Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

26.9.20

LE TOURBILLON DES VOIX

 

"Dans le temps, on se voyait. On pouvait perdre la tête, oublier ses promesses, risquer l'impossible, convaincre ceux qu'on adorait en les embrassant, en s'accordant à eux. Un regard pouvait changer tout."(Jean Cocteau in La Voix Humaine).

 

Roger Carel, Michael Lonsdale, Diana Rigg et Juliette Gréco viennent de nous quitter, quatre regards, quatre voix. Quatre empreintes si marquantes d'un temps où la voix fut un regard apte à se faire doubler, où la voix pouvait doubler toutes les files, les regarder en malice provocante, en plénitude incisive, en grand théâtre, en farce dessinée, en comédie de la vie, en pieds de nez nickels, en Swinging London, en haine des dimanches, en amours tendres, dans une sorte de capharnaüm de reprises d'œuvres à l'horizon où tout a parenté : Boris Vian, Astérix, Belphégor, Emma Peel [1] , Raymond Queneau, Bertolt Brecht, Marguerite Duras, James Bond, Jean-Paul Sartre, Jiminy Cricket, Yannick Bellon, Léo Ferré, Colette, Jacques Prévert, Nelly Kaplan, Stanley Kubrick, Jean-Pierre Mocky, Luis Buñuel, Miles Davis, Claude Chabrol, Aimé Césaire, Annick Nozati, Charlie Chaplin, Agatha Christie, Pierre Tchernia, Darryl F. Zanuck, Géraldine-Daphné, John Huston, Otto Preminger, Noël Coward, Kurt Weill, Mickey Mouse, Fritz le chat, Simone de Beauvoir, Arthur Hiller, Michel Piccoli, Un Drame Musical Instantané, Peter Sellers, Jean Eustache, Thierry Jousse, Igor Stravinsky, Orson Welles... Le tourbillon des voix n'a jamais cessé de regarder le tourbillon de la vie.
 


[1] Michèle Montel fût l'une de ces grandes voix du doublage qui a marqué la version française des Avengers (Chapeau Melon et Bottes de Cuir) en doublant Diana Rigg (Emma Peel), on la retrouve aussi dans trois fameux westerns décalés sous les traits de Faye Dunaway (Little Big Man), Vonetta McGee (Le Grand Silence) et Loredana Nusciak (Django)

 

 



18.9.20

LE RETOUR DE JEAN ROYER

 

Dans l'adaptation fort libre de "Notre Dame de Paris" par Alexis et Gotlib (Cinémastock in Pilote, 1974), Jean Royer, pudibond maire de Tours (grand réactionnaire chasseur de minijupes) prenait les traits de Claude Frollo, personnage du bien connu roman de Victor Hugo. Et bien le revoilà - en 2020 - se réincarnant sous les traits de Jean-Michel Blanquer.

16.9.20

LES COMPAGNONS DE LA LAMPE À HUILE

C'est sa marque. L'occupant du trône a fait sien, avec une assurance de liquidation napoléonienne, un vocabulaire mal nourri, à la raillerie offensante [1].  Foin de son « Je sais aussi qu'il m'est arrivé de blesser certains d'entre vous par mes propos » du 10 décembre 2018, le naturel galope, cocktail savonneux fait d'arrogance (« La meilleure façon de se payer un costard, c'est de travailler ») [2], de mépris (« pognon de dingue dans les minima sociaux» ), d'outrage (« Gaulois réfractaire au changement »), d'humiliation (« un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien »), de sexisme (« majorité de femmes pour beaucoup illettrées »), de prépotence (« certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux d'aller regarder s'ils ne peuvent pas avoir des postes »), de discrimination (« Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien »), de morgue (« ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes »), d'outrecuidance (« Le jour où tu veux faire la révolution, tu apprends d’abord à avoir un diplôme et à te nourrir toi-même, d’accord ? Et à ce moment-là, tu iras donner des leçons aux autres »), de monocratie (« Vous pouvez parler très librement, la seule chose qu’on n’a pas le droit de faire, c’est de se plaindre »), de césarisme  (« Quand je parle, je ne veux pas d'autres expressions ») . 

On se remémore ses propos de janvier 2015 : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires (...) l'économie du Net est une économie de superstars ». Le crâneur savantasse s'est à nouveau illustré sur ce sujet lundi 14 septembre depuis son palais de l'Elysée (celui où Napoléon 1er abdiqua le

[1] Voir "Le Naufragé du camembert" (11 mai 2020)

[2] Toutes les citations  fort connues sont exactes et leurs sources faciles à trouver

[3] Bertrand Binoche, « Écrasez l’infâme ! » Philosopher à l’âge des Lumières, La Fabrique, 2018

14.9.20

CONCERT DU 3 OCTOBRE
AU THÉÂTRE DUNOIS
PAUVROS, RAYON, KERR

 


Le mot concert a été emprunté à l'italien "concerto" signifiant "accord" - particulièrement appliqué à la musique - et dérivé de "concertare" : "projeter quelque chose en commun". C'est donc bien un concert que donneront Jean-François Pauvros, Antonin Rayon et Mark Kerr au théâtre Dunois (Paris 13e) le 3 octobre 2020 à 20 heures, le premier depuis la sortie de leur album À tort et au travers. Concertare voulait aussi dire : "rivaliser" et l'on sait très bien avec quoi on rivalise de nos jours. Concertons nous !
 
Réservation ici 
 
Dessin Zou (fragment)

10.9.20

GARY PEACOCK

 

Donner la priorité aux groupes d'Albert Ayler lorsqu'on pouvait jouer avec le quintet de Miles Davis (en y effectuant des remplacements de temps à autre néanmoins), c'est vraiment la grande classe visionnaire. C'était celle de Gary Peacock, contrebassiste apothéotique. Le genre de vision dont on a vraiment besoin de nos jours.

 
Photo : Sunny Murray, Gary Peacock, Albert Ayler, Don Cherry au Golden Circle, Stockholm, 1964 © Nils Edstrom/Ayler Records

7.9.20

APPRIS ÇA, À LA VILLETTE


Hier, dimanche 6 septembre 2020, heureux détour lors d'une promenade dans le Parc de Villette à Paris 19e où le Spat Sonore - avec Nicolas Chedmail (percussions vélocipédiques, trompe, trompette...), Denis Charolles (batterie, percussions, bicyclette), Julien Eil (saxphone baryton, clarinette basse), Jean-Brice Godet (clarinettes), Jean Jacques Birgé (électroniques portatives) - avait en quelque sorte pris le parti des arbres qui est, comme on le sait, celui des enfants.
 
Photos : B. Zon

5.9.20

PREMIÈRE DE (ANNIE) CORDY

En juillet 1977, Vital Michalon était tué lors d'une manifestation antinucléaire à Creys-Malville contre la construction du réacteur Superphénix.
La même année Annie Cordy enregistrait "Mon CRS" (pour CBS) avec ses édifiantes paroles :
"Moi j'aime un galonné
Des Compagnies Républicaines de Sécurité
Et quand je suis entre ses bras rien ne peut m'arriver
La Terre peut bien s'écrouler.
"

Ne jamais sous estimer la portée politique de la musique !

 

 

 

3.9.20

IL Y A 40 ANS

 

Il y a quarante ans, une chatte (plutôt) siamoise, qui avait pris le sien d'un cousin de Géronimo, donnait son nom - nato (je suis né en vieil espagnol) - à une maison de disques naissant ce 3 septembre 1980. 40 ans de chemins sans évidence, d'évidences sans chemin, de rencontres, de possibles impossibles et d'impossibles possibles, de rencontres, de nécessités, de rencontres, de bien entendus, de malentendus, d'apprentissage permanent, de surprises, de rencontres, de décadrages, de recadrages, de secondes, de minutes, de suspens, de traductions, de rencontres, de difficiles, de très difficiles, d'erreurs, de blessures, de lents demains, de sentiers entiers, de boussoles révoltées, de villages, de fragments, d'à venir, de beauté, de recherches, de trac, de manque de souffle, de manque de sous, de mots, de fables, de rires, de dessins, de sels d'argent, de bagarre, de bandes, de magnétique, de musique il va sans dire, de musiques il va immanquablement sans dire, de si grandes amitiés et de tant de gens à remercier...

31.8.20

LE PETIT MOMENT DE MUSIQUE CONTEMPORAINE


France Inter (radio de service public), dimanche 30 août 8h48, le journaliste présentateur Éric Delvaux introduisant le petit moment de musique classique, lance à Anna Sigalevitch (chargée du petit moment de musique dite classique du dimanche - la musique classique c'est le dimanche) : "Non ! Non ! Non ! Vous allez nous mettre de la musique contemporaine dès le matin ?" et il ajoute avec cet humour de téléachat "Pierre Boulez n'est jamais loin"... (Boulez est compositeur qui fut d'avant garde dans les années 1945-1950-1960, nous sommes en 2020). Un peu plus tard alors que sont diffusés généreusement des extraits de quelques secondes (vingt minutes avant, dans le même programme on a entendu un morceau intégral de Christine and the Queens), toujours rigolard, Delvaux ajoute un "j'essaie de suivre ...".. Le dernier extrait qui combine une création musicale de Georges Bloch à partir d'archives d'Elizabeth Schwarzkopf et Billie Holiday et voici notre speaker rassuré : "ben là on retrouve des codes qui nous sont familiers". Tout est dit !

29.8.20

ITARU OKI


En 1977, le trompettiste Itaru Oki (qui joue aussi ici du shakuhachi) avait enregistré le très beau "Mirage" avec Takashi Kako (piano), Keiki Midorikawa (contrebasse) et Masahiko Togashi (percussions) pour la maison de disque japonaise Trio records. À ce moment là on trouvait ce disque en import chez Dolo Music par exemple. Une musique superbement recueillie avec ses éveils doux et sa ferveur contenue. Itaru Oki, qui vivait aussi à Paris depuis les années 70 où on a pu l'entendre au fil des ans dans des contextes fort divers avec Noel McGhie, Opération Rhino, Noah Howard, Claude Bernard, Jacques Thollot, Alan Silva, Linda Sharrock, François Tusques, Raymond Boni, Claude Parle, vient de nous quitter, il avait 79 ans.

21.8.20

HAL SINGER

Avoir un morceau qui s'intitule "Chant Inca" sur un disque dont le titre est Soul Africa relève d'une fantaisie géographique qui pourtant sait ses sources. Le jazz en est capable. En 1974 au Chant du Monde (en l'occurrence bien nommé) sortait cet album co-signé Hal Singer-Jef Gilson. À cette époque ce type de disque avait les honneurs de la radio. On y entend aussi Jacky Samson, Frank Raholison, Del Rabenja, Gerard Rakotoarivony et Bernard Lubat (remarquable au vibraphone). Hal Singer, qui avait joué avec Roy Eldridge, Don Byas, Jay McShann et Duke Ellington, s'est installé en France en 1965. Comme trop d'oubliés du jazz, il a apporté sa marque, importante, celle d'un jeu hyper chaleureux ne redoutant pas l' emportement maitrisé. Il vient de nous quitter à cent ans passés. Un siècle de jazz, ce n'est pas rien.

18.8.20

TANT DE TEMPS


Quarte de rimes en haut dans le monde en bas
et de soirs au village, de potion magique,
d'Afrovision, d'âme debout de festivals, de disques, 
de free jazz, de cool jazz et de légionnaires terrassés.
Afrique en panorama, belles bulles d'air en septième sceau,
tripotées d'électroniques, de "Journeys from here to there", western spaghettis,
Monk et Rota,
Makhno, rock'n'roll, voodoo girl et family stone,
et miles électriques au kilomètre. 
Il n'y a toujours pas de soleil.
Décidément assurés, traits, voix, libertés
Irréductibles avec leur tralala,
leurs blue chabada,
Portes de la perception
urgences consciencieusement en couleur
Éclats de danse, éclats de rire 
24 images, éclats d'éclats 
manières de connaissance et source du Delta,
Tout le monde s'en va.  
 
 
Pour (sans sentiment exhaustif) : Hélène Châtelain, Tonie Marshall, John Cumming, Keith Tippett, Lee Konitz, McCoy Tyner, Albert Uderzo, Little Richard, Tony Allen, Bill Withers, Hall Willner, Richard Teitelbaum, Henry Grimes, Cynthia Robinson, Jacques Coursil, Phil May, Ray Manzarek, Jimmy Cobb, Giuseppe Logan, Manu Dibango, Suzy Delair, Max Von Sydow, Michel Piccoli, Maurice Barrier, Astrid Kirchherr, Christophe, Wallace Rooney, Jean-Loup Dabadie, Milton Glaser, Ennio Morricone, Peter Green, Bernard Stiegler, Steve Grossman ...  
 
Peinture d'Eugène Carrière


11.8.20

JEAN-FRANÇOIS PAUVROS ET ZOU
À VALENTON

À la révolution de 1789, à Valenton, on faisait du vin, on élevait des moutons et des vaches et les révolutionnaires l'avait renommé Val Libre. Aujourd'hui la ville est durement touchée par le chômage. 

Parvis du château de Valenton le 8 août 2020, fin de cuisante journée, Jean-François Pauvros (guitare) et Zou (dessin) s'installent à l'initiative et aux bons soins de l'équipe de la Bibliothèque de Valenton et d'alliés municipaux : Thierry, Marie-Jeanne, Amélia, Sandra, Annabelle, Samy. Réglages de guitares et de pinceaux. Place de village, place de vie sans âge. C'est aussi sommaire que l'entrée d'un livre. Plus loin, quelques résonances de zouk, plus près des rires d'enfants. Stand de brochettes africaines (délicieuses).  Il fait très chaud. Des femmes s'installent d'abord, attentives, et puis un petit monde se groupe autour de la scène. Airs de jeux, les enfants continuent de courir, sûrs, naturels. Ils sont le rythme. Le guitariste choisit la méthode en apparence douce, une sorte de hors cadre de blues, mélancolie au rasoir. Le dessinateur fait émerger - jeux de courbes, de vagues, de filets d'air - des fantômes, esprits mexicains, africains, jusqu'aux êtres délivrant leur conscience. Tout est noir, tout est rouge en ouverture de toutes les couleurs avoisinantes. Le ciel est fendu par deux passages d'oies sauvages, la fournaise est fendue par les éclats de réel où sous nos yeux et dans nos oreilles se mettent à courir des bribes de futurs. Alors que se forme sur la toile, sous les doigts de Zou, un corps de femme aux pensées multiples, Pauvros joue les "Mémoires de l'oubli".[1] La place de village à l'état sauvage, celui qui respire.



[1] « Memorias del olvido » In Buenaventura Durruti (nato 3164/3244)

 

À écouter : Jean-François Pauvros avec Antonin Rayon et Mark Kerr : À tort et au travers (nato 5569), Illustrations : Zou

Photos : B. Zon