Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

23.11.22

BACH & STRAUB

"Bach c'est trois siècles de paysannerie" Jean-Marie Straub (1997)

19.11.22

BY YOUR SIDE DE JEANNE ADDED

 

" Il y a longtemps, j'ai décidé que mon univers serait l'âme et le cœur de l'homme." Frédéric Chopin

Lorsque l'écoute du disque de Jeanne Added, By your side, se termine, elle invite immédiatement à une suivante. Vous direz "n'est-ce pas la même chose pour tous les disques ?" (enfin, les albums, c'est-à-dire les récits par la musique, les anti playlists). Oui, c'est vrai, mais tous ne parviennent pas à cette invitation avec la même éloquence. By your side - et son titre est formidablement trouvé - s'écoute chaque jour pour la découverte d'un secret supplémentaire et cette impression offerte à la première écoute d'une recherche d'insaisissables horizons à fleur de peau où surgissent et resurgissent les intimes actualités les plus sensibles : des traces de rosée sur le damier du temps. Vêtue d'évasion pour mieux retrouver ses propres traces, d'une enveloppe taillée dans la fébrilité de son propre mystère, la chanteuse s'aventure dans les sensations incorporées et leurs caractères exceptionnels. Mémoire d'hévéa, sève du creux du monde, regard de Chopin. On la découvre, on s'y découvre aussi dans la grâce des regards, métaphores du visible et ses parties cachées, dans l'âme et le cœur des êtres. 

• Jeanne Added By your side (Naïve, 2022)

Peinture :  P. Schick (1873) - Photographie : © Camille Vivier  (2022)


12.11.22

MUSIQUES D'HISTOIRES À NEVERS


Un festival de jazz réputé - et même de D'Jazz - créé en 1987, celui de Nevers, proposa cette année une soirée musicale ou chaque groupe (un duo et un quintet) se caractérisait par le fait que l'une des membres était comédienne.  Sandrine Bonnaire avec Erik Truffaz, Anne Alvaro avec l'ensemble de François Corneloup "Noces Translucides" comprenant Sophia Domancich, Jacky Molard et Joachim Florent. La musique pour faire naître les mots, l'image des mots pour délivrer l'expérience du souvenir. La musique pour que tout se rejoigne par les silences relevés au seuil du chant, dans les murmures du halo des évidences, pour l’asymétrie des grondements, vers les perspectives secourables. À l'époque où chacun cherche son jazz, ce soir, le mouvement de parole vit d'un mouvement retrouvé, danse d'instruments aptes à reconnaître les traces effacées.

• Sandrine Bonnaire (voix), Erik Truffaz (trompette, piano, électroniques), textes de Joël Bastard
• "Noces Translucides"de  François Corneloup (saxophones) avec Anne Alvaro (voix), Jacky Molard (violon), Sophia Domancich (piano électrique), Joachim Florent (contrebasse) d'après une photographie de Guy Le Querrec, textes de Jean Rochard
Nevers, La Maison - Grande Salle, le 9 novembre 2022

Photographies de Maxim François ©

26.10.22

EO ET LA DERNIÈRE REINE

 

Les explorateurs d'occasions sont les profonds observateurs des inventaires manifestes. Deux perles : un film et un livre, arrivent à point pour irriguer un peu, si tant est possible, ce monde aux feuilles se fanant douloureusement. EO de Jerzy Skolimowski et La dernière reine de Rochette ont plus en commun que le fait qu'on y entende ou lise "Vive l'anarchie !" dans la plus humaine des élocutions, la plus naturelle plutôt. Ce sont deux œuvres, deux métiers, dispensant grâce, complicité nourricière, révélation et innocence perspicace en juste estimation face à la brutalité impensablement banale. Conduite par un âne et une ourse, une beauté généreuse et perçante comme on ne l'ose plus assez, et qu'en embrassant, on se sent mieux voir, mieux écouter, mieux respirer, mieux aimer. En éveil.

• EO de Jerzy Skolimowski (2022)
• La dernière reine  de Rochette (Casterman  - 2022)

13.9.22

JEAN-LUC GODARD PAR CHEZ NOUS


Dimanche au cinéma Reflet Médicis, avant le film de Věra Chytilová Les Petites Marguerites, dans le plaisir des bandes annonces, entendait-on la voix tremblante de Jean-Luc Godard en apercevant son ombre. Tiens, l'espace d'un instant, on se prit à imaginer un nouveau Godard. Il s'agissait de la toute aussi passsionnante sortie d'À vendredi Robinson, film de la cinéaste iranienne Mitra Farahani relatant la rencontre d'un autre cinéaste iranien, Ebrahim Golestan, avec l'auteur de Masculin Féminin. Alors on se prit à penser à Godard prénom Jean-Luc, à se demander, à se remémorer les dernières (non) interviews, penser à son âge ... Et puis aujourd'hui l'annonce de sa mort ressentie avec tracas résolument comme une forme d'annonce manifeste de la fin du XXe siècle.

Il sera cité à foison (il y a de quoi faire). On gardera cette facile tentation pour les années avenir (quand ça sera moins simple). Tout va être dit, c'est le grand hommage obligé avec ses immanquables indécences (voir certaines déclarations officielles du jour pour s'en rendre compte).

De suite on se dit que ça va être suivi de révérence en tous genres d'un seul genre, celui qu'il brocardait dans ses films : déluge d'images sans queues, sans têtes, de RIP dupliqués, d'extase devant ses "grands" films À bout de souffle, Le mépris, Pierrot le Fou, (bien sûr qu'ils sont grands), de moue déguisée devant les autres (bien sûr qu'ils sont grands aussi), d'extase dubitative, d'arrogantes gênes aux entournures "Mais vous le comprenez Godard ?" suivies de pédants "l'important n'est pas de comprendre, mais de se laisser aller". 

Alors que dire, quand une étrange peine nous étreint si fortement. L'ombre aperçue dimanche dans cette bande-annonce a réveillé tant de choses en nous qui avons presque tout vu de Godard - enfin qui croyons avoir presque tout vu - non par exhaustivité, ni par admiration (enfin si quand même), mais précisément parce qu'on se donnait le temps de comprendre, le temps musical, et que notre compréhension se portait mieux, se construisait, s'armait, à chaque film, à chaque plan. On a bien rit aussi avec lui comme on a rit avec Stan Laurel ou Harpo Marx. Il a su filmer les mots, pleinement, pour apporter cette compréhension. "Moineau chamailleur" - c'était son nom de scout - a su saisir les multiples sources au gré du hasard, interroger les existences flottantes, entendre les échos éveilleurs, chercher les accords sur la grille des jalons de l'histoire. 

De notre côté de petits éléments sensibles :
- Un jeune homme fraîchement débarqué à Paris a assisté à une double projection au Studio Bertrand à Paris. Le second film (le premier était un film italien effacé de mémoire) Week-End de Jean-Luc Godard l'a envoyé marcher au milieu de la rue après la projection, bouleversant ses repères.
- Sans doute au fond, pour lui parler, il y eut la réalisation du disque Godard ça vous chante (avec l'Amati Ensemble, John Zorn, Arto Lindsay, Daniel Deshays, Caroline Gautier et Olivier Foy). Ce qui valut un sourire.
- Plus tard Godard engagera Violeta Ferrer pour Éloge de l'amour. Il se montrera, avec elle, très généreux (ils eurent ensemble une longue conversation à propos de la Guerre d'Espagne).
- Noël Akchoté a repris, pour Les Films de ma Ville, la musique d'À bout de Souffle de Martial Solal (Godard remarquait que si il avait été plus au fait, il aurait pris Coltrane - Solal était une recommandation recommandable de Jean-Pierre Melville). La reprise de Noël Akchoté est très godardienne.


Même si l'un de ses derniers films s'intitule Adieu au Langage, cette œuvre en suite laisse deviner un subtil optimisme par la mise à nue de l'éphémère, le sens trouvé à la relation de fragments obscurs et mystérieux en les plaçant au centre du recueil, là où nous pouvons enfin nous recueillir. 

Tout peut s'allumer.

 

 

11.9.22

LES PETITES MARGUERTITES

Harpo Marx maniait les ciseaux de jouissive façon et chacune de ses coupes sauvages ouvrait une fenêtre sur le monde. Dans Les Petites Marguerites (Sedmikrásky) de Věra Chytilová (réalisé en 1966 en Tchécoslovaquie), l'art du ciseau à l'écran comme dans la salle de montage ouvre plus grand encore cette même fenêtre, annonce d'un pire à venir qu'on ne devrait plus ignorer. La fantaisie totale et l'époustouflante liberté sont celles de la plus grande acuité critique. Ce film splendide, d'une cinéaste majeure, ressort en ce moment sur les écrans (les vrais, pas ceux sans fenêtre des téléphones ou de cet ordinateur).

Photo extraite du film : dans le rôle des deux Marie : Jitka Cerhová et Ivana Karbanová  

24.8.22

FUNESTE 1er

Et, avec la gravité robotique qui le caractérisait, le roi Funeste 1er s'adressa à ce qu'il prenait pour son peuple en des termes misérablement choisis : «fin de l’abondance de terre ou de matière (...) la fin des évidences (...), la fin, pour qui en avait, d’une forme d’insouciance». Quid de sa propre insouciance (insouciance calculée ?) quant à l'abondance de son propre mépris, son évidence d'avanie ? ... À venir : réponse de NOS RELATIONS ! (abondantes, évidentes et jamais insouciantes) ?

9.8.22

LA PREUVE PAR TROIS

 

La forme trio, pour les groupes de musique, a été décrite, plus souvent qu'à son tour, comme "idéale", ce qui voulait sans doute dire par équilibre : au plus près du corps musical (le duo dit intimement autre chose de la très humaine conversation). Le trilogue de composition, plus rare, su raconter de belles histoires. À la Motown, le trio Holland–Dozier–Holland offrit de bien belles chansons à Martha and the Vandellas, aux Miracles, à Marvin Gaye et bien sûr aux Supremes et aux Four Tops, au plus près des corps.

5.8.22

CONTE D'ÉTÉ


Le soleil tape sans faire de claquettes. En un cri superflu, une femme râle, gênée par un reflet pour lire l'écran de son téléphone (oui, croyez-le ou non, au XXIe siècle les téléphones ont des écrans). Il lui suffirait d'aller à l'ombre. Mais il n'y a plus d'ombre. Ou n'y a t-il pas d'application pour ce type de situation ? Ce qui, de nos jours, revient au même. Un peu plus bas dans la rue cuisante, des jeunes cyclistes employés par une de ces start-up (« Notre pays est celui qui produit le plus de start-up et elles croissent »*). Avec peine, ils pédalent avec acharnement ; il fait si chaud qu'il faut bien que quelqu'un sue pour apporter des bouteilles d'eau à de petits bourgeois dépourvus de la force d'aller à l'épicerie. La vie en un clic. 

En juillet, le seul jour où la pluie tente une pénible sortie avant que les nuages ne désespèrent, à la boulangerie en attendant son tour de baguette, la femme au téléphone geint  : "Quel temps pourri !" et l'homme juste devant elle dans son petit costard d'habitué de Roland Garros (il en a fait mention juste avant) d'acquiescer. Pour juillet, on enregistre un déficit de précipitations de 88 % **. Petit jeu des pourcentages : le corps humain est composé de 65 % d'eau. Tranquille, tranquille, on n'est pas dans la précipitation. Une goutte d'eau et le temps est pourri. Ce qui nous compose. Tant que le doigt glisse sur l'écran...

"Pourriture", depuis sa racine latine pas encore putréfiée, a deux significations : décomposition ou corruption. L'idée que le temps soit pourri vaut son lot de prétention faisandée. Aucun autre animal que le Bourgeois Humanum ne peut à ce point se prendre pour dieu. Dieu soit loué et par conséquent, tout est à louer : sa chambre d'ami, sa voiture, ses costumes, ses caresses et même sa piscine (18€ de l'heure nous apprend-on à la radio nationale toujours fière de nous donner des nouvelles des start-up). Les partis politiques ont même inventé une tarification pour leurs élections primaires. "Je paie donc je donne mon avis". Riche idée, comme au restaurant. Tiens, il n'y a pas encore d'application pour louer les enfants ! (À l'énoncé, une start-up se prépare). En un clic, je paie, je vote, je rote, je pète. En un crac, la forêt flambe. Contre la colère des populations parfois encline à croître plus que les start-up : blindés, grenades et autres armes de (selon la formule officielle) "gestion démocratique des foules" ; pour aider les arbres : si peu. Des appareils en panne, faute de maintien.

Pourtant les arbres se sont saignés aux quatre sèves pour nous donner de quoi être prévenus des risques d'incendies, nous donner à lire Elisée Reclus, Voltairine de Cleyre, Marguerite Duras, André Franquin ou David Graeber, entre dix mille autres. Pour savoir. Mais en un clic, le savoir part en fumée. 

Aux dernières nouvelles, un belouga nage dans la Seine à Vernon pendant qu'un kangourou s'est fait la malle en Mayenne. Pour fuir l'incendie, les écrans lumineux, trouver un peu d'ombre ? 

 

Photographie : Un kangourou s'éloigne d'une maison en feu près du Lac Conjola, en Australie. (MATTHEW ABBO/T/NYT-REDUX-REA)


* Emmanuel Macron, candidat au Casino Électoral, 20 avril 2022, débat télévisé avec sa consœur Marine Le Pen.

** Source Météo France.

3.8.22

LA VALEUR TRAVAIL


De tous côtés on n'entend plus que ça
Un air ranci qui nous vient de bien bas
Un air ranci qui nous fait du dégât
Comme tous les pauvres il vous tuera
 

2.8.22

JEAN-PIERRE TAHMAZIAN

 

1968, free jazz indeed et coïntéressés parfois interrompus. 1968 aussi, création de la maison de disque Black and Blue par Jean-Marie Monestier. Jean-Pierre Tahmazian est à ses côtés comme photographe avant de s'associer pleinement avec lui pour mener à bien une tâche consistant à ne pas reléguer dans l'oubli des figures d'un jazz dit classique (très endurant à Nice à l'époque) par un opulent catalogue. Codex annulaire à ne pas mettre à l'index, la bien nommée Black and Blue contient son lot de petites merveilles : récemment encore la parution de Nice Jazz 1978, enivrant trio de Mary Lou Williams avec Ronnie Boykins (alors bassiste de Sun Ra) et Jo Jones. JO JONES ! 

Milt Buckner, Guy Lafitte, Illinois Jacquet (mais qui écoute ce sublime ténor aujourd'hui ?), Arnett Cobb (mais qui écoute ...), Earl Hines, Slam Stewart, Wild Bill Davis, Stéphane Grappelli, Harold Ashby, Jay McShann (entendu parler de Charlie Parker ?) et même sans crainte d'écarts, un Romain Bouteille chantant parmi tant d'autres alliés à un entêté enracinement dans le blues : Koko Taylor, T. Bone Walker, Memphis Slim, Jimmy Rogers... Archie Shepp, figure incandescente du free jazz indeed 68, y a même apporté son blues. 

Dans la valse des préjugés, les confins sont souvent bien ailleurs et l'ultime distinction rassemble. 

Photographie : Jean-Pierre Tahmazian et sa photo de Paul Gonsalves

 

À lire : Disque ami : Mary Lou Williams, Nice Jazz 1978

24.7.22

TERRITOIRE S'OCCUPER

 

Entendu sur France Inter (24 juillet, journal de 8h) : "Un jeune sur trois ne part pas en vacances, des initiatives leur permettent de s'occuper et de gagner un peu d'argent de poche." On l'aura compris, l'important n'est plus de vivre, mais de s'occuper.  Pour s'occuper et trouver un peu d'argent de poche, on voudra bien traverser la rue (qui n'est donc pas celle des vacances) en prenant garde de n'avoir pas les bourses se touchant en cas de secousses. Mais tout de même, gare à la circulation... dans les deux sens. 

 

Image : Journal illustré du 7 mai 1899



21.7.22

MICHAEL HENDERSON

 Si le batteur Tony Williams a été l'excitateur charriant le levain apothéotique de la musique de Miles Davis des années 60, le bassiste Michael Henderson a été le profond éclaireur de celle des années 70, lui permettant de toucher le point le plus sensible d'un funk d'apparence nihiliste sondant le substantiel endroit d'un "no future" parfaitement ouvert sur tous les futurs. 


Photo : couverture de Jazz Hot 299, novembre 1973