Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

14.2.15

MASSACRE À SONS D'HIVER

6 avril 1981, 28 rue Dunois, Paris. À la faveur d'une invitation à Reims, la veille aux Musiques de traverses de Patrick Plunier (où l'on pouvait sentir d'autres sons d'un air neuf avec Lol Coxhill, Tamia, Jacques Thollot, Michael Nyman, Marquis de Sade) un nouveau groupe se produit au nom perturbateur : Massacre. On connaît alors assez bien le guitariste, Fred Frith, son nom est associé à quelques avancées d'avant-rock des années 70, principalement grâce à Henry Cow, il y a aussi ses associations avec Robert Wyatt, Brian Eno, ses Guitar solos qui l'ont placé instantanément dans l'insolent peloton des expérimentateurs de guitares (avec Derek Bailey, Eugene Chadbourne, Hans Reichel...). On sait qu'il est parti à New-York. Il s'y trame des choses. On sait peu des deux autres, Fred Maher et Bill Laswell, mais leurs noms figurent dans ces sortes de listes annonçant ostensiblement que quelque chose frémit qui bientôt va vrombir. Les plus avertis s'en délectent. On parle de Celluloid, de Material ... On nous l'avait bien dit, la donne change. De nouveaux noms s'égrennent : Michael Beinhorn, Robert Quine, John Zorn, adoubés par quelques vétérans comme Sonny Sharrock, Olu Dara, Henry Threadgill, George Lewis ou Billy Bang. À Dunois, Jean-Marc Foussat et son fidèle Revox, témoins frénétiques de l'actualité en marche dans ce loft du XIIIème parisien, enregistrent ce qui pour partie deviendra l'album Killing Time. À l'issue du concert, Fred Frith nous assure qu'on va entendre parler du bassiste. Bill Laswell deviendra effectivement une des signatures de production des années 80 les plus intenses. Une sorte de fissure détendue va bientôt former l'essentiel du paysage. Émerge un solide pont reliant les bricolages audacieux, les figures d'histoire et l'estimable commerce : Whitney Houston, Les Golden Palominos, Afrika Bambaataa, John Lydon, Ginger Baker, Sly and Robbie, Peter Brötzmann, William Burroughs, Wayne Shorter, Bootsy Collins, Bernie Worrell, Mohammed Abdel Wahab, Foday Musa Suso, Praxis, Mick Jagger, Motörhead, Les Ramones, Iggy Pop, Yoko Ono et bien sûr Herbie Hancock dont le succès "Rock it" a fracassé nombre portes. Massacre se séparera peu de temps après la sortie de Killing Time, album de conclusion de la vie d'un groupe éphémère (heureuse période où un groupe pouvait d'abord tourner sans avoir de disque et vivre son temps), album prémonitoire d'époque nouvelle, de temps tués, de ces années 80 élancées et bourrées de certitudes en constante forme de point d'interrogation.

En 1998, le groupe renaît avec, remplaçant Fred Maher, Charles Hayward, batteur de This Heat, partenaire des Raincoats, Ted Milton, Lol Coxhill ou d'Everything but the Girl. C'est donc ce trio que nous retrouvons le vendredi 13 février 2015 sur la scène de Créteil après une première partie assurée par le groupe du trompettiste Ambrose Akinmusire.

En une heure ininterrompue, Fred Frith, Bill Laswell et Charles Hayward, jouent et se jouent par effets télescopiques des ambigüités de perspective, de l'action animée du processus, des fuites du temps (à tuer). Ombres de Shadows, bribes de surf même, en incessantes vagues, la musique déchire l'écran d'une douceur d'apocalypse nous renvoyant à ce qui nous reste de suspension, de suspens de nous-mêmes. La mémoire de Massacre est éléphantesque. L'absence n'y a aucune place. Même les souvenirs usés franchissent la paroi. Transgressés, ils deviennent combatifs en réalité immédiate.

Ce soir, Massacre nous a simplement sidérés, furieusement rappelé qu'il existe une vie hors de la crainte, une inversion de la dégradation valétudinaire du monde.


Photos : B. Zon

Bribes de surf, bribes de Shadows

6 commentaires:

Jean-Marc a dit…

Merci, Jean !
This Heat et non The Heat…

nato a dit…

Oups ! Merci. C'est corrigé...

Thierry de LAVAU a dit…

Ce qui a toujours sauvé Bill Laswell de son insupportable vacuité d'humanité, c'est son talent hors norme de producteur et aussi de musicien. Il faut dire que le bougre sait s'entourer : Hayward+Frith (Massacre), Brötzmann+Sharrock+ Ronald Shannon Jackson (Last Exit), les plateaux sont toujours somptueux.
Évidemment le concert d'hier est une nouvelle preuve qu'imagination et culture sont indissociable.
TdL

Sylvain a dit…

Aging with dignity

Eric Champarnaud a dit…

Je m'attendais à ce que ce soit grand, mais ce fut exceptionnel.


http://electriceyephoto.blogspot.fr/2015/02/massacre-maison-des-arts-creteil.html

David Cristol a dit…

Cette chronique et les commentaires attenants me donnent à regretter de ne pas avoir pu faire le déplacement. Je me console avec le souvenir du concert d'août dernier à Lisbonne...

Le trio est de son propre aveu le format préféré de Laswell (qui a beaucoup écouté Cream et Jimi Hendrix dans sa jeunesse). C'est ainsi qu'il a mis sur pied plusieurs remarquables trios, en plus de son travail de producteur : avec Keiji Haino et Rashied Ali (Purple Trap); James Blood Ulmer et Ronald Shannon Jackson; Morgan Agren et Raoul Bjorkenheim (Blixt); Derek Bailey et Tony Williams (Arcana); John Zorn et Mick Harris (Painkiller); Buckethead et Brain (Praxis); John Zorn et Milford Graves; John Zorn et Dave Lombardo (Blade Runner)... Quelques jours avant le concert de Sons d'Hiver il partageait la scène du Stone à new York avec un nouveau trio, avec cette fois Henry Kaiser et Lukas Ligeti. Que l'on apprécie ou pas sa musique, on peut dire que le format du trio ne lui a pas trop mal réussi!