Enfants d'Espagne

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21.2.13

KEVIN AYERS : LE TRAIN DU TEMPS



Sur la cour de récré, il y en avait bien deux ou trois qui se fringuaient comme lui, qui se coiffaient comme lui. Look smart. Nous sommes quelques uns pour qui l'écoute de Kevin Ayers et de son Whole World fût d'un apport extravagant. On y découvrait Lol Coxhill par exemple, Archie Leggett, David Bedford ou Mike Oldfield. Leurs apparitions à Pop 2 ou à Rockenstock excitaient notre monde. Kevin Ayers résida dans la première Machine Molle (il figure sur le Volume one de Soft Machine dont il est un des créateurs) et réalisa en 1969 un petit bijou intitulé Joy of a toy. Jimi Hendrix l'aimait beaucoup et s'inquiétait déjà du fait qu'il souhaitait espacer son rapport à la musique, ou plus exactement à son monde, ce qu'il fit souvent. Il est mort hier.

En 2007, je l'avais rencontré lors d'une interview pour la revue Musiq à l'occasion de la sortie de The Unfairground :

KEVIN AYERS : LE TRAIN DU TEMPS

LE GRAND EVEIL

« Ca commence par une bénédiction et ça se termine par un juron ; faisant la vie plus facile en la rendant pire » chante Kevin Ayers en 1968 dans « Why are we sleeping ? » hymne du premier album de Soft Machine. Il poursuit « Maintenant tout le monde crie : foutez le camp de mes rêves ! ». 39 ans plus tard dans « Wide Awake » titre de propriété du tout neuf The Unfairground l’embrouille se dépatouille : « Une autre nuit sans sommeil, besoin de pleurer, mais les larmes ne viennent plus » et enfin : « L’amour est ce qui nous tire et nous maintient éveillés ». Cette parution semble avoir été réglée par un lapin carollien se hâtant lentement de remettre les pendules à l’heure.  « The Unfairground reflète l’état de ma vie à 63 ans. Plus le temps s’écoule, plus votre expérience diminue. Jeune, vous êtes gorgés d’amour, de haine et de colère et ça vous pousse. J’ai choisi une vie recluse dans un petit village du sud-ouest de la France où je ne vois pas grand monde. La présence de ma compagne américaine qui a partagé  pendant quelque temps cette vie m’a motivé pour écrire. L’amour vous éveille à  la vie et quand il s’éteint, vous vous rendormez. Nous essayons tous d’écrire nos rêves, mais le matin ils sont évaporés. Avec un peu chance, dans la journée vous pouvez les recréer. ».

DIRECTION LES ÎLES

Dandy insaisissable ou habitant d’un songe, Kevin Ayers, fondateur de Soft Machine déserté après la première tournée US en 1968 pour cause de besoin de vacances perpétuelles ponctuées de traits musicaux aussi rares que bien sentis (Joy of a Toy, Shooting at the Moon et autres perles) trouve plus simple de créer son propre monde (son Whole World) sans oublier qu’il avait à vivre : « J’ai détesté le music business dès le début. J’exécrais ces réceptions inutiles où l’on vous pressait : ‘Il faut parler à untel et untel’. Je me voyais mieux plongeant dans la mer des Caraïbes. Et comme physiquement, il est préférable d’être  jeune pour le faire, pourquoi attendre de vieillir. La célébrité ne m’a jamais motivé. Je souhaitais juste communiquer avec les autres et je voyais mes chansons comme un moyen de suggérer, surtout pas d’imposer dogmatiquement. (..) J’ai eu une période intense où je lisais tous les gens qui questionnaient le monde, Voltaire, Anatole France et des tas d’autres, je me faisais ensuite mes propres idées. Mes copains de Canterbury, pareil !  Soft Machine est né de ça. On refusait ce que disaient les parents ou le gouvernement. Ce n’était pas un point de vue politique mais un besoin absolu de connaissance ».

LA PART DU HASARD

« Être intense, c’est refuser d’être dans la course. Faire un disque c’est encore être sur une île déserte ». The Unfairground surgit d’une mer de quinze années d’absence. L’objet est motivé par le peintre Timothy Shepard : « Je l’ai rencontré près d’où j’habite en France. Il m’a invité chez lui à Londres. Il a exprimé son désir de faire un disque avec moi, a trouvé l’argent les musiciens et tout ce qu’il fallait. C’est assez inhabituel de voir un l’artiste qui fait la couverture de votre disque devenir votre manager ». Le contenu s’impose : « J’ai jeté beaucoup de chansons qui se lamentaient sur mon sort. Cet album aux paroles abstraites affirme aussi que je suis bien là. La musique est pour moi une des choses les plus tactiles. Elle  vous frappe, plus que les livres ou la peinture. Il y a des chansons ‘Bonjour l’amour’ et des chansons ‘Au revoir l’amour’. L’unité du disque vient du fait que nous avons commencé avec le groupe Ladybug Transistor, qui aime à  reprendre parfois mes chansons, que Timothy m’a présenté et puis nous avons ajouté les choses petit à petit. J’arrive avec mes chansons avec des idées précises pour les endroits à préciser, mais je laisse les invités s’arranger de ces endroits avec leur propre créativité ». L’exilé volontaire n’entretient aucune nostalgie et ne croise que très rarement ses anciens amis, mais le hasard sait se montrer objectif : « Tout le monde a eu l’air d’être apparu par magie dans ce disque. Lorsque je travaillais avec Phil Manzanera, Hugh Hopper était en bas et Robert Wyatt  réalisait son prochain disque dans un autre studio. Cela faisait 30 ans que je n’avais pas revu Robert ». Le hasard n’aurait objectivement pas terminé son travail s’il n’avait aidé l’éclosion d’une citation aussi furtive que signifiante : « Les musiciens ont joué la suite d’accord de Friends and Strangers d’une façon qui a  fait surgir le début de I’m the Walrus. Je ne l’avais pas voulu ainsi, mais ça m’a plu et on l’a laissé : un petit hommage à l’auteur que j’estimais beaucoup ».

                                Jean Rochard (Propos recueillis le 19 septembre 2007)







1 commentaire:

Anonyme a dit…

Et Ollie Halsall ?