'un roman, ce qui en l'occurrence n'est pas le cas, qu'on m'explique avec des arguments objectifs pourquoi une forme serait plus méritante que l' autre d'un point de vue de l'exercice pur de l'écriture.

... Ou bien les raisons de ce mépris latent sont ailleurs, dans la conscience d'une classe prise dans la tourmente sociale actuelle et qui rumine un sentiment petit bourgeois inquiet de ce qui reste de ses petits privilèges culturels, soucieuse de préserver les clivages de classe, ignorant que c'est justement ces clivages eux-mêmes qui l'étoufferont dans sa condition moyenne et conformiste.

Le plus intéressant ici, n'est pas tant qu'on reconnaisse le talent de Bob Dylan, ce qui n'est plus à faire depuis longtemps, mais ce que l'attribution de ce prix, par les réactions qu'elle suscite, révèle d'une certaine inquiétude générale vis-à-vis des cultures populaires, une certaine difficulté à assumer leur expression dans le monde d'aujourd'hui... Au fond, un certain refus de communiquer avec et dans le monde tel qu'il est. Au bout du compte, un réflexe communautariste en quelque sorte...
Originellement publié sur François Corneloup

À lire également : Le choix politique du Nobel de Dylan par Jean-Jacques Birgé