21.12.09

LE JAZZ, L'IMPUR ET LA GARDE CIVILE


Lundi 7 décembre, Larry Ochs (fondateur du respecté Rova Saxophone Quartet) joue au festival de jazz de Sigüenza lorsqu'un spectateur, incommodé par le fait que la musique ne lui semble pas conforme à l'idée qu'il se fait du jazz, appelle la Garde Civile à la rescousse arguant du fait que cette musique constitue un "danger pour sa santé mentale". Les policiers, (doit-on s'en étonner ?) d'accord avec cette plainte, font cesser le concert. Le saint patron des épurateurs musicaux, le performant trompettiste Wynton Marsalis s'en est ému en adressant à ce jazzophile accidenté l'intégralité de son oeuvre comprenant son oratorio Blood on the fields, oeuvre ayant mérité le prix Pulitzer comme Barack Obama a mérité le prix Nobel de la Paix (non... "de la paix", en minuscule "la paix").

Le fascisme en Espagne a beau s'être effondré à la mort du général Francisco Franco, allié d'Adolph Hitler et de Benito Mussolini mort dans son lit le 20 novembre 1975, la Garde Civile veille toujours. Elle a conservé son nom et a priori ses jugements artistiques qui l'autorisèrent à exécuter le poète Federico Garcia Lorca le 18 août 1936.

Cette histoire a au moins le mérite d'attirer l'attention sur cette saloperie de "pureté" qui anime l'esprit de plus d'un amateur de musique. Ceux qui vous sermonnent à tours de clé d'ut sur "ce que ce n'est pas" et "ne doit pas être" car trop incapables de saisir la réalité des faits. Nombreux aussi les offusqués par cette histoire car ils ont aussi eux-mêmes défini les limites de leur propre "pureté". Il est toutes sortes de polices à commencer par le flic interne, celui qui s'installe comme une tumeur dans nos cerveaux en nous rassurant des définitions les plus conformes.

Lors d'un séjour au camp Sunshine en 1950, alors qu'il avait 16 ans, le jeune canadien Leonard Cohen découvre le People's song book, ouvrage offrant un grand nombre de chants de lutte internationaux auquel ont activement participé Pete Seeger (plausible prix de la Paix avec majuscule) et l'ethnomusicologue et producteur de Woody Guthrie, Alan Lomax. Une chanson l'émeut : "le Partisan". Il dira plus tard :"Une idée curieuse s'est un jour formée en moi, je me suis dit que les nazis ont été renversés par la musique ". Le nazis étaient obsédés par la pureté.

Photo : répression des mineurs en grève dans les Asturies en Octobre 1934


14.12.09

LES DÉGÂTS D'UN GARS DÉGONFLABLE








"L'homme serait le plus heureux des êtres si du seul besoin qu'il a d'une illusion quelconque ne naissait aussitôt la réalité."
Marquis de Sade







































































Photos : B. Zon


9.12.09

SOLEA POUR DEAN MAGRAW


Dimanche 5 décembre, le Black Dog s'est habillé en disquaire pour quelques heures. Le charme de l'un va comme un gant à l'autre. Les disques étalés sur les tables du café forment comme un grand puzzle d'aide pour Dean Magraw, être musicien aussi généreux que talentueux touché par une leucémie. "Records for Dean" s'inscrit dans une série de concerts de soutien offerts par ses nombreux amis des Twin Cities. Dean ayant sérieusement tourné avec Next de François Corneloup (le reste de l'orchestre est composé de Dominique Pifarély, Chico Huff et JT Bates) en France, il y a développé de nombreuses amitiés (c'est une de ses nombreuses aptitudes). Les Allumés du Jazz on collecté auprès de leurs membres, mais aussi d'autres maisons de disques en France (pas seulement de Jazz, et même quelques DVD) un nombre substantiel d'albums. Valérie Crinière des Allumés, qui a traversé cette même épreuve avec force et courage, s'est particulièrement dévouée pour mener cette opération avec succès. Une de ses premières sorties après une longue période de soins intenses fut justement un concert de Next au festival du Mans. Ils furent nombreux à répondre spontanément. À St Paul et Minneapolis, d'autres maisons de disques et musiciens ont aussi offert des disques, ainsi que des tee-shirts, places de concerts. 800 disques (dont 600 trouveront preneur) sont ainsi proposés à la vente (à l'appréciation ou possibilité de chacun pour une somme minimum de $3), parmi lesquels, pour donner un rapide et injuste aperçu, des oeuvres de Anthony Ortega, Jay Epstein, Paul Rogers, Desdamona, René Bottlang, François Tusques, Bother Ali, Raymond Boni, Eyedea, Joe McPhee, Spagnetti Western String Co, Araïk Bartikian, Suicide Commando, Hélène Labarrière, Fantastic Merlins, Bigre, Boiled in Lead, Willie Murphy, Alan Silva, Didier Petit, Atmosphere, La Nébuleuse du Hask, Laurent Rochelle, Christophe Rocher, Christofer Bjurström, Tony Hymas, Raymond Yates, Kazuko Hohki, George Cartwright, Siegfried Kessler, Kristen Nogues, Steve Lacy, Denis Colin, Jacky Molard, Hasam Yarimdünia, Fat Kid Wednesdays, Sam Rivers, Pascale Labbé, Barre Phillips, Dominique Pifarély, Dave King, Steve Lacy, François Corneloup, John Butcher, Evan Parker, Kristoff K. Roll, P.O.S., Ahmad Jamal, Michel Doneda, Jelloslave, Serge Adam, Thôt, BK one, Bernard Santacruz, Aviette, Ramuntcho Matta, Jean-Pierre Drouet, Junkyard Empire, Happy Apple, Georges Arvanitas, Pablo Cueco, L'Ogre, Oriental Fusion, Bill Mike, Hubert Dupont, Saint Paul Chamber Orchestra, Tom Harrell, Stu Martin, Daniel Erdman, 3 Mustapha 3, Carole Hémard, Sylvain Kassap, Imbert Imbert, Halloween Alaska, Bernard Vitet, un film de Frédéric Goldbronn (déjà projeté au Black Dog) ou encore, must have, le nouveau disque de Dean Magraw avec le groupe Red Planet.



Dimanche 5 décembre donc, dès midi alors que les paquets ne sont pas tous déballés, se précipitent quelques amoureux de musique, ne voulant pas en perdre une miette, en recherche de titres rares ou de musiciens entendus à Minnesota sur Seine. Puis vinrent d'autres amis, d'autres curieux choisissant les disques sur conseil ou bien seulement par les couvertures. Desdamona avait troqué son micro de hip hopeuse pour un habit de disquaire avec autant d'aisance. Les conversations allaient bon train dans cette atmosphère chaleureuse.

La Solea est, des expressions dansées et chantées du Flamenco, l'une des fondamentales, sa grande image profonde. C'est aussi la pièce forte des Sketches of Spain de Miles Davis, celle où s'exprimait dans les moindres détails son chant sensible. La Solea (les Twin Cities comptent un cercle vif de Flamenco) dansée par Debra Siegel et jouée et chantée par Michael Ziegahn, qui rappelle avoir eu sa première leçon de guitare avec Dean lors de leur temps scolaire commun, est un moment renvoyant à toute l'intensité de l'ami Dean qui sait ce que terre veut dire. La Tarara, autre danseuse et Mick Labriola joueur de cajon, rejoignent l'ensemble pour de gaies sevillanas avant que Gabriel Hilmar n'offre une poignante version de "One more cup of coffee" signature d'un autre enfant du pays. La conclusion revient au trio de Raymond Yates délivrant un set d'une grande finesse.

Une cliente du Black Dog s'adresse à Sara Remke, "Il en a de la chance votre ami", celle -ci répond "Non c'est lui qui a généré tout ça, c'est nous qui avons de la chance de l'avoir comme ami". Et l'écrivain Mike Finley (que l'on retrouvera au même endroit pour une soirée du St Paul Almanach) de conclure : "Dean est une perle pour nos communautés". On ne saurait mieux dire.

Le reste des disques continuera d'être vendu par le Black Dog au profit de Dean Magraw

Photos : B. Zon


WOODY




Bel habitant des forêts et volontiers fourmilier, le pic-vert est un musicien plein de ressources. Rythmicien hors pair grâce à un bec très sûr, en son aïgu très expressif se mêlent rire et désir.

7.12.09

JEF LEE JOHNSON ET SA BANDE ANNONCENT :


video



SORTIE LE 8 FÉVRIER AVEC L'AUTRE DISTRIBUTION

CONCERT À SONS D'HIVER LE 5 FÉVRIER




Réalisation Z.Ulma/Hope Street Grafix


2.12.09

JOE GESCHICK



Le village Cheyenne de Sand Creek fut massacré le 29 novembre 1864 par le colonel John Chivington (ex missionnaire méthodiste reconverti dans les affaires militaires) et ses 700 tueurs. Le chef Black Kettle échappa au massacre mais périt à Washita 27 novembre 1868 lors d'une autre attaque infâme du colonel George Armstrong Custer et son 7ème de cavalerie.

Black Kettle avait dit "Nous avons voyagé dans un nuage et le ciel est devenu noir depuis que la guerre a commencé. "

Joe Geschick, Ojibway du Minnesota, peintre avec une vie d'indien - il connu la prison longue comme tous les indiens -, a cherché la lumière dans la peinture et l'a offerte ensuite. Ce familier des romans de Louise Erdrich dont il a illustré plusieurs couvertures avait peint un très beau portrait de Black Kettle.

Joe Geschick nous a quitté ce matin.


peinture : Black Kettle par Joe Geschick

CODE EN BARRES


L'origine des produits consommés n'est pas toujours expressément indiquée sur les étiquettes. La lecture des premiers chiffres des codes barres permettra de choisir les pays de provenance d'articles fréquemment fabriqués dans notre confortable indifférence par des prisonniers, des enfants, de la main oeuvre largement surexploitée ou bien l'origine de nourriture pour le moins loin des normes de santé etc.

Quelques exemples dans la liste des codes-barres utilisés :

00 à 13 : Etats-Unis et Canada
20 à 29 : Usage privé
(qu'est ce que ça veut dire ?)
30 à 37 : France
40 à 44 : Allemagne
471 : Taiwan
49 : Japon
50 : Grande-Bretagne
57 : Danemark
64 : Finlande
76 : Suisse et Liechtenstein
628 : Arabie Saoudite
629 ~ : Émirats Arabes Unis
690 à 695 : Chine.
740 à 745 : Amérique Centrale
480 : Philippines
888 : Thaïlande
etc.

RECORDS FOR DEAN
BLACK DOG, DIMANCHE 6 DÉCEMBRE




28.11.09

ENTRETIEN AVEC ISABELLE NUFFER,
CRÉATRICE DE CORLIANDE


"La vision est l'art de voir les choses invisibles." a écrit Jonathan Swift, auteur des célèbres Voyages de Gulliver, (mais aussi du Conte du tonneau, de Instructions aux domestiques, de La Mécanique de l'esprit ou de l'implacable Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres dʼêtre à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public). Souvent classé plume de littérature "merveilleuse", Swift a été un des plus vifs observateurs de la nature humaine et l'un des plus avancés "photographes" de son époque. D'autres auteurs classés "merveilleux" - on citera Lewis Carroll bien sûr - ont su avec une perspicacité que l'on pensait être l'apanage des chats, nous transmettre une certaine quête du plus fort de nous-mêmes et la mise en perspective, jusqu'à l'insupportable, de notre pire souvent tristement risible. C'est le cas aussi d'Isabelle Nuffer, leur cousine moderne, qui, par son impressionnant premier ouvrage intitulé Corliande (livre premier), ne quitte le monde du réel que pour y revenir par cette autre porte à l'oeilleton bourgeonnant où l'on en voit mieux le bout (s'il existe), où on l'habite en délié par le saisir en plein. Le voyage de ses deux jeunes héros, Baltos et Serylia, natifs de l'état de Corliande nous entraîne loin. On ne dévoilera rien ici, si ce n'est qu'il est aussi fort question d'une infernale cité du mensonge. Les descriptions sont stupéfiantes et ce livre fait mieux que se placer au premier rang d'un genre aujourd'hui débité par trop de faibles onirismes et de naïvetés inoffensives, il touche le couloir du rêve, ce conduit qui mène à la meilleure découverte de nos propres recherches. Corliande est publié comme conte d'auteur et disponible seulement par correspondance sur le site Lulu. Nous avons rencontré cette écrivain (et illustratrice) inattendue.



Tes personnages sont en quête de connaissance d'eux-mêmes. La place de la vérité dans ton récit est cruciale. Qu'est-ce qui t'a poussée à créer ces deux jeunes gens ?

IN : Cela me reporte assez loin en arrière. J'ai mis longtemps à l'écrire, et, avant la rédaction proprement dite, j'y ai pas mal réfléchi. En fait, j'ai d'abord vu des images. (Adolescente, je voulais être cinéaste) N'ayant aucun moyen matériel de créer ces images, j'ai décidé de les mettre par écrit. Mais je n'avais pas encore d'histoire.
Mes deux "héros" ne sont pas arrivés tout de suite. J'ai d'abord su, très vite, ce que serait la fin. Le début, donc le village et ses habitants, mais surtout les deux enfants, et enfin leur quête, tout cela s'est construit à mesure que j'avançais dans l'agencement du récit. La connaissance de soi est évidemment au cœur du livre. Ce n'est pas une idée neuve, mais elle me paraît toujours cruciale, et je dirais même inévitable (je dois dire que j'ai même été surprise de constater combien je cherchais à me connaître, et combien je parlais de moi, en croyant parler de tout autre chose). Elle implique forcément l'idée de se confronter à la vérité, au sens le plus profond, et sans éviter les obstacles, c'est à dire en comprenant le plus justement possible, avant tout, ce qu'elle n'est pas. Mais tout cela, encore une fois, s'est fait de façon assez "naturelle".
Le fait de placer la vérité au centre du récit, c'était aussi un moyen d'éviter le fameux poncif, particulièrement récurrent dans les contes, de l'opposition entre le bien et le mal. Cette dualité, outre qu'elle ne présente pas beaucoup d'intérêt à mon avis, sur le plan artistique, est aussi, je pense, une conception simpliste dont on a beaucoup de mal à sortir, notamment parce qu'elle engendre toutes sortes de règles, de jugements et de dogmes. Mais la vérité n'a de valeur que si elle mène à la liberté, au sens philosophique. Et là, la question du bien et du mal ne se pose plus.

Les personnages, tu les as vus avant de les (d)écrire, ils avaient un corps, un visage, identiques aux dessins ?

Non, pas tout à fait. D'ailleurs, le premier personnage à m'apparaître était, en fait, le narrateur. Mais je ne peux pas trop en parler sans dévoiler l'histoire. D'autant que les livres 2 et 3 ne sont pas encore parus. Les Corliandais avaient une apparence plus animale lorsqu'ils ont pris naissance. Je les voyais assez proches des lémuriens, avec de grands yeux étonnés. (Je ne sais pas très bien pourquoi ils avaient un costume recouvert de plumes !). Sophie Lopez, une amie, devait faire des illustrations, et nous avons passé une après-midi pluvieuse au zoo de Vincennes à les observer. Puis elle a fait plein de croquis. À un moment, je lui ai dit : voilà, c'est bon ! C'est Baltos. Ce fut une expérience assez magique. Puis les années ont passé. Le projet avec cette amie ne s'est pas concrétisé. Elle a juste fini un très beau dessin que j'ai toujours. Mais lorsqu'il m'a fallu envisager de faire une couverture, je ne pouvais pas les reprendre tel quel. En outre, je m'étais rendue compte en terminant mon livre qu'ils étaient plutôt humains dans leurs réactions. Mais j'ai cherché longtemps la façon de faire leurs visages, de leur donner une identité. Cela peut paraître simple pourtant. Mais j'ai assez peu dessiné, finalement. Mon expérience dans ce domaine se limitait surtout à de la copie. Je n'ai pas eu beaucoup l'habitude de créer des personnages. Cela dit, d'une certaine manière ils avaient pris forme, même si le trait ne suivait pas. Il fallait juste qu'une rencontre se fasse entre deux parties de moi, celle qui dessine et celle qui écrit. Surtout, ils existaient mentalement de façon très forte, à tel point que je n'avais jamais à réfléchir à leur comportement, ou même à leurs répliques. Tout cela est à la fois très banal, et très curieux, mais c'est vrai.

Tu écris tu dessines, tu es aussi musicienne. Ces formes d'expression sont-elles complémentaires, comment les articules-tu ?

Musicienne, c'est beaucoup dire ! J'ai tâté un peu du clavier, du chant. Ayant commencé assez tard, je ne me suis jamais sentie très à l'aise dans cette forme d'expression. En revanche, il est vrai que des musiques me trottent parfois dans la tête. Certaines liées au conte. Comme j'imaginais d'abord un film, cela incluait des images, avant tout, mais aussi une bande son. Je pense profondément que ces trois disciplines peuvent marcher ensemble, au moins dans l'abstrait (quelle que soit la façon de le dire, on dit à peu près la même chose) Mais sur le plan technique, c'est différent. Il m'aurait fallu travailler beaucoup plus pour pouvoir aller au bout de mes idées musicalement. D'autre part je n'étais pas faite pour la scène. Je ne travaille bien que dans l'ombre, seule, et sans pression extérieure. La musique me permet juste parfois de "rêver autrement", quand j'ai du mal à écrire ou à dessiner.

Le merveilleux est souvent une façon de s'échapper du monde. Mais dans le cas de Corliande, on a l'impression que c'est l'inverse, que c'est une manière de se connecter avec lui...

C'est une question assez complexe, mais je comprends ce que tu veux dire. Au fond, c'est un peu le sujet du livre. Il y a différentes façons d'envisager l'utilisation du merveilleux. C'est sans aucun doute une échappatoire, et c'est effectivement considéré comme tel par la plupart des gens. Quelqu'un à qui je disais que j'écrivais un conte (je précise que c'était bien avant la série des "Harry Potter", et la sortie au cinéma du "seigneur des anneaux", donc une période où cela suscitait l'étonnement autour de moi; ce serait moins le cas aujourd'hui), cette personne, donc, m'avait répondu : "moi, si je devais écrire, ce serait plutôt pour exprimer mon dégoût du monde actuel". Je n'ai pas relevé sur le moment, malgré tous les sous-entendus que cette phrase impliquait. Mais il est évident pour moi que le fait même d'écrire un conte, à moins de manquer singulièrement de profondeur, c'est exprimer un certain rejet du monde, surtout de celui que l'on nous impose. Alors bien sûr, on peut se contenter de fuir. Encore faut-il être conscient de ce que l'on emporte avec soi, lorsque l'on s'imagine fuir. Comme le dit à peu près l'un des personnages, il y a forcément des morceaux de réalité qui s'accrochent à nous, comme la boue se colle au soulier, et l'on ne peut créer que ce qui nous ressemble. C'est tout l'intérêt du symbolisme dans les contes. Ils peuvent contenir une critique très virulente, et qui peut avoir une portée d'autant plus grande qu'ils s'adressent en général à un public assez jeune. Je pense à Swift, en dépit du fait que lui, précisément, pensait être lu plutôt par des adultes, ou même Andersen.
Mais il y a aussi un autre aspect très important pour moi dans le merveilleux. Puisqu'il s'agit de créer un monde (on est un peu démiurge, tant pis si cela paraît prétentieux... D'ailleurs ça l'est !) autant réfléchir à ce que ce monde pourrait être, et surtout devenir. On transmet quelque chose que l'on a fabriqué tant bien que mal et qui va continuer d'exister, ou peut-être prendre une autre forme. Quelque chose qui nous dépasse et qui, on peut toujours l'espérer, nous survivra. Dans cette optique, bien plus porteuse d'espoir, le merveilleux c'est avant tout créer de la beauté, au sens le plus profond du terme, sans la dissocier de la sensibilité, et de la réflexion qui l'accompagne. C'est, non pas se figurer que l'on peut inventer un monde parfait, mais penser que celui-ci est "vivant", donc en perpétuel évolution, et qu'il peut tendre à devenir plus juste et plus vrai. C'est pourquoi les événements terribles que j'évoque dans mon livre, je les ai volontairement situés dans le passé. On peut ne pas être d'accord, c'est un sujet délicat, mais je suis intimement persuadée que décrire en détail des horreurs, au présent, c'est peut-être les dénoncer, mais c'est aussi y trouver son compte, les perpétuer en quelque sorte. Cette façon de voir m'éloigne sensiblement des auteurs actuels d'héroic fantasy, genre dont je ne me suis jamais sentie très proche en fait.
Et puis, sur un plan beaucoup plus personnel, psychologique, il y a l'éternelle question : comment vivre dans et avec cette réalité ? La recherche permanente du rêve est presque toujours un piège pour celui qui le vit, mais s'il peut faire quelque chose à partir de ce rêve, une construction quelconque, cela peut aussi l'aider à vivre, même si la confrontation avec la réalité lui est encore plus pénible.

Tu verrais Corliande au cinéma ?

Et bien, pas forcément, en fait. Cela peut sembler bizarre, mais si j'imaginais d'abord un film, n'abordant la narration, donc, que par défaut, j'ai finalement pris goût à l'écriture. Je voulais d'abord faire très simple, pas dans le style d'un scénario mais presque, et petit à petit j'ai eu envie de faire un vrai travail littéraire. J'ai essayé de soigner un maximum mes descriptions pour traduire le plus justement possible les images que je voyais. C'est difficile, car les descriptions ralentissent le récit, et beaucoup de lecteurs sont tentés de passer outre pour rester dans l'action. D'ailleurs le cinéma, et surtout la télévision, ont terriblement amplifié ce phénomène. Les gens sont habitués à ce qu'on leur fournisse tout instantanément, l'image, le son, et l'intrigue. La lecture suppose un effort plus grand, mais elle stimule l'imagination. Moi qui aime tant le cinéma, je suis souvent désolée de voir que l'on porte aussi facilement à l'écran des livres à succès, qui peuvent parfois être des bons livres, au lieu d'inventer des histoires originales. Et par ailleurs un livre vraiment beau, et vraiment bien écrit, n'a pas pour vocation de devenir un film. Il peut se suffire à lui-même.
Corliande au cinéma ? Vraiment, je ne sais pas... Les images sont presque trop réelles pour moi, je n'arriverais pas à les recréer sur un écran de façon satisfaisante dans un dessin animé, par exemple, et d'autres le sauraient probablement encore moins. Un film d'animation, mais avec aussi de vrais acteurs ? Pourquoi pas ? Avec qui ? Je n'en ai pas la moindre idée. Comment ? Il faudrait sans doute utiliser pas mal d'effets spéciaux, et outre le fait qu'ils coûtent cher, je les trouve un peu trop omniprésents dans ce type de films. Et puis, il y a cette fameuse technique du 3D, qui n'arrive pas à me convaincre. Elle génère des images trop froides, des personnages qui peuvent être assez réalistes, mais qui sont infiniment moins expressifs et vivants que s'ils étaient tracés à la main. Non, dans l'immédiat, je pense que ce livre doit rester un livre. Et cela tombe très bien, car, à première vue, personne ne devrait me proposer d'en faire un film.

Propos recueillis le 25 novembre 2010

Corliande (livre premier 197 pages) par Isabelle Nuffer, 16€ sur Lulu


À consulter aussi site de Sophie Lopez, l'amie du zoo.

26.11.09

METACOMET N'ÉTAIT PAS DUPE
OU THANKSGIVING RACONTÉ AUX ENFANTS NON ÉLEVÉS PAR DES AUTRUCHES AU GOÛT DE DINDE




Les Wampanoags vivaient à l'emplacement actuel du Massachussets et de Rhode Island. Lors de l'arrivée du Mayflower et de ses pèlerins amoindris, ils s'étaient montrés particulièrement généreux et accueillants. Lors de la célébration de la première récolte en 1621 (Thanksgiving), les Anglais avaient invité le chef Massasoit et 90 membres de sa tribu. Ensemble, ils partagèrent la dinde. Mais les colons voulaient toujours plus et leur pression était sans cesse plus insistante. Massasoit refusa de se convertir au Christianisme. À sa mort (il avait entre 80 et 90 ans) en 1660 (la date exacte reste incertaine), son fils Wamsutta lui succéda mais mourut très vite, son deuxième fils Metacomet prit le relais en 1662. Les colons n'avaient cessé d'élargir leur territoire au mépris d'accords avec le vieux chef. L'intention de son fils était de continuer à vivre en paix avec les pèlerins venus d'Europe, mais il haïssait le Christianisme qu'il trouvait "une religion qu'il serait irresponsable d'endosser". Les puritains pensaient que la conversion des tribus permettrait une colonisation plus aisée. Metacomet s'inquiétait aussi de l'extension des colonies de Plymouth. Acceptant partiellement le désarmement, il estima néanmoins que trop était trop et en 1675, rassembla les guerriers de différentes tribus menacées, conseillé par Weetamoo, veuve de son frère et soeur de sa femme Wootonekanuske. Après la pendaison de trois membres de la tribu pour le meurtre présumé (et non prouvé) de l'informateur John Sassamon, la guerre éclata et dura jusqu'en 1677, mais Metacomet fut tué en août 1676 (son corps fut ensuite écartelé par les puritains et décapité). Sa famille fut déportée et réduite à l'esclavage aux Iles Bermudes et les Anglais exhibèrent son crâne aux portes de Plymouth en signe de victoire des colons pendant 25 ans. La guerre de Metacomet (souvent nommée "Guerre de King Philip", les Anglais lui avait donné ce nom) rejoint d'autres guerres, d'autres révoltes contre les colons anglais, français et hollandais par les Péquots, les Iroquois, les Powhatans, les Mohegans et d'autres tribus. Elle a la triste particularité d'avoir "stimulé" un certain esprit nationaliste des colons. Dès 1676, le gouverneur du Massachussets déclara Thanksgiving, célébration du jour de victoire contre les Indiens. Après la création des Etats Unis en 1785 (et d'autre guerres "indiennes" avec les tribus situées plus à l'ouest), le symbole fut repris lors de la guerre de sécession pour marquer l'unité nationale et Franklin Delano Roosevelt en fit un jour férié par une loi votée le 26 décembre 1941 (les USA entreront dans le conflit contre l'Allemagne Nazi et l'Empire du Japon en 1942 après l'attaque de Pearl Harbor par ce dernier).

(...)

Nul étonnement que les dindes consommées lors de ce jour férié aient un fort goût de farce.