Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

24.4.17

PROBLÈMES DE CALCUL

Au moment de toutes sortes de calculs en tous sens des uns et des autres, calculs-amers, calculs-regrets, calculs-vengeurs, mieux que les pourcentages : le simple nombre des personnes, la relativité des chiffres.

(Et les enfants ne comptent pas pour rien)


LA CHIENLIT

Le Général De Gaulle ? Bien des candidats se sont d'une façon ou d'une autre réclamés de lui en le citant en exemple : Macron, Fillon, Mélenchon, Hamon, Le Pen, Dupont-Aignan ... La chienlit c'est le dénominateur commun !

23.4.17

PLACE VICTOR HUGO

Puisque Victor Hugo fut allègrement cité par les candidats à l'élection présidentielle, on le citera encore, quitte à se répéter, avec le très classique "Police partout, justice nulle part", hélas indépassé, ce soir encore tellement actuel à Paris (et sans doute ailleurs) ci-et-là à Bastille, Place de la République, La Chapelle, Place Stalingrad, là où les voix de la vie réelle et leur indispensable poésie - véritable sens pratique - ne sauraient laisser quelconque place à l'illusion catastrophique, aujourd'hui comme hier. Aujourd'hui comme demain.

DR HOLLANDENSTEIN

La créature Emmanuel Macron inventée par le Dr Hollandenstein a déclaré ce matin au Touquet : "Ce qui est important c'est de voter pour Kiksesoâ". La créature ne s'est pas trompée, à 20h Kiksesoâ est sélectionné pour la deuxième mi-temps d'un électoral-circus où Kiksesoâ se maintient en piste depuis des décennies (en piste sans t et avec deux s).

16.4.17

EAST SIDE FREEDOM LIBRARY

Hier soir à l'Est Side Freedom Library (St Paul Minnesota), Davu Seru avait réuni quelques camarades pour un concert, peinture, discussion.  Le trio Nathan Hanson, Chris Bates et Davu Seru en route à partir des traces du meilleur de la création libératrice, de ses traditions bouleversées et ses perspectives de reviviscence, pendant que Stéphane Cattaneo impressionnait ses traits. Desdamona fut de la fête pour deux impromptus approfondis. Ensuite, comme une suite naturelle au concert, tout le monde discuta à partir des expériences de la Zad de Notre-Dame-des-Landes et de Standing Rock, sur les moyens de résistance, d'organisation d'une autre vie, des perspectives créatives d'un autre futur.

11.4.17

AVEC ARMAND GATTI : ICI, HIER, MAINTENANT, AILLEURS, DEMAIN POUR UNE DEUXIEME AVENTURE DE L'HOMME.
Par Francis Juchereau



Avec Armand Gatti : ici, hier, maintenant, ailleurs, demain
Pour une deuxième aventure de l'Homme.

Par Francis Juchereau

Le "toujours maquisard" limousin "Don Qui ?" est mort le 6 avril, à l'arrivée du printemps. Fils de prolétaires émigrés, Armand Gatti fit de sa longue existence (1924-2017) une extraordinaire aventure combattante et multiple : la recherche d'une possible deuxième aventure de l'homme, hors des chemins de la catastrophe en cours.
Issus du monde des paysans pauvres du Piémont, les parents de Gatti émigrent en Amérique après la Grande guerre. Brutalement de retour en Europe, ils trouvent du travail à Monaco alors que Mussolini instaure le fascisme à deux pas, en Italie.  C'est en 1924, année de la (première) naissance du futur maquisard-poète prénommé Dante. Sa mère, Laetitia, est femme de ménage et admire François d'Assise. Son père Augusto, balayeur-éboueur anarchiste, a connu l'indicible violence des tranchées en Italie du nord, puis l'impitoyable répression patronale dans le Chicago des années 20, au temps de Sacco et Vanzetti.
Dante Gatti naquit pauvre et apatride... à Monaco : paradoxe originel qui le fera rebelle. 
Sa vie durant, il préservera farouchement cette marque de fabrique qui lui permettra de ne pas succomber. Car l'homme, dit-il, a la possibilité de s'émanciper, mais seulement s'il refuse catégoriquement cette société marchande et spectaculaire qui le happe. Il y réussira à la seule condition qu'il résiste, qu'il se déprenne de ce monde qui le rend "petit" et précipite la catastrophe.  
L'argent, la richesse, le lucre n'auront pas prise sur la vie et la pensée de Gatti. Et celui-ci se tournera naturellement vers un humanisme cosmopolite. Il s'engagera en faveur de la vie aux côtés des hérétiques, des "vaincus", des pauvres, pour "un homme plus grand que l'homme", par delà les frontières de l'espace et du temps.
L'historien Eric Hobsbawm nomma "Âge des extrêmes" le "Court XXe siècle" (1914-1989). Durant moins d'une vie humaine, surgirent deux guerres mondiales, des génocides (des arméniens, des juifs... peu après des tutsis) et une gigantesque techno-science qui cachera derrière son étiquette "Progrès" des boucheries industrielles de l'homme par l'homme et des saccages de notre planète. Face à cette démesure-ci, des révolutions et des luttes de libération surgirent mais furent interrompues brutalement, ou s'avérèrent des impasses, ou furent terriblement dévoyée.   
Gatti déploiera avec ferveur sa passion existentielle à travers les tumultes de ce siècle. Il sera journaliste, cinéaste, dramaturge... et toujours poète. En 1968, le milieu culturel officiel (TNP, Avignon...) l'avait quasiment consacré.  "Sous les pavés, la plage", slogan culte de 1968, est une réplique issue de son théâtre à l'heure du succès. Mais bientôt une de ses pièces sur le dictateur Franco sera interdite par le pouvoir. Alors Gatti se place délibérément en marge des institutions culturelles et sort définitivement du cadre son théâtre comme le langage qui s'y crée. Ces vingt dernières années, il élabora au long de ses écrits et de ses "expériences" (une autobiographie "improbable", La parole errante et les 17 textes et pièces de La traversée des langages) une parole exploratrice porteuse d'une vison du monde différente et nouvelle. Cette expression, complexe et d'un lyrisme certain, qui cependant participe à une véritable révolution culturelle, passe aujourd'hui quasiment inaperçue (la plupart des médias ne se réfèrent qu'à ses pièces d'avant 68, éditées au Seuil).  Malgré cela, la grande presse qui a largement annoncé sont décès, flaire une postérité prometteuse à travers des titres comme, "la légende d'un siècle", "mort d'un révolutionnaire du théâtre", "figure du théâtre du vingtième siècle", "miroir éclaté des utopies".
Mais c'est d'abord sur la montagne limousine, accueilli par des paysans communistes et planqué dans un trou de maquis au cœur de la forêt de la Berbeyrolle près de Tarnac, que Gatti connaît, assure-t-il,  sa "seconde naissance".  Arrêté puis interrogé, il découvre alors la parole poétique comme arme (prosaïquement, les gendarmes notent sur le procès-verbal de son arrestation : "l'intéressé (...) simule l'idiotie").
 "Ô forêt  seul langage inventé par la terre pour parler au soleil", déclame-il au même endroit, soixante trois ans après, amorçant sous l'orage la lecture publique de son poème en hommage à Georges Guingouin, au Limousin et à la longue marche de toutes les résistances.
Et de finir le poème par ces mots : "Les lettres d'Antonio Gramsci, lues à haute voix aux arbres pendant les heures de garde, nous remplissaient de la conscience que les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin étaient une barricade, la même que celle de Madrid, le même combat, le même futur à chaque instant créé."
Laissons conclure le poète, devenu à son tour "notre mort".
Ainsi, sur une pierre, au trou de la Berbeyrolle , le Toujours maquisard Don Qui ? a voulu placer ces mots :
"Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs. Cherchez-y la vérité. Inventez là, vous ne la trouverez nulle part ailleurs".  Nestor Makhno.
"Nous ne sommes rien, soyons tout". Nicole Gompers. 


Armand Gatti et le cercle Gramsci

Gramsci-Guingouin-Gatti, une conjonction extraordinaire en Limousin

Si le G du logo du Cercle représente naturellement la première lettre du patronyme d'Antonio Gramsci, il a, au fil de sa "carrière" plus que trentenaire, indissolublement incorporé celle des noms Guingouin, puis Gatti.
En  juillet  2005, Armand Gatti a rencontré pour la première fois le cercle Gramsci en venant tout un week-end à Ligoure fêter les 20 ans du Cercle, avec Hélène Châtelain[1]. Ce fut un moment mémorable où les salles du château résonnèrent des chants de la Chorale des résistances sociales et où ses murs nous permirent d'admirer le film tourné par Hélène à Los Angeles lors de la création dans cette ville de la pièce "Chant public devant deux chaises électriques"(à partir des derniers moments de Sacco et Vanzetti). Si cette rencontre, permise par Manée Teyssandier et nos camarades de Peuple et Culture Corrèze, fut un moment capital pour la vie du Cercle, elle marquera sans conteste aussi un moment important dans le parcours d'Armand Gatti et de son œuvre.
L'automne 2005 fut marqué par la mort de Georges Guingouin, survenue au moment même où Gatti, invité par le Cercle, venait faire une lecture à Gentioux, organisée sur le plateau de Millevaches notamment grâce à un des "anciens" du Cercle, Francis Laveix de Royère de Vassivière. Nous pouvons parler de ce moment en termes de conjoncture extraordinaire, car il marque à la fois un retour créatif de Gatti sur les lieux de son maquis et sa rencontre avec une vie nouvelle foisonnant alors sur le Plateau, laquelle fera beaucoup parler d'elle médiatiquement à partir de 2008 avec l'affaire de Tarnac.
En effet, aux lendemains de Gentioux, Gatti écrivit un grand poème en hommage à Guingouin,  "Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin", poème qu'il confia au Cercle. Grâce aux liens antérieurs liés par le poète avec l'éditeur limousin Jean Louis Escarfail (éditions Le bruit des autres), le Cercle put coéditer ce poème. Cette édition fut réalisée en vue d'une lecture mémorable du poème par son auteur devant la ferme de la Berbeyrolle (commune de Tarnac), ferme de la famille Hélie qui, en 1943, avait recueilli Gatti, devenu maquisard-poète dans la forêt éponyme.
Après cette lecture, Armand Gatti reviendra très régulièrement dans sa "Corrèze". Il sera notamment invité par Pierre Coutaud, maire de Peyrelevade, en vue de fonder un lieu de création international, université véritable ouverte à tous, porteuse d'une culture transformatrice issue des exigences nouvelles de ce siècle. Ce projet ne se réalisera pas en ce lieu et avec Gatti, mais Armand Gatti pourra entreprendre en 2010 avec l'aide d'Henry Roy, maire de Neuvic d'Ussel, sa dernière grande "expérience" qui réunit tout l'été un groupe de 30 stagiaires venant du Limousin, de différents lieux de France et internationaux. Cette pièce, "Science et Résistance battant des ailes pour donner aux femmes en noir de Tarnac un envol d'oiseau des hautes altitudes" fut un événement majeur dans la littérature et le théâtre selon Olivier Neveux, présent à Neuvic. Celui-ci écrivit à chaud : "les mots peinent à dire et décrire ce dont plusieurs centaines de personnes furent, cette fin d'été, les témoins. Comme si les catégories qui permettent l'analyse théâtrale s'avéraient sinon fausses du moins vaines, comme à côté. Quelque chose fut, en effet, à nul autre pareil".
Après 2010 et l'expérience de Neuvic, Armand Gatti reviendra fidèlement en Limousin, n'oubliant pas le Cercle. Le 13 novembre 2010, il fut l'invité d'honneur d'une soirée mémorable, salle Jean-Pierre Timbaud, sur le thème "création littéraire et engagement politique". Lors de cette soirée, son frère en poésie, le toulousain Serge Pey et sa compagne sarde, accomplirent une performance avec des portraits de Gramsci sur le texte de son poème Graffiti, puis Serge remit à Gatti un bâton de poète, recouvert d'un texte qu'il avait spécialement gravé.
En octobre 2012, Armand Gatti vint à Limoges plus particulièrement pour une soirée du Cercle sur "l'actualité de Gramsci" animée par Ramiz Keucheyan. Il participa tout simplement au débat, avec la même attention, le même intérêt et le même bonheur que celles et ceux venus ce soir là débattre et réfléchir ensemble à propos de la pensée d'Antonio Gramsci.







[1] accompagnés de Jean Jacques Hocquard, l'"amiral" de La Parole errante à Montreuil, d'Olivier Neveux universitaire spécialiste du théâtre d'A Gatti et d'Emmanuel Deléage, son assistant franco-américain, habitant Los Angeles.

Photo prise pendant l'expérience de Neuvic d'Ussel, en 2010 et lors d'un séjour avec Armand Gatti et Hélène Chatelain, Francis Juchereau et Christophe Soulié, dans le moulin d'Hélène, Berry - 2013. Merci à  Christophe Soulié

9.4.17

AU DRAP POT

L'overdose tricolore. Le fourbi où se retrouvent Hugues Capet, Jean le Bon, Saint Michel, Étienne Marcel, La Fête de la Fédération, celle de L'Être suprème, Le baron Jacques-Francois de Menou, Mirabeau, La Convention, Louis-Philippe, Adolphe Thiers etc. etc. jusqu'aux candidats à l'élection présidentielle 2017 (en tous cas tous ceux que les médias appellent d'un vocabulaire généralement accepté de tous : les gros candidats - tout un symbole), a sérieusement quitté la désuétude qui lui sied si bien pour devenir l'étendard partagé d'un patriotisme synallagmatique en une flagmania unificatrice d'image (pour qui n'aurait pas le son).

Dessin Tardi © Adèle Blanc-Sec

8.4.17

EDDY ET DOMINIQUE GAUMONT
ALWAYS PRESENT

Lors de l'émission d'Alex Dutilh "Open Jazz", diffusée en direct du disquaire Le souffle continu le 6 avril à l'occasion de la réédition des albums du Cohelmec Ensemble, le saxophoniste Jean Cohen a mentionné deux des frères Gaumont : Eddy (le batteur) et Dominique (le guitariste). Sur Internet, où l'on ne trouve pas plus de choses qu'à la Samaritaine (bientôt reconvertie en hôtel touristique), les Gaumont sont très absents (quasi totalement pour le premier) ni leur extraordinaire créativité, ni leur fin tragique n'inspirent les fondus de la toile. Pourtant ces deux comètes guyanaises (la Guyane territoire oublié) ont marché sur les crêtes de ce que l'on aime le plus jusqu'à s'y perdre. On les a entendu avec Michel Portal, Miles Davis, Jacques Thollot, François Tusques, Barney Wilen, Beb Guérin, le Black Artist Group... Dans Watch Devil Go de Jacques Thollot, "Eddy G, Always Present" a la dédicace facile à comprendre.

Photo Archives Gaumont

6.4.17

ARMAND GATTI

En novembre 2015, à Limoges pour la version intégrale de "Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin", Armand Gatti avait, heureux, rejoint sur la scène du Théâtre de l'Union, Tony Hymas, Frédéric Pierrot et Violaine Schwartz. Retrouvailles épanouies de ses mots avec la musique 63 ans après "Oubli signal lapidé" avec Pierre Boulez. L'intuition du vocabulaire rendue possible par Armand Gatti a ouvert, parmi les arbres, une source inspiratrice où s'enlacent les traits accrus de résistance, de poésie, de leurs transformations, des reflets des sentiments sur l'histoire des hommes, de leurs combats libérateurs. À 93 ans, le poète à la vie singulière aux nuances impressionnantes d'élan, l'homme qui portait toujours, ces derniers temps, un badge de Durruti sur le revers de sa veste, vient de nous quitter.

Photo : B. Zon

2.4.17

SOUFFLE CONTINUEL



S'il nous arrive de lutter contre les souvenirs, nous sommes aussi souvent en recherche du souffle qu'ils ont pu nourrir. Pas vraiment les souvenirs en formes d'ailleurs, mais ces moments que l'on voudrait embrasser au présent, toujours. Non pour regarder derrière, ni pour être sur ses gardes, mais pour obstinément espérer trouver l'insondable balance qui ferait de demain un autre jour véritable. Le portrait de Gérard Terronès photographié par Christian Ducasse en 1990 laisse passer la lumière pour dire cet instant où tout s'ouvre, cet instant où le souffle continue, fort de son histoire, de ses sentiers aventureux, de ses désirs. Vendredi matin, 17 mars, l'indésirable flash nous fait perdre l'équilibre, la nouvelle est impossible : Gérard est parti la veille.


Le soir, à Lomme, Jazz en Nord a invité Tony Hymas et Eric Lareine pour une soirée consacrée à Léo Ferré. Avant le concert, Claude Colpaert, qui vient d'apprendre la nouvelle, s'adresse aux spectateurs pour rappeler l'importance de Gérard Terronès, dire comment l'homme au chapeau avait généreusement aidé l'association à ses débuts, à quel point il souhaitait que ce genre d'initiative prenne racine. Le pianiste d'Eric Lareine a dû annuler pour raisons familiales et Tony le remplacera. En une heure de répétition avant le repas, avec Eric Lareine, ils font connaissance, potassent la musique, les mots ; tout le monde s'adapte, construit, ce qui compte c'est le poème, les conseils du vent, la boussole, ne rien perdre du Nord. Le pianiste joue d'abord seul, puis avec le chanteur vient le temps d'une rencontre intense de libertés intérieures, de libertés de mouvements, de libertés de langage, de langages, de libertés libertaires. On y danse.  "Muß es sein, es muß sein!" Nous sommes là pour être, suivre la seule partition fondamentale : le souffle.


"La dignité d'un homme seul, ça ne s'aperçoit pas. La dignité de mille hommes, ça prend une allure de combat".  René Char (Le soleil des eaux)

Dimanche 19 mars 14h, Paris, place de la Nation, Marche pour la Justice et la Dignité. Cela fait longtemps que les Marx Brothers, fussent-ils oubliés par Lénine (Léo Ferré "Paris Je ne t'aime plus"), ne modèrent ni la forge ni le vent. Ils marchent contre la brutalité policière, contre l'oubli de ses nombreuses victimes, contre l'infernal racisme, contre les fatalités programmées de l'inhabitable ancienne maison et ses rafistolages atomiques. Ils marchent aussi pour l'essentielle justice du verbe "être". La rue fait du bien, elle rend la beauté. On ne se terre plus. On y danse. Là, une banque à la vitrine endommagée avec un graffiti "Plus belle la vitre". Les équivalences poétiques disent tout. En arrivant Place de la République, on passe devant le Dejazet, souvenir de Léo Ferré et de Gérard Terronès qui tous les deux y ont forgé, y ont soufflé, lorsque cette scène était Théâtre Libertaire de Paris. La manifestation anti-répression sera réprimée. Peine perdue et uniforme, cela fait mal certes, mais ne suffira jamais à modifier nos paysages jamais essoufflés.


Plus tard, ce même 19 mars, on file à l'Atelier du Plateau. Catherine Delaunay et ses copains Yann Karaquillo, Sandrine Le Grand, Christophe Morisset, Pierrick Hardy, Guillaume Roy, Guillaume Séguron y jouent Jusqu'au dernier souffle, suite inspirée par les lettres des soldats français au front pendant la guerre de 14-18. Ces lettres l'ont bouleversée, c'est sensible et c'est partagé. Debussy (1910) et Berg (1913) sont en tête de chapitres. S'en suivent les mots, leurs peines, leurs dépits, leurs horreurs, leur amour. Eugène à la veille de son exécution "pour l'exemple" écrit à sa femme Léonie : "Nous avons participé à des offensives à outrance qui ont toutes échoué sur des montagnes de cadavres. Ces incessants combats nous ont laissés exténués et désespérés. (...) Cette guerre nous apparaît à tous comme une infâme et inutile boucherie. Le 16 avril, le général Nivelle a lancé une nouvelle attaque au Chemin des Dames. Ce fut un échec, un désastre ! Partout des morts ! Lorsque jʼavançais les sentiments nʼexistaient plus, la peur, lʼamour, plus rien nʼavait de sens. Il importait juste dʼaller de lʼavant, de courir, de tirer et partout les soldats tombaient en hurlant de douleur. (...) Depuis, on ne supporte plus les sacrifices inutiles, les mensonges de lʼétat major. Tous les combattants désespèrent de lʼexistence, beaucoup ont déserté et personne ne veut plus marcher. Des tracts circulent pour nous inciter à déposer les armes. La semaine dernière, le régiment entier nʼa pas voulu sortir une nouvelle fois de la tranchée, nous avons refusé de continuer à attaquer mais pas de défendre. Alors, nos officiers ont été chargés de nous juger. Jʼai été condamné à passer en conseil de guerre exceptionnel, sans aucun recours possible. La sentence est tombée : je vais être fusillé pour lʼexemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus dʼobtempérer. En nous exécutant, nos supérieurs ont pour objectif dʼaider les combattants à retrouver le goût de lʼobéissance, je ne crois pas quʼils y parviendront. (...) Ne doutez jamais toutes les deux de mon honneur et de mon courage car la France nous a trahis et la France va nous sacrifier. Promets-moi aussi ma douce Léonie, lorsque le temps aura lissé ta douleur, de ne pas renoncer à être heureuse, de continuer à sourire à la vie, ma mort sera ainsi moins cruelle". La musique composée par Catherine Delaunay et vécue par l'orchestre corrèle, elle chante avec ses humbles petits chahuts son refus de l'émergence du mal. Sa force agit, resitue le souvenir et ses possibilités d'une multitude d'actions contre l'inadmissible.


Intermède : On se demande bien pourquoi pendant trois jours, les médias veulent nous faire croire que Chuck Berry est l'inventeur du Rock'n'Roll. Ce n'est pas le cas, ce qui ne retire rien de son talent, un moment prodigieux. Mais pourquoi diable tout sacrifier aux raccourcis saccageurs, à l'histoire de vitrine, à la gomme du détail et des relations, à la disparition d'une humanité mouvementée, riche et complexe ? Entre deux passages de l'énergique "Johnny B. Goode", ils poursuivent le forcing pour nous faire avaler la farce électorale. Ce n'est pas très marrant.

Mercredi 22 mars à Nanterre, François Robin, joueur de veuze et flibustier des sons présente, devant un parterre divers, réceptif et heureux, La Circulaire, trio l'unissant à ses amis le chanteur Sylvain Girault et le flûtiste Erwan Hamon. La circulaire appelle la respiration, la nécessité du souffle pour le son continu nécessaire à la cornemuse (la veuze étant cornemuse de la région nantaise), le bourdon en haleine, les motifs répétitifs, les variations incarnées, la mise en rythme des sentiments où s'insère la poésie et l'histoire des gens : une façon à chaque tour de rejoindre un peu plus le monde par présages miroitant. Toutes sortes de voies se dévoilent par l'essentielle attention. Là aussi on peut danser.


Jeudi 23 mars, direction le Père Lachaise pour un dernier salut à Gérard Terronès. Trois jours avant, c'était le peintre Henri Cueco qui rassemblait avant de rejoindre la terre de Corrèze. Dans le métro, ligne 2, ligne injustement décriée car on y fait de belles rencontres, un graffiti : "Mon MC favori ? Bakounine". Comme un avant-propos en arrivant au cimetière du mur des Fédérés, là où les partisans de La Commune de Paris furent fusillés et jetés dans une fosse ouverte au pied du mur par l'armée de Mac Mahon et Adolphe Thiers. Nestor Makhno et Bernard Vitet, auteur de La Guêpe, paru en 1972 chez Futura, y sont aussi. La musique est Flamenco, Gérard Terronès aimait la marque espagnole. Noel McGhie prend le premier la parole émue, évoquant l'accueil chaleureux de Gérard Terronès lors de son arrivée à Paris en 1969, ce qu'avait apporté le Gills Club, la rencontre de nouveaux camarades comme Beb Guérin et Bernard Vitet. D'autres évoquent ensuite Massy, Futura, la rue Clothaire, Marge, Futura Experience, Radio Libertaire, Le Totem, le Festival des Musiques Mutantes, le free jazz, l'unité, Jazz Unité, le swing, les étincelles, le football, la Java, les convictions, l'équilibrisme, l'indépendance, la lumière, la pénombre, l'Amérique à Paris, le partage, la vie du jazz, le jazz de la vie... Mais aussi Gérard très jeune adolescent d'Agadir, dans une préhistoire du jazz racontée par son frère Noël, en jeune rocker fasciné par James Dean et Bill Haley. Rires, applaudissements, chagrin.Tant de vies touchées par celle d'un homme, tant de vies inspirées à l'un ou l'autre moment. Moment fort de retrouvailles aussi. Beaucoup d'amitié fraternelle ce jour.

Théo et Bernard, amis disquaires chez qui Gérard Terronès - qu'ils aimaient comme un oncle - appréciait avoir ses rendez-vous, offrent ensuite un moment de partage et de réconfort nécessaires dans cet endroit au nom si bien choisi, si déterminé : Le Souffle Continu.
 

Photographies : Christian Ducasse (Gérard Terronès), B. Zon (Hymas-Lareine, Marche pour la justice et la Dignité, La circulaire), Hélène Collon (Catherine Delaunay), PG 2395 (texture Rouge et Noir)

31.3.17

BARRE PHILLIPS DEUX FOIS LE 31 MARS


Vendredi 31 mars, spécial Barre Phillips avec la sortie musicale de théâtre et de cinéma avec les publications de "No Man's Zone" (Cinénato), musique composée en 2011 par Barre Phillips et interprétée en duo avec Emilie Lesbros pour le film de Toshi Fujiwara consacré aux suites de la catastrophe de Fukushima et "La vida es sueño" (Wan+Wan), opéra improvisé en 2015 par Barre Phillips et l'ensemble EMIR (Patrice Soletti - Laurent Charles - François Rossi - Emilie Lesbros - Lionel Garcin - Emmanuel Cremer - Anna Pietsch - Charles Fichaux) d'après l'ouvrage de Pedro Calderón de la Barca.

No Man's Zone
La vida es sueño

21.3.17

BERRY SCOPE

La tendance à tailler l'histoire pour faire l'éloge des gens est assez pénible. Oui Chuck Berry a écrit quantité de chansons formidables, oui il a créé quelque chose d'unique qui a fasciné bien des musiciens qui s'en sont servi (profondément mais assez brièvement) comme point de départ de leur création, mais non il n'est pas le créateur du rock'n'roll comme on l'entend dire partout depuis trois jours. Le terme et la musique existaient déjà lorsque Chuck Berry surgit avec "Maybellene" en 1955. "Rocket 88" enregistré par Ike Turner et Jackie Brenston date de 1951 (repris la même année par Bill Haley). C'est alors que le terme rock'n'roll apparait (par la voix d'Alan Freed) pour enfin nommer une musique qui elle existe depuis dix ans avec Louis Jordan.

17.3.17

GÉRARD TERRONÈS

Gérard Terronès nous a quittés hier. L'homme au chapeau à l'activité incessante et à la fabuleuse foi en la musique a été une telle influence pour tant d'entre nous. Du Blues Jazz Museum à la Java en passant par le Gill's Club, le Totem, Jazz Unité, les disques Futura puis Marge, les tournées, les nuits du jazz à Massy ou à la Mutualité... tous ces moments qui nous ont tant nourris. Les mots manquent, la tristesse est immense.
On a tellement envie de lui dire merci.



Photo : © Christian Ducasse

16.3.17

HENRI CUECO

"Dialogue avec mon jardinier" d'Henri Cueco paru en 2004 (Le Seuil) est un livre étonnant, délicieux, gracieux, espiègle, tranquillement extraordinaire : une représentation de la lutte des classes et de la nature des hommes transportées par l'observation et les idées d'un jardinier et d'un peintre. Henri Cueco, Corrèzien d'origine espagnole peignait comme il pensait ou l'inverse ou les deux en même détente entre l'homme et le paysage. Il participait aux Papous dans la tête sur France Culture, émission à la poésie facétieuse et impertinente de type Oulipo. Fondateur avec Ernest Pignon Ernest du Syndicat national des artistes plasticiens, Cueco croyait en une culture populaire. Il nous a quittés le 13 mars et nos pensées vont aussi vers son fils Pablo.

Peinture : © Henri Cueco, Paysage dans la main, 1978 - Musée du Vivant

12.3.17

AUX ÉLÈVES DES QUATRE MOULINS
ET DE KERZOUAR




Chers et chères amiEs d'une région d'un bout du monde,

À l'invitation des associations Nautilis et Penn Ar Jazz, de vos professeurs et proviseurs, nous nous étions rendus avec Tony Hymas et Christophe Rocher dans vos classes le 6 décembre 2016. Ce jour-là, Tony Hymas avait joué une pièce dédiée au chef Comanche Quanah Parker puis, avec Christophe Rocher, un morceau fraîchement créé ce jour même : "Standing Rock 2016", qui allait être joué sur scène au Vauban le dimanche suivant avec Hélène Labarrière et Beñat Achiary. Nous avions ensemble échangé à propos de la musique comme langage et des différentes expériences qu'elle reflète, commente ou stimule. 

Standing Rock est le nom d'une réserve indienne à cheval entre les états américains du Dakota du Nord et du Dakota du Sud où vivent les Lakotas (communément appelés Sioux). Cette réserve, la sixième des États-Unis d'Amérique en superficie, est aussi célèbre car elle fut la terre de Sitting Bull, qui y fut tué par la police en 1890, ce qui précipita les événements qui allaient se conclure tragiquement par le massacre de Wounded Knee où furent décimés entre 300 et 400 Lakotas par le 7e de Cavalerie. Cette réserve est également celle de Vine Deloria jr, activiste, historien et écrivain indien dont l'ouvrage Custer died for your sins, publié en 1969, eut une influence considérable sur la naissance de l'American Indian Movement et le renouveau indien. L'an passé, cet endroit qui compte à peine 10 000 habitants vivant souvent dans la pauvreté fut le théâtre d'une lutte exemplaire pour la vie, pour la nature, pour l'histoire et pour l'espoir.

Début avril, les habitants de Standing Rock ont commencé un combat pour empêcher la proximité de la traversée d'un oléoduc nommé Dakota Access Pipe Line (DAPL), entreprise de la société texane Energy Transfer Partners financée par 17 banques (dont 4 françaises). Le DAPL traverserait quatre états sur 1 900 km avant d’être raccordé à un autre oléoduc afin d'alimenter les raffineries du golfe du Mexique. Le trajet initial prévoyait de passer près de la ville de Bismarck, mais au vu de l'inquiétude provoquée (les risques de pollutions étant très élevés), il a été révisé pour passer à proximité (moins d'un kilomètre) de la réserve indienne. Son coût initial est estimé à 3 700 000 dollars.

Conscient du danger écologique majeur (il s'agit du transport d'un peu moins de 600 000 barils de pétrole par jour - les précédents accidentels sont nombreux), de la violation de sites ancestraux (les limites de la réserve sont par traité bien plus larges que celles effectives par confiscations successives), les membres de la tribu ont invité les représentants d'une centaine d'autres tribus indiennes de tous les Etats-Unis. Des milliers d'indiens, mais aussi de soutiens se sont ainsi retrouvés pour s'opposer aux travaux en cours. Cette lutte est rapidement devenue synonyme de la défense absolue de l'eau indispensable et d'une autre façon de partager nos vécus. Black Lives Matter, nouveau mouvement noir fondé après le meurtre de Michael Brown par la police de Ferguson, se montra également un soutien actif. Malgré la répression très violente (de la police et des services de sécurités privés) et les arrestations nombreuses, un gigantesque campement fut installé pour plusieurs mois. Le 5 décembre, alors que le camp devait être évacué par la force et que 2000 vétérans indiens avaient afflué à Standing Rock comme bouclier des opposants au DAPL, l'administration retirait in extremis le permis de forer. La nouvelle était d'importance mais provoqua une joie mesurée. On savait bien que le nouveau président élu, était forcément favorable au projet puisqu'y ayant des intérêts personnels. Une amertume aussi : cette décision prise quelques années auparavant aurait eu une issue toute autre. Ce n'est pas nouveau : le monde politique et ses relations vivent en un autre temps.
 
Le 6 décembre, jour de répit à Standing Rock, nous étions ensemble en pays de Brest à échanger sur tout cela, sur la relation que des gens de musique pouvaient avoir à ce type d'événement, ce qu'ils pouvaient modestement un peu éclairer. Nous avons tous appris les uns des autres ce jour-là, plus que par nos paroles. J'y ai souvent pensé.

"Ils nous faisaient beaucoup de promesses, plus que je ne peux me rappeler, mais ils n’en ont jamais tenu qu’une seule ; ils ont promis de prendre nos terres, et ils les ont prises."
Mah’piua Luta (Red Cloud - chef lakota oglala)


Le nouveau président, dès sa prise de fonction, ordonna la reprise des travaux et le camp fut évacué le 23 février 2017. Les occupants, encerclés par la police en surnombre, mirent le feu au camp avant de se retirer pour ne pas voir les bulldozers le détruire. Refus de cette humiliation-là après ces mois de vie exemplaire, ces mois de solidarité où la vie prenait un nouveau sens.

C'est naturellement que j'ai pensé à vous lors de ces récents épisodes. À cette journée où s'était doucement inscrite votre essentielle jeunesse, cette journée où même si j'étais le plus bavard, c'est vous qui m'avez appris, ce type de journée que l'on n'oublie pas car la vie est faite de ces moments d'échanges inattendus où se mêlent les souvenirs, les métaphores du réel, une altération salutaire, une douce insurrection naturelle. En quelques instants et toutes proportions gardées quelque chose de parallèle au camp de Standing Rock, qui nous laisse espérer la vie. La vie nôtre lorsque nous le voulons.

Cette semaine, les Lakotas et leurs amis ont marché sur Washington, ils y ont manifesté et planté quelques tipis à deux pas de l'arrogante Maison Blanche sur le National Mall. Façon de continuer l'action, façon aussi de ne pas faire taire l'histoire populaire.




Nous avons tant à faire ensemble.

Amitiés fraternelles,

Jean

Un grand merci aux professeurs d'anglais Marine Carval, Stéphanie Cohier, Lydie Le Lann et aux principaux Pascal Coignec, Olivier Hureau et Eric Salaun, aux collèges des Quatre Moulins à Brest et à celui de Kerzouar à Saint Renan ainsi qu'aux équipes de Nautilis et Penn Ar Jazz.

Photo : DR et B. Zon

10.3.17

COMPTES COURANTS

BNP Paribas (450 millions de dollars), Crédit agricole (120 millons de dollars), Société générale (120 millons de dollars) et Natixis (180 millons de dollars) : quatre banques françaises (parmi les 17) qui ont investi dans le Dakota Access Pipeline. Investissement destructeur de la vie, investissement contre l'histoire, contre le futur, investissement raciste aussi.


Mais les banques, comme les cimentiers, ne font pas de politique c'est bien connu !

4.3.17

MISHA MENGELBERG

La Free Music, celle qui dessinait de nouveaux axes libres se jouant de leurs propres définitions, de leurs propres attaches, a connu d'invraisemblables horizons grâce à des baladins hallucinants. Le duo Misha Mengelberg - Han Bennink en a éclairé de beaux jours tant leur complicité dépassait l'entendu. Avec Willem Breuker, ils avaient fondé Instant Composers Pool. Misha Mengelberg aimait les chats (il pensait qu'ils étaient les meilleurs pianistes), les échecs, et sa malice ingénieuse lui permettait bien des parcours, de Monk à Fluxus, de Dolphy à l'oublié Herbie Nichols, en osant toutes les pirouettes et toutes les réflexions où l'absurde dit vrai. Misha Mengelberg nous a quittés hier. 

 Photo : © Francesca Patella (Muziekencyclopedie)

3.3.17

ENFANTS CONTRE L'INFÂME

Au moment où l'imbu monde adulte opte pour l'extinction du simple sentiment de justice, où il parade avec des sacs de soldes de l'expérience humaine (énième démarque), où il encourage l'étouffement léthargique et la disparition des couleurs, au moment où des hommes exhibent la pire mistoufle intellectuelle dans le feuilleton d'un intolérable vaudeville électoral, il est des enfants comme ceux que l'on voit depuis quelques semaines dans les rues de Paris, de sa banlieue et d'autres villes de France, qui se lèvent vigoureusement pour la justice et pour la vie, avec bonheur. Comment ne pas saluer et accueillir pleinement ces sauveteurs véritables, embrasser ce qu'ils nous offrent ?






Peinture : George Demetrescu-Mirea

23.2.17

L'EAU C'EST LA VIE

"L'eau c'est la vie" est le slogan rassembleur des opposants au ravageur Dakota Access Pipe Line. Le temps est là pour l'insistance nécessaire. Les chevaux et la rivière aussi bien sûr. Ainsi l'image de ce jeune lakota de Standing Rock en lutte pour la vie photographié par Amber Bracken évoque celle de ce guerrier Piegan immortalisé par Edward Sheriff Curtis. Entre les deux, un siècle de silence, de courant et de résistance dont on ne peut détacher la vie. "L'eau c'est la vie".

Photos © Amber Bracken et Edward Sheriff Curtis

19.2.17

CLYDE STUBBLEFIELD


Clyde Stubblefield, batteur en profession depuis l'adolescence (avec Otis Redding ou Eddie Kirkland) devint (avec John "Jabo" Starks) en 1965 et pour six années fortes d'une affolante vibration, le funky drummer de James Brown. Sa marque fut si profonde qu'elle servit largement de fondation rythmique au hip hop. Le sample sur lequel repose "Fight the Power" de Public Enemy, c'est lui. Il jouera en direct avec Chuck D et Amir Thompson en 2011 ce "Fight the power" hymne des temps qui sont les nôtres. Clyde Stubblefield est parti hier, mais continuons à être funky and fight the power.


Photo : DR

18.2.17

MÉMOIRE SANS AMNÉSIE

L'air de Paris est si mauvais que je le fais toujours bouillir avant de respirer.” Erik Satie
 Photo : B. Zon

RIMONS

En 1973, Jean-Paul Sartre écrivait dans la revue Les temps modernes un article intitulé "Élections piège à cons". La rime était parfaite. Cette année les prétendants au poste d'homme providentiel ont aussi choisi la rime en "on" -"yonmonronchon" - (la prétendante - pour qui ils travaillent tous - a elle choisi d'emblée la rime en "haine").
Peignons mon ronchon. Il se pourrait bien, pour sortir d'un cirque aux calculs chaque jour plus misérables et retrouver une liberté de pensée, de mouvement, d'organisation, face à un système qu'aucun pansement ne pourra rendre vivable, que la meilleure rime soit - pour commencer - "abstention".

17.2.17

SANS H

 
"Prenez garde au peuple qui pleure
Et qui montre un poing nu."
Herman Melville - auteur de Moby Dick

L'assurance vieillesse ? Pas une évidence au pays des déments capitaines. 
 
 

Photo : B. Zon

14.2.17

QUESTION DE DIX

Otto Dix fut, en 1933, un des premiers professeurs d'art renvoyés par le régime Nazi. Ses œuvres furent plus tard retirées des musées ou brûlées. Quel est de nos jours le prix à payer pour ceux qui tentent d'offrir un peu de vérité, un peu de beauté ? Quels progrès avons nous fait ? Ou plutôt quels progrès la société du capital a-t-elle fait pour plus calmement contenir, neutraliser ou anesthésier l'expression pleine et entière ? Et quels sont nos progrès de résistance ?

9.2.17

TRAQUE, MATRAQUE, DÉTRAQUE

Hier a été votée à l'Assemblée nationale la très inquiétante loi "Police et sécurité : sécurité publique" par 15 députés présents et unanimes (PS - LR - FN soit les partis en lice pour le prochain concours électoral) - manque d'assistants parlementaires sans doute. Pendant ce temps à Aulnay-sous-bois, 5 jeunes gens (18 à 23 ans) sont inculpés et condamnés sans attendre (en 48h) pour s'être insurgés contre une injustice monstre. 4 policiers violeurs à l'origine de cette violence sont alors chez eux en attendant... La dédémocratie en pleine forme !


Dessin : Henri Gustave Jossot

8.2.17

À L'HEURE D'AYLER









































Il y a 50 ans, en février 1967, la musique d'Albert Ayler pouvait être perçue comme celle d'un an 2000 rêvé. L'avons nous entendue lors du changement de millénaire (rêvions-nous alors) ? Lors du concert de Matt Wilson avec Catherine Delaunay, le 3 février (Sons d'Hiver 2017), Jeff Lederer y fit référence directe à l'intérieur d'unes des "Original Haitian Music" de Sidney Bechet. Que ce soit de siècle, de millénaire ou de frontières inventées par les hommes, la présence des poètes comme Bechet ou Ayler déborde toujours vers l'à venir.
 

1.2.17

JAMES BRANDON LEWIS TRIO
À SONS D'HIVER

De toutes les images de l'investiture de l'animateur de l'émission de téléréalité The Apprentice comme 45e président de The Big One le 20 janvier, celle d'une limousine en feu sur laquelle est graffité "We the people" est sans doute la plus éloquente. Marque des temps que nous vivons et interrogation du futur en direct. Image de sortie de somnambulisme, poésie de l'éveil face à la brutale ignominie à laquelle nous avons laissé la porte ouverte par tant d'absence, tant de reports coupables... Notre besoin de musique, le besoin de notre musique, parmi les mille nécessités auxquelles il nous faut aussi pourvoir par nous-mêmes, par nous autres, le besoin d'une musique hautement génératrice et heureusement rageuse. 

Ce son si désiré, c'est lui qui nous a de suite vivement embrassé lors du concert de James Brandon Lewis, Luke Stewart et Warren G. Crudup III à Cachan le 29 janvier. L'impressionnant bloc formé par les trois hommes est immédiatement rendu régénérateur par une sorte d'ivresse maitrisée où chacun manifeste tous les signes d'évolution nécessaires de façon permanente. Frisson jaillissant et vital : ça s'appelle "No filter". Pas de filtre effectivement mais l'éclat d'un chant ingouvernable, une ultra vigilance follement libre, une ébouriffante lucidité. En rappel, ils reprennent "Syeeda's song flute" de Coltrane qui quitte aussi rapidement sa bogue que "My favorite things" pouvait le faire avec le ténor révolutionnaire. Salut ! Le lien est fait, mais sans s'attarder, ce qui compte là encore, c'est dans un élan en grande forme, la hardiesse, l'idéal. De suite !

Photo : Leda Le Querrec

24.1.17

JEAN GEORGAKARAKOS
ET JAKI LIEBEZEIT

Dimanche 22 janvier s'éteignaient Jaki Liebezeit et Jean Georgakarakos. Deux noms fortement caractéristiques de l'invraisemblable et carabinée mêlée d'un temps qui s'évapore. Le premier était batteur du groupe de krautrock Can (mais aussi auparavant de Manfred Schoof, du Globe Unity Orchestra et même de Chet Baker), le second était la troisième lettre de BYG, maison de disques estampillée Free Jack Black Power qui en fit rêver plus d'un. Tous les deux s'ébrouèrent dans cette dynamique qui faisait fi de la frontière jazz/rock en identifiant un tourbillon commun, ce qui s'exprima chez Liebezeit par des choix allant du free jazz à  Nicky Skopelitis en passant par Jah Wobble, Brian Eno et Depeche Mode et chez Karakos par de rocambolesques montages de festivals comme ceux d'Amougies ou de Biot avec ses copains d'Actuel ou plus tard la création de Celluloïd avec Bill Laswell. C'était avant (hum ! hum !) la Lambada (sa chanteuse Loalwa Braz Vieira est morte le 19 janvier) et avant l'avant de l'après qui n'en finit pas.

photo Karakos de JC Deutsch

20.1.17

LEONARD PELTIER
ET LE HUITIÈME PRÉSIDENT


Ce soir, Leonard Peltier entrera dans la période de son huitième président des USA. Dans le couloir de la désolation, quelle est la part de chacun de nous ? Aurons-nous l'exigence active de ne pas nous contenter de compter jusqu'à neuf ?


19.1.17

CATA CLOPES ?

S'il est établi que le tabac a ses méfaits réels sur l'organisme, l'on reste ébahi de voir que parmi toutes les nombreuses consommations à possible but mortel, seule celle du tabac est couverte d'opprobre par les emballages d'épouvante des paquets de cigarettes. Pourquoi ne pas généraliser l'avertissement et reproduire sur les carrosseries, rendues alors désormais "neutres", des voitures automobiles, des images de tués sur la route avec en grosses lettres sur le capot "Conduire tue"? Pourquoi, dans les rayons des supermarchés, ne pas mettre des indications en énormes lettres "Consommer des OGM tue"? Sans oublier l'alcool bien sûr. Pourquoi ne pas indiquer sur les téléphones portables "Téléphoner nuit gravement à la santé et à celle de votre entourage"? Ou même sur les prochains bulletins de vote de faire figurer un prudent "Voter peut rendre aveugle" ?

16.1.17

CLAUDIA SOLAL ET BENJAMIN MOUSSAY
À SONS D'HIVER


Lors d’une seconde et riche soirée de Sons d’hiver 2017, 100 ans après l’arrivée de James Reese Europe en Europe, 100 ans après la prise du Palais d’Hiver, 100 ans après la boucherie Nivelle, 100 ans après la naissance de Lena Horne et à quelques secondes d’un présent du dehors dont les contours angoissants cachent souvent la sève impatiente, le duo multipistes de la chanteuse Claudia Solal et du pianiste Benjamin Moussay offre un singulier aveu de la perception de l’être à l’ouvert, à l’encore ouvert. Musique qui fait suite au chaos, qui précède le chaos, musique des arbres pensifs qui a repéré une brèche possible pour dire la profondeur des entrecroisements à vif, des alchimies des luttes intérieures et de leurs infinies tendresses. Sur la grande scène de la Cité Universitaire du Boulevard des Maréchaux, les deux ménestrels, en une sorte de danse qui pose avec une délicate fermeté, son espace, sa précise définition, l’attention à l’autre, livrent une série de chants qui portent leur mémoire et ses gestes annonciateurs. Inutile de dire la même chose pour être si bien ensemble, c’est bien vu et ça n'empêche pas de bien nommer. L’on est troublé devant tant de pétillant à-propos parvenant à mêler cette retenue surgissant de l’invisible à la franchise libre des sentiments. Moment rare de cendres et de semences. À l’entracte, quelqu’un s’interrogeait « Mais quel genre de musique est-ce donc ? » Un indispensable morceau de vérité tout simplement !

Photo : Léda Le Querrec

15.1.17

TÉLÉ DIMANCHE


À moins que vous ne soyez épileptiquement attirés vers "les aventures de Zinzin et le sceptre des tocards", ce soir laissez tomber "les 7 mercenains" des primaires déprimantes pour un peu d'amour dans la vraie vie.

13.1.17

ANTITROPE

Seul celui qui ne sait plus voir peut recouvrir la trace magnifique de l'imagination, du témoignage de la vie, de la fantaisie salvatrice, de l'excitation colorée par la banalité affligeante, l'insupportable hâblerie, le massacre du charme, la grammaire terne et la braderie du futur.

Photographies : B. Zon

9.1.17

MASSACRE DES SAPINS

Massacre des sapins ! On ne pourra plus dire qu'on ne savait pas.
 Photo : B. Zon

8.1.17

NAT HENTOFF : LIBERTÉ SUR PAROLES


Nat Hentoff vient de nous quitter. Début 2004, en pleine guerre d'Irak, il avait été interviewé pour le Journal Les Allumés du Jazz. Cela faisait un bail qu’une revue française ne l’avait fait. L’entretien eut lieu par téléphone. Il y eut trois appels, un pour faire connaissance et fixer rendez-vous, un second où Nat Hentoff était très nerveux et pressé car il avait un article sur la prison de Guantanamo à terminer – il y avait des parasites sur la ligne et se sentait écouté alors il interrompit brutalement la conversation en raccrochant, le troisième fut le bon et fut publié dans le journal. La parole de Nat Hentoff (même si il pouvait y avoir de sérieux désaccords sur certaines de ses positions) contribua à conforter nombre d’entre nous dans l’idée que nos choix musicaux étaient bien des choix politiques. Alors que s’éteint le 7 janvier 2017, le producteur de Freedom Now Suite : We insist, il semble bien temps de crier à nouveau ces mots qu’il serait criminel d’avoir abandonnés à quelque étape que ce soit : « Liberté maintenant : Insistons ! Insistons ! »

Texte intégral paru dans le numéro 10 du journal Les Allumés du Jazz (premier trimestre 2004)

NAT HENTOFF : LIBERTÉ SUR PAROLES

Il est des signes qui ne trompent pas, des noms associés au voyage de la musique qui servent de boussole. En écoutant Giant Steps ou Crescent de John Coltrane, Oh Yeah ou Mingus, Mingus, Mingus, Mingus... de Charles Mingus, On this Night d’Archie Shepp, East Broadway run down de Sonny Rollins, Something Else ou Tomorrow is the Question d’Ornette Coleman, Greenwich Village d’Albert Ayler, vous avez sans doute lu la prose intéressante de Nat Hentoff, plume capitale ayant partie liée avec le devenir de la musique et la vie des musiciens. Né en 1925 à Boston, Nat Hentoff a traversé l’histoire de la musique de jazz (mais aussi de folk, il fut l’un des premiers à parler de Bob Dylan, Joan Baez ou Buffy St Mary) comme élément indissociable et profondément enseignant de l’histoire des USA. Cette pointe fine de l’écriture comme arme de vérité est aujourd’hui plus que jamais une des voix indispensables de l’Amérique consciente, écrivant dans le Village Voice, le Washington Post ou The Progressive pour n’en citer que trois. Il est spécialiste du Premier Amendement. Parmi ses derniers ouvrages : The war on the Bill of Rights and the Gathering Resistance et The day they came to arrest the book.

Comment passe-t-on de critique de jazz à chroniqueur politique ?
En aucun cas, je ne passe de l'un à l'autre, pour moi les deux sont très liés. J’ai appris du jazz qu’il incarnait l'esprit d'expression, qu'il symbolisait la résistance, qu'il pouvait même être l'essence de la liberté politique. De plus, les musiciens voyageant, cela peut leur offrir de voir d'autres réalités, de les confronter les unes avec les autres et de leur conférer un caractère cosmopolite. Tout est imbriqué. Tout à l'heure, j'écoutais la  Harlem Suite de Duke Ellington et je pensais à la Bill of Rights (1), il faut sortir des compartimentations nuisibles, des spécialisations stériles.

Comment le jazz est-il venu à vous ?

Au moment de la grande dépression, pendant les fêtes, il y avait des conteurs qui chantaient dans la rue avec une passion gigantesque, ils improvisaient aussi beaucoup, cela me fascinait et je crois que ce sont eux qui m'ont ouvert les oreilles. J'avais 11 ans. À Boston où j'ai grandi, on entendait dans la rue des Public Address Systems qui passaient des disques. C'est là que j'ai entendu "Nightmare" d'Artie Shaw. Ça m'a bouleversé. Je voulais en savoir, en entendre davantage, je me suis mis à économiser. Je travaillais dans un commerce de fruits et légumes. On pouvait alors acheter 3 disques pour 1 dollar, mon premier lot contenait Billie Holiday, Count Basie et Duke Ellington. C’est alors que j'ai commencé à collectionner les disques. Le jazz est très vite devenu un moteur crucial, une part essentielle de ma force de vivre, quelque chose que je voulais approcher.

D'auditeur, vous êtes devenu un acteur...

Parallèlement à ma passion pour le jazz se développait celle pour la critique : le jazz a joué le rôle d’un révélateur qui m’a fait comprendre un peu mieux le pays dans lequel je vivais et dont il était lui-même issu. J'ai été étudiant à la Northeastern University de Boston. Là, nous avons monté un journal dont j'étais rédacteur en chef. J'ai découvert la possibilité de mettre en question les choses et les personnes qui nous entouraient, on se lançait dans de véritables investigations qui irritaient sérieusement le président de la fac. J'ai alors pleinement embrassé la liberté de parole et son absolue nécessité. Depuis, elle me guide en tout.

Et puis, il y a eu la radio ?

Oui, la station WMEX m'a embauché pour faire un peu de tout : sport, politique. Il y avait un créneau horaire à combler et le patron, qui connaissait mon amour du jazz, me l'a offert pour que j'y fasse ce dont j'avais envie. La scène de Boston était riche et de nombreux musiciens d'ailleurs venaient y jouer. On faisait des émissions en direct avec les musiciens et leurs orchestres sur le plateau, j'ai rencontré Duke Ellington, ce qui était pour moi extraordinaire. J'ai pu approcher les gens que j'aimais. J'ai repris ensuite un peu mes études. Et puis, Leonard Feather a quitté Down Beat. Norman Granz, avec qui je me suis ensuite lié, m'a recommandé et j'ai travaillé à plein temps comme rédacteur en chef pour New York. Je passais beaucoup de temps avec les musiciens dont j'apprenais énormément. J'allais chez Thelonious Monk. Là, par les musiciens, j'ai commencé à apprendre une autre partie de l'histoire de mon pays, celle que l'on n’enseigne pas à l'école. Ils me disaient ce qu'étaient les écoles de Harlem, le système scolaire, la discrimination raciale. J'ai été à Down Beat de 53 à 56 et j'ai été viré parce que j'avais embauché une jeune noire. Le patron qui était de Chicago ne voulait pas de noirs dans ce journal de jazz. Je me suis mis à écrire pas mal, notes de pochettes, livres (2), me sentant au plus près du mouvement musical.

Le free jazz a été une révolution ?

Non ! Une évolution, un état somme toute assez naturel, un développement logique, une extension des racines. Je me suis toujours méfié du terme, je n'aime vraiment pas ces catégories qui confinent souvent à la discrimination. Coleman Hawkins disait à Pee Wee Russell dans une séance que j'ai supervisée (3) : "Tu joues de drôles de notes". Lester Young aimait le dixieland et Charlie Parker était un grand joueur de blues. Les choses sont donc bien liées et les musiciens les plus "hip" en plein accord avec leur histoire. J'ai vu Ornette Coleman jouer un solo de Lester Young note à note pour clouer l e bec à un détracteur. Ornette était directement en prise avec les racines du jazz, il n'y avait pas de rupture. J'ai été l’un des premiers à écrire sur Ornette. C'est vrai qu'il n'était pas aimé au début. Aujourd'hui, ceux qui l'ont soutenu savent qu'ils ne se sont pas trompés.

Les musiciens de jazz devenaient alors de plus en plus politisés ?

On était dans la lutte pour les droits civiques. Il y avait un climat extrêmement tendu. En septembre 1963, par exemple, quatre adolescentes noires se trouvaient dans une  église lorsque l'édifice fut soufflé par l'explosion d'une charge de dynamite. Les esprits avaient été choqués, les musiciens parlaient de ça, ils le jouaient (3).

La musique influençait l'action ?

Elle la reflétait plutôt. Il y avait un effet cumulé de l'intensité du mouvement et de l'intensité de la musique. Les choses montaient ensemble, la tension se traduisait dans la musique. Tout le monde voulait participer. Si vous étiez musiciens, vous jouiez en fonction de ce qui se passait. Vous jouiez ce qui se passait. Charles Mingus était très militant, il incarnait cette colère, il l'avait mise en musique avec ces "Fables of Faubus" sur un disque que j'ai produit (4). Avec Max Roach, ils ont organisé un contre-festival de Newport contre l'exploitation dont ils se sentaient victimes. C'était directement lié avec l'ambiance politique du pays. Max Roach m'a ensuite parlé de son projet Freedom Now Suite avec Abbey Lincoln, Coleman Hawkins et Booker Little. Il s'agissait d'un manifeste très sérieux et plutôt nouveau. C'était enthousiasmant, je l'ai donc enregistré pour Candid. Le disque a été interdit en Afrique du Sud et évidemment haï ici par les opposants à la lutte pour les droits civiques.

À ce moment-là vous étiez producteur ?

Oui, pour Candid pendant deux ans, en 1960-61 : Max, Charles Mingus, Benny Bailey, Abbey Lincoln, Eric Dolphy, Cecil Taylor, Phil Woods, Steve Lacy, Pee Wee Russell, les rebelles de Newport... Une production assez intense due au fait que le propriétaire de Candid était dans les variétés en gagnant pas mal d'argent et me laissait faire ce que je voulais. Ça s'est arrêté lorsque les variétés ont commencé à battre de l'aile. Les labels indépendants sont vitaux pour la carrière des musiciens dont la plupart des grandes maisons ne se soucient pas ou peu. Il y a quelques exceptions ici et là comme pour Dave Douglas avec BMG. Mais les nouveaux musiciens, et c'est encore plus vrai aujourd'hui qu'à l'époque de Candid, ont leur sort intrinsèquement associé à celui des labels indépendants. Il faut donc les soutenir avec force. Reconnaissons à Bruce Landvall qui a repris la succession de Blue Note, fondé par Alfred Lion, d'avoir du nez pour les choses qui marchent, qualité qui n’est finalement plus très fréquente : Norah Jones en est un vivant exemple, même si elle n'a pas grand-chose à voir avec le jazz.

Les jeunes gens sont-ils aujourd'hui en manque de repères par rapport à l'époque que vous avez décrite ?

Il y a actuellement aux USA une belle résistance, mais on n’a pas de types, de leaders, de porte-voix, noirs ou blancs, de la qualité d'un Malcolm X par exemple.

Vous l'avez bien connu ?

On n’était pas toujours d'accord, mais je l'appréciais et l'aimais beaucoup, c'était un homme de principes avec un sens de l'humour très fin et une générosité merveilleuse.

Vous écrivez une colonne régulière intitulée The Aschcroft View ?

L'attorney general John Aschcroft est connu pour n'avoir jamais fait grand cas des libertés civiles. "La guerre contre le terrorisme" a permis à Aschcroft et à l'administration Bush de concocter le USA Patriot Act. Vous pouvez être suivi à la trace, vos lectures connues, vos emails lus sans que le FBI ait à se justifier, sans parler des conditions de détention des supposés suspects. Bush ayant été sourd aux libertés individuelles toute sa vie, le 11 septembre lui a fourni ainsi qu’à Aschcrof le prétexte d'une réduction très sérieuse et alarmante des libertés individuelles. Mais les choses bougent : 271 villes dont Chicago, New-York, Los Angeles ont voté une résolution officielle contre le Patriot Act. Vous serez surpris de voir qu'un certain nombre de conservateurs commencent à s'en inquiéter aussi. Les membres du Congrès sont donc un peu contraints à les écouter. Évidemment au final, il y a la Cour Suprême et ça...

Comment voyez-vous l'avenir des USA ?

Le danger serait que les jeunes, qui n'ont pas connu l'avant Patriot Act des Bush, Aschcroft et consort, valident l'état actuel. C'est aussi pourquoi je tiens cette colonne, il nous faut être vigilants, actifs, et informer sans cesse.

Les élections approchent, pensez-vous qu'un changement est possible ?

Je ne voterai pas pour la présidentielle, il n'y a aucun candidat qui ait la moindre intégrité. Je voterai pour les responsables locaux. L'intégrité n'a pas été le fort de nombre de nos présidents à quelques exceptions près : quoi que l'on pense de Truman ou Jefferson, ils croyaient tout de même en ce qu’ils disaient.

Abraham Lincoln non !

Lincoln a beaucoup œuvré pour la destruction des libertés civiles. L’avantage de la démocratie est sans doute qu’elle peut survivre à ses leaders à condition que les gens comprennent qu’ils sont eux-mêmes les véritables leaders (comme c’est écrit dans la constitution). 


Propos recueillis par Jean Rochard le 21 février 2004


(1)  La déclaration des droits, « Bill of rights », garantit aux citoyens américains la liberté d’expression, de religion et la liberté de la presse. Elle est composée d’un ensemble de dix amendements ajoutés dès 1787 à la Constitution de Philadelphie car le texte original n’avait rien précisé sur les libertés individuelles. La Constitution fut ratifiée par les treize états et ne fut appliquée qu’en 1789. Depuis, 17 amendements lui ont été rajoutés. Les plus marquants sont le 13e et le 14e, abolissant l’esclavage et garantissant à tous les citoyens la même protection par la loi ainsi que le 19e donnant aux femmes le droit de vote. La Constitution peut être amendée de deux façons : par le Congrès et par les législatures des états.

(2)  The Jazz Life, The Jazz Makers, Listen to the stories, Hear me talkin’ to ya and Jazz entre autres ouvrages.

(3)  Jazz Réunion, Candid avec Bob Brookmeyer, Jo Jones, Nat Pierce, Pee Wee Russell, Coleman Hawkins, Emmett Berry, Milt Hinton.

(4)  Charles Mingus Presents, Candid. Hentoff a aussi produit les disques de Mingus suivants : Mysterious Blues, Mingus!, Reincarnation of a lovebird. 

(5)  John Coltrane : « Alabama » in Live at Birdland (Impulse)