Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

23.6.19

LES DÉSACCORDS DE FRANCE MUNIQUE


La fête de la musique fut imaginée en 1976 par Joel Cohen, musicien américain spécialiste de musique ancienne (luthiste) qui travaillait alors à Paris comme producteur pour France Musique. En 1982, le ministre de la culture Jack Lang et son directeur de la musique Maurice Fleuret reprennent l’idée, l’officialisent et l’événement aura lieu tous les ans le 21 juin, jour du solstice d’été.

Les jours dédiés ont ceci de particulier que leur sujet rejoint bien souvent, dès le lendemain des festivités les 364 autres jours de l’année, la cohorte des traitements anonymes, lorsque ce n’est pas l’oubli ou la disgrâce. La musique ne fait pas exception et l’on continue de constater avec quel acharnement les occasions ne manquent pas de lui faire sa fête.

Ce 20 juin 2019, dernier jour du printemps donc, pas grand chose à fêter, pas même la fuite du roi à Varennes (1). À 17h28, un groupe de musiciennes et musiciens et autres gens de musique se pressent pour la seconde fois (2) devant la Maison de Radio France, suite aux suppressions brutales d’émissions sur France Musique et bidouillages attenants, avec force slogans, chants et instruments, pour dire leur réprobation, leur écœurement et leur colère (3)(4). Deux jours plus tôt, le 18 juin, date fortement ancrée dans les mémoires, la Maison Ronde est le théâtre d’une grève très largement suivie. Le communiqué de l’intersyndicale explique : « Les 60 millions d’euros d’économie à réaliser annoncés sont la conséquence du désengagement de l'État et du plan de la Direction, dont le choix d'investissements massifs dans le numérique/web (à hauteur de millions d’euros) au détriment de la production radiophonique (…) Radio France a déjà fait les frais de plans d'économies successifs, qui ont conduit à des salaires bloqués depuis 7 ans, de nombreux départs non remplacés et la politique de redéploiements au profit d'activités nouvelles, qui ont désorganisé bon nombre de secteurs. » (5) La casse du service public, de l’hôpital à l’éducation nationale en passant par la radio, va de pair avec les rognures permanentes infligées à la liberté d’expression. Bâillons : enfants de la patrie.

À 17h40, tout un symbole, l'économiste multi-cartes Jacques Attali sort de l'édifice pour rejoindre sa voiture avec chauffeur. Conseiller du président François Mitterrand (époque Fête de la Musique), promoteur de la rigueur économique en 1983, puis conseiller des présidents Nicolas Sarkozy (pour qui il fut le chantre de la croissance libérée), François Hollande (entré en "grande" politique par les soins recruteurs d'Attali qui plus tard lui inspirera les lois "Macron" passées au 49.3) et Emmanuel Macron (dont il fut le co-géniteur politique), cet ex-directeur de la dispendieuse Banque européenne pour la reconstruction et le développement, fait partie de la très boursoufflée et ravageuse mistoufle intellectuelle qui encombre les plateaux de télévision et de radio à propos de tout et de rien depuis des années. Ce spécialiste de la manigance infinie et des photocopies à répétition est aussi un « spécialiste de musique ». Il a publié en 1977 un inepte livre sur le sujet intitulé Bruits (Presses Universitaires de France) que d'aucuns ont pris au sérieux malgré sa pensée courte et son truffage de contrefaçons (une habitude) et d'erreurs (au hasard : naissance du free jazz en 1969). En janvier 2007, au Midem de Cannes, il se fit le promoteur du MP3 et de la gratuité de la musique, pour lui art consommé de l'entrepreneuriat individuel. Voilà donc un deus ex machina de la République, sinistre clown blanc ultralibéral, incarnation du pouvoir broyeur, pour quelques minutes à peine, face à des artistes récalcitrants, refusant l'idée d'art mouliné par la machine économique. Trop gentils ou pas assez physionomistes, ils le laisseront regagner son automobile. Ce 20 juin, pas de fuite à Varennes.

On parle de nouvelle grille des programmes, le terme a effectivement une odeur de brûlé et des allures prisonnières lorsque le mot "rentrée" a des relents de "sortie". Il est ainsi prévu de supprimer À l'improviste, émission hebdomadaire créée en septembre 2000 et animée par sa productrice, Anne Montaron. On a pu y entendre une extraordinaire ruche de musiciennes et musiciens de tous horizons adeptes de l'improvisation : Joëlle Léandre, Michel Doneda, John Butcher, Barre Phillips, Catherine Jauniaux, Claude Tchamitchian, Ève Risser, Serge Pey, Didier Petit, Jacques Di Donato, Seijiro Murayama, Didier Lasserre, Hélène Labarrière, Beñat Achiary, Daunik Lazro, François Corneloup, Sarah Murcia, Kamilya Jurban, Camel Zekri, Erik M, John Edwards, Sylvain Kassap, Denis Charolles, Valérie Philippin, Claudia Solal, Ramon Lopez, Sylvain Lemêtre, Benoît Delbecq, Paul Rogers, Noël Akchoté, Dominique Pifarély, Valentin Clastrier, Mark Sanders, Raymond Boni, Catherine Delaunay, Xavier Charles, Elise Dabrowski, Géraldine Keller, Edward Perraud, Vincent Courtois, Jean-Jacques Avenel, Steve Beresford, Vincent Peirani, Hasse Poulsen, Jean-Marc Foussat, Charles Pennequin, la Marmite Infernale, pour n'en citer que quelques-uns, tous en situation de création réelle dans les studios de Radio France - et tant à venir. L'émission se faisait également régulièrement le témoin de nombre de festivals à la verve créative. Le legs est conséquent, la documentation phénoménale. À l'improviste fait partie des très grandes émissions de l'histoire de la radio made in France, ces émissions qui ont su être l'écho complice de la vie musicale même, son excitation et non sa contrainte. Bien plus qu'une tranche horaire dédiée à un style de musique, elle est une force inspiratrice pour n'importe quelle musique et c'est bien ce qu'auraient dû comprendre les directeurs et directrices de cette Maison qui ne tourne vraiment plus très rond. Ainsi ne l'auraient-ils pas imbécilement supprimée, mais l'auraient-ils mise davantage en valeur, en vis-à-vis de l'ensemble du monde musical. Ce sont mille À l'improviste qu'il faudrait créer, mille émissions capables de transformer l'aboutissement en geste premier, de relever des indices de vie féconde, de doute superbe, d'assortir poésie et action.

   Interlude pas si rigolo :
• France Inter 21juin, 6h45, au micro de Sophie Parmentier à l'occasion de la fête de la musique, Lauren Douvret, qualifié de "musicien-policier" [sic] : « On utilise vraiment aussi la musique comme outil essentiel à des règles, c’est-à-dire que le musicien répond à des règles : une partition, un chef, une hiérarchie, du coup c’est ce qu’on essaie de leur montrer [aux jeunes] , de la même façon, il y a des lois, il y a des règlements dans leurs écoles, mais également dans le pays et du coup également le respect de ces règles, et des autres, des plus grands et des chefs… ».

La musique est un langage, une terre, un cœur, un poumon, une source mobile, un héritage, une saine provocation. En sa forme entière, elle ne saurait tolérer petits arrangements lâches ou accords attaliques pour quelque annexion honteuse que ce soit, quelque bâillonnement, quelque expulsion, quelque ordre policier.  À l'heure où elle vit tant de souffrances, priée à chaque instant de s'insérer dans les rangs d'une forme de dictature technologique stérilisée, tous les À l'improviste qui portent bien leur nom sont et seront autant d'oxygène verdoyant, d'enthousiames portés sur le triomphe de la vie.


(1) 20 juin 1791, fuite de Louis XVI à Varennes
(2) Grince Musique
(3) Pour le maintien de la création musicale à l'antenne de France Musique Pétition sur Change.org
(4) Lettre ouverte à propos de la suppression de cinq émissions sur France Musique in Les Allumés du Jazz
(5) Crise à Radio France : un rapport dément les chiffres de la direction par Laurent Mauduit in Mediapart, 16 juin 2018

Photo : David Jisse

21.6.19

21 JUIN

Aujourd'hui 21 juin, c'est la fête de la Bière, un événement initié en 1982.

5.6.19

ET MAINTENANT LE CNC !


À chaque jour la Macronie s'exerce à sa folie destructrice. Tiens le cinéma, ils n'y avaient pas encore pensé ! C'est chose faite avec cette perle de la députée Céline Calvez : « Il faut trouver un dispositif qui finance des films mieux vus et mieux vendus à l’international pour consolider notre soft power. » Pourquoi ne pas liquider le cinéma lorsqu'on a déjà abattu le langage ?

Articles détaillés parus dans Politis et Libération : lien pour les deux sur le site des Allumés du Jazz ici :

• Gravure : Louis Monziès (1876)

28.5.19

GRINCE MUSIQUE

Matinée du 28 mai vers 11h, musiciennes, musiciens, gens de musique et autres personnes partageant cet amour, révoltés par la récente et inique décision de la direction de France Musique de supprimer cinq émissions, se sont retrouvés face à la Maison de la Radio (bien dit "public" sous haute surveillance face à la colère et la joie - se retrouver - des manifestants). Le directeur Marc Voinchet ne daigna pas descendre, malgré la demande d'une "délégation"... Les CRS arrivèrent à la toute fin en même temps que la chargée de communication de Radio France experte en langue de bois. À suivre...

À lire


Photo : B. Zon

27.5.19

GENTIL COCO ?

Si l'on se réfère à ce qu'on entend depuis hier soir sur les ondes, les élections ont avec les perroquets ce point commun qu'on peut leur faire dire ce qu'on veut. Mais les plumes sont nettement moins belles.

17.5.19

DORIS DAY


Pour Pierre-Jean Bernard, Young at Heart

C'était à l'école publique en classe primaire dans un petit village de l'ouest français, pour l'arbre de Noël, les instituteurs avaient projeté le film Un pyjama pour deux (Lover come back - Delbert Mann, 1961). L'émoi fut total pour le jeune enfant, une sorte de révélation douce de la complexité des relations amoureuses. Les parents étaient furieux après les instituteurs, jugeant le film immoral (sic) pour l'âge à peine de raison de ses spectateurs et s'exprimaient alors dans une sorte de confusion les antagonismes légués par la seconde guerre : gaullistes contre communistes avec l'anti-américanisme comme dénominateur commun (mais ici les seconds avaient choisi le film made in USA pour choquer les premiers - le monde n'était donc pas si simple qu'il en avait l'air). C'était bien avant 1968 et Doris Day (par la voix de Claire Guibert - qui doublait aussi alors Marilyn Monroe, Ava Gardner, Vivien Leigh, Linda Darnell...) imprima sa marque au milieu d'un grand chahut grandissant chaque jour. Une marque enfantine, par une sorte de simplicité fulgurante, un envoi de traduction de longue durée.

Il y eut mieux à découvrir que la girl next door, d'autres films vus un peu plus tard comme Pillow Talk de Michael Gordon (1959) dans la veine du précité ou The man who knew too much d'Alfred Hitchcock (1956). Le réalisateur de L'ombre d'un doute trouvait "parfaite" Doris Day (née Doris Kappelhoff en 1922) dans ce film où, pour la première fois, elle chante "Que sera sera", son deuxième générique (repris dans les télévisuelles Doris Comedies). Doris chantait donc et mieux que bien. Un accident d'automobile l'avait contrainte à abandonner la danse. Elle deviendra la chanteuse du grand orchestre de Les Brown dans les années 40 où elle offrira une version inégalable de "Sentimental Journey", son premier générique. Découverte d'une discographie (une trentaine d'albums sous son nom) intégralement plus qu'honorable où l'excellence dispute souvent aux perles tel Duet petit chef-d'œuvre avec André Prévin et son trio. L'introduction de "Close your Eyes" avec Red Mitchell est une de ces ineffaçables sensations musicales. Une tonalité de velours où s'amorce imperceptiblement comme un vent qui nous fait mieux entendre la vérité du fantasme. Jazz indeed ! Une bonne filmographie de 39 films entamée avec Michael Curtiz (trois films dont Young Man with a Horn - 1950, où elle retrouve sa vie de chanteuse de big band). Dans le vivifiant The Pajama Game (Pique-nique en pyjama - Stanley Donen 1957) elle est leader syndicale, dans Storm Warning (Stuart Heisler, 1951) elle se bat contre le Ku Klux Klan. On ajoutera un thriller bien troussé avec Rex Harrison (Midnight Lace, David Miller - 1960), de nombreuses comédies assez ou pas mal réjouissantes (Teacher's Pet avec Clark Gable- George Seaton 1958, Send me no flowers avec Rock Hudson et l'épatant Tony Randall - Norman Jewison 1964, The Glass Bottom Boat {La blonde défie le FBI} Frank Tashlin 1966) et quelques comédies musicales de haut vol comme Calamity Jane (David Butler 1953), figure à laquelle elle a plaisir à s'identifier et film où elle expose le sagace "Secret Love", son troisième générique.

Si tout cela concourra à façonner une artiste immensément populaire, cela n'ouvrira pas grand accès à la légende (même si un groupe de féministes londoniennes en fait son héroïne dans les années 80, même si elle est citée dans "Dig it" des Beatles ou dans Up your Sleeve du groupe Alterations). Elle s'évaporera avec l'impossible image d'une Amérique innocente disparaissant dans l'horizon fuyant. Pourtant la lecture de l'autobiographie Doris Day: Her Own Story (co-écrite avec A.E. Hotchner, lequel a aujourd'hui 102 ans) révèle une complexe vie d'artiste souvent bien sombre : femme battue et abusée par son premier mari, le dément tromboniste Al Jorden, un second mariage sans bonheur avec le saxophoniste George Weidler, quelques aventures difficiles (avec un acteur nommé Ronald Reagan), un troisième mariage avec le producteur Martin Melcher (son manager) qui trouva la mort dans un accident automobile la laissant face à un océan de dettes (motif moteur des séries télévisées Doris Comedies). L'envie de tout plaquer, l'impossibilité de tout plaquer. De drôles d'ombres projetées (Charles Manson), des images fugitives titillantes comme cette relation avec Sly Stone (qui reprendra "Que Sera Sera" avec The Family Stone). En 1967, elle refuse à Mike Nichols le très convoité rôle de Mrs Robinson dans The Graduate en 1967 (pas envie d'être à poil). En juillet 1985, elle se trouve aux côtés de Rock Hudson lorsqu'il annonce publiquement qu'il est atteint du sida. Son fils aimé, Terry Melcher (fils d'Al Jorden doté du patronyme du troisième mari), compagnon de Candice Bergen et incidemment premier utilisateur de protools en studio (pour un album des Beach Boys), devint producteur des Byrds, de Brian Wilson (qu'il présente à Van Dyke Parks), des Mamas & the Papas, des Rising Sons (Taj Mahal et Ry Cooder). Le projet d'enregistrement de Charles Manson se limitera à deux chansons (pour des raisons évidentes). Melcher produira en 1985 le bref retour à la télévision de sa mère, Doris Day's Best Friends, émission dévolue à la passion de cette dernière pour les animaux qu'elle finit par préférer aux hommes leur consacrant, pendant plus de 40 ans, l'essentiel d'une existence qui s'est achevée à 97 ans le 12 mai 2019.

Reste l'image enfantine, au pas ralenti demeurée intacte, une sorte d'étroite affinité un peu inventée, un brin réelle ("I was there", chanson de Steve Beresford et Andrew Brenner dans Eleven Song for Doris Day 1 ou quelques échanges avec Martin Daye en 1992 pour un bref espoir déraisonnable soustrait au temps ou encore ces citations de la version de "Que Sera Sera" de Sly Stone par Jef Lee Johnson dans les concerts d'Ursus Minor de l'an 2005). Reste aussi quelques films toujours plaisants à revoir, et surtout une voix merveilleuse de séduction métaphorique, la voix superbement posée d'une femme nommée jour : une harmonie ouverte en pleine lumière.

1 Eleven Song for Doris Day, Steve Beresford, his piano and Orchestra featuring Deb'bora, Terry Day et Tony Coe (Chabada 0H7 - 1985)

15.5.19

COMMUNIQUÉ DES ALLUMÉS DU JAZZ
À PROPOS DE LA SUPPRESSION DE CINQ ÉMISSSIONS À FRANCE MUSIQUE


à Madame
Sybile Veil, présidente-directrice générale de Radio France
et Messieurs
Marc Voinchet, directeur de France Musique
Michel Orier, directeur de la musique et de la création culturelle à Radio France,
ancien producteur de musique membre fondateur des Allumés du Jazz
Frank Riester, Ministre de la Culture de la République Française


France Musique dans l’angoissante concordance des temps.

Ce n’est pas la première fois que France Musique - station de radio à qui il est arrivé d’être exemplaire - supprime des émissions de qualité, éconduit des talents de premier plan (la grève de 28 jours en 2015 [1] reste fraîchement dans les mémoires). Mais la suppression de cinq émissions d’un seul coup, cinq émissions porteuses d’une réelle diversité hors sentiers rebattus dont les musiques se voient soudain contraintes de traverser la rue pour trouver des auditeurs, est cette fois dramatiquement indicatrice de l’éprouvante direction d’une certaine vision de l’avenir proche – musical ou non - à laquelle on aurait aimé que France Musique, plutôt que de se fondre dans l’effondrante manœuvre,  offre son meilleur contretemps.  

"A l'improviste", "Le Cri du Patchwork", "Le Portrait Contemporain", "Tapage Nocturne", "Couleurs du Monde Ocora" sont autant de réussites concrètes, de symboles d’une création belle et bien vivante, et l’objet de ce texte ne devrait pas être seulement de demander leur maintien, mais de réclamer la multiplication de ce type d’émission où il est facile de reconnaître ce pour quoi la musique existe, ce pour quoi elle nous parle. Anne Montaron, Clément Lebrun, Arnaud Merlin, Bruno Letort, Françoise Degeorges en sont les productrices et producteurs respectifs : de magnifiques artisans inventeurs, fervents d’exploration, à l’écoute du monde, de tous les mondes.

La concordance des temps inquiète : suppression d’émissions hardies en ces instants où l’on arrête les journalistes qui filment de trop près [2] , où l’on coupe au montage les moments qui embarrassent la bonne tenue de célébrations à la gloriole programmée [3], où chaque semaine qui passe, la liberté d’expression est davantage entamée. La musique n’est pas qu’une bande passante.

La concordance des temps inquiète encore lorsque nous est servi comme excuse de ces amputations ce « Nous sommes soumis à une forte pression budgétaire concernant le coût de la grille » [4]. Pour lire ensuite le cocasse « Il faut faire aussi bien avec moins de moyens.» [5] Cette recommandation eut été plus à propos lors des délirants chantiers de rénovations des bâtiments de Radio France sur lesquels beaucoup a déjà été dit et écrit. La musique se voit présenter l’addition. « Quand le bâtiment va tout va » dit l’adage, mais qu’est-ce qui va vraiment lorsqu’on va s’écraser sur le mur des grands travaux inutiles ?

Et lorsque de l’hôpital à l’école, le service public est sans cesse abîmé (la suppression des cinq émissions est contemporaine du projet de loi de « transformation de la fonction publique ») : concordance des temps plus qu’inquiétante.

On a beau nous expliquer qu’en remplacement on verrait « créer à la rentrée un grand rendez-vous, plus dynamique que des émissions planquées à 23 heures, inventer un vrai carrefour de la création, avec des passerelles entre les artistes », on perce rapidement l’esquive facile avec un vocabulaire plus passoire que passerelle. Comme si "A l'improviste", "Le Cri du Patchwork", "Le Portrait Contemporain", "Tapage Nocturne", "Couleurs du Monde Ocora" n’avaient pas magnifiquement déjà établi les jonctions intelligentes sans besoin de compression césarienne. Ou bien s’agit-il simplement de se plier à la loi de la diffusion régie par les algorithmes et la grande vague du streaming ou s’ajuster sur des projets aussi fumeux que le Centre National de la Musique ou bien faire Radio Classique au rabais, ou peut-être tout cela à la fois.

Notre sentiment alors n’est pas celui de l’indignation, mais bien celui de la colère face à cette braderie de la quintessence incarnée par ces cinq émissions. Il s’agit donc bien pour nous toutes et tous, que nous appartenions ou non au monde musical, d’insister sérieusement pour obtenir le maintien de ces programmes à qui il ne peut être fait de reproche. Il ne s’agit vraiment pas de détail, mais bien en ces temps aussi troublés que troublants, de la marque essentielle d’un attachement indéracinable à l’esprit libre.

Et puisque la station France Musique est née d’une idée du poète Jean Tardieu, nous vous recommanderons Madame et Messieurs de méditer sur ces quelques lignes de sa plume : « Les hommes cherchent la lumière dans un jardin fragile où frissonnent les couleurs. » [6]






[1] Communiqué des Allumés du Jazz du 9 juin 2015
[2] Exemple : l’arrestation de Gaspard Glanz (Taranis News) lors de la manifestation du 20 avril 2019
[3] Lors de la Cérémonie de remise des Molières le 13 mai 2019, une quinzaine d'intermittents en Gilets jaunes on interrompu le spectacle pour remettre leurs propres récompense. Les images de cette intervention ont été coupées au montage lors de la diffusion deux heures plus tard sur France 2.
[4] Marc Voinchet in Télérama le 14 mai 2019
[5] Id
[6] Monsieur Monsieur de Jean Tardieu (1951 Gallimard)

2.5.19

LA DEVANTURE C’EST LA DEVANTURE

Texte écrit et non publié fin juin 2016. Le mensonge d'État du 1er mai 2019 sur une supposée "attaque de l'Hôpital de la Salpétrière" par des manifestants, rapidement relayé par plusieurs médias (certains se sont rétractés depuis) a fait songer à cet autre mensonge du gouvernement d'alors qui comptait en son sein l'actuel président de la République.

LA DEVANTURE C’EST LA DEVANTURE

Ou lorsque l’État fait ses courses au rayon bricolage

« Faire la devanture : arranger les marchandises pour les mettre en valeur » (Encyclopédie).

Pour les promoteurs des devantures de l’économie, bétonneurs de la politique, commerçants de la honte, la vie est simple anecdote. Celle d’une infirmière de 44 ans qui se suicide après vingt ans de conditions de travail « en dégradation constante » par exemple. La nuit des temps a recouvert le suicide des gens ordinaires. Ils ont quitté le top 50 du spectacle politique pour être relégués au rang des flétrissures instantanément enfouies.

La honte c’est le sentiment qui fait le grand écart entre la devanture et l’arrière boutique. Lorsqu’on en cherche une définition sensible, on pourrait s’arrêter sur celle qui voit une société se draper dans les artifices de la paix sécuritaire tout en générant une violence de tous les instants. Une violence fondatrice, qui se niche jusque dans les plus usuels objets de nos quotidiens (exemple : le traitement esclavagiste des mineurs de Centre Afrique qui extraient le coltan nécessaire à nos chers téléphones portables). Pour défendre cette permanence d’une violence sourde jugée nécessaire, elle spectacularise au diable chaque signe d’insoumission tournée contre elle. Le souvenir obsédant du suicide de cette infirmière survenu le 24 juin 2016 à Montvilliers près du Havre en ravive un autre de la même période, une période où le printemps généreux livra aussi quelques uns de ces débuts combatifs dont il a le secret.

En février 2016 le gouvernement en charge des affaires de la République impose de changer le code du travail pour « instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs » et « améliorer la compétitivité des entreprises, développer et préserver l'emploi, réduire la précarité du travail et améliorer les droits des salariés » (1). Les entrepreneurs visés ont bien sûr anticipé que ces « nouvelles libertés » sont pour la devanture. Dans l’arrière boutique, c’est autre chose. Les « salariés », leurs « salariés », ceux qui ne le sont plus et ceux qui risquent de ne l’être jamais sont aussi doués de raison, ils comprennent vite qu’elles seront pour les goulus entrepreneurs, ces magnats disposant plus avantageusement encore de cette main d’œuvre qui se suicide en silence. Un pas supplémentaire vers le ramassage du coltan.

Alors, le 9 mars 2016 se déclenche, contre ce projet de loi macabre, un très important mouvement social où l’on retrouve certes les traditionnels syndicats (CGT, FO, Sud-Solidaires, CNT…), mais où se révèle surtout une autre effervescence, celle de l’échappée d’une jeunesse qui refuse les modèles mortifères, une jeunesse à la libre altérité, au désir indissoluble. La répression policière à son encontre va être terrible : brutalités, blessures, arrestations, assignations à résidence (au nom d’un état d’urgence permettant principalement la criminalisation du mouvement social). Sur la terre éclair, la beauté impatiente s’affirme pourtant, portée par le tumulte d’un souffle commun, la nuit vit debout (2). De leur catalogue d’un vocabulaire sans cesse amoindri, le pouvoir et ses relais sortent un mot commode : le « casseur », appellation pratique en période de soldes pour juguler tout discours critique et justifier la punition des faibles. Les manifestations s’intensifient, le châtiment aussi, tyrannique ; le visage de la beauté, humble et total, attaqué par un automate de devanture dont le seul rêve est de faire peur aux enfants.

"Tous les casseurs trouveront la plus grande détermination de l'Etat, ces black bocs (sic), ces amis de monsieur Coupat, toutes ces organisations qui, au fond, n'aiment pas la démocratie" déclare le premier ministre Manuel Valls le 17 mai à l’Assemblée Nationale. Surtout ne rien voir, ne rien comprendre. Cinq jours plus tôt, ce même grand démocrate de façade n’hésite pas à recourir au très autoritariste article 49 alinéa 3 de la Constitution. La fiction démocratique perd son décor, brade sa devanture. Elle dégringole. François Hollande élu président de la République en 2012 déclarait en 2006 : « Le 49-3 est une brutalité, le 49-3 est un déni de démocratie ». L’amnésie feinte est un pratique suppositoire contre la conscience de ses hontes.

« Je marchais le long des boutiques, m’appuyant au rebord des devantures pour ne point m’écrouler sur le trottoir ». Octave Mirbeau

Le 14 juin à Paris, manifestation de très forte ampleur : plusieurs centaines de milliers de participants. Le fameux cortège de tête, celui qui inquiète et que l’on caricature donc à l’envi, a encore grandi, infatigable. Les policiers, plus légionnaires romains que jamais, encadrent la manifestation au plus près, au contact direct, ils la scindent, la sélectionnent, la provoquent, la précèdent même en défilant devant, lui volant l’ouverture. Pour les défenseurs de la devanture, pas d’ouverture. Mais ça n’impressionne pas assez, ça échauffe, ça soude, ça explose et tous les symboles y passent. C’est ciblé.

Arrivés au métro Duroc, devant l'hôpital Necker, le cortège bouillant est brusquement arrêté par un cordon de CRS, la tension monte, énorme ! Emporté dans un élan bien irréfléchi, un fias isolé et masqué qui avait un marteau, plus en phase avec Claude François qu’avec Woody Guthrie, commence à frapper les vitres de l'hôpital Necker. Très rapidement d'autres interviennent pour lui dire d'arrêter, ce qu'il fait (dans une vidéo témoin de ce moment, on entend bien quelqu'un dire "hé, c'est un hôpital pour gosse !" et l’impulsif inconséquent cesse). Quinze vitres ont été, certes fracturées, mais aucune n’a cédé sous les coups et personne n'a pénétré dans l'hôpital et certainement pas des "hordes de sauvageons" (c’est le mot qui va immédiatement traverser la partie la plus visible de la sphère politico-médiatique). Pourquoi la police et ceux qui la dirigent ont choisi de créer un étranglement à cet endroit ? Pas bien malin non plus, à moins que… Peu importe au fond. Ce qui houssine, c’est surtout l’obscénité honteuse qui va suivre.

"Un mensonge, répété mille fois, devient une vérité". Attribué à Joseph Goebbels

À chacun son incendie du Reichstag ou comment quelques coups de marteaux vont devenir le moteur d’une politique à marche forcée. « Après ce qui s'est passé hier (faisant référence au meurtre d'un couple de policiers à Magnanville par un jeune tueur de Daech), tout cela n'a que trop duré. Et moi, je n'accepterai plus que dans des manifestations comme celle qui s'est déroulée aujourd'hui, il y ait des sauvageons qui puissent tenir ce type de propos avec 27 policiers blessés, les vitres de l'hôpital Necker brisées alors qu'il y a l'enfant des policiers qui s'y trouve.» déclare tout de go Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur. L’amalgame est putride. La jeunesse présente dans le mouvement social est l’antithèse de celle, abandonnée, qui ne trouve comme réponse au vide du monde que refuge suicidaire dans un fascisme religieux prônant les métamorphoses en monstres ahuris de perdition. De plus, le fait de révéler (ce que personne ne savait et sûrement pas Cloclo le marteau) la présence d’un enfant sous protection à cet endroit dépasse l’ignominie. Tout est bon pour arriver à ses fins, y compris souiller le sacré de l’enfance.

"Les Enfants (...) ne sont ni la propriété de la société, ni même de leurs parents. Ils appartiennent seulement à leur propre avenir de liberté" Michel Bakounine

De nombreux observateurs refusent de se faire complices de cette grossière machination (y compris certains journalistes des quotidiens souvent complices tels Le Monde et Libération), mais la mécanique est en route. Trop tard pour la vérité. Le premier ministre se rend le lendemain matin sur ce drôle de champ de ruines qui ne compte qu’une plaque de bois fixée sur une vitre et du gaffer orange sur les fêlures, les curieux en sont pour leurs frais. L’admirateur éperdu de Clémenceau est accompagné de la ministre de la santé Marisol Touraine. Toujours plus fort : « Hier les casseurs voulaient se payer, tuer des policiers ». Rien que ça ! Avec un marteau ? Il poursuit : « C'est la première fois, de mémoire, que l'on s'attaque à un hôpital. Je salue le sang froid de toutes les équipes qui ont été choquées (...) par la violence des casseurs (…) Je demande à la CGT de ne plus organiser ce type de manifestations sur Paris et au cas par cas, car vous savez qu’on ne peut pas prononcer une interdiction générale, nous prendrons, nous, nos responsabilités ». Le président Hollande (ennemi de la finance au Bourget le 22 janvier 2012 et copain du Cac 40 le 4 avril 2012 :« Vous êtes les fers de lance de l'économie française ») s’ébroue dans le même temps « À un moment où la France accueille l’Euro, où elle fait face au terrorisme, il ne pourra plus y avoir d’autorisation de manifester si les conditions de la préservation des biens et des personnes et des biens publics ne sont pas garanties ». Le football comme devanture du pays, le terrorisme comme sauf-conduit. La ministre de la santé y va de sa larmichette à l’emporte-pièce : « Personne ne pouvait ignorer que c'était un hôpital auquel on s'en prenait et qu'on attaquait, il y a des enfants qui entraient dans les blocs opératoires et certains n'étaient pas encore endormis et ce sont des choses qui sont choquantes ». Comme le note Sylvain Mouillard dans Libération du 15 juin : «Difficile de savoir s’ils ont entendu précisément les coups de marteau, au milieu d’une ambiance où se mêlaient cris des manifestants, jets de grenades lacrymogènes et surtout tirs de grenades assourdissantes, au volume sonore bien plus important. » Dans Lundi matin, contrepoint du père d’un enfant hospitalisé à Necker : «Quelques vitres de l’hôpital Necker ont été brisées. Bien que les vitres en question n’aient pas d’autre rôle que celui d’isolant thermique: j’en conviens grandement, ce n’est pas très malin. Certes, briser les vitres d’un hôpital, même par mégarde, c’est idiot ; mais sauter sur l’occasion pour instrumentaliser la détresse des enfants malades et de leurs parents pour décrédibiliser un mouvement social, c’est indécent et inacceptable. Et c’est pourtant la stratégie de communication mise en œuvre depuis hier, par MM. Cazeneuve et Valls. »

Pour ses marteaux, l’État ne se fournit pas chez Monsieur Bricolage. Là, ce 15 juin, devant micros et caméras, trônent sans honte les véritables casseurs de l’hôpital en tailleur et col blanc responsables de la suppression de 2 000 postes et de 16 000 lits. Le type de décision qui fait que des gens se suicident. Que vaut la mort d’une infirmière dévouée à la vie des autres face à la devanture ébréchée du monde de l’argent ? La honte se joue des sunlights. Après cette débauche de mise en scène, l’imbécilité adulte reprendra la main justifiant toutes sortes d’humiliations et de blessures, le commun des honteuses obsessions de notre temps. Depuis belle lurette, la communication a supplanté le langage, pour que la jeunesse réelle n’ait jamais aucun droit au mépris des détails infinis. L’affaire du marteau de l’hôpital Necker quittera vite les esprits, pas l’empreinte de ses conséquences.

Pendant ce temps à Villepinte : le salon international de l’armement Eurosatory. La France en passe d’accéder au rang de deuxième vendeur d’armes de la planète grâce notamment à ses ventes réalisées auprès d’États pas exactement réputés pour être tatillons sur les droits de l’homme (mais plutôt assez enclins à biberonner les cellules intégristes/terroristes), mais tant qu’ils n’achètent pas de marteaux… Sacrée devanture !

Photo : B. Zon 

(1) Texte du projet de loi n°3600 - Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 24 mars 2016 
(2) Le 31 mars, commence à Paris l’occupation de Place la République par le mouvement Nuit Debout. Elle dure plusieurs mois et s’étend à plusieurs villes de France. L’ex-président de la République Nicolas Sarkozy déclare le 26 avril : « Nous ne pouvons pas accepter que des gens qui n'ont rien dans le cerveau viennent sur la place de la République donner des leçons à la démocratie française. ».

28.4.19

MAE SIMPSON ET MOZART AU BLACK DOG

26 avril au Black Dog (St Paul - Minnesota), découverte d'une grande voix : Mae Simpson. Le blues semble être redevenu la clé-musique pour comprendre l'opacité du monde, en percevoir la continuité comme la dislocation, préférer notre lucidité à nos croyances, homogénéiser nos colères et nos amours. Mae Simpson, d'un effronté regard libre, défie l'écorchure, vibre de blessures de feu et de pansements liquides.

Au même endroit le 27 avril, Erika Hoogeveen, Valerie Little et Ruth Marshall (toutes membres du Mill City String Quartet) jouaient avec beaucoup de tempérament, de perspective et d'élégance très ressentie, le Divertimento en mi bemol majour pour trio, K.563 de W.A. Mozart, le tout dans une acoustique impeccable et beaucoup d'attention. 

Photos : B. Zon 

16.4.19

NOTRE-DAME DE PARIS D'OPÉRETTE
ET LE POT AU LAIT

Dans quelques années, le toit de Notre-Dame sera restauré, reconstruit comme cela a été le cas maintes fois dans l'histoire et l'émotion présente après l’incendie du 15 avril 2019 ne sera plus qu’un détail de brochures explicatives à peine lues. Certes on a toutes sortes de raisons d'aimer les vieux ouvrages, mais c'est surtout l'apparence dérangée qui hier a ému. L’incendie de la cathédrale est un incendie ravageur comme il y en a tant, chez les pauvres ou dans les forêts, dans les pays en guerre ou dans ceux où il ne pleut plus. Mais c’est une autre part de nous-mêmes qui s’est trouvée mise en jeu, en joue. Celle qui vit avec les restes restaurés des béquilles de l’histoire : les reliques systémiquement siliconées.

Le commencement des travaux eut lieu en 1163 et leur achèvement plus de deux siècles plus tard. La première grande restauration commença en 1844 (année où Marx et Engels se rencontrent à Paris et où l’amatrice de champignons Bernadette Soubirous naît à Lourdes) et dura 20 ans sous la direction de l’architecte Eugène Viollet-le-Duc qui proposa son propre arrangement de l’histoire médiévale avec des tas de petites choses nouvelles et fantasmées. Une bonne partie de l’histoire de France fut tatouée à cette époque. Auparavant l’édifice dut subir bien des assauts du clergé lui-même ou de ses détracteurs. La cathédrale qui émut Victor Hugo devait assez peu ressembler à celle qui prit feu hier au moment de l’écriture de son roman. L’incendie ne serait donc qu’une énième péripétie somme toute assez naturelle pour une construction humaine. Hors, depuis hier, l’imposant monument n’apparaît plus comme le symbole de quelque attachement à l’histoire vécue, mais davantage comme celui d’un présent confiscatoire, celui d’une image mille fois décadrée par autant d'écrans interposés.

On aurait pu entendre « Grave incendie à Notre-Dame de Paris, fort heureusement on ne déplore aucune perte humaine, ni morts, ni blessés ». Mais de vies humaines, il n’est pas question ici, même au second plan. 15 millions de visiteurs par an n’est pas un compte de vies humaines (pas plus que les 600 millions de dons collectés pour la restauration en une seule journée). L’émoi sans frontières est à son comble et ne réclame plus, pour s’exprimer, de sacrifices humains comme ce fut le cas lors de l’attaque des Twin Towers à New-York par exemple. Et versant monuments, les destructions - qu’on pourrait estimer tellement plus dramatiques - de sites historiques comme la cité antique de Palmyre par Daech ou celle des trois Bouddhas de Bâmiyân par les talibans, n’obtinrent pas une telle unanimité émotionnelle. Il ne s’agit plus d’un affront contre un super pouvoir, mais de l’image d’une sorte de pureté virtuelle pixellisée du monde lui-même. À l’heure où la planète est ravagée comme jamais, où les espèces vivantes disparaissent, les larmes pour un accident de vieilles pierres pourraient étonner. Notre-Dame de Paris ne périra pas puisqu'elle est impérissable, du moins cela a-t-il été décidé (un village détruit par le passage d’une ligne ferroviaire à grande vitesse n'est pas déclaré impérissable et pourtant les pierres aussi y portent des marques de la vie des hommes). Dans sa totale abstraction à l’interprétation très spectaculairement mise en scène où les cadres même de l’histoire n’entrent plus en fonction, s'effacent l’affection et l'ancrage du souvenir évolutif de ceux qui ont vécu et vivent à proximité, quelles que furent leurs joies, leurs doutes et leurs souffrances. Plus personne n'y apporte de bétail et les nouveaux architectes et restaurateurs ne recevront aucune indulgence, seulement un bon pactole. Notre-Dame de Paris est devenue un objet connecté, un éventail d’émotions programmées, dictées même, une invention d’un présent à bail renouvelé, loin, très loin de la vie des êtres.

27.3.19

TREIGNAC 2018
Photographies de Gérard Rouy

Pour sa XIXe (ça peut s'écrire comme un siècle) édition les 2, 3, 4 et 5 août 2018, le festival Kind of Belou à Treignac avait réglé ses invitations dans la cosmogonie de son ciel intérieur avec, en arrière plan, les significations confirmées de son poème invaincu. C'est très doux, c'est d'ici. Le blues des belous a sa sorte de bleu qui tire vers le rouge, qui tire vers le noir et n'en est que plus lumineux.
Pour l'ouverture au Café du Commerce, Jacky Molard (violon) et Hélène Labarrière (contrebasse) remplacèrent au pied levé La Guinguette à Pépée (Catherine Delaunay ayant été hospitalisée - elle va bien) et le chemin se mit de suite à trottiner au moment même où il était arpenté. Le lendemain, dans un temple aux ahurissantes écritures murales, in Busking, Hasse Poulsen (guitare) et la contrebassiste faisaient rouler la fortune des chansons dans les bouleversements du monde ordinaire. Le samedi, aux Rochers des Folles, Nathan Hanson - en solo absolu comme aurait dit André Francis, en solo magistral auraient ajouté quelques critiques éveillés - interrogeait la nature et le temps. Le soir, dans la rénovée Salle des Fêtes, Pacific 345, locomotive entraînée par Tony Hymas, pianiste familier des lieux, avec Nathan Hanson, Jacky Molard, Hélène Labarrière et le batteur Simon Goubert, ouvrait la ligne de l'harmonie débarrée et des proximités souhaitées. En des temps mixtes : de la forêt de la Berbeyrolle à Standing Rock, de Barcelone au Burkina Faso. Nuit du 4 août indeed. Le dimanche midi, la Fanfare des Belous, trop triste de l'absence de son excitatrice (Catherine Delaunay), donna un bel exemple d'autogestion, bravant l'annulation, en jouant sous la halle deux thèmes de la clarinettistes : "Clair de Lune", "Salomé" ainsi que la toujours très à propos "Bella Ciao". Soirée minnesotanne. Riverdog, jeune duo des Twin Cities constitué de Léo Remke-Rochard (électronique, voix) et Jack Dzik (batterie) faisait tinter les clés d'un présent d'antipodes, d'anti-castes : "Take the sidewalks, take the streets". Puis, le très bien nommé No Territory Band réunissant auteur du batteur Davu Seru, le clarinettiste Pat O’Keefe, les saxophonistes Nathan Hanson et Scott Fultz, le trompettiste Jake Baldwin et le vibraphoniste Levi Schwartzberg. Là encore, le désir d'être là -"là" - dans la nuit inespérée, celle des volontés énoncées et de la réunion des fragments de toutes les distances. Kind of Belou 2018, XIXe du nom, avait un ton, était un ton, un souffle parfumé, un amour naturel. Ce sont là quelques impressions remontantes - comme si elles émergeaient, pleines de vie, des ruines des siècles - en regardant, quelques mois plus tard, les photographies de Gérard Rouy, témoin de cette histoire-là comme il le fut de tant d'autres qui nous sont si chères.




2.3.19

LES FUNÉRAILLES DES ROSES

La chronique de Jean-Jacques Birgé (20 février in Mediapart) à propos du film Les funérailles des roses de Toshio Matsumoto réalisé en 1969 et jamais sorti en France (long métrage par ailleurs recommandé par le très cinéphile batteur de Riverdog, Jack Dzik) a expressément donné envie d'aller le voir au cinéma (Reflet Médicis - Paris V, toujours à l'écran). Quelle surprise éblouissante ! Mieux qu'une sorte d'impression de nouvelle vague multi-genres, le film revenant (à double titre) sur le mythe d'Oedipe dans le milieu des drag queens de Tokyo, porte l'affirmation tranquillement effrontée que le cinéma est une poésie qui, quand gorgée de tous les sens, peut littéralement TOUT exprimer pour n'être plus cet art de la défaite (ce qu'il représente trop souvent de nos jours). Vive les critiques aux bons panneaux de signalisation !

26.2.19

SAUVE QUI PEUT LA LBD

Cette photographie publiée dans le journal Le Monde du 22 février 2019 n'est pas extraite d'un film de Jean-Luc Godard mettant en scène le pouvoir. L'actuel ministre de la sûreté y détaille, dans l'émission destinée aux enfants "Au tableau" sur la chaîne de télévision C8, l'usage des lanceurs de balles de défense par la police nationale. Les pseudos "derniers remparts contre l'extrême droite" mutent monstrueusement.