Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

24.12.13

PHIL SPECTOR CHRISTMAS ALBUM

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Phil Spector : A Christmas Gift For You (1963)

L’album de Noël pour les vedettes de la chanson d’Outre-Atlantique est une forme instituée. Le pays qui a inventé Santa Claus et qui consomme la moitié de l’électricité de la planète adore le son des « Jingle bells », les forêts sacrifiées en masse et les dindes abattues en série. Pour sonoriser cette période d’infantilisme intense, chaque artiste mainstream se doit d’offrir son album de chants de Noël comme d’autres doivent aller une fois dans leur vie à Lourdes, La Mecque ou Benarès. Certains le font de manière légère au-dessus de tout soupçon (Doris Day), d’autres par-dessus la jambe des rois mages et certains, en toute bonne foi, cherchent à raviver doucement l’affaire (Noël Jazz, Rock’n’roll  à Noël, les plus beaux twists de Noël etc.). Une fois cette pénitence acquittée, les artistes, qui n’auront pas manqué de voir un petit chèque dans leur chaussette, reviennent à de plus saines occupations. Phil Spector, lui, échappe à la figure imposée. Mieux !  Il se prend pour le Père Noël et vire tout le monde du périmètre sapiné pour imposer ses lutins : Les Ronettes, les Crystals, Bob B Sox and the Blue Jeans et Darlene Love. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il secoue la crèche d’une magnifique érection de son beau mur du son. Ce petit miracle de Noël, disque majeur adulé par Brian Wilson, passera néanmoins dans la salle d’attente de la popularité car le 22 novembre 1963, alors que le disque arrive chez les disquaires, le président John Fitzgerald Kennedy est assassiné à Dallas. Cette année-là, les radios ne passeront pas de chansons de Noël. Et merde !

Jean Rochard

Paru dans Musiq n°11, novembre/décembre 2007

19.12.13

JOAN FONTAINE
LETTRE D'UNE INCONNUE


Moment furtif et ignorant ... passion de toute une vie, de toute la vie... espérance... impudence... chagrin ... l'instant ... LE TEMPS.
Lettre d'une inconnue de Max Ophüls où la perspective délivrée, le tournoiement de l'impossible, de l'imbécile impossible. 

13.12.13

INFINIMENT MANIABLES

Sur les murs de Paris, on peut actuellement voir l'affichage massif (sur les panneaux Clear Channel, ce qui nous rappelle en passant que la Frrrrrrrrrrrrance a offert ses murs à une société censeur et destructrice de diversité musicale) d'une publicité pour une marque de valises. L'image représente une bande de jeunes gens, tous très semblables, tous habillés pareil avec une chemise bleu ciel-armée des drôles d'airs ; le premier tend la main le visage vers le haut. De ce point de vue, le texte ne ment pas à ceci près que le pluriel aurait dû être de rigueur : "Infiniment maniables". Nous voulions un miroir, en voilà un !

Et maintenant, dans la famille "infiniment maniables", le jeu des 7 différences :

6.12.13

NELSON ET LA CONFRÉRIE DU SOUFFLE

Ce qu'ils avaient répétés il y a quelques mois jusqu'à l'annoncer prématurément (pressant par exemple l'ex directeur de la CIA et président des USA George Bush père ou le tennisman Rafael Nadal et quelques autres en condoléances anticipées) est arrivé.
Sur les ondes l'indécence est à son comble d'hommages ressortis du freezer, d'approximations hypocrites (les mêmes qui mettent leurs drapeaux en berne ne songent pas à leurs propres prisonniers), de raccourcis sans vergogne, d'émotion confisquée et de rushmorisation niaise. On a même eu droit à la mention à l'emporte pièce d'un quartet Luther King, Gandhi, Jean Moulin et Mandela comme champions de la non violence (sic, sic et resic).

Alors, on éteint ce babillage des ondes pour saluer plus intimement le fondateur de Umkhonto we Sizwe emprisonné en 1962 pour 27 ans à cause de sa lutte active contre l'apartheid. Pour souffler ailleurs, on écoute le premier disque du Chris McGregor's Brotherhood of Breath (1968). Les premières notes de "MRA" ravivent le souvenir intact de ces Sud-Africains avec McGregor, Johnny Dyani, Harry Miller, Dudu Pukwana, Mongezi Feza, Kippie Moeketsi, Dollar Brand, Makaya Ntshoko... dont la musique nous donnait non seulement des nouvelles de l'abject, des raisons de conscience, mais nous transmettait une éveillée et farouche envie de danse et de résistance active conjuguées.

On n'oublie pas l'un des plus vieux prisonniers du monde, Leonard Peltier, militant des droits amérindiens, incarcéré en 1976, qui n'a jamais eu droit à un procès révisé après celui qui fut une caricature de justice. Leonard Peltier dont la libération était justement demandée par Nelson Mandela. On sait ce qu'aurait été l'hommage véritable.

Pensée pour  Frédéric, acteur sans fard, qui a dit tout ça tellement mieux il y a quelques mois.


3.12.13

SIGNES ET BALISES
ENTRETIEN AVEC ANNE-LAURE BRISAC



Témoignages indispensables d'homme révélant les fragments de l'histoire, lointaine et familière à considérer sans cesse, deux livres parus récemment retiennent l'attention : Histoire de Daniel V de Pierre Brunet et Lycéen résistant de Ivan Denys. En deux éminents récits personnels, ils nous transmettent, images, pensées et faits de l'Algérie de juin 1962 et de la France de 1940 à 1944, parties intégrantes et profondes de notre aujourd'hui qu'un peu de littérature aide à ne pas dissiper. Ces deux ouvrages sont les écrits de proue d'une toute nouvelle maison d'édition : Signes et balises. Rencontre avec sa créatrice : Anne-Laure Brisac


Une maison d'édition nouvelle de nos jours c'est hardi ! Sa dénomination "Signes et balises" est-elle un avertissement ? 

Un avertissement ? Si c’est pour signaler quelque chose – un caillou, comme disent les marins, qui affleure, un rocher à proximité, un amer pour se repérer par rapport à la côte qu’on longe, alors : oui. Mais pas un avertissement au sens de leçon de morale doigt menaçant qu’on brandit – cela ne m’intéresse guère et qui suis-je pour endosser ce rôle ? Donc « signes » au sens de signaler, marquer que là est différent d’ici. Et qu’il y a du sens, aussi. Le nom est une déclinaison, un petit clin d’œil à « phares et balises » - petit tropisme maritime personnel... Pour être tout à fait exacte, j’avais utilisé cette expression pour une journée de rencontre que j’avais organisée dans un autre cadre, lié aussi à l’édition, mais académique et plutôt électronique. « Balises » peut renvoyer aussi aux balises du langage informatique. Ensuite j’ai repris l’expression toute entière quand j’ai cherché un nom pour « ma » maison d’édition.

As-tu rencontré Ivan Denys et Pierre Brunet, les deux premiers auteurs de ta collection, avant ou après la conception de Signes et balises. Ont-ils directement stimulé ton désir d'édition ?

C’est un mélange d’événements personnels et professionnels (comme souvent) qui s’est catalysé sur beaucoup d’années et a abouti à la création de la maison d’édition. Le désir d’édition est ancien. Il y a plus de trente ans, lycéenne découvrant les écrits de Levi-Strauss, et faisant le pari avec une amie d’un projet un peu fou : elle partirait étudier des peuples « primitifs » et j’éditerais ses récits de voyages. Cela a été le début de la formulation d’un désir qui ne s’est jamais démenti, et s’est intensifié et précisé avec le temps : transmettre des textes. Avant que cela ne prenne la forme d’une maison d’édition, cela a pris d’autres formes : enseigner et traduire la littérature.
Et puis le désir d’édition était le plus fort. Me focaliser sur les témoignages s’est dessiné (ou redessiné, si on repense à cet épisode du lycée, que j’avais en fait oublié et dont je me suis souvenue récemment) il y a deux ans environ.

Oui, c’est Ivan Denys qui – sans le savoir – a permis à ce projet de se concrétiser. Je lisais depuis un moment beaucoup de choses sur la Seconde Guerre mondiale (pour éclairer une lanterne personnelle). Je connaissais Ivan depuis très longtemps. J’avais su, un peu par hasard (je veux dire : pas par lui ; il est d’une extrême discrétion et modestie à ce sujet) qu’il avait été résistant très jeune. Je lui ai demandé de me raconter. Et un jour je lui ai proposé d’écrire ce témoignage, ce qu’il a accepté immédiatement. Il avait, il y a quelques années, rédigé quelques pages à l’attention de ses enfants qui ne connaissaient rien de ses activités de l’époque – m’a-t-il dit. Il avait perdu ces pages et ma proposition a correspondu à ce désir qui était le sien de transmettre – je suppose. Nous avons fixé ensemble la ligne directrice du livre (non pas un mémoire pour ses enfants, mais un témoignage à destination aussi de lecteurs qui ne connaissent pas l’auteur). Pour le texte de Pierre Brunet, cela s’est passé différemment. Je cherchais un deuxième texte à publier après celui d’Ivan Denys. Je connaissais également Pierre Brunet depuis longtemps. Nous venions récemment d’évoquer ensemble son père disparu au stalag durant la guerre (cet épisode figure dans Histoire de Daniel V., il est attribué au personnage de Daniel) et les recherches qu’il avait faites pour retrouver les traces de son père, des témoignages de ses derniers instants etc., à partir de rencontres avec ses codétenus revenus de captivité et d’écrits que son père a laissés. J’avais l’idée qu’Ivan écrirait sur sa vie d’adolescent durant la guerre, Pierre écrirait en tant que fils de soldat disparu à la même époque et moi-même, d’une génération plus jeune environ, j’avais commencé un travail d’édition /présentation de documents originaux de la même époque dont j’avais eu connaissance. Cela aurait constitué une sorte de trilogie sur cette période de notre histoire. Mais Pierre Brunet a décliné la proposition. Et il m’a envoyé Histoire de Daniel V., qu’il avait écrit quelques années auparavant. Et que j’avais lu, d’ailleurs. Mais je n’avais pas eu le choc que j’ai éprouvé en le relisant en mars dernier. Je lui ai tout de suite (ou au bout de quatre ou cinq jours !) annoncé que je publierais son livre et j’ai tout de suite décidé de publier les deux titres en même temps, c’est d’ailleurs mieux pour une maison qui commence.

A posteriori, la publication conjointe de ces deux textes m’a fait approfondir ma réflexion sur la ligne éditoriale que je souhaite poursuivre : le témoignage, en tant que forme, est aussi divers que l’est, par exemple, le roman. Et c’est aussi cette variété de forme, cette exploration, que je souhaite proposer par les livres que je publierai. Dans le cas du livre d’Ivan Denys l’auteur était plus que soucieux d’exactitude, autant par honnêteté intellectuelle que par respect, me semble-t-il, des amis disparus dans les luttes qu’ils menaient ensemble contre l’occupant nazi.
Dans le cas du livre de Pierre Brunet, il s’agirait, disons, de creuser du côté de la vérité davantage que du côté de l’exactitude, même si celle-ci n’est pas absente, loin de là. Vérité du personnage et du narrateur, vérité de l’histoire qu’on relit cinquante années après les événements.

J’hésitais à préciser un détail, mais finalement le voici (d’ailleurs ce n’est sans doute pas un détail). Je disais que je connaissais Ivan Denys et Pierre Brunet depuis longtemps. En fait, j’ai été leur étudiante. Ils font l’un et l’autre partie de ces gens qui marquent vos années de jeune adulte autant par leur charisme d’enseignant que par ce qu’ils vous font découvrir de leur discipline (dans ce cas : latin et littérature française). Et là aussi, c’est après avoir pris la décision de publier ces deux textes que je me suis dit : Tiens, c’est drôle, je publie deux livres d’auteurs qui sont mes anciens profs. Ce n’était pas mon projet de départ ! Mais je me suis dit aussi : eh bien, si par cette occasion je peux transmettre à mon tour quelque chose de ce qu’il m’ont transmis (l’exigence quant aux textes et aux livres, une honnêteté intellectuelle, etc.), tant mieux !
Il y a quelque chose de vivant dans cette affaire et c’est une ligne d’horizon (une balise…) que je ne veux pas perdre de vue dans cette aventure éditoriale.

Ces deux premiers ouvrages, premiers témoignages, se déroulent durant deux périodes très troubles et violentes de l'Histoire de France. Quelques décennies après, il semble qu'aucune leçon essentiellement humaine n'en ait été véritablement été retenue. Que peut la littérature pour un monde malade ?

Cette question est double, finalement : les leçons (humaines) qu'on tire - ou non - de l'Histoire / le pouvoir (ou le rôle) de la littérature. C'est plutôt du second aspect que je me sens portée à parler ici. D'autant que si "aucune leçon essentiellement humaine n'a été véritablement été retenue" dans le passé, il est très probable que peu le seront à l'avenir... Si ce n'est que l'humanité a pu tirer la conclusion, en particulier du conflit de la seconde guerre mondiale, qu'elle savait se donner la possibilité de son autodestruction ou du moins de l'autodestruction d'une partie d'elle-même.

Pour reprendre l'image médicale, on pourrait se dire que la littérature joue un rôle non de pansement mais au contraire d'ouverture des plaies... De mise au jour de ce qu'on ne voit pas sans elle. Là est son pouvoir. L'écrivain fait advenir un grand souffle sur la plaie pour qu'on puisse ensuite la panser. Ce souffle, c'est l'éclairage qu'il apporte, et dont il est le seul a disposer: il est voyant, comme disait l'autre... Ainsi Pierre Brunet en mêlant les registres burlesque et tragique dans l'épisode qu'il raconte des derniers jours de la guerre d'Algérie accentue le tragique et le non sens même de cet événement.

Cette idée de voyant me fait penser que je me suis rendue compte, rétrospectivement, une fois les deux livres achevés, que la thématique et la place de l'opacité y sont très présentes. Histoire de Daniel V. travaille à soulever le voile qui entoure l'histoire de ce personnage énigmatique dont on saisit mal - jamais clairement - les raisons qu'il a eues de s'engager, qui plus est sous un faux nom. Dans Lycéen résistant, la thématique de l'opacité est au cœur de l'histoire d'Ivan Denys, qu'il s'agisse du faux nom qu'il est amené à prendre dans la lutte clandestine ("Boissy"), de la vie cachée de son ami juif Solo à qui, durant un an et demi, tous les jours, il va - avec d'autres camarades du lycée - apporter de quoi manger et lire, et qui ainsi lui sauve la vie. Lors du travail sur son texte, Ivan Denys m'a confié que pour certains épisodes, c'était la première fois qu'il les racontait - ce qui a pu donner à notre travail commun d'éditeur/auteur une tonalité très intense ; autre déclinaison encore de l’opacité, mais du côté de la discrétion.

Et quand on lit des témoignages sur cette époque, des récits et des essais d'historiens, on se dit que s'engager dans la Résistance supposait, plus que tout autre acte, de faire entrer dans sa vie le masque, le voile, l'opaque; car l'époque même supposait que toute la vie sociale était saisie dans une sorte d'étau, sous une forme d'emprise, de lacis difficile à démêler, le lacis de la question que l'on devait obligatoirement, et en permanence, se poser: la question de la vérité, de la confiance entre les individus - de quel bord celui-ci est-il? Puis-je croire en ce qu'il dit? Quelles valeurs ont ses paroles ? Histoire de Daniel V., qui met en scène les derniers jours de la guerre d’Algérie, nous rappelle qu’officiellement à l’époque ce n’était pas une guerre – opacité, masque et camouflage qui tire du côté du mensonge, de la tromperie, cette fois.

Chacun a sa manière, ces deux livres de Signes et balises prennent donc cela en charge: apporter un éclairage nouveau.

 C'est peut-être là, dans cet espace, ou plutôt cet interstice étroit, que la littérature se niche et déploie son pouvoir - pareille à nul autre art à mes yeux, elle qui use du moyen d'expression le plus ordinaire qui soit, les mots - son pouvoir dans, voire face à un monde malade.

Après, tout le problème est de savoir comment ce pouvoir-là s'exerce: je veux dire : comme faire agir cette fonction d'éclairage sans tomber dans la littérature à thèse (que j'abhorre) ou dans des textes pourvus d'une dimension moralisatrice (qui me font tout autant horreur). C’est précisément mon travail d'éditrice que de choisir des textes qui évitent cet écueil, ou de faire travailler aux auteurs leurs textes, s'ils sont d'accord, dans cette direction.

Ta question soulève sans doute aussi (en creux) le fait de savoir si le pouvoir de la littérature, une fois ses contours ainsi délimités autant que faire se peut, est tant soit peu efficace. Pour ma part je le crois, sinon pourquoi se lancer dans l'aventure? Ce qui ne veut pas dire que ce soit là la seule puissance que la littérature recèle en son sein.

Comme tu parles d'éclairage, de puissance et d'éfficacité ça me fait penser au cinéma né avec la société industrielle qui, malgré ses recherches de libération, souvent intenses (parfois sensible à la littérature jusqu'à la dévorer, l'influençant aussi par retour), montre les signes d'une sorte de débandade parallèle à celle de cette société. La littérature, forme d'expression à l'histoire bien plus longue, même si son répit semble plus grand, paraît aussi sujette à cet étouffement. L'écriture a-t-elle les moyens aujourd'hui d'être action réelle, directe, hors de sa relégation sur les étagères de l'intelligence ?

Je ne peux pas parler du cinéma – ce n’est pas ma partie.

Pour ce qui est de la littérature, je ne sais pas si on peut parler d’étouffement. J’ai le sentiment que des initiatives comme la mienne, sans vouloir me vanter, témoignent du contraire. Je dis « sans vouloir me vanter » mais je devrais plutôt dire en fait « heureusement ». Créer une maison d’édition, ce désir est également né de la conviction profonde qu’il y a moyen d’échapper à l’étouffement, que les formes, l’écriture et le langage conservent une part de vitalité infrangible, inattaquable, plus vitale, précisément, que tout. De quel étouffement parle-t-on, d’ailleurs ? celui des formes qui se standardiseraient ? La littérature, justement par sa longue vie, nous rappelle sans cesse qu’elle s’invente en permanence, là-dessus je n’ai aucun doute ni aucune crainte, je suis d’un incorrigible optimisme. D’elle-même la littérature ne peut pas mourir par manque d’air, par manque de l’oxygène nécessaire à son alimentation. Ou alors un étouffement dû à des forces extérieures qui feraient pression sur elle, par exemple (au hasard…) des considérations économiques ou commerciales ? Là, c’est possible, l’étouffement risque de pointer son nez, de menacer très sérieusement, quand il n’a pas déjà gagné la partie… Alors il faut trouver et / ou inventer des forces, d’autres forces, qui entrent en résistance… ou du moins doivent le faire (à propos de résistance, je ne suis pas mécontente, je suis même assez fière, autant le dire, que le premier livre de la maison, Lycéen résistant d’Ivan Denys, soit celui d’un résistant de la première heure). C’est ainsi que je vois le rôle et aussi le travail (je tiens beaucoup à ce mot, que je considère come éminemment respectable), l’engagement et la ligne directrice de la maison d’édition Signes et balises. Signes et balises est une micro-maison d’édition : faisons-en une force, voilà ce que j’ai de mieux à faire, c’est ce que je me dis. Profitons-en pour rester libre (là est la plus grande force au monde), ne pas répondre à des objectifs purement commerciaux, pour bâtir un catalogue à petits pas, cohérent et ouvert en même temps, exigeant, qui tracera son chemin à son rythme. C’est le meilleur moyen pour être à la hauteur du non étouffement qui caractérise à mes yeux la littérature même. Et de donner ainsi à l’écriture les moyens qui sont les siens : proposer, apporter « une action réelle, directe », pour reprendre tes propos. Et une action indirecte aussi, d’ailleurs, ce qui est moins visible et peut-être encore plus percutant.

 Je suis ces jours-ci à Saint-Nazaire, où ont lieu les rencontres littéraires de la MEET (la maison des écrivains étrangers et des traducteurs). Le thème cette année est « Comme en 14 » (on voit pourquoi). Hier Jean Echenoz lisait des extraits de son dernier livre, Quatorze. Il avait choisi d’écarter les passages qui touchent plus spécialement à l’histoire de son personnage et de retenir surtout des pages d’un registre plutôt descriptif qui, mises bout à bout, donnaient une image saisissante de la Grande Guerre : description détaillée et souvent technique du harnachement du soldat (détaillées et techniques comme Echenoz aime à le faire : avec beaucoup d’humour – c’est quand même l’un des rares écrivains qui écrive des pages poétiques à partir d’un catalogue Manufrance ou son équivalent…), de l’avion dans lequel l’un des personnages trouve la mort, et, bien plus étonnant apparemment, de la faune des campagnes tout autant maltraitée par la guerre que les humains. Il y a de longues énumérations d’animaux, des animaux domestiques spécialement, qui prennent une place alors toute particulière dans ce contexte. En gros, c’est l’évocation de la pagaille et de la destruction générale dans les campagnes, les terriers et les champs. Jusque là, rien de très surprenant, on parle de la guerre, et de la Grande, ne pas oublier. Mais quand je l’entends prononcer les mots « lapins sans domicile fixe », au-delà du sourire que cela fait naître immédiatement chez moi, cela me plonge dans une rêveuse et profonde réflexion. Il y a dans cette expression, chez cet écrivain, une empathie exceptionnelle pour toute forme de vie et de douleur, et au-delà de l’attendrissement pour ces bestioles charmantes que sont les lapins, ces mots font se renforcer plusieurs tragédies du siècle (le XXe…) : celle de la nature malmenée par les actes des hommes et celle des hommes, de certains hommes, malmenés par leurs pairs. La « mise en scène du langage » comme disait Barthes, qui caractérise la littérature, qui la définit, même, apporte et apportera toujours sa force à la littérature et lui évitera toujours l’étouffement.

Aimes-tu le papier ?

Si j’aime le papier ? C’est drôle, je ne m’attendais pas à cette question !
Mon premier réflexe quand je tiens un livre (neuf) entre les mains est de fourrer mon nez dedans. Humer la colle et les feuilles, passer la main sur le glaçage, tâter l’objet sous toutes ses
coutures (c’est le cas de le dire), retourner le dos, essayer de percer les énigmes de se fabrication. Mais tous les éditeurs sont ainsi, non ?
J’ai un souvenir d’enfance ébloui d’un de mes livres que j’appelais « livre magique » (je l’ai toujours dans ma bibliothèque), un livre où les pages vous sautent à la figure – aujourd’hui on dirait un « pop up » (autre forme de poésie) –, où le chat du Cheshire se cachait dans les arbres (c’était Alice au pays des merveilles), au palais de la Reine les hérissons vivants roulaient sous les battes de criquet (en réalité des flamands roses), il y avait des volets qui s’ouvraient, des pages qui se dédoublaient, qui formaient des spirales, des losanges en trois dimensions… : ce livre me disait qu’un livre, c’est encore plus que le livre lui-même.
J’avais une obsession, pour les livres de Signes et balises, c’est le format : je le voulais plutôt petit, comme pour des livres qu’on peut glisser dans la poche et lire en secret. Il fallait composer tout de même avec le confort de lecture. Je voulais des rabats : ça finit le livre, ça crée un espace où ranger des choses (signet ou ticket de métro, que sais-je). Et il fallait que le papier soit à la hauteur, donc pas trop commun, même pour des livres qui ne se veulent pas de bibliophilie. A la hauteur de la qualité des textes et de la qualité des couvertures, avec une typographie différente pour chaque titre.

Est-ce que « j’aime le papier » pourrait faire allusion au livre numérique, à l’édition numérique  comme à son possible concurrent ? L’édition numérique et l’édition en ligne, je les trouve intéressantes, parfois indispensables – tout dépend du genre de textes – pour tout ce qu’elles permettent de faire et que ne permet pas le livre papier, pour tout ce qui rapproche le livre d’autres objets destinés à la transmission, par l’insertion de voix, de films. On est au carrefour des questions d’édition (concevoir et fabriquer des objets) et de publication (les diffuser). Et c’est en permanence à ce carrefour-là que l’éditeur se situe. C’est très vivant.

Mais peut-être plus encore que le papier, je crois que ce que j’aime, qui me fascine de manière presque enfantine, ce sont les caractères : plombs, bois pour affiches, tampons en caoutchouc…. Pour la couverture du livre d’Ivan Denys (Lycéen résistant), j’ai donné à la graphiste une boîte qui date de la dernière guerre et qui est une imprimerie pour enfant : une boîte très banale en apparence, en fer blanc imprimé, et qui contient des petits tampons en caoutchouc, un par lettre, qu’on dispose sur une réglette pour composer le texte en les tamponnant sur un tampon encreur. Cette boîte appartenait à mon grand-père paternel dont je sais qu’il fabriquait des fausses cartes d’identité destinées aux Résistants pendant la guerre, au Chambon-sur-Lignon où il s’était réfugié avec sa femme et ses enfants et un jour en feuilletant un livre sur les tracts et journaux de l’époque, j’ai vu une reproduction de cette boîte (ou sa sœur jumelle), et l’auteur expliquait que le premier journal résistant, Valmy, avait été composé par ce moyen-là – un peu comme les pommes de terre que les enfants découpent pour en faire des chiffres et des lettres. J’ai immédiatement décidé de faire composer le titre du livre d’Ivan Denys ainsi, j’assouvissais ma petite passion pour le matériel d’impression !
Quand j’entends des gens avoir la nostalgie de l’odeur (du parfum) ; du toucher des pages etc. que le livre numérique évidemment ne propose pas, je trouve toujours cela un peu bébête – même si ça paraît contradictoire avec ce que j’ai dit au début ! Par contre, cette dimension du toucher, du palper, de l’odeur, de la matière, elle est présente en amont, dans la conception et la fabrication du livre. Finalement c’est l’éditeur qui en profite plus que le lecteur quand, à toutes les étapes du livre, il se penche par-dessus l’épaule du graphiste, du photograveur ou de l’imprimeur. Il est sacrément privilégié, l’éditeur !
 
Le périmètre de Signes et balises peut-il être pénétré par la poésie, l'image ... et puis, curiosité oblige, quels sont les prochains livres pour nos bibliothèques ? 

Je ne sais pas ce que deviendra cette maison, je veux dire dans quelle mesure j’aurai la possibilité (les moyens financiers, je veux dire : inutile de tourner autour du pot !) d’élargir les genres que je publie. Car oui, l’image, pourquoi pas, mais à voir quelle forme et quelle place elle peut tenir dans les livres. Illustration ou livre qui tourne d’elles, ce n’est pas la même chose. Rien n’est décidé encore. Tout est ouvert.

En revanche pour la poésie, c’est décidé : il n’y en aura pas. J’en lis peu et je suis donc moins à même d’apprécier ce qui s’écrit en ce moment de ce côté-là. Je ne pourrais pas avoir un goût sûr, un œil d'éditeur au sens de celui / celle qui apporte quelque chose au texte dans un dialogue avec l'auteur.

Et si j'en publiais, je recevrais probablement quantité de manuscrits d'auteurs qui taquinent la muse. Je leur répondrais, bien sûr (je reçois déjà des manuscrits et je réponds à tous, même au bout de quelques semaines), mais je dois avouer que je ne prendrais pas toujours le temps de leur dire pourquoi je ne publierais pas leur texte, sauf si je tombais sur la perle, évidemment ça peut arriver. Cela n'exclut pas le poétique, en particulier quand il est inhérent à un texte sans se donner comme tel, sans brandir cet étendard. Le livre de Pierre Brunet, par exemple, à bien des égards est un poème en prose.

On en revient aux exigences que je veux maintenir. Ecrire, pour l'expérience que j'en ai - car j'en ai aussi un peu l'expérience même si je ne publie pas et ne publierai jamais de texte littéraire de moi, à Signes et balises -, donc écrire, comme publier, ou publier, tout comme écrire, c'est bien sûr du talent, mais aussi du travail, au meilleur sens du mot : du travail remis sur le métier avec un temps de maturation, du temps d'un regard porté sur les autres, sur ce qu'ils font, du temps nécessaire à l'essai au sens de Montaigne (et s'il n'en restait qu'un, ce serait celui-là). C'est un temps long, souvent. La littérature, y compris de témoignage, mérite cette exigence. Un écrivain-éditeur que j'aime bien, Paul Fournel, disait un jour que l'édition, c'est planter des graines d'arbres. C'est exactement ma perception et ma conception. Des graines d'arbres et non de fleurs - celles-ci s'épanouissent l'année suivante; les arbres, c'est plus long.



1.12.13

SYLVAIN GIRO - ERWAN MARTINERIE
ET "NOTRE DAME DES OISEAUX DE FER"
PAR SON AUTEUR MÊME

"Pertinence", c'est l'un des premiers mots qui vient à l'esprit à l'écoute du duo Sylvain GirO - Erwan Martinerie (vendredi 29 novembre à la Manufacture Chanson Paris), aussi nommé Giro Duo, pertinence d'une expression tournée vers l'amour dont le souffle n'épouvante pas l'analyse, dont le mouvement vers l'autre tend sans cesse à l'approfondissement des choix. Le fieffé équilibre entre les deux hommes livre quelques désirs de restauration nécessaire d'une soif de savoir et de vivre. "Glaner n'est pas inconséquent, ramasser les restes de vie"(1). La lumière des mots entrelacés ou surgissant des habiletés du violoncelle se fait tour à tour éclatante ou tamisée, fulmine parfois de petites douleurs. La musique s'offre un champ large qui va jusqu'à toucher le blues, champ des peines, champ des maux qui dévorent,  mais aussi des mystères de la simplicité, de nos différences et de ce qu'elles transforment.

Il est des concerts où le mot rappel prend un sens distinctif. Où l'on replonge dans un élan de fraîcheur, d'escalade, de dépassement et de restitution du naturel. En rappel donc, Sylvain GirO et Erwan Martinerie reprennent "Notre Dame des Oiseaux de Fer"(2), une des grandes chansons de luttes réalistes de notre époque, écrite par Sylvain et mise en musique par le Hamon Martin Quintet qui l'a popularisée (Ursus Minor et Hymas & the Bates Brothers l'ont aussi inscrite à leur répertoire). Leur version indique l'équation première, elle ose marquer le plein dans le monde vide, corps et esprits qui veulent, qui peuvent. Elle impressionne et livre un autre passage, concentré, sur le but à obtenir : "Le printemps". 

(1) in Le batteur de grève (paroles et musique Sylvain Girault) à écouter dans l'album du même titre (2011 - Coop Breizh).  
(2) à Lire sur le blog à propos de "Notre Dame des Oiseaux de Fer"


Photo : B. Zon

17.11.13

MANIFESTATION DE LYCÉENS
POUR LEURS SŒURS ET FRÈRES EXPULSÉS

Samedi 17 novembre, Paris, de la place de la République à celle de la Nation, manifestation lycéenne contre "la chasse aux immigrés" par "l'état, les flics et les fachos", "les députés qui se branlent toute la journée" selon les slogans. Ici antifascisme et antiracisme n'étaient pas des simagrées salonardes de bourgeois offensés par ce que leur confort et leur paresse engendrent eux-mêmes, mais bien la manifestation fraternelle de jeunes gens (invitant leurs aînés) à la compréhension des vices profonds et des sales tours de passe-passe de cette société. Leur sens de la résistance, de la générosité et leur l'intelligence non récupérée permettent tous les espoirs.

Sur le Glob : Citoyens issus de l'indignation 

 Photo : B. Zon

14.11.13

(APRÈS GODARD)
STEPHAN OLIVA JOUE DEAD MAN

Grâce à l'exemplaire persistance rétinienne et la qualité d'écoute du producteur et complice Philippe Ghielmetti (disques Illusions), Stéphan Oliva poursuit le partage de son amour pour le cinématographe. Hier soir il jouait au club parisien le Sunside de libres variations sur les musiques empruntées aux dénouements filmés de Jean-Luc Godard, échos de son très bel album tout neuf Vaguement Godard. Chaque vague apporte son lot de plaisirs, de douleurs, de couleurs et de questions liées et la mer en relie les crêtes en fondements. Stéphan Oliva a saisi cette sorte de romantisme suspendu, composante parfois un peu secrète de l'univers complexe du cinéaste. Il y promène librement sa lanterne, trace d'une fort personnelle gamme de couleurs l'engouement et les humeurs.

Premier rappel : quelque chose de plus puissant encore - courageux - se produit, Oliva livre sa vision de la musique composée par Neil Young pour le film de Jim Jarmusch Dead Man (avec Gary Farmer), il pénètre par une insolite faille de la raison, l'étrange espace d'arbres et de peuples que l'on ne sait plus voir. À cet instant le pianiste nous entraîne en cette dérive fascinante de chants multiples, de lendemains insaisissables. Il convie le plus fort de notre préhension de corps et d'âme, de souhaits, de conscience, d'images rêvées. Il joue alors une musique de grande humanité.


• Le disque Vaguement Godard de Stéphan Oliva se procure ici

Photo B. Zon

2.11.13

MON CLASSEMENT CHEZ LES MARIONNETTISTES


L’obsession médiatique des classements, des podiums, des médailles et des modèles infaillibles en guise de libre pensée entraîne une dégringolade de la réflexion autonome et sensible de plus en plus affligeante. On a remplacé les hit parades et autres top 50 bidonnés de la domination industrielle et culturelle par une version encore plus vile puisqu'elle se fonde (comme l’élection présidentielle) sur une complète illusion de démocratie et qu’elle concourt elle-même à sa propre geôle intellectuelle (doublée d'une cynique régulation du marché : l'offre en apparence grande conduit à toujours acheter la même chose). Exemple du jour, sur le site Allociné, sans blaguer, les trois meilleurs films de tous les temps selon les spectateurs sont 1) « Django Unchained », 2) « Intouchables » et 3) « Forrest Gump » et selon les critiques, qui se la jouent cultivés et hautains, pompeusement parés de leur airbag anti-risques : 1) « Le dictateur », 2) « Le Mécano de la Général » et 3) « Les moissons du ciel ». Le choix, au hasard, de « Mon curé chez les nudistes » aurait eu l'avantage de nous étonner davantage (et nous aider à penser plus sainement).

1.11.13

LE CURÉ DE CAMARET ET LES REVENANTS DE LA TOUSSAINT

Plaintes longues et obstinées revêtent leurs costumes de métaphore. La parole n'est plus guère et la guerre est sans parole. Aujourd'hui, c'est la Toussaint, moment d'indiscrétion pour quelques revenants de la libre parole, celle dont le cours est largement à la baisse.

Cet été, pendant le festival de Livioù où parole et musique allaient bon train, en regardant de l'autre côté de la mer, nous étions quelques-uns à chercher l'origine de la chanson "Le curé de Camaret" revenant immanquablement à l'esprit, à la lecture d'une carte de géographie. Après quelques recherches, il apparaît (grâce aux archives du tribunal de Quimper) qu'elle pourrait être l'œuvre du poète libertaire Laurent Tailhade, copain de Verlaine, Bruant et Vallotton. Tailhade, à l'époque champion du parler cru, s'était fait remarquer lors de sa défense d'Auguste Vaillant, futur guillotiné, condamné pour avoir lancé une bombe au Palais Bourbon le 9 décembre 1893 faisant une cinquantaine de blessés (parmi lesquels l'Abbé Lémire, père couillu d'une des stupéfiantes bizarreries du XXème siècle : la démocratie chrétienne). Il avait eu ces paroles : « Qu'importe de vagues humanités pourvu que le geste soit beau ! ».

Zola, à l'instar d'une bonne partie de la gent intellectuelle française, se montra un brin lâche lors de la Commune de Paris. Il tira un peu inélégamment la couverture à lui dans l'affaire Dreyfus en pompant largement L'Affaire Dreyfus – Une erreur judiciaire, écrit par le premier dreyfusard, l'anarchiste Pierre Lazare, ouvrage se terminant par un "J'accuse" devenu, deux ans après, par la plume de Zola, instantanément aussi célèbre qu'"I have a dream" du pasteur King. Mais il faut reconnaître à l'auteur talentueux de La Curée (qui ne fut pas écrite à Camaret) le courage de sa défense de Tailhade lors du procès de ce dernier pour avoir signé dans Le Libertaire un virulent article contre le Tsar Nicolas II en visite officielle en France. Tailhade, également fervent dreyfusard, lut en retour l’éloge panégyrique lors des funérailles de l'écrivain naturaliste.

Laurent Tailhade, aimait la mer, mais pas les bondieuseries courantes en Bretagne. Il passait chaque année ses vacances avec sa femme et ses amis à Camaret-sur-mer et le 15 août 1903, au passage de la procession de la fête de la vierge Marie sous les fenêtres de l'Hôtel de France où il résidait, plaça son pot de chambre sur le rebord de la fenêtre. Quelques jours plus tard, le 28 août, près de 2000 bons chrétiens firent le siège de l'Hôtel de France aux cris de  « À mort Tailhade ! À l'eau l'anarchiste ! ». Cela dura jusqu'à l'intervention de la maréchaussée à 3 heures du matin pour empêcher le lynchage de Tailhade, de sa femme et de son ami peintre qui se verront expulsés de Camaret sous les huées. Ils trouvèrent refuge à Morgat, port sardinier au fond de la Baie de Douarnenez, dans le Finistère. En septembre, quelques fidèles reconnaissant le poète tentèrent de le mettre à l'eau. Le rancunier recteur Le Bras, curé de Camaret, déposera plainte à la suite de la publication d'un article dénonçant l'emprise des prêtres sur le peuple. Tailhade aussi (une chanson contre son épouse circulait à Camaret). L'audience houleuse eut lieu à Quimper. Le poète fut acquitté et le curé se vit adresser une remontrance du tribunal. La chanson "Le curé de Camaret", à la mélodie indéniablement envoûtante (il existe aussi des variantes apocryphes peu heureuses des paroles initiales), serait une vengeance vite torchée, ayant largement assis sa popularité (et ironiquement celle de la ville de Camaret) depuis lors dans nombres de noces et banquets suivant la messe.

«Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux» avait écrit René Char. Les ânes républicains (dans la chanson le curé aux couilles pendantes en possédait un) et les obscurantistes de tous poils avec leurs déguisements divers - du très branché high-tech à celui de l'imbécilité d'une ancestrale inquisition raciste dont on n'aurait jamais pu imaginer un si grotesque retour) perfectionnent sans cesse leurs façons de tenter de faire taire les mots. En vain peut-être ! Les mots sauront encore et encore échapper - parfois de justesse - au feu et aux asiles... à condition de continuer à les aimer pour ce qu'ils sculptent de la vérité et du témoignage de la profondeur des rêves.

21.10.13

ANTINOMISTE TU PERDS TON SANG FROID


Photo : B. Zon (manifestation lycéenne pour le soutien de Khatchik Kachatryan et Leonarda Dibrani samedi 19 octobre)

20.10.13

CITOYENS ISSUS DE L'INDIGNATION



Dans le Satyricon de Federico Fellini, lors d'une orgie de bourgeois et dignitaires romains, l'un des convives commence une blague "un riche et un pauvre se disputaient ...", un autre l'interrompt : "qu'est-ce que c'est un pauvre ?" et tous éclatent de rire.

Les patriciens modernes ont-ils rigolé lorsque hier leur roi François a parlé à la télévision : " La force de la loi c’est la condition pour que il y ait à la fois une politique d’immigration et une politique euh de sécurité ... que chacun peut comprendre. "

La phrase la moins commentée, mais la plus signifiante de cette triste allocution : immigration et sécurité vont donc de paire et ce de façon affirmée pour nos dirigeants socialistes. 

Rappel rapide de quelques épisodes précédents :

• Le 31 octobre 2005, le ministre de l'intérieur Sarkozy rédige une circulaire parfaitement hypocrite destinée à ne pas ménager les immigrés sans papiers tout en ménageant les âmes sensibles : " S’il est souhaitable que les mineurs accompagnant leurs parents faisant l’objet d’une reconduite à la frontière les rejoignent effectivement, il convient pour des raisons évidentes d’éviter que cela conduise à des démarches dans l’enceinte scolaire ou dans ses abords. "

• En novembre 2012, le nouveau chef de la sûreté Valls (dont le goût pour Johnny Hallyday est loin d'être le seul point commun avec le précédent) abroge cette circulaire.

• Le 19 septembre 2013, le jour de ses 19 ans, Khatchik Kachatryan, un élève du lycée professionnel Camille-Jenatzy à Paris, est arrêté avec un groupe de copains pour un obscure motif de vol qui se révélera faux - vieille technique policière. Comme il est sans papiers, il est conduit en camp de rétention puis expulsé en Arménie le 10 octobre, mais à cause d'une certaine mobilisation à l'aéroport, l'expulsion est finalement opérée le 12. À son arrivée en Arménie, il est immédiatement arrêté à nouveau et mis en prison pour ne pas avoir fait son service militaire. Il risque de 2 à 5 ans de prison. Sa famille, parents, sœur, cousins, oncles et tantes sont en France... Les médias n'ont rien remarqué...

• Le 24 septembre, le fier Ministre Valls, particulièrement à l'aise dès le début de son mandat dans l'ouverture de la chasse aux Roms, déclare que "Ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation avec les populations locales (...) Il n'y a pas d'autre solution que de démanteler ces campements progressivement et de reconduire (ces populations) à la frontière". Pour ce grand pandore, européen convaincu, "les Roms ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie, et pour cela il faut que l'Union européenne, avec les autorités bulgares et roumaines, puissent faire en sorte que ces populations soient d'abord insérées dans leur pays". Il avait déjà affirmé lors d'un entretien, moins remarqué, le 15 mars au bien choisi Figaro que les Roms "ne souhaitent pas s'intégrer dans notre pays pour des raisons culturelles ou parce qu'ils sont entre les mains de réseaux versés dans la mendicité ou la prostitution".

• Le 3 octobre, au large de l'île de Lampedusa (Italie) en Méditerrannée, une embarcation de fortune remplie d'un demi-millier de clandestins fait naufrage. Les responsables politiques européens sortent leurs larmes de crocodiles (pas pour longtemps). La "mer au milieu des terres" est devenu le cimetière des pauvres, peuplée de milliers de cadavres. Qui peut encore faire semblant de croire qu'on quitte facilement son pays, sa maison, ses proches, qu'on laisse tout pour tenter désespérément sa chance de l'autre côté de l'infâme mur mental et policier ? Qui peut encore faire comme si l'Europe, l'Occident n'avaient pas manifestement déclaré la guerre aux pauvres ? Qui peut encore feindre d'ignorer les origines et les responsables de cette pauvreté ? Qui peut encore croire aux chimères de croissance égoïste ? 

• Le 9 octobre à Levier (Doubs), où elle vivait depuis presque cinq ans avec sa famille, Leonarda Dibrani, 15 ans, est arrêtée lors d'une sortie scolaire (sur un parking de bus d'un lycée nommé Lucie Aubrac). Elle est expulsée illico avec les siens au Kosovo... Les lycéens réagissent et ceux qui étaient déjà mobilisés sur le cas Khatchik Kachatryan associent les deux affaires, ils ne permettent aucune récupération par une classe politique gênée qui joue les affligés. Manifs et occupations de lycée s'ensuivent... Les médias s'en mêlent. Une enquête est diligentée par le pouvoir pour examen de bonne conscience. Les responsables socialistes et voisins se déchirent, ils invoquent sans jamais remettre en cause les finalités, qui, la méthode non conforme aux valeurs républicaines, qui, la fameuse intégration, qui, pour certains en retard d'une élection, la faute à la droite. L'inénarrable Ministre de paille Cécile Duflot (dont l'estomac doit ressembler à un vivarium) souligne même le léger accent Franc-Comtois de Leonarda. La droite glousse (ou même s'indigne - sic - en allant comme Rachida Dati jusqu'à invoquer le respect de la personne humaine -re sic) et le Front National se frotte les mains. Les soutiens au premier flic de France ne tardent pas - presque moins écœurants que les gesticulations des champions du capital de gauche, et invoquent la paresse du père de Leonarda qui n'aurait pas cherché de travail (comme si les sans papiers avaient le droit de trouver du travail officiellement) ou qui aurait menti dans les formulaires (les hommes politiques qui fustigent le mensonge sont assez hilarants). Le pratique puzzle "bouc émissaire" se met en place. On met en avant les saintes exigences de la République et de la France, orgueilleux pays (et bien oublieux) qui doit se mériter. "Travail, famille, patrie", voilà des valeurs solides et moins chancelantes que "Liberté, égalité, fraternité"

• Le 17 octobre (oui le 17 octobre !), de 13 à 20 heures, quartier Barbès à Paris, descente de police et arrestation de dizaines de personnes dont la plupart échoueront au centre de rétention de Vincennes. Ce fait divers et désormais banal n'émeut personne. Ni micros, ni caméras.

• Sans surprise le 19 octobre alors que l'histoire de la petite kosovare (et elle seule) domine momentanément l'actualité, le Chef de la sûreté plante dare dare les Antillais (qu'il avait pourtant promis de choyer) pour voler rapidos vers la Métropole découvrir un réconfortant et à point sondage BVA-Le Parisien Libéré où les interrogés (donc les Français selon le raccourci "démocratique" en cours) approuvent largement son action ferme en matière d'immigration. L'enquête est terminée et le roi affirme en un confus discours que la loi, dans le cas de Léonarda Dibrani, a été correctement appliquée tout en s'offusquant légèrement de la manière, histoire de conforter les âmes sensibles. Il rétablit donc de fait la circulaire Sarkozy et fait médiocrement le généreux en proposant à l'enfant de revenir sans ses parents en France. Le père François donne carrément dans le détournement de mineur.

Ça se passe dans un pays dont le sport favori est encore de faire le paon des droits de l'homme de ses plumes flétries (avec un paquet d'électeurs de gauche, gaillards à l'économie tranquille qui font encore mine de croire à la défense héroïque de la démocratie une fois tous les cinq ans, en moins de cinq minutes montre en main dans un isoloir aux allures de confessionnal).

Les lycéens qui s'étaient rassemblés samedi 19 - premier jour de vacances -, une fois encore après plusieurs jours d'actions, place de la Bastille à Paris et qui courageusement n'ont pas cédé à l'intimidation policière en imposant au bout de 2h30 (même si l'on devine que les consignes en un tel jour étaient certainement l'absence de toute "bavure") de partir en manif en criant "Paris debout, réveille-toi !" jusqu'à la place de la Nation (et même d'y faire un sit-in après une courte charge et quelques lacrymos des gendarmes), méritent un sacré coup de chapeau. Ils n'ont guère été soutenus - peu d'adultes à leurs côtés (les récupérateurs opportunistes avaient dû être vexés la veille) -, mais ont bel et bien sauvé quelque chose d'essentiel : la part nécessaire de lumière en ces temps salement brunissants.

 À suivre bien sûr.


Photo : B. Zon

26.9.13

VALSE INDIENNE


Will Sampson, acteur Creek, inoubliable dans Vol au dessus d'un nid de coucou  de Milos Forman

Le cinéma est-il l'Amérique ? En Amérique on ne voit pas les Indiens (on ne sait pas les voir, on ne veut pas les voir), au cinéma non plus. Même les films sympathiques leur donnent rarement le rôle essentiel (mettons Soldat Bleu, Little Big Man, Danse avec les loups). Le « soutien » missionnaire de l'acteur blanc (de renom) reste indispensable (pour la banque aussi). Le sauveur est alors interprété par Kevin Costner ou Dustin Hoffman. Dans l'ancien temps relatif, les premiers rôles indiens étaient joués par des acteurs hollywoodiens plus ou moins grimés (teintés) tels Chuck Connors, Boris Karloff, Jeff Chandler, Burt Lancaster, Michael Ansara, Charles Bronson, Victor Jory ou même Elvis Presley ou encore, pour faire plus coloré, par des latinos comme Anthony Quinn, Ricardo Montalban, Gilbert Roland, Joaquín Martinez. Et comme le minstrel show must go on, dans la récente production Disney (compagnie réputée pour ne faire aucun cas des protestations et critiques indiennes) The Lone Ranger  - remake cinématographique de la très américaine série radio des années 30, elle même adaptée à la télévision dans les années 50 - le rôle du Comanche Tonto (qui veut dire idiot en Espagnol) est joué de façon grotesque par Johnny Depp.   

Lorsqu’un réalisateur français comme Arnaud Desplechin s’attache à l’adaptation de Psychothérapie d'un indien des plaines: réalités et rêve du psychanalyste-anthropologue Georges Devereux, on pourrait sans trop d’efforts imaginer sortir de cette macabre farce coloniale. Non, la dictature du cinéma est musclée. Dans son film intitulé Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des Plaines), l’indien des plaines en question (un Blackfoot) est joué par le Portoricain naturalisé Espagnol Benicio Del Toro. Nécessité de vedette ? Distance aveuglée ? Impératif de production (la banque aussi) ? Le film, sensible de ses qualités, ne peut tout à fait atteindre son but – même si Benicio Del Toro s’applique -  et cette impuissance se niche précisément dans ce déni d’existence. Gary Farmer* (le vrai grand rôle du Dead Man de Jim Jarmusch), réduit dans ce long métrage aux utilités, aurait pu endosser ce rôle en plénitude. Les grands acteurs indiens ne manquent pas. Hollywood les ignore entraînant le reste du monde.

Il est d’autres domaines que le cinéma où il est plus simple d’échanger les rôles,
il n’est par exemple plus besoin d’un fasciste pour dire tout haut des saletés racistes à propos des Roms, autre peuple délibérément inconnu, un ministre de l'intérieur socialiste fait parfaitement l'affaire. 

*À propos de Gary Farmer sur le Glob
Aussi sur le Glob : Jean-Luc Godard et les indiens

20.9.13

LE RETOUR DES FANTASTIC MERLINS
AU BLACK DOG PAR SARA REMKE


Les Fantastic Merlins* (après une retraite de deux années) fêtaient leur retour au Black Dog le 16 septembre où on pourra les entendre chaque troisième lundi de chaque mois. Impressions en direct par Sara Remke, la fée du lieu.

verdant green and blue
 fabrics colored the stage
conjuring circles of
irregular heartbeats
if you listen
the drum quiets and pulls you away
from the chatty game players obsessed
with pegs the brushes
searched for a beat
elongated of high pitched saxophone notes
tempted the bass but kept
the soldiers field
beat on time
vibrations whispered
were there for the asking
or listening
Sara Remke le 16 septembre 2013 

verdoyant vert et bleu
tissus colorant la scène
cercles conjurants
de battements de cœur irréguliers
si vous écoutez
la batterie les apaise et vous éloigne
des bavardages de joueurs attablés
chevillés
les balais fouillent un battement
allongeant les notes haut perchées du saxophone
qui tentent la basse
elle protège le champ des soldats
bat le temps
vibrations chuchotées
sont là pour demander
ou écouter

Traduit par : Léon Élan 
Photo : Don Twantmynem 

* Nathan Hanson : saxophones, Brian Roessler : bass, Pete Hennig : batterie

CITATION EXTRAITE DE" BERNARD VITET MÉMOIRE D'UN DILETTANTE"

"Je pense que la musique, c'est l'art du temps. Et le temps, c'est la mort..."



Bernard Vitet interviewé par Jean-Jacques Birgé in Les Allumés du Jazz 

Photo : B.Zon

16.9.13

HYMN FOR HER
AU BLACK DOG


Dimanche 15 septembre, le Black Dog (St Paul - Minnesota) était resté ouvert pour accueillir une paire de baladins musicaux venus de loin : le duo Hymn for Her. La pratique du groupe, son éclat, se fonde dans le voyage. Tous deux sillonnent en voiture automobile les États-Unis d'Amérique du Nord, d'Est en Ouest, affrontant toutes les nécessités du zig zag, en découvrant toutes les ressources, les plaisirs, en éprouvant toute l'ampleur. Leur musique a le son immédiat du voyage et par là-même n'est jamais étrangère, elle sait survivre. Lucy Tight joue du banjo, d'une petite guitare et de cette fabrication maison avec boîte à cigare, manche et cordes, sorte de guitare électrique primitive d'avant ou après la crise (peu importe l'année) ; Wayne Waxing joue de ce même instrument ou d'une guitare acoustique (électrifiée) doublée d'harmonica en s'accompagnant d'une grosse caisse et de cymbales charleyston. Tous les deux chantent. Tous les deux content des histoires de personnes, d'animaux, de situations, d'Amérique voilée ou dévoilée, d'airs courants et de courants d'air. La densité frappe, l'intensité aussi. Cette musique de voyage, où rien ne se perd, argileuse, sait que les chemins vont souvent plus vite que les voyageurs et c'est bien là l'essentiel, là que l'harmonie défie la rudesse. Diver, la petite enfant de Lucy et Wayne viendra, pleine d'appétit tropical, le temps d'un titre, pousser la chansonnette -absolument charmante- avec ses parents. En un peu moins de deux heures, le tandem Hymn for her a partagé un désir de paroles et de sons magnifiquement signé laissant entrevoir furtivement le sourire d'une ère plus libre.

Hymn for her a enregistré trois albums :
Year of the golden pig (2008)
Lucy and Wayne and the Amairican Stream (2010)
Smokin' Flames (2013)

Le site d'Hymn for Her

Photo : B. Zon

14.9.13

LA LUEUR PRÉCIEUSE
DE MERCILESS GHOST


L'étoile sévit là où les damnés s'étreignent, sans taquiner l'entier éclairage qu'un cœur seul peut offrir.

(Merciless Ghost - George Cartwright: saxes, Josh Granowski: basse, Davu Seru : batterie - au Black Dog le vendredi 13 septembre 2013)

Photo : B. Zon

11.9.13

WILLIE MURPHY AU BLACK DOG
LE 30 AOÛT

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Vendredi 30 août au Black Dog (St Paul Minnesota) 
le blues de Willie Murphy s’incarnait en une sorte de rouge, 
éclats clairvoyants de relations fondamentales, 
de visions déchirantes, 
d’équilibres naturels, 
de possibilités d’avenir.

10.9.13

LES BLUEGRASS BANDITS AU BLACK DOG

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Le jeu de musique des Bluegrass Bandits (Pete Hennig, Shane Akers et Neil Powell) est fait de tendres preuves, de la poussière des chemins, de la lucidité des blessures, elle prend soin des hommes.


Photo : B. Zon (The Blue Grass Bandits au Black Dog le 9 septembre)

8.9.13

DAVU SERU & FRIENDS

Davu Seru, le lendemain de son désormais classique (et immanquable) duo avec Dean Magraw, les premiers mardi du Black Dog (St Paul - Minnesota), avait réuni au même endroit, le 4 septembre, un orchestre aux contours prévenants réunissant sous minutieuse enseigne "and Friends" les souffleurs Nathan Hanson et Pat O'Keefe, le contrebassiste Brian Roessler et le percussionniste Marc Anderson. L'impromptu est infaillible ! En un set de trois morceaux, puis un second fait d'une suite unique, le batteur et ses amis ont en cœur, alternativement, bâti et libéré un édifice dont l'intime complexité se loge en un effet de ravissement inscrivant ses pas dans l'histoire. Ici le rythme c'est le sens même, ce qui a été confisqué trop longtemps à l'homme en une violente humiliation. L'infinie complexité du commentaire passe forcément par la danse, rapport au réel intercontinental, à la chance, au bonheur, à la fin de la guerre. Les trois pièces de la première partie donnent toutes trois à entendre le jeu perçant du rythme chez Davu Seru : régulier, tourmenté, envolé, en éclat brusque ; le temps fuse à travers la basse de Brian Roessler, relais manifeste, quête de résonance pour l'autre ; Marc Anderson complète, très près, sans grands effets, mais en une tumultueuse unité ; des saxophones et clarinettes de Nathan Hanson et Pat O'Keefe, incarnations de deux traditions distinctes aux compléments d'objet non direct (où l'union intime passe forcément par le chant) jaillit la parole poétique. Le second set de cette soirée mémorable évoque Steve Lacy en un temps d'entrelacs. Les cinq hommes dégagent une telle souplesse, une telle urgence, une telle sérénité que leur expression se fait extraordinairement salvatrice, elle se détache et nous libère.

Photos : B. Zon

26.7.13

LE TEMPS DE BERNADETTE LAFONT

L'autre jour, grâce à Bernard Vitet qui jouait dans la musique du film  Bof… Anatomie d'un livreur composée par Jean Guérin (publiée sous le titre Tacet par la maison de Gérard Terronès Futura), je me remémorais l'atmosphère de ce long métrage de Claude Faraldo et l'impression provoquée. Plus que le climat du film, c'était l'ambiance d'une époque qui me sautait au corps adolescent. Le film et sa musique étaient naturellement - et c'est énorme, dit par le simple souvenir - la respiration d'un temps, sa sueur, ses écorchures, ses bizarreries, ses caresses, ses défis. C'est exactement et rigoureusement la même impression qui m'a saisi, en entendant la nouvelle de la mort de Bernardette Lafont ce matin. Au travers des films de Claude Chabrol, Philippe Garrel, Nelly Kaplan, Jean-Daniel Pollet, François Truffaut, Jean Eustache, Jean-Pierre Mocky, Pierre Tchernia, Jacques Davila, Raoul Ruiz, Luc Moullet, elle nous a offert cet affranchissement qui frappe le plafond de la vie. Une simplicité doucement insolente, finalement éclatante aujourd'hui nécessaire. Les pirates ont perdu leur fiancée.  

Image : Bernardette Lafont in La Fiancée du Pirate de Nelly Kaplan (1969

14.7.13

DISQUE DISQUE RAGE !

Les considérations sur le support de diffusion de la musique (et pas seulement) ne manquent pas à droite, à gauche et au milieu. Extraits entendus :

• "le numérique est enfin la manière de mettre à bas l'arrogante culture occidentale" (un homme de 58 ans récemment converti à une religion orientale)
• "le disque vinyl a le vrai son, incomparable, le CD a été un faux pas et le MP3 une aberration, il faut donc en rester là" (un garçon de 20 ans)
• "le retour au disque vinyl est une manifestation rétro suspecte, le CD a permis les progrès nécessaires que les maisons de disques ont maltraités" (un musicien de 65 ans)
• "les prix ne signifient plus rien" (une cliente de magasin)
• "waow ! ça y est je vais sortir mon vinyl !" (un musicien de 22 ans)
• "il est temps de se constituer des discothèques pour retrouver le plaisir de savoir ce qu'on écoute, je n'en peux plus de ces fichiers anonymes" (une fille de 25 ans)
• "les cassettes sont le meilleur support, fuck tout le reste !" (la guitariste d'un groupe punk)
• "la musique n'est plus une nécessité" (un banquier d'à peine 40 ans)
• "la banque n'aime pas la musique" (le même banquier)
• "un disque sans pochette, c'est comme 36 sans les congés payés" (une graphiste de 50 ans)
• "de toute façon, il y a trop de merde, alors on a que ce qu'on mérite !" (le Schtroumpf grognon)
• "les deux disques de Perception* sont réédités en CD et ça c'est bat" (un collectionneur adepte du free jazz)
• "Le téléchargement ? une connerie ! le retour au vinyl ? Une blague ! " (un ingénieur du son légendaire)
• "j'ai conseillé François Mitterrand, Nicolas Sarkozy et François Hollande, je suis favorable à une gouvernance mondial et je suis le créateur d' Eurêka qui a donné naissance au MP3" (Jacques Attali)
• "je me suis fait piquer mon Ipod !" (un adolescent en pleurs)
• "sans les disques, je n'aurais jamais aimé la musique" (le patron d'un café avec une photo de Dinah Washington sur le mur du fond)
• "on achèterait bien plus de disques, mais on ne sait pas où aller et se faire conseiller" (un couple sortant du cinéma Le Desperado)
• "les majors nous ont pris pour des cons" (un client amer)
• "la musique c'est comme le sexe, ça peut passer par internet, mais c'est vraiment mieux en vrai" (une jeune fille qui ne dit pas son âge)
• "ce que j'écoute? je n'en sais rien, c'est juste pour l'ambiance" (un lycéen en train de réviser son bac)
• "dans tous les disques que j'ai achetés, la plage 7 était toujours la meilleure, maintenant je ne sais plus trop" (un jeune auto stoppeur)
• "ils nous font chier avec Kind of Blue" (mézigue)
• "après le 78 tours, la musique n'a plus été intéressante !" (un dessinateur de renommée mondiale)
• "les journaux parlent toujours des mêmes et en plus il gémissent parce qu'on ne les achètent plus" (une étudiante de 21 ans)
• "quels sont les albums qui vous ont vraiment ému récemment ?" (une étudiante posant cette question à un journaliste bien connu embarrassé de répondre)
• "Pourquoi s'embêter à acheter des disques quand on peut tout avoir gratuitement sur le net" (un médecin plein aux as)



* Perception and Friends, Mestari, réédition en double album annotée par Didier Levallet éditée par Musea

13.7.13

L'INVITATION AU VOYAGE
DE BERNARD VITET

Henri Duparc souffrait lorsqu'il écrivit ses mélodies, il cherchait une façon d'unir les mots et les notes pour qu'ils ne fassent qu'un et puissent ensemble sauver le monde. On n'a sans doute pas assez entendu leur extrême grâce. "L'invitation au voyage", mélodie pensée par Henri Duparc sur les mots de Charles Baudelaire, fut composée lors du siège de Paris, durant l'hiver 1870/71, pendant l'absurde guerre (euphémisme) avec la Prusse. "L'invitation au voyage" est de toute beauté. C'était l'une des chansons favorites de Bernard Vitet. Lors de ses obsèques hier au Père Lachaise, Hélène Sage et Francis Gorgé l'ont jouée et chantée, avant "Nuages" de Django Reinhardt, prélude à une improvisation libre avec Hélène Bass, Jean-Jacques Birgé, Itaru Oki, Elisa Trocme, Gérard Siracusa (Jac Berrocal et François Tusques les rejoindront plus tard). Instant délié au temps parcouru, le franc et ultime voyage de Bernard Vitet, en belle compagnie, s'est paré de la plus belle traduction de l'expression d'un cœur vaste, une quête dictée par le rêve. Pour toujours.

"Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
"



Photo : Site un Drame Musical Instantané

7.7.13

STÉPHANE CATTANEO PEINT SA BEAUTIFUL LIFE AVEC NATHAN HANSON, DONALD WASHINGTON, BRANDON WOZNIAK

Le 30 juin 1520, à Tenochtitlan (nom de la cité Aztèque, ville des Mexicas, qui sera remplacée par le Mexico des colons) l'armée des conquistadores d'Hernán Cortés tombe sur un os. Alors que le lieutenant Pedro de Alvarado a fait procéder au massacre de ce qu'il estimait être l'élite aztèque, les Indiens de rage et de colère se révoltent et parviennent à chasser la glorieuse armée espagnole, laquelle dérapait à cheval sur la chaussée mouillée. Tlaloc (1) aussi en avait tout son saoul des envoyés de Charles Quint. Les pertes castillanes furent telles qu'ils ne s'en vantèrent pas. Une semaine plus tard, l'histoire sera toute autre, mais toute défaite - même brève - d'un puissant envahisseur est à savourer...

493 ans plus tard, à St Paul Minnesota, au Black Dog, lieu même de l'ancien campement de Little Crow, se tient une manifestation de liberté d'un autre ordre, certes pas immédiatement prompte à restituer une immédiate justice, mais tout geste autonome plaît au-delà des rapports d'échelles.

Stéphane Cattaneo est venu au Chien Noir, authentique café du Lowertown de St Paul (datation : avant l'arrivée du chemin de fer) présenter son exposition It's a beautiful life. La recherche du substantifique trait est ce qui (devrait) nous occupe(r) tous. Le trait et son épaisseur, l'acte et son envol, et le verbe quand nécessaire. Les images de Cattaneo offrent le plus souvent, généreusement, leur clé, entrée en un monde où la légèreté prend sa valeur idéalisée, son exubérance pacifiée. La musique est source et complément et le support vierge qu'utilise alors cet ami peintre en présence d'actifs musiciens (on l'a vu avec Nathan Hanson & Brian Roessler, Benoît Delbecq, Tim le Net, Mael Lhopiteau, Tony Hymas & The Bates Brothers, Hélène Labarrière, Jacky Molard, Sylvain Girault) ne constitue pas moins l'indispensable appendice d'une expression qui se détecte d'un seul corps en cet instant même.

Ce dimanche donc, Nathan Hanson, afin d'honorer la venue de son camarade a réuni un trio de saxophones d'exception avec Donald Washington et Brandon Wozniak. S'il existe un nombre relativement conséquent de quartet de saxophones, le trio est plus rare. On se souvient des beaux jours de SOS (Surman, Osborne, Skidmore) à partir de 1973. Hanson-Washington-Wozniak, en une robuste première note à l'unisson décidée d'un coup d'œil, offrent aussi une clé pour, en belle unité, éprouver la mutiplicité du monde. Les signes se muent d'emblée en actes et la conversation est d'éminente fluidité. Blues sans nostalgie, chant (CHANT) mis à jour, signes de mystères, traits enfantins, dansés, surimpression des couleurs soufflées et peintes. Ce qui réactive appartient aux hommes ; images de lignes, sources d'éthique : prendre place dans la nature. Une certaine transcendance : la force d'aimer!

Nous espérons bien réentendre ces trois saxophonistes en tel contexte et retrouverons Cattaneo (signe avant coureur il arborait un tee-shirt "Zad partout") avec le quartet de Tim Le Net les 3 et 4 août à Notre-Dame-des-Landes où l'on espère bien que ses dessins, pris dans une immense participation solidaire, ajouteront aux possibilités de chasser un autre envahisseur, qui ne vaut pas plus cher que Cortés et dont les armures sont en béton.


(1) Divinité aztèque de la pluie

6.7.13

DEAN MAGRAW ET ERIC KAMAU GRAVATT
AU BLACK DOG AVEC STÉPHANE CATTANEO

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Après avoir participé à un concert-peinture en direct avec un impressionnant trio de saxophones (Nathan Hanson, Donald Washington, Brandon Wozniak) dimanche 30 juin sur lequel nous reviendrons, Stéphane Cattaneo et ses pinceaux récidivaient à l'invitation du duo Dean Magraw-Eric Kamau Grávátt mardi 2 juillet lors de la première estivale de la fameuse et très ouverte série : First Tuesdays at the Black Dog with Dean Magraw and Davu Seru. Il nous raconte...
par Stéphane Cattaneo
Participer à un concert est toujours une expérience enrichissante, surtout quand des musiciens de la trempe de Dean Magraw (guitares) et Eric Kamau Grávátt (batterie) se produisent en duo, et plus particulièrement encore lorsque ces deux gentlemen vous invitent à les rejoindre sous les feux de la rampe pour les accompagner aux pinceaux pendant deux de leurs morceaux. La chose s’était décidée la veille, formellement mise en place une demi-heure avant le début du set, et j’avais un méchant trac qui montait, qui montait. L’immense Moebius m’avait dit un jour, alors que je m’apprêtais à improviser devant un public pour la première fois de ma vie « Fais ce que tu sais faire, et tout se passera bien ». Soit. Je me répétais ce bon conseil comme un mantra, et lorsque mon tour fut venu de monter sur la scène j’étais décidé à l’appliquer à la lettre. Sauf que tout ne se passe jamais tout à fait comme vous le voulez dans ces circonstances, essentiellement parce qu’il s’agit d’inventer des formes et des couleurs en relation intime avec la musique que vous accompagnez, qui est elle-même très largement improvisée. Si bien que le « fais ce que tu sais faire » se résume en un alphabet que vous êtes censés maîtriser afin de véhiculer une émotion nouvelle, qui s’exprime d’une manière inédite, et qui confère une vibration colorée se superposant et se fondant avec celles que les musiciens sont en train d’engendrer. Ça ne se passe jamais exactement comme vous voulez, donc, et vous vous découvrez parfois des ressources insoupçonnées. Comme celle de danser avec vos pinceaux par exemple, tandis que vous vous laissez embarquer sur une version haletante du titre de Charles Mingus « Goodbye Pork Pie Hat », ou d’appliquer vos couleurs les yeux fermés, en état de transe sur « Your Lady » de John Coltrane. Ce moment, précisément, fut le plus intense qu’il m’ait été donné de partager avec des musiciens… Eric a démarré le morceau en plaçant le tempo tandis que je me balançais sur scène, attendant le bon moment pour entrer dans la danse ; puis Dean a démarré, gentiment d’abord, déterminant une tonalité haute qui promettait l’ascension du volcan dont les deux compères étaient en train de déterminer la hauteur, avant d’enchaîner d’une manière rendue incandescente par l’utilisation des treize cordes de sa guitare/sitar électrique. Je me suis rendu compte qu’entretemps  j’avais moi-même mis en place le noir sur ma grande feuille de papier, et que j’étais prêt à appliquer le jaune, le rouge, le blanc, tout ce qui pouvait me passer entre les mains. A partir de ce moment, ce fut un tourbillon dans lequel chacun joua sa partition solo au service des autres, nous entraînant mutuellement dans une exploration esthétique dont l’aspect physique, corporel, déterminait les limites. Je crois que chacun de nous cherchait à galvaniser les autres, et par l’intensité de notre implication, par la qualité de ce que nous offrions au public et à nous-mêmes, cette volonté d’être ensemble, cette euphorie dans la fusion, ce don envers la vie et l’art sans lesquels elle n’est rien, nous avons offert plus qu’une consolation au monde. Nous l’avons ré-enchanté.
« Fais ce que tu sais faire », oui…
C’était mardi soir au Black Dog de St. Paul, Minnesota, ma dernière soirée aux USA, et l’une des plus importantes de ma vie.
S.
(Merci à Sara Remke du Black Dog, sans l’amitié, la générosité et la simplicité de laquelle rien n’aurait été possible : see you very soon !)























Photographies : Bénou