Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

18.10.15

HISTOIRE DE CHEMISES, VERSION MARX

Dans le film Cocoanuts (1929), lors d’une petite confusion physique propre au monde des Marx, Harpo pique la chemise d’un certain Hennessy  (qui se présente comme un défenseur de l’ordre). Lequel s'offusque : « Qui a pris ma chemise ? Où est passée ma chemise ? Je veux ma chemise ! »
Groucho : « Hé, vous avez perdu votre chemise ? »
Hennessy : « Oui. »
Groucho : « Pouvez-vous la décrire ? »
Hennessy : « Comment ça ? »
Groucho et Chico dessinent sur le maillot de corps un jeu du morpion : « Regardez. Cette croix montre l’endroit où votre chemise a été vue en dernier. »
Hennessy : « Arrêtez ! »
Groucho : « Voulez-vous bien rester tranquille ? »
Groucho et Chico dessinent des ronds et des croix sur le maillot de Hennessy qui se débat.
Hennessy : « C’est bien ce que je pensais. Vous vous êtes donné le mot et vous m’empêchez tous de retrouver la chemise. »
Groucho : « C’est faux, espèce de morveux. Morveux ! Morveux ! »
Hennessy (offusqué): « Je veux ma chemise ! »
Groucho : « Il veut sa chemise. »
Harpo rapplique et l’assistance de reprendre sur l’air de Carmen : « Il veut sa chemise. »
Hennessy chante : « Je veux ma chemise. Je ne suis pas heureux sans ma chemise. »
et l’assistance enchaîne, toujours sur l’air de la "Habanera" de Bizet : « Il veut sa chemise, il n’est pas heureux sans sa chemise. »

On a beaucoup entendu parler de chemises récemment et sans doute pas assez chanté Carmen. Une indication ? Dans Prénom Carmen (1983) justement, Oncle Jeannot - lointain cousin des Marx - joué par Jean-Luc Godard dit : « Van Gogh a cherché un peu de jaune quand le soleil a disparu… faut chercher mon vieux, faut chercher ! ». Qui cherche ? Certainement pas l’actuel président de France, son chef du gouvernement et leur chef de la sûreté, mais pas davantage la cohorte de bien pensants sensibles au sort des gueux dans le lointain des chambres confortables. Eux, comme Flaubert au temps de la Commune (le talent en moins) préfèrent qualifier les arracheurs de chemises qui ont, comme des millions d’autres, déjà perdu la leur, de « voyous » et de montrer le bâton et la case prison comme outils de dissuasion à la colère sociale. « Voyous ? » vraiment ! Un terme qui semble aussi en phase que le « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! » de la reine Marie-Antoinette un jour de révolution. La nouvelle Vals n’est plus viennoise mais elle se propose toujours de faire danser des parachutes de chemises aux cols blancs pour ralentir sa descente au lieu d’y voir le blanc de l’espace de projection des tourments endurés.

Le 12 octobre, le chef du gouvernement (ex chef de la sûreté), à cheval sur sa chemise immaculée, était à Ryad pour vendre du matériel d’armement et autres bricoles sanitaires à un état qui condamne à mort les adolescents pour porter des tee-shirts contestataires. Lieu d’inspiration. Le même jour, en France, les condés arrêtaient à 6 heures du matin six syndicalistes rendus responsables d’arrachage de chemise d’un col blanc d’Air France qui, lors d'une autre confusion physique, n’a pas su voler bien haut. Six personnes arrêtées, six personnes représentant 2900 autres en passe de perdre leur travail et au-delà, des millions d’autres dont le ras-le-col devrait impressionner. Six personnes qui en réalité devraient être remerciées publiquement pour avoir prévenu d’une colère gigantesque qui n’en finit pas de monter, six personnes qui en retirant cette chemise ont ouvert les volets baissés pour laisser passer un peu de lumière, le jaune de Van Gogh, six personnes qui ont su par un geste – là où les discours ne passent plus – soulever une montagne de questions et de périls sournois. Un geste contre l’amnésie nous rappelant à la bonne géographie des costumes indiquée dans un vieux proverbe : « autour du col, il y a la cravate ».

Dans Cocoanuts, le rôle du détective Hennessy était interprété par Basil Ruysdael, un acteur que l’on retrouvera en 1955 dans Graine de Violence de Richard Brooks, premier film « rock’n’roll » où l’on entendra cette réplique d’un directeur d’école : « Je ne suis pas préparé, on ne m'a pas préparé à maîtriser une émeute ».


Merci à Fabien pour sa requête sur les standards à chemises.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Cher Jean,

Ta prose est lumineuse. Frank Cassenti

Francis Marmande a dit…

Jean,

Salut à Frank !
De Jules Moch à Manolito Valls, ce n'est qu'un combat, le début continue.
Toi, continue ! Continuons.
Salut et fraternité,

Francis Marmande.

Jacques Denis a dit…

Mouillons mouillons, suons suons...

amitiés

jacques

jjbirge a dit…

Dans un article récent je racontais qu'il fallait que la peur change de camp.
Le pouvoir veut éviter cela à tout prix.
Après la déculottée en chemise, le gouvernement envoie ses bandes armées à 6h du mat pour garder la main sur la peur.