Antan (et même avant), lors de très populaires fêtes de villages, étaient érigés des mâts dits de cocagne (synonyme de réjouissance) dont le sommet consistait en un cerceau où pendait de la nourriture à décrocher. Plus tard, cette nourriture fut remplacée par une timbale en argent, ce qui augmenta les ardeurs des grimpeurs. Les mâts étaient enduits de graisse ou de savon pour augmenter les difficultés de leur très prisée ascension. Au XIXe siècle, apparut ensuite, l'expression "décrocher la timbale".
C'est donc bien naturellement curieux que nous nous sommes rendus par deux fois, les dimanche 5 avril et 5 juillet, au 2 rue Versigny dans le 18e arrondissement de Paris au café-restaurant dit La Timbale. Alexandre Pierrepont, comme son nom l'indique, initiateur de bridges, en voisin inspiré, a imaginé, proposé, délivré, l'idée d'une Timbale musicale. "Je ne trancherai pas la question du hasard et de la nécessité, mais il est des rencontres apparemment fortuites dont vous vous dites après coup qu'il fallait qu'elles aient lieu, puisqu'elles changèrent le cours de votre vie, que tout, dans votre parcours, les appelait en creux" avait écrit en un avant Covid (selon le calendrier moderne) Michel Le Bris1, rédacteur en chef de l'ultra politique Jazz Hot en 1968-1969 (et Albert Ayler y fut pour beaucoup). Pas de musique sans lieu. La musique ne saurait se satisfaire (ne peut nous satisfaire) de formes plates et de plates formes. Elle veut habiter. Les apparatchiks ont transformé les biotopes en dossiers où plus rien ne s'adosse sinon des cases à remplir. Comme il n'est plus (à notre connaissance en cette partie du monde) de lieu où jouer un mois, trois semaines, deux semaines, une semaine, le crack de l'estacade a imaginé un rendez-vous régulier, mensuel et dominical (premier dimanche du mois - entrée très libre). Et pour le premier feuilleton depuis décembre 2025 : les aventures de la flûtiste Fanny Ménégoz (qui chante aussi) et du batteur Rafaël Koerner. Le moins que l'on puisse dire, c'est que les deux épisodes que l'on a vécu furent éclatants. De cet éclat surgissant des forges de l'intime que seuls les lieux véritablement habités nous accordent.
Le lieu est accueillant et la musique nous cueille. Le 5 avril, Fanny Ménégoz et Rafaël Koerner, soit Dune (avec un d comme duo et un u comme Uranus), invitent le saxophoniste Liam Szymonik. Trois raffinées adresses vers le dépassement. L'équation Quelque part quelqu'un2 se résout à la vitesse de la lumière. Une lumière apte à sculpter les ombres d'une nature à laquelle la musique jouée aime se référer (Fanny Ménégoz est fille des montagnes). Le trio s'est choisi un nom : Ailefroide et l'Ivresse. Ailefroide, ce sont trois distingués sommets du Massif des Écrins. L'alpiniste new-yorkais William Auguste Coolidge, en 1870, alors qu'ailleurs la guerre fait rage, est le premier à en gravir le sommet. Coolidge a vingt ans, il est le filleul de Francis Fox Tuckett, un des so british inventeurs de l'alpinisme. Fanny Ménégoz est fille des montagnes avons-nous dit, et c'est une danse des cimes qu'elle joue avec ses deux compagnons sans peur des regards passés et à venir. L'ivresse. Les cimes sont de petits pays de cocagne donnant sur l'infini.
À l'entre sets, plaisir de discuter avec Xavier Prévost3 (chroniqueur depuis belle lurette et successeur d'André Francis au Bureau du Jazz de la Maison de la Radio en 1997). Entre souvenirs, appréciations et interrogations (nos sèves), il évoque le flûtiste Hozan Yamamoto et le disque qu'il avait réalisé avec Gary Peacock. Une évocation en amène une autre, Dolorès Cante avait ce disque à la boutique du jazz rue Clotaire (années 70). En parcourant les tables, les gens ont l'air heureux, capables même de s'abstenir de regarder les écrans de leurs appareils téléphoniques portatifs. La musique pourrait donc encore ça. Liberté en aparté. Une clé.
Le 5 juillet, Nobi, quartet de Fanny Ménégoz avec Gaspar José au vibraphone, Alexandre Perrot à la contrebasse et Rafaël Koerner, nouveau batteur de l'ensemble. En invité, autre habitant du lieu, le généreux saxophoniste Liam Szymonik, l'histoire a ses largesses. Comme pour le trio du 5 avril, on retrouve cette façon des fines chronologies, des petits phénomènes disposés à toutes les réflexions poétiques. Chant, contre chant, et hors chants. Ici, avec le répertoire composé par Fanny Ménégoz, la précise boussole s'allie à la frénésie... La fièvre ? Eh bien oui, la fièvre pour cet avant-dernier morceau où le groupe décroche la timbale.
Décrocher la timbale ces deux jours de l'an 2026, c'était aussi cette impression intensivement vivace que le futur pouvait avoir un passé. Les paradis terrestres ont des tailles de petits lieux de jazz, d'écoute et d'échanges.
Thank you mister Stonebridge !
• Photographie : Nathan Coutouly
1 Pour l'amour des livres - Grasset, 2019
2 Yannick Bellon - 1972
3 Chronique de ce concert par Xavier Prévost sur le site internet de Jazz Magazine ici
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