Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

9.7.18

COMOLLI, COLTRANE, PARKER, KEBADIAN IMAGES SAISIES DE TEMPS EN TEMPS


Trois objets récemment parus nous parlent du temps de ce temps à partir d'un autre temps, des fragments du devenir : les parutions de deux petits livres Les fantômes de mai 68 de Jacques Kebadian et Jean-Louis Comolli (1)De Motu d'Evan Parker (2) et d'un album discographique Both directions at once: the lost album de John Coltrane (3).

Le titre de ce disque du signataire pétrisseur de "My favorite things" est posthume bien sûr, la classique histoire de bandes retrouvées ci-ou-là, sur une étagère, dans un garage ou dans une boîte à thé. Il y a eu des Lost albums d'Elvis Presley, Alexis Korner, Doris Day, The Trashmen, Johnny Thunders, Rod Stewart, Paul McCartney, The Kinks, Patto, Fred Wesley and the JB's, Eddie Harris et des dizaines d'autres. Un Lost album, c'est très différent d'un Last album, comme ceux d'Albert Ayler ou Lee Morgan par exemple, en cela qu'il n'a pas de valeur testamentaire autre que celle d'un soudain possible trait d'union pouvant à nouveau éclairer sinon toute une œuvre, au moins un coin de la forêt. Coltrane, Elvin Jones, Jimmy Garrison et McCoy Tyner y livrent l'éclat d'un moment à deux têtes où s'entrechoquent la valeur de l'histoire et la décharge des traces chéries vers une sorte d'unité de sens pourtant multiple. Deux directions en une.

Les acteurs de Mai 68 ont connu leur lot de lost et last jusqu'à paraître pour des fantômes. Les images arrêtées de Jacques Kebadian proviennent du film qu'il avait tourné avec Michel Andrieu en mai 1968, Le Droit à la parole. Le texte de Jean-Louis Comolli leur redonne un autre mouvement, un autre transport, que celui d'un défilement de 24 images par secondes, celui de la pertinence du geste révolté, de la résistance féconde, du possible départ à tout moment de l'imprévisible train à partir des abords. Le commencement est un ralliement où vivre ses amours véloces en alliance idéale.

Directions complémentaires, le mouvement : De motu. Retour sur les mots d'Evan Parker prononcés à Rotterdam en 1992. Sur la couverture le saxophoniste réfléchit devant une photo de John Coltrane. On sait la filiation. Le texte évoque les fragiles contours de l'improvisation libre, "la façon de remplir l'espace", "la force de la musique résidant dans sa capacité à indiquer une dimension au-delà du banal", "les limites de l'endurance". Le vécu n'est pas une simple forme architecturale. Deux directions en une.

Trois commentaires sur la beauté qui sont la beauté où l'apparente violence de l'expression abolit la douleur, jusqu'au vaste silence et le bruit de tous ses habitats, jusqu'à la végétation où grandissent les amitiés, les bonheurs fuselés. "Aussi limité que cela puisse paraître, il semble que même les publics qui réclament du 'connu' aient besoin d'une musique renouvelée."(2) "Nous revenons à nous et, qui sait, nous allons vers les autres."(1) "Aucune autre nécessité que celle d'aller vers une vie bonne et de la partager. telle est l'utopie qui nous a conduits."(1)


(1) Jacques Kebadian - Jean-Louis Comolli Les fantômes de Mai 1968 (Yellow now / Les carnets / #15)
(2) Evan Parker De motu (Lenka lente)
(3) John Coltrane Both Directions At Once: The Lost Album (Impulse - Universal)

5.7.18

MAURICE LEMAîTRE

Dans les 45tours de l'enfance, il n'y avait pas seulement "La ronde des enfants", "Vive jeudi", les Beatles ou les Rolling Stones, il y avait aussi "Improvisation sur des thèmes de bande dessinée" de Maurice Lemaître. Aujourd'hui, le lettriste n'a plus l'être, c'est triste.

4.7.18

ABUBAKAR F


BLOW FOOTBALL

"Le travail physique épuisant, le souci de la maison et des enfants, les querelles mesquines entre voisins, les films, le football, la bière et, surtout, le jeu, formaient tout leur horizon et comblaient leurs esprits. Les garder sous contrôle n’était pas difficile. Quelques agents de la Police de la Pensée circulaient constamment parmi eux, répandaient de fausses rumeurs, notaient et éliminaient les quelques individus qui étaient susceptibles de devenir dangereux.

George Orwell - 1984 (1948)




2.7.18

L'ONJ PLUS FAIT QUE NEWS

Suite à l'engouement pour les pronostics du petit monde du jazz (dit "mundillo" par les critiques avertis) et sur recommandation du jazzophile érudit Stéphane Bern, le Ministère de la Culture (nouvellement renommé Française des Jeux) a décidé de mettre en place une grande loterie "spécial ONJ" avec un lot (non encore dévoilé) pour les gagnants qui auront parié sur le bon chef.

26.6.18

LES MANIPS À MANU

Pour les manips à Manu, l'ordre a ses forces, celles de la "violente tranquillité" (Victor Hugo) tellement contraires à nos aspirations humaines, nos fraternités, nos capacités d'harmonisation.

20.6.18

PRÉFÉRENCES DE PIERRE LANDRY

En 2015, alors que le trio SDS (Guillaume Séguron - Catherine Delaunay - Davu Seru) était de passage à Tulle pour quelques concerts corréziens, nous étions passés à la splendide librairie Préférences tenue par Pierre Landry. Catherine le connaissait. Nous sommes restés plusieurs heures en discutant de livres et d'auteurs autant que de questions relatives à l'édition et, comme ce libraire véritable était parfaitement bilingue, avec Davu de littérature américaine et afro-américaine.

Il y a eu des idées issues de cette conversation qui nous sont restées (l'éclipse) jusqu'à les penser en projet musical. Un après-midi inoubliable. Pierre Landry n'est plus.

Le Glob du 10 avril 2015:
GUILLAUME SÉGURON, CATHERINE DELAUNAY, DAVU SERU OU LES AVENTURES DE PÉTRICHOR EN BRETAGNE ET LIMOUSIN

16.6.18

PARCOURS SOUPE



Le bebop, le rock'n'roll, le free jazz, la free music, le punk, le hip hop (par exemple) furent tous d'incroyables gestes libérateurs, des secousses affolantes, des signaux indispensables au monde, laissant augurer d'incroyables lendemains. Forts (ou affaiblis, c'est selon) de nouvelles habitudes intellectuelles et/ou économiques, ils établirent souvent à leur corps défendant de nouvelles cloisons dans l'espace clos des réalités. Gestes d'école sécurisés, fins de non recevoir, mish mash, vigueur moins fondamentale, dés-hardiesse, théorie guidée, précisions superflues là où l'origine nous plongeait dans un déchirement que l'univers aurait semblé inapte à contenir tout entier. Mais chemin faisant, l'infusion reste toujours possible. Chemine.

13 juin 2018, à la Brêche,  partie de l'EHESS (École des hautes études en sciences sociales) occupée, se retrouvent lycéens, parents d'élèves et autres soutiens contre les iniques arrestations ayant fait suite à la brève occupation du lycée Arago le 22 mai dernier, protestation contre Parcoursup, nouvelle trouvaille discriminante de l'Éducation Nationale Macroniste. Films, discussions, tombola, crêpes, salades, buvette et musique pour une fête précédent l'audience  au tribunal du 15 juin. Retour sur un moment de musique de cette tonique soirée.

Il est déjà tard lorsque s'installe le groupe de circonstance Parcours Soupe : Antonin-Tri Hoang (saxophone alto), Ève Risser (clavier), Francesco Pastacaldi (batterie) rejoints - fait de situation - par Jean-François Pauvros (guitare). Le transformateur du clavier implose - frustration de quatre à trois -  et deux rappeurs de groupes ayant précédé refusent obstinément sans méchanceté, mais avec une probable et prononcée influence dionysiaque oblitérant un utile discernement, de céder le micro, imposant un enchaînement dont la seule issue est de se déchaîner. De prévisibles, les positionnements (rien de ce qui est prévu du rien n'est prévu ne se passe comme prévu) vont alors basculer dans une perte d'orientation, où émerge tant bien que mal le bruit d'abord confus puis assuré ouvrant le rideau soudain vers une sorte de configuration convulsive et visionnaire. En quelques minutes, après une cavalcade d'impossibles où l'incapacité de s'entendre - Dionysos ne lâche pas le morceau - ne peut mener qu'à l'impossibilité de s'écouter, Ève Risser se saisit d'un antimachiste micro pour une partie vocale faisant passer Dean Jones et Phil Vane pour des émules de Jean Sablon. Hoang, Pauvros et Pastacaldi forgent enfin l'indescriptible bienvenu, la poésie revêche sans à bout, pleine de souffle. Éclate alors en folle densité une héroïque compression de ce que nous n'arrivons souvent plus à assumer : les malentendus d'une lutte des classes déclassée, les lambeaux des mirages de l'expression libre tranquillisée, la rage des saluts à bons entendeurs. Faramineuse représentation dans le nœud - est-il insurmontable ? -  de ce qui nous cloue encore lorsqu'on se libère dans la "longue et douloureuse nostalgie qui règne dans le présent" (Bakounine). Vacillent les certitudes rapides et s'allument les lueurs irréductibles. L'irréductible dans un vieux dictionnaire, c'est l'écoute vigoureuse mieux que la prise de pouvoir avec ou sans objet.

Quelques minutes de musique de chair totale comme on la rêve sans cesse et par là même qu'on la redoute, en filiation directe du monde épineux, une extraordinaire perception de l'éclatement des frontières de nos irréalisables. Nous avons mieux que des coulisses à partager.

Photo : B. Zon