Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

30.8.26

DONALD WASHINGTON :
L'ENTRETIEN DE L'ÉCHO

Donald Washington, n'est plus. Il nous a quittés le 25 août dernier à Minneapolis où il résidait. Plutôt que le succès, ce musicien avait cherché infatigablement la transmission. Le saxophoniste James Carter a toujours dit ce qu'il lui devait et lui a rendu hommage cete semaine. En août 2016, à l'invitation du trio Guillaume Séguron - Catherine Delaunay - Davu Seru, il était venu jouer à Treignac au Festival Kind of Belou puis le lendemain pour un merveilleux impromptu à Tarnac avec les mêmes plus Nathan Hanson, Doan Brian Roessler et Pascal Van den Heuvel. Dans la perspective de cette unique venue, il avait donné un entretien pour le journal L'Écho de Corrèze (publié le 29 juillet 2016) que nous reproduisons ici.


Pouvez-vous me faire un bref résumé de votre parcours ? De votre enfance dans le Sud des Etats-Unis, en passant par votre travail dans l'industrie automobile à Detroit, pour en arriver à votre amour de la musique ?

Je suis né en 1939 à Mobile en Alabama où je suis allé à l’école. Lorsque j’ai eu 8 ou 9 ans, ma famille est partie pour Chicago. J’y suis resté jusqu’à l’âge de 16 ans. C’est dans cette période que mon père m’a offert une clarinette, sans son étui. Il fallait que je la trimbale dans ma poche. J’ai commencé la musique là-bas. Je suis revenu en Alabama à Grand Bay vers16 ans pour finir mes années de collège. Là, je vivais avec ma grand-mère. Plus tard, j’allais à l’Université à Mobile, c’était nouveau à cette époque-là. J’ai eu mes examens et puis suis parti à Detroit qui a été véritablement le moment de mon réel engagement musical, même si j’étais ouvrier chez Chrysler. J’y étais depuis 5 ans quand j’ai décidé que le moment était venu de quitter l’usine. Je suis parti un jour sans jamais y revenir. J’ai rencontré ma femme Faye qui était musicienne aussi. C’est elle qui m’a encouragé à me tourner vers l’enseignement. Je me suis présenté et on m’a embauché à l’école de musique de Detroit. Parallèlement, je jouais aussi beaucoup avec des musiciens de passage comme Roscoe Mitchell, Roy Brooks et beaucoup d’autres. J’ai monté un petit groupe qui s’appelait Bird-Trane-Sco. C’était un groupe avec des jeunes gens à qui j’enseignais. L’un d’entre eux, très jeune, âgé de 17 ans, était James Carter. Je crois qu’il est très connu à Paris maintenant. On jouait des choses que j’écrivais. Mon fils Kevin Washington (ndlr batteur de la scène de Minneapolis qui a également étudié avec Max Roach) a également fait partie de ce groupe. On faisait aussi de la musique en famille avec ma femme qui joue du violoncelle, de la flûte, du picolo, du saxophone et du piano. Elle est bourrée de talent. A une époque, elle chantait des trucs d’opéra ou de jazz. En 1987, nous avons déménagé à Minneapolis, j’y ai enseigné avant d’être à la retraite. Une sorte de demi retraite puisque j’y vis intensément ma vie de musicien en toute liberté. J’avais créé en arrivant ici un orchestre, New Date Blue Band avec Carei Thomas. On faisait une sorte d’Improrch : de l’improvisation pour orchestre. J’écrivais de la musique et l’orchestre improvisait à partir de ça. Je continue à faire des choses comme ça. J’aime également me produire en solo, là, je n’ai pas à m’inquiéter du reste du groupe (rires) ! Et puis il y a le Black Dog, ce café à St Paul où je joue régulièrement depuis 4 ans avec toutes sortes de formations, avec Brian Roessler, Davu Seru, Yohannes Tona, Pete Hennig, JT Bates, Chris Bates ou mon fils et pas mal d’autres musiciens. Je ne sais pas comment j’y suis arrivé, mais ça devait être sur mon chemin, quelqu’un a fait ce choix. C’est bien. Ça m’a permis d’être là où je suis musicalement maintenant. J’y joue le vendredi et pour moi ces vendredis sont aussi importants que l’église le dimanche pour les gens qui y vont (rires) !  C’est un moment  de partage avec des jeunes musiciens avec qui j’apprends des choses et qui en apprennent aussi sur le jazz. Tant que je ne suis pas viré, je vais continuer (rires) ! Là, je fais ce que je souhaite faire, je me sens libre. Je ne vois pas comment faire de la musique ou être un artiste, autrement qu’en cherchant cette liberté, qu’en faisant ce qu’on désire vraiment. Sinon, vous arrivez au bout de votre vie sacrément désolé. J’ai fait des tas de choses dans ma vie, j’ai été sur des chantiers de construction, j’ai fait la cueillette… des jobs que vous devez faire pour gagner un peu d’argent comme tant de gens en Amérique et tout ça m’a conduit à être là où je suis maintenant avec ce sentiment de liberté.


Y a-t-il une sorte de séparation mentale entre faire de la musique en solo ou avec des orchestres et enseigner ?

Enseigner est quelque chose de très différent. Il faut être très attentif à ces jeunes gens, les traiter avec équité, ne pas les leurrer. Tous les élèves que j’ai eus ne sont pas devenus musiciens professionnels, c’est pour cela que lorsque j’enseigne la musique, j’essaie aussi d’enseigner comment se débrouiller dans la vie, ne pas s’y perdre. On peut jouer avec plaisir sans être une star. J’aime bien transmettre des façons d’improvisation car l’improvisation n’est pas seulement une valeur musicale, c’est essentiel pour vivre. Parfois, vous êtes fauché et avec votre petite monnaie, vous devez improviser pour survivre. Quand j’étais en Alabama, si ma grand-tante me donnait un peu d’argent pour prendre le bus, je partais en auto-stop.  La vie n’est qu’une longue improvisation. La créativité se révèle aussi quand la vie ne vous fait pas de cadeau. J’aime bien être surpris par les questions des jeunes gens, quand je me dis « je n’avais pas pensé à ça ».

 

Un de vos élèves, le saxophoniste James Carter vous a surnommé Pops. Pourquoi ?

Son père est mort lorsqu’il était très jeune. Et je lui ai enseigné ce que je pouvais sur la vie. Je lui ai parlé il y a deux jours au téléphone et on s’est amusé de nos souvenirs. On passait beaucoup de temps à parler sans jouer de musique. J’essayais de lui dire de faire attention, de ne pas se prostituer. Sa mère me donnait 5 dollars pour la leçon et il venait chez moi et y restait autant qu’il le voulait, avec les 5 dollars, j’achetais de l’essence pour venir le chercher ou le ramener chez lui. Il était vraiment sérieux avec la musique. Quand je lui apprenais quelque chose, il revenait le jour suivant et il savait. L’été on allait au Blue Lake Fine Arts Camp dans le Michigan. Il était vraiment très bon. 

 

Vous avez déclaré un jour « La musique ne peut être séparée de la vie ». Dans quel sens la musique - et donc la vie - évolue-t-elle  selon vous ?

La musique, c’est la vie sans séparation ! Vous ne pouvez jouer réellement autrement que de la façon dont vous vivez et de votre expérience des situations. Je joue « mes amis », je joue « ma mère », « mon père », si je suis amoureux, j’écris une chanson d’amour, si je ressens le chaos, je l’exprime violemment. J’écoute les oiseaux. J’aime écouter les oiseaux, le vent, la façon dont il souffle pour danser avec lui, la rivière, les bateaux. Je suis un vieux mec, tout ce que je veux entendre, c’est le son de la vie. Regardez le piano et ses touches noires, n’oubliez pas ses touches noires. 

 

Le concert du 7 août à Treignac, à l'invitation de Guillaume Séguron, Catherine Delaunay et Davu Seru, est votre premier en France. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour traverser l'océan ?

Parce qu’on ne me l’avait pas demandé avant… ! (rires)

 

Et pourquoi particulièrement le festival Kind of Belou, dans une région française considérée un peu comme un îlot de résistance ? J'ai lu une de vos citations « Notre musique est très vaste. Ce qui importe, c'est de s'exprimer. La musique est la façon dont nous vivons, voilà pourquoi elle est différente. » Pensez-vous que dans un monde où les êtres humains « marchent parfois sur la tête », la musique peut encore contribuer à l'acceptation de l'autre, à la tolérance ?

Bien sûr ! Un vieux type m’a dit quand j’étais petit que le savoir était une grande chose, alors j’ai appris et j’ai voulu transmettre. Pour être un musicien, vous devez être conscient de ce qui se passe… garder l’esprit ouvert comme le faisait Malcolm X…  Vous avez dit : une terre de résistance ?

        Questions d’Annie Devaux, propos recueillis par Léo Remke-Rochard

Photographie de François Corneloup : Donald Washington - Davu Seru - Guillaume Séguron lors du concert Guillaume Séguron - Catherine Delaunay - Davu Seru invitent Donald Washington - Festival Kind of Belou, Treignac, 7 août 2016

 


 

 

 

7.8.26

FANNY MÉNÉGOZ & RAFAËL KOERNER
À LA TIMBALE

Antan (et même avant), lors de très populaires fêtes de villages, étaient érigés des mâts dits de cocagne (synonyme de réjouissance) dont le sommet consistait en un cerceau où pendait de la nourriture à décrocher. Plus tard, cette nourriture fut remplacée par une timbale en argent, ce qui augmenta les ardeurs des grimpeurs. Les mâts étaient enduits de graisse ou de savon pour augmenter les difficultés de leur très prisée ascension. Au XIXe siècle, apparut ensuite, l'expression "décrocher la timbale". 

C'est donc bien naturellement curieux que nous nous sommes rendus par deux fois, les dimanche 5 avril et 5 juillet, au 2 rue Versigny dans le 18e arrondissement de Paris au café-restaurant dit La Timbale. Alexandre Pierrepont, comme son nom l'indique, initiateur de bridges, en voisin inspiré, a imaginé, proposé, délivré, l'idée d'une Timbale musicale. "Je ne trancherai pas la question du hasard et de la nécessité, mais il est des rencontres apparemment fortuites dont vous vous dites après coup qu'il fallait qu'elles aient lieu, puisqu'elles changèrent le cours de votre vie, que tout, dans votre parcours, les appelait en creux" avait écrit en un avant Covid (selon le calendrier moderne) Michel Le Bris1, rédacteur en chef de l'ultra politique Jazz Hot en 1968-1969 (et Albert Ayler y fut pour beaucoup). Pas de musique sans lieu. La musique ne saurait se satisfaire (ne peut nous satisfaire) de formes plates et de plates formes. Elle veut habiter. Les apparatchiks ont transformé les biotopes en dossiers où plus rien ne s'adosse sinon des cases à remplir. Comme il n'est plus (à notre connaissance en cette partie du monde) de lieu où jouer un mois, trois semaines, deux semaines, une semaine, le crack de l'estacade a imaginé un rendez-vous régulier, mensuel et dominical (premier dimanche du mois - entrée très libre). Et pour le premier feuilleton depuis décembre 2025 : les aventures de la flûtiste Fanny Ménégoz (qui  chante aussi) et du batteur Rafaël Koerner. Le moins que l'on puisse dire, c'est que les deux épisodes que l'on a vécu furent éclatants. De cet éclat surgissant des forges de l'intime que seuls les lieux véritablement habités nous accordent. 

Le lieu est accueillant et la musique nous cueille. Le 5 avril, Fanny Ménégoz et Rafaël Koerner, soit Dune (avec un d comme duo et un u comme Uranus), invitent le saxophoniste Liam Szymonik. Trois raffinées adresses vers le dépassement. L'équation  Quelque part quelqu'un2 se résout à la vitesse de la lumière. Une lumière apte à sculpter les ombres d'une nature à laquelle la musique jouée aime se référer (Fanny Ménégoz est fille des montagnes). Le trio s'est choisi un nom : Ailefroide et l'Ivresse. Ailefroide, ce sont trois distingués sommets du Massif des Écrins. L'alpiniste new-yorkais William Auguste Coolidge, en 1870, alors qu'ailleurs la guerre fait rage, est le premier à en gravir le sommet. Coolidge a vingt ans, il est le filleul de Francis Fox Tuckett, un des so british inventeurs de l'alpinisme. Fanny Ménégoz est fille des montagnes avons-nous dit, et c'est une danse des cimes qu'elle joue avec ses deux compagnons sans peur des regards passés et à venir. L'ivresse. Les cimes sont de petits pays de cocagne donnant sur l'infini. 

À l'entre sets, plaisir de discuter avec Xavier Prévost3 (chroniqueur depuis belle lurette et successeur d'André Francis au Bureau du Jazz de la Maison de la Radio en 1997). Entre souvenirs, appréciations et interrogations (nos sèves), il évoque le flûtiste Hozan Yamamoto et le disque qu'il avait réalisé avec Gary Peacock. Une évocation en amène une autre, Dolorès Cante avait ce disque à la boutique du jazz rue Clotaire (années 70). En parcourant les tables, les gens ont l'air heureux, capables même de s'abstenir de regarder les écrans de leurs appareils téléphoniques portatifs. La musique pourrait donc encore ça. Liberté en aparté. Une clé.

Le 5 juillet, Nobi, quartet de Fanny Ménégoz avec Gaspar José au vibraphone, Alexandre Perrot à la contrebasse et Rafaël Koerner, nouveau batteur de l'ensemble. En invité, autre habitant du lieu, le généreux saxophoniste Liam Szymonik, l'histoire a ses largesses. Comme pour le trio du 5 avril, on retrouve cette façon des fines chronologies, des petits phénomènes disposés à toutes les réflexions poétiques. Chant, contre chant, et hors chants. Ici, avec le répertoire composé par Fanny Ménégoz, la précise boussole s'allie à la frénésie... La fièvre ? Eh bien oui, la fièvre pour cet avant-dernier morceau où le groupe décroche la timbale.

Décrocher la timbale ces deux jours de l'an 2026, c'était aussi cette impression intensivement vivace que le futur pouvait avoir un passé. Les paradis terrestres ont des tailles de petits lieux de jazz, d'écoute et d'échanges. 

Thank you mister Stonebridge !

 

• Photographie : Nathan Coutouly

  1 Pour l'amour des livres - Grasset, 2019
  2 Yannick Bellon - 1972
  3 Chronique de ce concert par Xavier Prévost sur le site internet de Jazz Magazine ici



 

 


 

6.8.26

ITXASSOU (LE MOT)

Le mot Itxassou est un mot magique. Dans notre petit monde, il fait son apparition en 1989 par un album du musicien britannique Tony Coe avec beaucoup de voix invitées. L’une de ces voix, celle de la comédienne Françoise Fabian, dit un texte de Francis Marmande écrit pour l’occasion où il est fait référence à la fête des cerises à Itxassou. Un aller-retour entre la Commune de Paris et la cité basque. L’histoire c’est de la géographie.

 

Et lorsque nous avons cherché un titre pour ce disque, c’est en toute spontanéité que ces voix invitées qui chantent résistances et combats pour la liberté du monde entier devinrent Les Voix d’Itxassou. Parmi les grands chanteurs et les grandes chanteuses invités par Tony Coe : Beñat Achiary. Beñat fait partie de notre petit monde, à Chantenay-Villedieu, à Vienne ou à Londres. Et ce sont d’autres voix qui agrandissent alors ce paysage : celles du comanche Edmond Tate Nevaquaya, du shoshone-cree Merle Tendoy ou celle si marquante du poète shawnee Barney Bush qui, avec leurs amis anglais le pianiste Tony Hymas,  les saxophonistes Tony Coe et Evan Parker, puis d’autres encore, à l’invitation de Beñat Achiary, viennent à plusieurs reprises au Pays Basque. Il y eut tant d’échanges, de conversations, de rires, de chants, d’improvisations ou de dessins d’enfants, de fêtes et de silences si bien entendus des montagnes. Barney Bush et Tony Hymas en ont fait un morceau « Sweet Blessing » :

 

Dans une arrière salle    une aile d’aigle    et 

la fumée d’une herbe douce bénit un enfant basque

Pour un peu l’illusion de ton visage deviendrait réalité

 

Récit de voyage. La géographie c’est de l’histoire.

 

Itxassou est chaque fois le mot rassembleur, celui de la signification des plus nourries terres créatives, celui des élans infinis, du ralliement des îles, de l’île de la Tortue par exemple. Dans notre petit monde, Itxassou est synonyme d’humanité. 

 

  • Discographie

  - Tony Coe : Les Voix d'Itxassou (nato - 1990)

 - Tony Hymas - Barney Bush : Left for Dead (nato - 1994)