Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

20.6.20

21 JUIN, DÉFAITE DE LA MUSIQUE

Le ministère de la Culture nous annonce sans rigoler "une fête de la musique différente, solidaire et numérique" avec notamment : " Seuls ensemble, concert de Jean-Michel Jarre en réalité virtuelle (...) devant un public d’avatars ". Ou encore "Le bal ménager pour faire danser chez soi".

Voilà un nouvel étouffoir de taille, une belle clé d'étranglement : "la réalité virtuelle avec public d'avatars".

Pour sûr, la fête va battre son plein, un plein aussi tragiquement vide que le dernier discours du régent. Et puis au-delà de cette poudre de perlimpinpin sponsorisée, on se souviendra qu'il y a un an, Steve Maia Caniço, suite aux trop habituelles brutalités policières, est mort noyé pour avoir fêté la musique. Et pour ça, la réalité de notre mémoire n'est pas devenue virtuelle.

14.6.20

PENSÉE RAPIDE

Réflexion (rapide) après l'écoute de l'intervention ultra médiatisée du régent : "Si la nature a horreur du vide, elle ne doit vraiment pas l'apprécier".

Illustration : Harry Eliott (1882-1959)

MAURICE RAJSFUS

Rescapé avec sa sœur et grâce à sa mère, de la rafle du Vel d'Hiv en juillet 1942 alors qu'il a 14 ans (sa famille dénoncée par un policier voisin de palier), Maurice Rajsfus n'a eu de cesse de documenter la violence systémique exercée par la police et ses significations. Auteur de nombreux ouvrages tant sur la Rafle du Vel d'Hiv qui emportera ses parents, la Collaboration, l'histoire de la police française (il fut le premier à travailler sur la police de Vichy) et ses actualités (il est l'auteur de Je n'aime pas la police de mon pays), fondateur de l’Observatoire des libertés publiques en 1992, il tenait le bulletin Que fait la Police ? recensant des milliers de cas de violences policières. Il avait été témoin pour défendre le groupe de rap La Rumeur attaqué en justice par le Ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy pour « diffamation publique envers la Police nationale » lors d'un procès qui ira de 2002 à 2010. Frédéric Goldbronn lui a consacré le beau film L'An prochain, la révolution. Maurice Rajsfus avait confié un extrait de "Jeudi Noir", relatant la terrible journée du 16 juillet 1942, pour sa mise en musique dans Chroniques de résistance de Tony Hymas. Cet homme, qui avait écrit "Dans un pays où la police parle bien plus de ses droits que de ses devoirs, quel espace de liberté peut bien subsister pour ses citoyens ?", nous a quittés à 91 ans hier 13 juin, journée de protestations contre les violences policières. Comme un signe de ce qu'il reste à poursuivre.

3.6.20

À NOS COMPAGNES ET COMPAGNONS
DE MINNEAPOLIS-ST PAUL

Au fil des ans, depuis 1999 - date parfaite pour l'occasion -  nous avons noué moult amitiés avec musiciens, musiciennes, rappeuses, rappeurs, chanteuses, chanteurs, tenant-e-s de cafés, de librairies, de disquaires, d'associations, d'organisations humaines, collectives et combatives des Twin Cities (Minneapolis-St Paul), ce qui s'est largement entendu dans notre production discographique de ce XXIe siècle. Nous avons tant appris et saisi une plus juste appréhension de la société américaine, la puissance écrasante du modèle principal, ses failles, son histoire populaire, ses complexités, les résistances qu'il engendre ainsi que les solidarités généreuses qui peuvent exister dans ces villes. De nombreux échanges en ont résulté, persistants. L'imagination d'une Hope Street. Aujourd'hui, l'intolérable meurtre maintes fois répété là-bas comme ici, a été répété une fois encore et alors s'ouvre dans le fracas, d'autres visions, d'autres perspectives, d'autres réflexions d'autres partages ensemble. Nous pensons si fort à vous.

LE VIRUS DE LA HONTE


Le 25 mai Minneapolis : quatre policiers tuent, de sang froid, George Floyd après une arrestation due à une pécadille. Le meurtre est filmé.

Le 26 mai, Assemblée Nationale à Paris, le député Eric Ciotti soutenu par 29 députés, propose une proposition de loi pour empêcher la diffusion d’images de policiers. Le monde entier a déjà les yeux tournés vers Minneapolis - le film du meurtre est un témoignage accablant - où s'est déroulé un drame maintes fois répété là-bas comme ici. Les poseurs de lois ont parfois moins d'hésitation que les poseurs de bombes.

Le 2 juin alors que, depuis une semaine, l'Amérique s'embrase après tant de drames identiques répétés, la classe politique française reste silencieuse,  seul le ministre de l'intérieur Christophe Castaner déclare avec un soufflant aplomb qu'en France la police "protège dans ce pays les femmes et les hommes de tout y compris du racisme" et le lendemain il ajoute sans blaguer (c'est en tout cas l'impression que ça donne) "S’il y a fautes, elles doivent être sanctionnées et elles sont sanctionnées." Ignorant sans doute des cas de Mohamed Gabsi, Steve Maia Caniço, Bouna Traoré, Cédric Chouviat, Camara Gaye, Zineb Redouane, Rémi Fraisse, Malik Oussekine, Liu Shaoyao, Zyed Benna, Adama Traoré ou des violences policières - souvent filmées - réprimant le mouvement des Gilets Jaunes entre multiples saisissements. 

Pendant ce temp
s, un grand nombre de médias a micros et caméras perchés devant cet événement extraordinaire : la réouverture des terrasses de cafés avec reportage en direct, décrivant cette libération (le surveillant général a autorisé une petite récré à condition de consommer tout et n'importe quoi) accompagnée d'un ton grave pour des interviews d'une importance capitale : "Alors qu'est-ce que vous buvez ?", "À cette table les gens boivent même le champagne pour fêter l'événement".

Une certitude : le virus de la honte ne tue pas.