Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

29.12.16

LE 28 DECEMBRE,
FIN DES SOURIRES GRACIEUX
(DEBBIE REYNOLDS ET PIERRE BAROUH)


 Plus encore que Gene Kelly et peut-être même que Donald O’ Connor, plus que Cyd Charisse même, c’est Debbie Reynolds qui fit battre le cœur régulier et surprenant dans tout les sens de tendre vivacité, de rire éveillé, de caresses réservées, d’essais effrontés, de bras dessus, de bras dessous du Singin' in the Rain de Stanley Donen et Gene Kelly. La disparition de Debbie Reynolds (le lendemain de celle de sa fille Carrie Fisher) est comme celle de celui d’un sourire désormais devenu impossible.

 Pierre Barouh est l’homme d’un mouvement heureux, qui d’une plage normande doucement mélancolique nous a apporté Baden Powell, Brigitte Fontaine, Jacques Higelin, Nana Vasconcelos, Steve Lacy, Barney Wilen, Pierre Akendengué, Daniel Mille, Etienne Brunet et s’en est joué sans heurts de toutes les frontières de Paris à la Vendée, du Portugal au Brésil vers le Japon, toutes les frontières de styles et de façons aussi. Pïerre Barouh embrassait tout : la chanson, le journalisme, la production, le cinéma, le voyage, le théâtre... Mot de passe : Saravah ! Pierre Barouh fut le modèle gracieux et tranquille et de tout ce que nous nous escrimons à tenter sans cette indéfinissable légèreté.

21.12.16

L'AVIS DES ANIMAUX


L'avis des animaux

(illustrations de g à d : Cattaneo, Macdara Smith, Daniel Cacouault, Laurent Lebot - mise en page Marianne Trintzius)

Le bénéfice du doute : Le bénéfice du doute 
Zarboth : There is no Devils at All, it's Just the System
Tony Hymas : joue Léo Ferré
Ursus Minor : What matters now

20.12.16

QUAI DES BRUMES 2016


"T'as d'beaux yeaux tu sais !" Le temps est venu de les fermer. Il est vrai qu'il y a, en ce moment, beaucoup de choses vraiment pas belles à voir qui exigent de nous pourtant de les ouvrir grandement.

19.12.16

NOS HISTOIRES

 On nous demande parfois (souvent) : "Mais pourquoi faire (encore) des disques ?". Pour parler du monde, de son histoire, de ses êtres et de ses détails, pour approcher en un peu d'espoir, cette unité de la rivière.       

Chaque album a une histoire, jamais finie. Ci-ou-là, à certains moments de rencontres, s'ouvrent quelques portes, quelques fenêtres, esquisses de la vie fragile, figuration discrète de la perspective.

10.12.16

LE JOUEUR DE PERCUSSIONS DE BREST

L'enfance est magique, on le sait bien. Dans l'adulte torrent de déraison qui nous assomme, il faut donc reprendre le contact avec les enfants. C'est ce qu'a fait ce matin à 11h le percussionniste Philippe Foch au Quartz à Brest et le résultat fut plein d'éclairs vivifiants.

Photo B. Zon

26.11.16

LEFT FOR DEAD
À LA LUMIÈRE DE STANDING ROCK

Aujourd'hui, un jeune garçon a écouté Left for Dead, album de Tony Hymas et Barney Bush avec Edmond Tate Nevaquaya, Evan Parker, Merle Tendoy, Jean-François Pauvros, Geraldine Barney et Jonathan Kane. Il l'a écouté parce que son copain lui en avait donné un exemplaire. Alors d'autres l'ont imité, parce que les paroles, la musique, les relations, toutes les relations de ce disque enregistré en 1994, surgissent aujourd'hui - à la lumière de l'opposition au pipe line à Standing Rock et de tout ce qu'elle implique - avec un éclat pénétrant.

Aujourd'hui, la US Army Corps of Engineers a décrété qu'elle procéderait à l'évacuation du camp où vivent les défenseurs de l'eau le 5 décembre.


Tony Hymas - Barney Bush Left for Dead

19.11.16

DOMINIQUE RÉPÉCAUD

Dominique Répécaud, musicien, directeur du CCAM à Vandoeuvre-les-Nancy, créateur et producteur de Vand'œuvre a cru en quelque chose de fort en une vision très personnelle et précise de la musique et de la façon de la vivre, un grand sens du partage. Il nous a quitté aujourd'hui.


Photo : site Bab el Watt

LE DON DE DONALD

Don Cherry est né un 18 novembre. Coïncidence ? Ce 18 novembre, Donald Washington, au milieu de son set au Black Dog (St Paul MN), sortit quelques flûtes africaines et orientales pour un moment de ce petit mystère simple qui hante les mémoires. Les espaces communiquent, se font écho pour assurer leurs lendemains.

13.11.16

SUPERTRUMP : CRIME OF THE CENTURY ?


Chaque événement surgissant, dramatique, violent, grâce aux médias nouveaux, aux réseaux sociaux superquick, génère désormais automatiquement son cortège de lamentations avisées, de petits tags malins, de points de vue obligatoires, de citations assorties, de frissons ressemblants, d'intimités divulguées, d'informations relatives, d'anachronismes experts, de réponsachôs, de johansfarismes. C’est sincère et ça fait du bien… quelques heures. Ainsi on se lamente ensemble un bon coup, on se réchauffe dans la froideur numérique, et puis, l'émotion dissipée, on retourne à ses occupations, à sa pornographie ordinaire, à ses indolores (à vérifier) captivités, ses carcans hypocrites. L'élection américaine du 7 novembre n'échappe pas à la règle. On a vu ressortir des placards à la vitesse grand V les amusantes déclinaisons de la statue d'Auguste Bartholdi (mise en œuvre en 1871 juste après la sanglante répression de la Commune de Paris) qui s'étaient déjà pointées lors de l'intenable expérience Bush - la statue pleure, se dénude, se fait tripoter par un crétin (the crétin), s'effondre etc. et à l'avenant tout l'attirail de désolation suggérée, de bonne conscience tranquille (c'est la faute de l'autre), d'anti-américanisme facile, de tri compassionnel ("nos amis américains"), d'invective de deuil temporaire. Ça soulage un peu, peut-être, comme à la télé (ce sont des histoires d'écrans). Comme à la télé aussi, on cherche l'originalité dans la consternation, on tire d'abord, on réfléchira plus tard (une astuce de flic).

À ce jeu, les vedettes de la pire télévision sont maîtres. Les longueurs d'avance ne se comptent plus. Le président à venir par exemple : Frankenstein qui a effrayé ses inventeurs, élu d'abord à la faveur de tant de lâchetés, d'abandons, de mépris, d'arrogances, de racismes ordinaires, d'imbécilité politique, de gavage médiatique, de créativités détruites.

Le 7 novembre, certes le choc fut grand. Mais pour insoutenable que soit l'inédit événement, la surprise ne peut réellement en être une. Ce choc n'est-il pas d'abord celui des petits progressismes bourgeois dérangés dans leur sieste (salut René !), celui de nos inconséquences complices lorsque tout concourt à cet alarmant résultat. Et l'alarme n'a-t-elle pas sonné depuis longtemps ?

Les traces abondent. Des "progressistes" engoncés dans leur progrès ont brocardé la lutte des classes, méprisé (avec condescendance "humaniste") les ouvriers, les petits paysans, les pauvres (qui ne figurent plus nulle part dans les agendas politiques), les étrangers (du sud), dévitalisé l'intensité intellectuelle, encouragé les monstruosités des chantiers délirants et ravageurs aux emplois fictifs, adopté des postures adultes de "il faut être réaliste", stigmatisé le réveil de la jeunesse pour son énergique clairvoyance poétique et ses combats contre un futur imposé, seules chances du monde, seules lueurs de révélations de moments de vie encore possibles.

Mais après un tel désastre, voilà encore ces démocrates à l'œuvre inventant les boucs émissaires, reprenant leurs petites combines pour le coup d’après. Surtout pas eux les bien votants ! Le lit de Donald Trump, parfait produit du système, a pourtant été fait puis bordé par ces opposants-là dans leurs beaux draps démocratiques, déplorant sans agir les restrictions du langage, participant ainsi à sa casse.

Monsanto et Bayer se sont mariés avant l'élection. Les responsables de la dite crise bancaire et financière de 2007-2008 n'ont jamais été poursuivis. La guerre fait rage. La folie religieuse aussi. Les riches s'esclaffent. Les politiciens calculent. Au rapport ! Au rapport ! Des milliers de gens cherchent un endroit pour vivre. La Méditerranée comme cimetière de tant d'espoirs. Les morts de Pavlos Fyssas, Michael Brown, Rémi Fraisse, Philando Castile, Adama Traoré ne sont pas des incidents d'occasion.

La souffrance n'est pas une coquetterie.

Le premier ministre de la République Française a affirmé après l'élection du nouveau président des Etats-Unis d'Amérique que sa victoire à la présidentielle américaine marquait "le besoin de frontières et de réguler l'immigration" mais aussi de "mieux protéger les classes moyennes et partager les richesses". Une fois que l'on a mis tous les gêneurs dehors, il est plus simple de partager, pas vrai ! Protéger les classes "utiles" contre les classes "croupissantes". Qui peut encore parler de "besoin de frontières" quand l'avenir du monde se joue dans une meilleure perception locale pour un voisinage universel ?

Regardons la façon ignominieuse dont sont traités les résistants au Dakota Access Pipeline dans la réserve lakota de Standing Rock ? La façon ignominieuse dont sont souvent traités les opposants à l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes ? La façon ignominieuse dont a été traitée la montée d'une sorte de rage salutaire contre la loi travail et tout ce qu'elle représente. Pour ne citer que trois exemples récents, trois exemples de luttes extralucides, créatives, ouvertes, de luttes contre le suicide même, trois exemples de créativité ouvertes sur les considérations du passé et du futur, de recherche de vie commune, de confrontation aux complexes réalités de vie, de relations, dans une société qui ne sait plus rien offrir d'autre que des succès illusoires, des promesses d'emploi (en appuyant sur le p dans le discours) ou au pire et par élimination, le refuge suicidaire dans de terrifiantes valeurs religieuses. Dans les urnes américaines, il n'y avait pas de bulletin contre la mort, il n'y en aura pas en France au printemps prochain.

Alors même si le lit de Supertrump est, pour reprendre l'analyse de certains optimistes, le signal du déclin annoncé du capitalisme, endiguons tous les renoncements rapides et de bonne conduite citoyenne supposée (les prochaines présidentielles françaises en sont un insensé symbole) qui laisseraient champ libre à la souffrance. Il importe d'en enlever les draps, les couettes et les housses de couettes, d'en déménager tous les meubles, de démolir les murs de la chambre et toutes ses imitations à venir. En finir avec le crime du siècle naissant. Reprenons nos rêves fraternels en des lumières plus directes, en constants échanges quand bien même vulnérables (de Ricardo Mella : "La liberté comme base, l'égalité comme moyen, la fraternité comme but"), des attitudes sensibles contre les multiples ruinants. Les fragments parviendront à s'organiser si nous le voulons au-delà de LEUR ligne, la dernière ligne.



Photo : B. Zon

10.11.16

PASSAGE DE LUMIÈRE : LEONARD COHEN


C'est lors d'une conversation au Black Dog avec Nathan Hanson et Brian Roessler à propos de ce moment où Sonny Rollins rejoint Leonard Cohen dans l'émission de télévision Saturday night que vint l'idée de How the light gets in de Fantastic Merlins.
Leonard Cohen est parti ce 10 novembre. How the light gets in now ?










6.11.16

LES YEUX DE L'AUTRE



"We want a home
Not police
Not injustice
We want to live"

Que pouvons-nous entendre de ces mots, de leur justesse, de leur justice, de leur inquiétude ? Que voulons-nous entendre de ces mots, pris par notre ténébreuse et si peu naturelle insouciance, notre esquive des périls par tant de subterfuges ?

Mercredi 2 novembre, quartier Stalingrad - avenue de Flandres à Paris, manifestation de soutien aux réfugiés (nommés "migrants" par les politiques et leurs médias) installés dans un campement de fortune, faute d'accueil réel et humain. Un camarade se rassure : "Il y a un peu de monde quand même" puis ajoute plus bas : "on est tout de même loin des manifs de soutiens aux sans papiers des années 90". Le dispositif policier, lui, est fourni. Très fourni. Sur la place, des bénévoles donnent encore un cours de français collectif aux réfugiés. Volonté d'apprendre. Le goût de la vie, l'amour, motivations de tous ces bénévoles extraordinairement dédiés à ces gens qui ont fui l'impossibilité de vivre en un voyage infernal pour trouver avec nous un lieu de vie. Il importe (grandement) de soutenir les réfugiés afin qu'ils trouvent ce qui est juste pour eux et non des solutions politico-électorales spectaculaires sans avenir. Le minimum, c'est d'être là. On peut faire mieux. Un barde, habitué du mouvement social, chante avec les réfugiés, moments de joie. Il essaiera plus tard de faire reprendre "One love" de Bob Marley aux CRS sans le moindre succès. Aux alentours, des passants, écouteurs aux oreilles et téléphones déroulant des playlists anesthésiantes, râlent parfois à cause du dérangement, demandent leur chemin à la police, ou plus souvent conservent une parfaite indifférence, ne semblant ni remarquer la manifestation, ni les milliers de gens dans la misère de ce campement. Vivre sans comprendre, sans regarder ni entendre, sans partager ? Indifférence simulée ?

"We want a home
Not police
Not injustice
We want to live"

Vendredi 4 novembre, même endroit, avant l'aurore, démantèlement du campement Jaurès-Stalingrad. Le 30ème dit-on.  Démanteler, c'est au sens premier détruire des fortifications, littéralement "priver de manteau", puis ce devint synonyme de "abattre" ou "réduire en pièces". C'est le terme choisi par les politiciens et les médias pour définir les évacuations et expulsions de ces camps qui sont le résultat d'une chasse incessante, d'un mépris total de l'être. Camps soudainement, comme à Calais, "démantelés" à la va comme j'te pousse pour la fabrication d'une belle histoire humanitaire devant micros et caméras à six mois des élections après quatre années de dégueulasse indignité, d'ignorance de l'autre. Si les réfugiés n'ont pas trouvé l'adhésion massive d'une population incorrigible quant à ses réflexes de peurs entretenues, ses choix ignorants, ses écouteurs greffés, ses égoïsmes, ses haines aussi, ils ont rencontré des gens, nombreux, magnifiquement dédiés, généreux, habiles, inventifs, vaillants, accueillants. Des gens ce matin incessamment affairés, à donner des vivres, des vêtements, les faisant passer aux gilets jaunes de la Ville de Paris au travers des cordons de police. Pas de place, pas de temps pour les découragements qui tournent à vide. Pendant ce temps, devant micros et caméras, c'est la parade, ministres, élus, vedettes médiatiques (il parait même qu'Alain Minc est là ???) devant micros et caméras. La ministre réversible Emmanuelle Cosse blablate, prend des poses salvatrices et met en garde les désobéissants. De la suite, on ne sait ! On espère. Sortir du sale climat qui propulse des innocents au rang de boucs émissaires chaque jour.

Parenthèse dont on fera ce qu'on veut : le 17 octobre est la date qui a été choisie par les policiers mécontents (d'autres diraient factieux) pour leur manifestation de blocage interdite sur les Champs-Elysées. Le 17 octobre, choix délibéré, pervers ou ignorant de l'histoire ? Le 17 octobre 1961, la police noyait les étrangers dans la Seine. Qui se tait ? Qui adhère ? Qui n'en a cure ? Qui garde ses écouteurs ? Fin de la parenthèse.

Parenthèse deux : la veille, la télévision a présenté un débat (on se demande si la racine de ce débat-là n'est pas le deb de debilis, latin pour "incapable") pour les prétendants au trône, il parait que ça intéresse moins les gens, que l'écho ne porte plus. Ira-t-il jusqu'à discréditer totalement la supercherie électorale en cours. Fin de cette parenthèse.

Samedi 5 novembre, bassin de la Villette et alentours, les hommes en uniformes patrouillent au milieu des camionnettes stationnées afin d'empêcher tout retour de tentes. Tout le monde n'est pas parti. On se guette...

En 2016, l'étranger est loin d'être pour tous l'ami que l'on ne connait pas encore (selon le mot de Margaret Lee Runbeck), il est pourtant prioritairement urgent de démolir nos murs intérieurs pour voir enfin nos propres cieux, les yeux de l'autre.

"We gotta live together"


 Photo : B. Zon


26.10.16

TONY HYMAS SEUL PUIS URSUS MINOR AVEC DESDAMONA À TREIGNAC ET À TULLE
par Thierry Mazaud

Inéradicables 
Par Thierry Mazaud 

Acoquinées aux ronds-de-cuir plus ou moins zélotes qui « powerpointent » leurs sottes pensées, les élites européennes ont proclamé un oukaze sanglant à l’encontre des ratons-laveurs. Les jugeant invasifs, ils veulent leur faire la peau (enfin, ils délèguent cette tâche mortifère à d’autres éradicateurs, mieux armés). C’est pourtant mignon un raton-laveur. Certains font des conneries ici ou là mais c’est mignon. Se faire ainsi épingler par ces gens-là au motif d’être un trublion à la biodiversité relève de la pure cocasserie. S’il n’y avait pas les deux yeux ronds et froids d’un canon de fusil au bout de la logique, il serait même enorgueillissant d’être décrété persona non grata par ces pignoufs, même pas laveurs !

Ce cynisme-là, il en est souvent question dans l’album d’Ursus Minor What Matters Now, disque qui se confronte également à toutes les autres tares d’un monde affolé par ses propres dérèglements. Mais Ursus Minor sait aussi être l’éclaireur de beautés pas (encore) si enfouies que cela. Elles affleurent à la surface des choses et les pattes d’ours grattent avec bonheur le terreau couvrant ces promesses de bonheur. Joie et colère, donc, ainsi qu’il est souligné dans un sample liminaire de l’album. De la joie, il y en a eu au Café du Commerce de Treignac, le vendredi 22 octobre. Le groupe y fêtait la sortie de l’album (double) en compagnie de celles et ceux qui les ont accompagnés (de près ou de loin) au cours d’une résidence et d’un enregistrement aoûtiens épiques et riches en émois humains. Eté 2015. L’immersion avait été totale, l’espace vital partagé avec la sérénité bourrue que savent encore entretenir, parfois, certaines communes à l’esprit tribal.

Les retrouvailles des musiciens avec les Treignacois se sont déroulées sur fond de sangria blanche et de hachis parmentier d’automne au potimarron (merci Flavien et Didier), de ratons-laveurs (l’un en chocolat, réalisé par les apprentis chocolatiers de Tulle ; l’autre en portrait très IIIe République – en plus mignon, toisant l’auditoire au-dessus de Stokley Williams), de dédicaces personnalisées et, of course, de musique brûlante comme l’amitié. Deux petits sets servis dans l’urgence du plaisir à donner et qui ont fait triper très haut les danseurs de l’automne (cf. hachis).

Le lendemain, Tony Hymas, Stokley Williams, François Corneloup, Grego Simmons et Desdamona étaient attendus à la salle Des lendemains qui chantent, à Tulle, pour un concert où joie et colère se sont admirablement imbriqués. La joie de jouer, de chanter, de danser, de clamer… . La colère toute entière exultée dans le chorus de Grego Simmons sur "Notre-Dame-des-Oiseaux-de-Fer", un terrible moment où Haroun Tazieff, Jimi Hendrix et Benjamin Franklin étaient conviés au même festin électrique. Desdamona a endossé avec autorité son rôle d’invitée de marque et a fait une démonstration de son flow implacable et de son placement parfait. Le public risquait tout sauf les escarres.


Quinze jours plus tôt, à quelques dizaines de mètres de là, Tony Hymas retrouvait son piano favori pour un récital autour de l’œuvre de Léo Ferré. Il fit ce soir-là une place de choix à l’esprit aventureux, aux escarpements harmoniques et aux espiègleries imposées par sa jeunesse.
Ses mille doigts (comment peut-il en avoir moins ?) ont émietté des confettis de toutes les couleurs (il y en avait des noirs) dans les cieux corréziens.

Un demi-mois où joie, colère et liberté ont résonné de Treignac à Tulle. Mots simples, principes têtus. Cela ne s’éradique pas. Jamais.

Photos : B. Zon 


Ursus Minor : What matters now
Tony Hymas : Tony Hymas joue Léo Ferré

25.10.16

CET ÉTRANGE PRIX DYLAN
par Catherine Mens et François Corneloup

Le prix Nobel fut créé par testament grâce à l'inventeur de la dynamite (le Nobel de la paix ne manque donc ni de sel ni d'acide nitrique). Il récompense parfois des gens de grands talents et parfois d'autres pour des raisons politiques (Henry Kissinger, criminel, par exemple ou Jimmy Carter ou Barack Obama). Le prix Nobel de littérature, refusé par Jean-Paul Sartre, est cette année attribué à Bob Dylan. L'affaire fait couler beaucoup d'encre et de salive (ce qui nous a au moins mis en vacances de la vacuité des sujets du jour). On peut l'apprécier sous des angles très divers. Catherine Mens et François Corneloup en proposent deux.

La petite musique du Nobel
par Catherine Mens

La chanson est elle un genre littéraire, et donc à ce titre susceptible d’être nobélisée ?

En attribuant ce prix à Bob Dylan, le jury du Nobel vient de trancher. Ça tombe bien : trancher signifie diviser deux choses unies d’une manière nette et c’est bien de ça qu’il s’agit.

Car qu’est ce qu’une bonne chanson si ce n’est la symbiose subtile entre un texte et une musique, sans que jamais l’un ne prenne le pouvoir sur l’autre et le dévore. Comme pour les organismes vivants, sa capacité à s’inscrire dans l’histoire tient dans le caractère durable et réciproque de cette association.

Le texte, élément plus ou moins explicite suivant l’univers poétique se marie à l’art le plus abstrait qui soit, la musique, dont l’efficacité expressive n’implique pas forcément une grosse artillerie de moyens : trois accords, un ambitus vocal restreint, un timbre à l’état brut et c’est parti, la magie opère.

Exception faite d’un goût personnel qui, par sa définition même ne concerne que celui qui l’émet, il serait mal aisé de contester à Bob Dylan la réussite de cette symbiose. Dès les années 1960, elle a participé à l’évolution vitale de la musique américaine du XXème siècle, au même titre que les symbioses du vivant participent à l’évolution des espèces.

Ainsi attribuer le prix Nobel à Bob Dylan revient à récompenser un seul élément de la symbiose, à choisir dans un lichen l’algue au champignon, à sélectionner uniquement le texte et à jeter la musique au risque de faire disparaître la symbiose finale qui nous importe : la chanson !

Décision historique d’apprentis sorciers de la littérature, et pas des moindres.


*** *** ***


Nobel à Dylan
par François Corneloup

Nobel de littérature , Goncourt, Fémina, Victoires de la musiques ou du jazz, Grammy awards,... On sait très bien que ces récompenses sont forcément attribuées sur des critères restrictifs, par des jurys restreints eux-même et forcément subjectifs, à un instant ponctuel de l'Histoire, de l'actualité, de l'évolution de la culture voire des modes et des fluctuations commerciales. Par conséquent on sait que ces prix, à part peut-être pour les sciences et la recherche, n'ont aucune vertu d'universalité, encore moins d'intemporalité. On sait aussi qu'une œuvre ne représente jamais la totalité de la création et que c'est la relation des œuvres entre-elles qui participe du développement de la culture.

À ce titre on sait que certaines œuvres d'art, de littérature, de musique, etc... auront indéniablement contribué au progrès de l'esprit humain sans pour autant avoir été récompensées pour ça. À l'inverse, certaines ayant été honorées n'auront pas pour autant apporté une contribution supplémentaire.

Ce qui interroge ici, c'est plutôt cet a priori de suspicion d'ineptie qui flotte autour de cette attribution d'un prix littéraire à un chanteur populaire.

Beaucoup de commentateurs, s'attachent plus au principe qu'au contenu de l'écriture livresque proprement dit, probablement parce que la plupart ne le connaissent pas.

Quand bien même, il ne s'agirait "que" d'une chanson et pas d'un roman, ce qui en l'occurrence n'est pas le cas, qu'on m'explique avec des arguments objectifs pourquoi une forme serait plus méritante que l' autre d'un point de vue de l'exercice pur de l'écriture.

... Ou bien les raisons de ce mépris latent sont ailleurs, dans la conscience d'une classe prise dans la tourmente sociale actuelle et qui rumine un sentiment petit bourgeois inquiet de ce qui reste de ses petits privilèges culturels, soucieuse de préserver les clivages de classe, ignorant que c'est justement ces clivages eux-mêmes qui l'étoufferont dans sa condition moyenne et conformiste.

Le plus intéressant ici, n'est pas tant qu'on reconnaisse le talent de Bob Dylan, ce qui n'est plus à faire depuis longtemps, mais ce que l'attribution de ce prix, par les réactions qu'elle suscite, révèle d'une certaine inquiétude générale vis-à-vis des cultures populaires, une certaine difficulté à assumer leur expression dans le monde d'aujourd'hui... Au fond, un certain refus de communiquer avec et dans le monde tel qu'il est. Au bout du compte, un réflexe communautariste en quelque sorte...
Originellement publié sur François Corneloup

À lire également : Le choix politique du Nobel de Dylan par Jean-Jacques Birgé

23.9.16

SDS ET SES AMIS AU MAGASIN GÉNÉRAL DE TARNAC

Mercredi 10 août 2016, Magasin Général de Tarnac : SDS et ses amis
avec Guillaume Séguron : contrebasse, Catherine Delaunay : clarinette, Davu Seru : drums invités : Donald Washington : saxophones ténor et baryton, Nathan Hanson, saxophones ténor et soprano, Doan Brian Roessler : contrebasse et Pascal Van den Heuvel : saxophones alto et baryton

Le soir du 7 août, l'énergie et l'harmonie de Kind of Belou à Treignac (Corrèze) ne pouvaient en rester là.  Alors le Magasin Général à Tarnac (Corrèze aussi) offrit le 10 août un nouvel accueil, une suite inattendue. Nathan Hanson et Doan Brian Roessler avaient rejoint ce petit monde avec une bouillonnante envie de jouer. La bonne entente entre Kind of Belou et le Magasin Général folâtre hors des bermes frivoles. Elle puise son inspiration dans les maturités de l'indépendance attentive et des solides préludes.

Le 10 août, la petite troupe arrive à Tarnac avec joie, instruments et enfants : Minnesotans, Bretons, Volque Arécomique, Treignacois et Parigots. Le choix sera vite fait de jouer à l'extérieur et à l'aise, juste derrière le mastroquet "tapi dans l'ombre" (1). L'endroit a son rythme, propice, aéré, lumineux. Les instruments se déploient, se logent pendant qu'on installe les bancs, les chaises, la lumière et la buvette. On s'accorde. Préférence acoustique (amplis pour les contrebasses seulement). Les conversations vont bon train ; s'élabore doucement un programme pendant une courte répétition : pourquoi pas "India" de Coltrane ? Le repas collectif -
toujours succulent ici - est servi sur de belles tables en chêne : sympathies sensibles et thèmes communs.

Les chiens font place aux loups et la nuit s'avance. Belle et heureuse affluence aux âges mêlés. Au fond du jardin, un feu pour ceux qui auraient froid. C'est naturel. Tout le monde a l'air bien et le concert peut commencer ; première ligne : les souffleurs Catherine Delaunay, Nathan Hanson et Donald Washington, rejoints par Pascal Van den Heuvel sur la moitié des titres, deuxième ligne : le batteur Davu Seru entouré des deux contrebassistes Doan Brian Roessler et Guillaume Séguron.

Très vite on sait que l'on est dans un des ces moments rares, une sorte de célébration première où tout s'accorde le plus simplement du monde. "India" qui ouvre le deuxième set, par exemple, porte la dimension vertigineuse du souvenir, reconsidère ce qui a été atteint, que l'on respecte et que l'on sait, pour reprendre le bâton, donner naissance à des ondulations neuves surgies d'images du passé. Pendant un long chorus, Donald Washington, dans une prestesse élégante, s'avance et s'adresse aux premiers rangs, aux enfants particulièrement. Ce soir le saxophoniste offre un précieux legs : la musique joue la mise à jour, le registre de la langue, le refus du néant, l'ailleurs extraordinaire et intimement proche. Les musiciens semblent reliés par les innombrables réseaux de la vie, retentissants de levers. Pas de hasard, ça se passe ici !

On évoque aussi Sidney Bechet, Ornette Coleman, Nina Simone, Guy Warren - Black lives matter ! Mais aussi Beb Guérin au travers de son morceau "Kronenche" (2). Beb Guérin qui fut avec Jean-François Jenny-Clark, l'un des contrebassistes les plus signifiants du nouveau jazz en France dans les années 60 et 70. Il mit fin à ses jours en novembre 1980 à 39 ans. Beb Guérin, musicien libre et fraternel, rêvait d'égalité, il revendiquait une attitude nouvelle non seulement dans la musique, mais aussi et surtout par rapport aux autres. Pour ce musicien engagé et lucide, le jazz participait à l'avènement d'un autre futur. Cette nuit pas d'oubli, l'ensemble ne joue pas autre chose.

Guillaume Séguron et Doan Brian Roessler forment la plus épastrouillante paire de contrebassistes (comme Beb avec Léon Francioli). Leurs lignes de basses façonnent sûrement, parfois serrées, épaisses et solides ou au contraire virevoltantes d'éclats, toujours solidaires, patientes jusqu'à la fulgurance. Catherine Delaunay et Nathan Hanson prononcent les notes justement habitées, formulent l'initiative d'esprit, chantent l'ampleur des réponses. À partir de traits subtilement ébauchés, ils se rejoignent par essence d'invention et d'expressivité pour ensuite partager leurs trouvailles avec Donald Washington, en vol, et tous de s'en donner à cœur joie. Sur quelques titres, avec un son précis d'intention, Pascal Van den Heuvel arrive en renfort scellant finement les riches perspectives en cours. Les tambours de Davu Seru sont au cœur de cette parole, de cette danse et ses volontés de rencontre, ils provoquent, défient jusqu'au partage collectif : la beauté puissante.

Comme à Treignac, le groupe joue "Roi mère mort", composition toute fraîche du batteur. Cette fois-ci en un septet un tantinet mingusien. À Treignac, Catherine Delaunay avait présenté le titre, mais ici Davu Seru le fait lui-même. Il vient au devant des gens et raconte en anglais et par gestes l'histoire de son oncle. Le 4 avril 1968, ce parent apprend par la télévision l'assassinat de Martin Luther King. Il se lève et dit : "Je vais tuer le premier Blanc que je rencontre". Il quitte son appartement et tire sur un type qui descend du bus. Puis se rend à la police en disant : "Vous pouvez me tuer, ils ont tué mon King". Après son temps de prison, aux obsèques de sa femme, l'oncle prononce ces mots : "Mes enfants n'auraient jamais pu avoir meilleure mère. J'ai du m'absenter pendant tout ce temps. C'était une période très difficile pour notre peuple". Dès les premières notes, l'image se métamorphose et s'approfondit. Le silence frappe au milieu des choses sombres. Lors de la répétition, Davu avait demandé à Nathan Hanson et Donald Washington d'improviser dans ce titre en duo : "et pas seulement parce que tu es blanc et que tu es noir". L'évocation est puissante, incisive, jusqu'à l'éclatement : le jaillissement inattendu de l'emprise brutale.   


L'esprit est nomade et l'insolite généreux dans ses différents fils insurgés. Une fantaisie polonaise (écrite par un suédois) au lyrisme doux rappelle la fidélité des itinéraires, sa sédition des registres obligés. "Four women" de Nina Simone, blues dévorant sujet à la transe contenue, à son immanence, s'affirme, se cache, se dépasse. La clarinettiste par une sorte de puissance d'aspiration offre le relais au vieux titulaire. Le temps s'inverse, déterminé, insaisissable. Et puis Catherine Delaunay troque sa clarinette pour l'accordéon et annonce "A la huelga" (de Chicho Sánchez Ferlosio). "Tout le monde doit en être !" Rappel approprié. Le concert se termine, le feu continue, quelques insectes y risquent leur chance en une taille invraisemblable. On ne part pas facilement, on échange, rêve, rit, devise, regarde les étoiles. Expression libre. Expression libre. Expression libre. 

C'était un 10 août 2016 (par hasard anniversaire de Commune Insurrectionnelle de 1792), un soir où la musique taquinait le cours du temps, où cette musique appelée du terme contesté de jazz rendait compte de sa propre profondeur, émergeait sans gêne, sans crainte de son exposition par effractions, sans crainte de dire ses amours, ses luttes, sa relation au monde, sans pose, loin des sources taries et des salons "autorisés". Un jazz capable de panser ses estafilades. C'était au magasin Général de Tarnac, un moment de musique, un moment de vie, unique, inoubliable. 


(1) Référence à l'hilarant commentaire du journal télévisé de 20h sur France 2 le 11 novembre 2008
(2) Guillaume Séguron, Catherine Delaunay et Davu Seru ont repris "Kronenche" dans La double vie de Pétrichor (2015, nato 4954). Beb Guérin avait enregistré en septembre 1980 Conversations en duo avec François Méchali (nato 5), le premier titre du catalogue nato


Épisode précédent sur le Glob : La révolution des Belous

Photo : B. Zon  

22.9.16

ÊTRES DE VIE

Photos : Overpass Light Brigade, X, François Mori, Jonathan Brashear
Standing Rock, Notre-Dame-des-Landes, Paris, Charlotte, 
peuplés d'êtres de vie se levant contre la mort, brutale ou distillée.

15.9.16

ANNE GERMAIN

"Amour, amour, je t'aime tant !" la peau de Catherine et la voix d'Anne. De toutes les chanteuses de l'ombre, Anne Germain fut celle de fulgurants premiers plans ; dans Les demoiselles de Rochefort et Peau d'âne de Jacques Demy bien sûr, mais aussi  dans Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil de Jean Yanne où elle offrait un ahurissant spectre fantaisiste, et dans tant d'impressionnants doublages. Elle donna la réplique à Léo Ferré et pas mal de chanteurs. On put également l'entendre et la voir avec les groupes vocaux comme Swingle Singers, les Masques, les Parisiennes ou les Jumping Jacques.

Anne Germain, une certaine idée de la voix permanente, haute et bourrée de talent, n'est plus.

13.9.16

GLISSEMENTS PROGRESSIFS

Le quotidien Le Monde du 12 septembre a ce titre inquiétant, il ne nous signale plus une manifestation, mais son autorisation (sur un périmètre riquiqui). Les glissements sont incessants, feindre de les ignorer serait de funeste issue. Alors le 15 septembre c'est la rentrée, retrouvons nous et débordons joyeusement les périmètres !

11.9.16

LA RÉVOLUTION DES BELOUS
Photographies de François Corneloup
et autres impressions



D’abord. Tout d’abord. Tout débord. Qu’est-ce qu’un Belou ? Les explications divergent doucement au gré des interlocuteurs (on le verra plus tard), mais se retrouvent toutes sur la contraction essentielle et limousine, le sens du blues comme prévention de l’abîme. Mot profond d’une région de résistance qui l’est tout autant. Ouverture sur l’heureux. Kind of Belou a été fondé en l’an 2000 à Treignac. Dernier festival des années 1900 ou premier en vue de l’an 3000, cette île de Belous s’est découverte tant de rivages. L’accueil. L’an 2016 y vit surgir à la taille précise de l’être, la curieuse présence ouverte au sens, celle où se glisse la continuité de l’amour. Les logiques fondamentales sont celles issues des rêves. 

Le vieil Héraclite nous a donné parfois bien du souci, mais il a écrit (il y a quelques vingt-sept siècles) quelque chose comme "même lorsque l'on descend encore et encore dans le même fleuve, on se baigne toujours dans une eau nouvelle". "Qu'il se fasse un village où c'est nous qui s'en allons" titrait Jacques Thollot dans sa fameuse Girafe. À Treignac (et environs), le village fut le fleuve des suggestions infinies, dites et bien dites, jouées et bien jouées. 

Mercredi 3 août, 18 h, Halle de Treignac, vernissage de l'exposition «Hors scène, hors champ» de François Corneloup en présence de Guy Le Querrec 

On l'a vu dans notre article du 4 at sur le Glob "Les instants photographiques de François Corneloup" (1), le saxophoniste avait semé les vitrines de Treignac de ses photographies, invitant les regards actifs. Jeux de miroirs et de souvenirs en 25 photographies de ses camarades "Hors scène, hors champ" ainsi qu'il les présente : "Une boucle se forme alors, entre le festival et mes images, qui s’inscrit dans la topographie du village, ses rues, sa vie, sa transformation, ses nouveaux arrivants, ceux qui passent et ceux qui en partent, ses vitrines habitées ou celles désertées par l’exode rural, qu’on a voulu réinvestir et réveiller le temps de cette accroche. Comme la musique vivante dont ces images sont la résonance et qui le temps d’un festival d’été, investit la cité un peu plus qu’au quotidien, ce parcours photographique invite à s’inscrire dans sa boucle, offre ce que le spectacle pourtant si indispensable à la vie citoyenne ne montre pas si souvent : quelques instants de la vie intime du peuple qui l’invente." (2) . La présence de Guy Le Querrec, rappel doux de son histoire, souligne l'insistance de l'œil à sortir de la duplication de l'abandon pour la joie de tous les aiguillons. 

Jeudi 4 août, 21h15, Église de Veix : Duo Franck Tortiller - François Corneloup 
Franck Tortiller : vibraphone, marimba - François Corneloup : saxophone baryton 

À 5 km de Treignac, le petit village de Veix vit au rythme des ruisseaux. Les chats y sont à l'aise et la cabine téléphonique défie le temps. L'église, construite au XIIe siècle, incendiée en 1581, restaurée au XVIIe siècle, bricolée au XIXe accueille ce soir le duo du vibraphoniste Franck Tortiller et du saxophoniste François Corneloup. Ce dernier familier du pays, treignacien (3) de dix ans, présent en 2006 et 2015 avec Ursus Minor, en 2013 avec les Chroniques de résistance (4) de Tony Hymas, a fait la joie du Café du Commerce avec Le peuple étincelle le 22 avril dernier. Cette fois, c'est avec son ami le vibraphoniste Franck Tortiller qu'il va jouer à Veix un concert au fond très complémentaire du jeu d'images des vitrines de Treignac. Par sa musique souple à la mélancolie resserrée, le duo de Singing Fellows (5) offre une suite aux relations perceptibles, celles d'un paysage unique aux contours précis et assortis sans cesse : le bourdonnement dansant d'un village d'heureuse condition. 

Vendredi 5 août 18 h, Marché de producteurs de pays, place de la République : Trio Pépée 
Sébastien Gariniaux : guitare, banjo, ukulélé, voix et piano à orteils - Catherine Delaunay : clarinette, accordéon diatonique, chant, percussions et piano à orteils - Pascal Van den Heuvel : saxophones, chant, ukulélé et piano à orteils 

Le répertoire musical est aussi mouvant que trimardeur, inaltérable que fugace, susceptible d'être interprété et réinterprété. Le sens, l'origine et la lumière nouvelle. Catherine Delaunay, Pascal Van den Heuvel et Sébastien Gariniaux ne cultivent pas le second degré, l'équivoque, pas même l'analogie, mais au contraire le répondant qu'inspire ce répertoire au vocabulaire familier. Le répondant, c'est l'idée même du prolongement incessant, de la connaissance, de ce qui va, c'est le geste, l'impérissable danse, le porte-voix. Sur la place de Treignac, Pépée joue devant un jet : valse, mambo, cha-cha-cha, musette, autant de clés pour les portes de Pépée ouvrant sur une forme de figure parlante autorisée au fond des âges : la douce extase tranquillement saillante. Aujourd'hui c'est demain. 

Samedi 6 août, à 11 h 30, Cour de l’office de tourisme de Treignac : La Fanfare des Belous 
Catherine Delaunay : clarinette, direction, Sarah Van den Heuvel : flûte, Anna Mazaud : mélodica, chant, Christelle Raffaëlli : clarinette, Rachel Annand : clarinette, Philippe d' Hauteville : clarinette, Sylvia Cornet : saxophone ténor, Pascal Van den Heuvel : saxophone baryton, Marc Giraud : saxophone baryton, Marie Cathala : trombone, Pascal Chaumette : trompette, Sébastien Gariniaux : banjo, chant, Daniel Chomette : cajón + Véronique Dao et Isabelle Vedrenne : percussions 

"Qu'il se fasse un orchestre ou s'est nous qui s'en allons !". Là les Belous se déclarent, ils revendiquent leur kind. Un belou selon les sources variées c'est au choix : le cri d'appel des bergers pour rassembler les moutons «belou, belou, belou !», un paysan, un individu solitaire qui fuit la société, quelque chose de mignon, de joli ("un bébé tellement belou"), un petit belin (nom ancien du mouton - Le roman de Renart), un agneau, une bête sauvage (belua en latin), un individu inquiétant, un myope, un boudeur, un amateur de bière, une chérie ou un chéri, une hyène, un pleurnichard, un niais, un voyou ou même une autre dénomination du dieu Baal (le chevaucheur des nuées). On y ajoutera le belouze, pas loin du blues, qui nous rapprochera de notre sens, du sens du nous autres. Our kind ! Ce samedi, entre l’Office du Tourisme et les toilettes publiques (ornées d’un graffiti délicat et informé « Fuck the police »), la Fanfare des Belous offre sa première aubade (à 11h30) devant un auditoire complice. Kind of Belou a lancé un appel au printemps pour la création de cet ensemble sans restriction de niveau musical ni obligation académique et a confié à Catherine Delaunay la charge heureuse de mener cette petite troupe pour laquelle elle a apporté "Clair de Lune", "Suzanne" et "Salomé". La clarinettiste a dirigé les quatre répétitions préalables complétant ce premier récital avec deux tubes de révolution "Le temps des cerises" (Catherine Delaunay rappelle que ce temps est le nôtre) et "Bella Ciao" (tous deux chantés par la jeune et gracile Anna Mazaud), ainsi que le thème d'opérette "Mexico" fougueusement entonné par le pétulant bouffe Sébastien Gariniaux (à noter que dans l'opérette de Francis Lopez, l'ami du héros se nomme Bilou). Introduction à cette dernière, le thème des "Vikings" de Mario Nascimbene pour le film de Richard Fleischer, prestation perturbée par le rire de deux viking-belous dans la foule. D'aucuns croient avoir reconnu les fantômes subreptices de Kirk Douglas et Ernest Borgnine. Sous les vigoureux et élégants pas de danse de Catherine Delaunay et l'évident plaisir des participants, s'applique l'évidence de cette enceinte où tous, musiciens et spectateurs ont joyeusement trouvé leur filiation de Belous. Un orchestre, c'est une autre sorte de village : danse avec les Belous ! 

Samedi 6 août, 21h15, Salle des fêtes de Treignac : Aquaserge Orchestra 
Benjamin Glibert : guitare, voix - Julien Gasc : clavier, voix - Audrey Ginestet : basse - Julien Chamla : batterie - Manon Glibert : clarinette - Robin Fincker : saxophone ténor - Sébastien Cirotteau : trompette - Olivier Kelchtermans : saxophone baryton 

 La salle des fêtes de Treignac est un monument d'histoire. La municipalité de Treignac va la rénover. Souhaitons seulement qu'elle prenne garde à y laisser les traces de toute la musique qui s'y est plu. Celle d'Aquaserge Orchestra, cette soirée de samedi également. "Orchestra" parce que le quintet signataire d'À l'amitié (6), excellente nouvelle de la pop made in France, est renforcé par trois souffleurs qui brassent d'autres perles que du vent. Le groupe commence avec "La ligue anti jazz rock", thème générique où se mettent en lice différentes conceptions internes. Au fil des plages, la musique se développe en une sorte d'onctuosité acide au sens neuf et éclaté, recherche d'une destination imprévue modelée par une somme d'informations foisonnantes corrosives et dénudées. Les chansons, éraflures méditatives, s'intègrent dans cet univers aux figures imbriquées, au sentiment tourné vers ses réserves d'intuition. Les vents s'emportent, la transe délaisse ses coquetteries de crépuscule. Le vieux spectateur a pu parfois penser à quelque Machine Molle, mais l'essentiel ne réside pas dans nos catalogues de souvenirs et leurs bons déclencheurs. Aquarserge, que l'on dit né d'un déluge, est une aventure singulière s'inscrivant dans l'essentiel syllabaire des lendemains qui chantent. 

Samedi 6 août, 23h, Café du Commerce : Lord Rectangle 
Charles X : chant - M. Gadou : guitare - Johann Loiseau : steel drum, claviers et percussions - François Chommaux : guitare et percussions - Eric Camara : basse - Johann Mazé : batterie 
+ François Corneloup : saxophone soprano, Robin Fincker : saxophone ténor, Sébastien Cirotteau : trompette

Le Café du Commerce à Treignac est le lieu des rencontres, des complots sympathiques, des franches rigolades, du Pago et du whisky et aussi souvent que possible de la liberté de danser. Le Café du Commerce est l'allié de Kind of Belou qui y présente régulièrement quelques surprenantes soirées telles Tony Hymas-Pete Hennig-Desdamona, Hymn for Her, Le peuple étincelle, Zarboth et pas mal d'autres... Lord Rectangle, groupe calypsoul survolté, y trouve parfaitement sa place. Avant d'être une danse des Antilles, Calypso était une nymphe océanide et amoureuse. Les musiciens vifs incarnent tout ça en une rêvée harmonie un peu punky. Le chanteur de Lord Rectangle se nomme Charles X. X est la 24e lettre de l'alphabet latin. À une lettre par heure, elle pointe le jour complet, X est le nom de Malcolm, un symbole de lumière aussi. La belle forme surgit d'autant plus, énergise, dynamise encore, libère. La danse emporte. Tout le monde bondit, tout le monde se retrouve. Sur un clin d'œil de l'ingénieux guitariste M. Gadou, François Corneloup court chercher son soprano. Répondant aux défis guinchants de Lord Rectangle, il livre un flamboyant chorus emporté par la bouillonnante rythmique. Robin Fincker et Sébastien Cirotteau, saxophoniste et trompettiste d'Aquaserge, rejoignent l'ensemble un peu plus tard. Un peu plus tôt même, car personne n'est disposé à ce que la foudre rectangulaire quitte la place des Farges. L'éphémère est perpétuel.

Dimanche 7 août, 21h15, Salle des fêtes de Treignac : SDS invite Donald Washington 
Guillaume Séguron : contrebasse - Catherine Delaunay : clarinette, accordéon - Davu Seru : batterie - Donald Washington : saxophones ténor et baryton 
+ Pascal Van den Heuvel : saxophones baryton et alto 
et Nathan Hanson et François Corneloup : saxophones soprano

Musicien de l'histoire essentiellement discrète, Donald Washington n'avait jamais joué en France avant ce 7 août, il aura donc fallu cette proposition de SDS (Guillaume Séguron, Catherine Delaunay, Davu Seru) et l'invitation généreuse de Kind of Belou pour enfin entendre ce musicien atypique avec ce trop rare trio. À cet endroit, on mesure la distance qui sépare l'association corrézienne des officines qui, se défendant pourtant d'être formatées, n'en détournent pas moins les propositions "risquées" au nom d'un mystérieux public dont elles prétendent être les tutrices. Il faudra bien - à un moment - rompre avec ce qui s'est progressivement dessiné comme un enfer ouaté, ce divertissement culturel asexué emberlificoté dans ses bourgeoiseries, retrouver en plein jour ce moment où le jazz affirme son sens de la pulsation du monde et peut être entendu en tant que tel. C'est là le terrain des trois musiciens de SDS, trio fondé en 2014 (7) grâce à quelques histoires d'amitié. L'amitié est la lucidité du temps immédiat, celui qui dure. SDS comme Students for a Democratic Society (8). Chez eux, il ne s'agit pas d'extérioriser la convoitise, mais de tracer généreusement hors des terres à l'abandon. L'abandon c'est le malheur des humains, ce qui les afflige. Le blues dit ça, très fort. La part du blues est importante chez SDS, fondatrice même. Le blues est du côté de la terre, de la chair. Lorsqu'on est attentif, il peut prendre un accent médiateur pour les germes d'avenir. À un moment on s'enlace. La musique jouée par Guillaume Séguron, Catherine Delaunay et Davu Seru n'a pas d'ambition nostalgique ni ne cherche la renaissance des îles exténuées, mais se plaît aux petites embuscades à tous les temps. Le passé opère et tout est à naître autrement en passant les frontières. Le chant a un rôle primordial dans l'avènement de nouvelles transitions. Il en est la nature et lorsque Donald Washington entre sur scène sur "Love, the mystery of", thème du Ghanéen Guy Warren (Kofi Ghanaba), popularisé par Art Blakey puis Randy Weston, ce qui frappe c'est cette conviction de survie, cette lumière naturelle sortie de l'ombre dont on découpe les rêves à la faveur de tous les accents. Le concert durera deux heures de reliefs, aspérités et fioles de sagesse, contradictions et luttes, dialogues de gravité et de passion, d'appels et de réponses. Deux thèmes nouveaux de Davu Seru "Roi mère mort" dédié à un oncle chamboulé par l'assassinat de Martin Luther King (nous en reparlerons) et "Situated so", verront les renforts nourrissants de Pascal Van den Heuvel. En rappel, François Corneloup et Nathan Hanson (de passage avec son camarade Doan Brian Roessler après un concert à Gourdon avec Pablo Cueco et Mirtha Pozzi), ainsi que Pascal Van den Heuvel se joindront au groupe sur un morceau dit haïtien de Sidney Bechet. Tout est ouvert, besoin de temps, on attend la prochaine de cette musique digne d'avenir, on en a besoin, et ça tombe bien car la prochaine est dans trois jours chez les voisins et amis de Tarnac. (À suivre...


(1) "Les instants photographes de François Corneloup" sur le Glob à lire ici
(2) Extrait du texte de présentation par François Corneloup à lire ici
(3) Si le Treignacois est l'habitant de Treignac, le Treignacien est son visiteur temporaire mais régulier dont les traces s'inscrivent doucement par petites couches au fil des ans
(4Chroniques de résistance, Tony Hymas (2015, nato)  
(5) Singing Fellows, Franck Tortiller - François Tortiller (2016, MCO)
(6) À l'Amitié, Aquaserge (2014, Chambre 404 - Sony) 
(7) La double vie de Pétrichor (2015, nato) 
(8) Organisation étudiante emblématique de la nouvelle gauche américaine de 1964 à 1969, prônant la démocratie participative et l'action directe, qui a compté plus de 100 000 membres. 

  
KIND OF BELOU 2016 VU PAR SON PHOTOGRAPHE-MÊME
   
Exposition photographique de François Corneloup vue par lui-même.
Photo d'Elsa Birgé (Treignac 2013 avec Chroniques de résistance de Tony Hymas)
en situation à l'Office du Tourisme de Treignac
Vibraphone et marimba de Franck Tortiller - Église de Veix
Joies enfantines (essentielles)
Le parrain : Guy Le Querrec
Guillaume Séguron : jet continu
Le trio Pépée (Pascal Van den Heuvel, Catherine Delaunay, Sébastien Gariniaux ) au marché de pays
Le trio Pépée : Pascal Van den Heuvel, Catherine Delaunay
Donald Washington, Catherine Delaunay (avec Pépée)
La fanfare des Belous : Pascal Van den Heuvel, Daniel Chomette, Marc Giraud, Marie Cathala, Pascal Chaumette, Véronique Dao, Isabelle Vedrenne, Catherine Delaunay
La fanfare des Belous conduite par Catherine Delaunay
La fanfare des Belous : Christelle Raffaëlli, Rachel Annand , Philippe d' Hauteville, Sylvia Cornet, Pascal Van den Heuvel, Daniel Chomette, Marc Giraud, Catherine Delaunay, Marie Cathala, Pascal Chaumette, 
Anna Mazaud, Sarah Van den Heuvel, Rachel Annand , Philippe d' Hauteville
 Aquaserge Orchestra : Audrey Ginestet, Julien Gasc
 Aquaserge Orchestra : Aquaserge Orchestra : Sébastien Cirotteau, Robin Fincker, Benjamin Glibert, Olivier Kelchterman
Aquaserge Orchestra : Sébastien Cirotteau, Robin Fincker, Olivier Kelchterman
 Aquaserge Orchestra : Julien Chamla, Manon Glibert, Audrey Ginestet, Benjamin Glibert
 Aquaserge Orchestra : Julien Chamla
SDS : Pascal Van den Heuvel, Davu Seru
SDS : Davu Seru, Guillaume Séguron
SDS : Catherine Delaunay, Donald Washington
SDS : Donald Washington, Davu Seru, Guillaume Séguron
SDS : Donald Washington, Catherine Delaunay
Thierry Mazaud par qui la fête arrive

Toutes les photographies de cet article sont de François Corneloup photographié ici par B. Zon