Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

29.4.08

FINSTACIO



Après guerre (la dernière d'avant la prochaine - disons la seconde guerre mondiale), un certain nombre de mots anglophones (nouveaux occupants, nouvelle culture) firent leur apparition dans la langue française (parlée en France, une partie de la Belgique, une partie de la Suisse, une partie du Luxembourg, en Andorre et dans l'impressionnante liste des anciennes colonies de la France). On disait volontiers que quelqu'un était "smart", voire "vachement smart" pour mêler ces américanismes de bande dessinée au style yéyé. De même que l'on pouvait être mis "K.O". sans savoir que c'était l'abréviation de "knock-out", la proximité de chaos le rendant possible. Les va-et-vient des langues et leurs transformations sont inévitables et souhaitables. On citera le fameux exemple de "pédigrée", francisé de l'anglais "pedigree", lui-même anglicisme du français "pied de grue". Le Franglais, tant qu'il produit du sens est plus ou moins critiquable éthiquement, mais continue à produire du sens. La musique "rocher" sonnera certainement moins bien que la musique "rock" et à quoi bon renommer le "foot-ball" inventé outre Manche. Mais un autre type de Franglais, sorte de langue informatique, a fait son apparition dans un langage ultra simplifié qui n'exprime plus grand chose (mais est-ce parce qu'on n'a plus rien à dire qu'on l'utilise ainsi?). Le monde de la musique, toujours à la pointe du progrès, s'en donne à coeur joie (mais sans rire). Dans les grandes maisons de disques où l'on est facilement "overbooké" sans avoir trop à faire même si on est "short", on n'autorise plus un projet, on le "greenlight" (rassurez-vous, il n'y a toujours pas d'embouteillage au carrefour), on ne fait plus suivre un dossier (car on a perdu son âme de détective - on dira de chercheur) on le "forward", on ne présente plus la couverture d'un disque, mais (par volonté de culture ouvrière sans doute) son "artwork", qu'on aura pris soin de "downloader" et tutti frutti quanti à l'avenant. Et puis les phrases s'éteignent et la musique se tait. My dog, est-ce qu'on n'est pas un peu fuckés ?

27.4.08

VIOLETA FERRER : SOUVENIRS D'ESPAGNE


Violeta Ferrer, sera au festival Minnesota sur Seine le 16 mai prochain avec le guitariste Raymond Boni pour un récital du poète qui l’habite Federico Garcia Lorca. Ce sera la première fois qu'elle dira aux USA, le poète andalou assassiné par les fascistes en 1936, depuis son séjour à New-York en 1962 lorsqu'elle appartenait à la compagnie de Laura Toledo. Lors d’une conversation vespérale, la fille des anarchistes Acrato Llull et Pilar Grangel a évoqué quelques souvenirs de l’Espagne de 1936.




Electra et Violeta (Barcelone 1934)

Jean Rochard
Tu avais quel âge en 1936 ?

Violeta Ferrer
Ca me paraît tellement loin. J’avais 13 ans. J’ai vu une photo récemment de l’enterrement de Durruti, j’étais gamine.

JR
Est-ce que tu te rappelles quand on vous a annoncé la mort de Durruti ?

VF
Quelqu’un dans la maison a dit : « Durruti est mort ». Je me souviens que j’ai entendu ça par une fenêtre, j’étais dans la cour près d’une petite fontaine. Ca m’a abasourdie, vraiment. J’étais complètement estomaquée. « Comment ? Durruti ? ». Durruti, c’était le héros invincible à mes yeux. Partout, partout, on parlait de lui, c’était un personnage absolument charismatique, tout le monde l’aimait, l’admirait. À Barcelone, une maison sur trois était anarchiste, une famille sur trois. C’était quelqu’un d’extrêmement populaire. Quelque chose s’est effondré avec cette nouvelle.

JR
Tes parents étaient enseignants ?

VF
Ils avaient ouvert une école rationaliste qui s’appelait « Ecole Johan Heinrich Pestalozzi » du nom d’un Suisse rationaliste.

JR
Mais le fait que l’école était privée, est-ce que les gens qui n’avaient pas d’argent pouvaient …

VF
Ca devait pas être pas être très cher et je ne suis pas sûre que tout le monde payait. L’autre alternative, de toute façon c’était l’école des curés. Alors … Il y avait des enfants dans la journée et le soir, des adultes, mon père faisait des cours aux adultes parce que là-bas les gens modestes étaient forcément incultes parce qu’enfants déjà ils devaient travailler.

JR
Après les journées de juillet 36, il y a dû avoir un moment assez euphorique, non ?

VF
Complètement ! Il y avait des voitures qui passaient avec des jeunes armés, criant, on croyait que la liberté était arrivée, on y croyait. On y croyait vraiment. Et même quand je suis venue en France, on ne venait pas pour rester. Ce n’était pas possible que les fascistes gagnent. Ma mère était responsable d’une colonie d’enfants évacués mais dans notre esprit, on n’a rien pris de nos affaires espagnoles, tout est resté là-bas parce que l’on pensait y revenir.


Acrato Llull, le père


JR
Mais ton père était déjà mort ?

VF
Mon père est mort avant la guerre, l’année précédente. Il est mort de maladie parce que le toubib s’est trompé. Il a été emprisonné à Monjuich pour délit d’écriture. Quand mon père était en prison, ma mère a eu une enfant qui est née et qui est morte sans qu’il ait pu la tenir dans ses bras parce qu’il était enfermé. Monjuich était plein d’anarchistes emprisonnés.


Pilar Grangel, la mère

JR
Et ta mère, au début de la guerre d’Espagne, en fait de la révolution espagnole, en juillet, août, les premiers mois, tu te rappelles de son activité ?

VF
Elle faisait partie du syndicat Mujeres libres « femmes libres », ce qui était assez mal vu là-bas même par certains libertaires parce que les femmes libres, ça la foutait mal, les hommes n’aimaient pas ça de toute façon, ils étaient quand même très habitués à ce que la femme soit soumise. En juillet 36, j’étais chez moi, c’était grand puisque c’était une école, mais pas immense, c’était une école modeste mais pour une maison, c’était grand. Je suis montée sur la terrasse, en Espagne, il y a beaucoup de maisons avec une terrasse, au risque de me faire tirer dessus. Je regardais les balcons alentours, ou ce qu’on appelle des galeries, c’est-à-dire c’est un balcon comme une logia. Je voyais des mecs allongés qui tiraient et moi je trouvais ça extraordinaire. Ca sortait du quotidien, de la chose de tous les jours, c’était une explosion, c’était une aventure. Les voitures, des petites camionnettes passaient pleines de jeunes armés, c’était une révolution. C’était un truc extraordinaire en même temps, une ambiance… tu avais l’impression d’avoir secoué une horreur, un régime…

JR
Donc, pour revenir sur la mort de Durruti, quand tu apprends ça, ça arrive comme le premier signe funeste ?

VF
C’est une déception totale, c’est l’impossible. D’ailleurs, on est allé à son enterrement et il y avait du monde, mais alors partout, partout, partout, partout. On aurait dit que tous les gens de Barcelone étaient dans la rue. Barcelone est quand même la ville la plus grande d’Espagne. C’est plus grand que Madrid, avec plus d’habitants. Ca a duré longtemps. C’était la cohue, la cohue, la cohue. J’y suis allée avec ma mère. On avait un drapeau rouge et noir bien sûr avec une photo très connue de Durruti où il est un peu penché. Quelqu’un qu’on connaissait l’avait peint sur toile et elle avait été collée ou cousue sur le drapeau. Alors, c’était assez spectaculaire. Un enfant qu’on connaissait, un voisin, était là avec moi pour porter ce drapeau. Ce petit garçon s’appelait Adolpho Carballo. On l’a trouvé plus tard, mort sur une route, tué par une balle.

video

JR
Diego (Abel Paz ndlr) dit qu’en juillet 36 qu’en une journée, les enfants sont devenus adultes…

VF
Oui, mais c’était un garçon. C’était très différent, un garçon et une fille en Espagne. Une fille était très surveillée, on n’avait pas la maturité qu’a une fille maintenant.

JR
Oui, mais cette maturité-là … on a du mal à imaginer aujourd’hui des adolescentes de 15 ans sur les barricades ….

VF
Si. Si ça arrivait. Ca peut arriver. Le moment venu. Dans la vie, ça dépend de ce que tu fais et de ce qui t’arrive. Si tu dois te défendre, ou tu te laisses bouffer ou tu te défends.

JR
Il y a eu beaucoup de femmes dans ces journées-là, quand on regarde les photos…

VF
Oui, il y en a eu, c’est vrai, il y en a eu parce qu’il y en a toujours. Ma mère est partie sur le front d’Aragon, pas pour se battre mais pour apporter des vêtements ou je ne sais plus quoi. Il y a eu un camion qui est parti avec plusieurs personnes et ma mère est partie.

JR
Quand ta mère partait là-bas, tu te souviens de ce que vous faisiez. Quelqu’un vous gardait ?

VF
Il y avait ma grand-mère à la maison. À un moment donné, pendant la guerre, ma mère a arrêté l’école, pas tout de suite mais après, elle a arrêté l’école.

JR
Mais ta grand-mère, elle n’est pas venue en France ?

VF
Non, elle est restée là-bas.

JR
Et elle n’a pas été inquiétée après ?

VF
C’était une femme de l’ancien temps qui ne savait ni lire ni écrire. Elle n’était pas dangereuse, c’était une femme âgée. Je suis retournée une fois voir ma maison à Barcelone, mais elle n’existe plus, il y a un immeuble maintenant. Pablo mon fils a prévenu sa fille Maya qui était plus petite, « si tu vois yaya pleurer, c’est … » mais non, ce n’était plus ma maison. Ce n’était plus ma maison.

JR
Comment as-tu vécu la guerre?

VF
La guerre se passait sur le front plutôt qu’à Barcelone, sauf les premiers jours où ça a éclaté. L’ambiance de la ville avait complètement changé. Il y avait les bombardements aussi. Quand les bombardements ont commencé, l’école de ma mère existait encore. Et il y avait une petite fille qui paniquait comme une folle, qui s’en allait en courant sans demander son reste, qui rentrait chez elle mais en hurlant. Et moi, c’était de l’inconscience mais je n’avais pas peur. J’écoutais le son parce que ça faisait « bom, bom », il y avait comme un écho, une répercussion et j’écoutais ça. Je ne pensais pas que ça pouvait me toucher.

JR
En 37, le gouvernement change, c’est le gouvernement Negrin qui arrive soutenu par les Russes et les communistes.

VF
Je ne m’occupais pas vraiment de ces choses. Ma mère parlait beaucoup avec des gens qui venaient, des amis et je saisissais des bribes. Un proche de Durruti, quelqu’un qui était son second qui était toujours avec lui sur le front, était un ami de la maison, il venait avec sa compagne et sa petite fille. Il y avait des gens de la Colonne de Fer. Il y avait des journaux comme Linea de fuego, mais je me rappelle surtout de Solidaridad obrera. C’était ce qu’on achetait chez moi « Solidarité ouvrière ». J’y jetais un œil quand il arrivait. Ma mère était une femme très dynamique et active. Mais ses réunions ne se passaient pas à la maison. Je me souviens que lors des journées de Mai 37, on écoutait la radio. Il y avait cette histoire de Poum (Nuñez, avec qui je me suis mariée en France était du Poum) que les communistes essayaient de supprimer. On écoutait à la radio la progression des événements et les communistes abattaient leurs opposants, déblayaient le terrain à Barcelone et dans d’autres villes. Les gens du Poum appelaient au secours et à ce moment-là, ils ne méprisaient plus les anarchistes, ils disaient « hombre de ideas avanzadas… ». Alors les anarchistes, c’était des hommes d’idées avancées parce qu’à ce moment-là, ils en avaient besoin. Ca énervait ma mère.

JR
A ce moment-là, en mai 37, il devait y avoir un climat de suspicion terrible en même temps, quand il y a eu les affrontements dans la rue entre les communistes, les jeunesses libertaires et le Poum…

VF
Ca ne se passait pas dans tous les quartiers, je ne l’ai pas vu de mes yeux. Tout le monde parlait de ça, la radio, les autres petites filles, ma mère… Je me souviens qu’un des frères de ma mère est venu un soir, il est passé à la maison et il s’en va directement à une des fenêtres. C’était un rez-de-chaussée et en Espagne les fenêtres donnant sur la rue avaient des barreaux de fer. Et cet oncle est allé à une des fenêtres, il a passé le bras et il a pris son fusil qu’il avait laissé à l’extérieur pour qu’on ne le voie pas entrer à la maison avec un fusil. Et il l’avait pris de l’extérieur, il l’avait posé comme ça… D’habitude il le portait, il ne le cachait pas. Mais là, il y avait une espèce de danger présent. Parce que dans des moments comme ça, si tu vois quelqu’un avec un fusil même à l’épaule, tu tires dessus, tu dis je tire avant que lui me…

JR
Tu vas encore à l’école à ce moment-là ?

VF
Non, là, je vais au lycée. Un lycée mixte qui était avant une école religieuse d’où les bonnes sœurs avaient foutu le camp en 36. On y a trouvé des drôles de trucs, des histoires de sexe entre les curés et les religieuses, des preuves. L’école avait été réquisitionnée quand les possesseurs précédents étaient partis donc le lieu vide. J’y suis passée récemment, c’est redevenu un truc de bonnes sœurs.

JR
Et qu’est-ce que vous appreniez à l’école ?

VF
On apprenait ce qu’on apprend dans un lycée, c’est-à-dire l’orthographe… Il y avait des profs. Il y en avait un justement pour l’orthographe, la grammaire et on disait tous, « c’est un curé qui s’est déguisé ». Parce qu’il était mince, et puis très comme ça. Un jour il me fait dire un verbe. Et le hasard a fait que la veille, je l’avais étudié entièrement, alors j’étais là et je le disais sans me tromper. Il me dit « tu es en train de le lire », ce n’était pas vrai. Et ça, c’était pas très anarchiste comme attitude, c’était vraiment un curé quoi !

JR
Et alors, les distractions que vous aviez : tu allais au cinéma ?

VF
Il y avait un cinéma pas loin de chez nous, dans la même rue et ces gens-là avaient décidé qu’avec un cachet de l’école on payait 25 centimes. Donc, le samedi après-midi, les mômes y allait et à cette époque, il y avait deux longs métrages plus un intermède. Alors, on passait tout l’après-midi à regarder les films de l’époque avec Gary Cooper, Clark Gable …, je les ai vus quand ils sortaient.

JR
Il y avait aussi les films faits par le syndicat du cinéma qui était anarchiste, vous les voyiez ?

VF
Oui, mais occasionnellement, ils n’étaient pas dans les salles, il fallait aller dans une conférence, dans un lieu, on y allait exprès.

JR
La poésie de Lorca, c’est à ce moment-là que tu la découvres ou c’était avant, quand tu étais plus petite ?

VF
Non, je n’étais pas si petite quand je l’ai découverte. Tout d’un coup, il y a « La casada infiel » « la mariée infidèle » qui pour l’époque et pour le pays était osé, osé… Nous, on récitait des poésies révolutionnaires, enfin qui avaient à voir avec le sens moral de la vie. Je me souviens que je disais un poème sur un type qui avait été fusillé en Amérique du sud par un des gros bonshommes possesseurs du pays.

JR
Lucia Sanchez Saornil, tu disais ses poèmes par exemple ?

VF
Ce sont des poèmes que j’ai connus en France. Au début en France, on était entre nous, entre Espagnols, entre réfugiés et là, il y avait des choses qui se disaient, des choses qu’on n’avaient pas forcément connues avant. Surtout nous les gosses. Lorca je l’ai connu parce que tout le monde le connaissait à un moment donné par « la mariée infidèle ». L’Espagne d’avant 36 et d’après Franco, c’était un pays avec des curés partout. Quand un curé passait, les mômes allaient lui baiser la main sans le connaître et le curé se laissait faire. Une mainmise, l’église en Espagne! Encore maintenant. J’achète « El Pais » de temps en temps et l’Eglise est encore exigeante, autoritaire, même si c’est beaucoup plus flou. Ils sont payés par l’Etat, ils ont un tas de …

JR
Ta mère a été très anticléricale ?

VF
Ben oui, forcément parce qu’étant petite, ma grand-mère était hyper catho, c’était tellement abusif. Les femmes n’avaient le droit que de se taire et de laver le sol.

JR
Comment ta grand-mère a vécu 1936. Tu te rappelles ?

VF
Elle avait peur, elle avait peur des bombardements. C’était une femme qui ne savait ni lire ni écrire, une femme d’avant.

JR
Mais elle, par exemple, elle n’était pas pour les franquistes ?

VF
Politiquement, elle n’était rien, parce qu’elle ne savait pas. Les conflits avec ma mère étaient de simples conflits de famille.

JR
Donc, quand ta mère vous emmène en France, en 38 ?

VF
On est arrivé en France en 38, 7 ou 8 mois avant la fin de la guerre.

JR
C’est parce que ça sentait le roussi ?

VF
Nous on ne le croyait pas parce que ma mère a tout laissé en Espagne.

JR
Elle pensait revenir vraiment ?

VF
Elle a laissé même son carnet de caisse d’épargne. Quand Franco a gagné, toutes nos affaires et celle d’autres gens comme nous anti franquistes, des gens du peuple – il y a toujours aussi toute une partie du peuple qui va du côté de celui qui a gagné – toutes nos affaires de la maison étaient dans la rue, jetées… Le mec qui tenait une mercerie à côté de chez nous était carrément facho, on le savait, d’ailleurs il nous regardait comme ça, quand tu allais acheter quelque chose, c’était tout juste s’il te mettait pas à la porte. L’Espagne était très très très catholique alors ces gens, rien que pour ça ont applaudi Franco…

JR
C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la bourgeoisie française ne voulait pas aider l’Espagne républicaine.

VF
En France, des gens se sont découverts anti-hitlériens à la fin de la guerre suivante, alors qu’au moment où ça se passait, ils étaient plutôt pour. Les gens cherchent à ne pas avoir de problèmes, la plupart, un grand nombre. Et alors là, donc, toutes nos affaires ont été jetées dans la rue. Et ma tante est passée dans la rue comme si de rien n’était et tout était dehors. Et elle a vu le livret de caisse d’épargne, elle l’a ramassé, et plus tard elle l’a ramené en France.

JR
Ta tante vous a rejoints après ?

VF
Oui, plus tard et mon oncle aussi. Mais ma mère avait pris dans la colonie leur fille.

JR
Quand tu dis plus tard, c’est beaucoup plus tard ?

VF
Non, c’est pas beaucoup plus tard. Les gens qui partaient, ma tante et son mari – parce que nous on avait sa fille – sont passés à pied par la montagne avec un passeur, la frontière était fermée. Ils ont traversé les Pyrénées à pied.

JR
Ils sont venus pour vous rejoindre. Eux, ils étaient anarchistes aussi ?

VF
Oui, mais mais moins impliqués que ma mère. Ils étaient très anti-franquistes.

JR
C’est une situation historique assez exceptionnelle parce que l’anarchisme a pris en Espagne comme dans aucun autre pays européen.

VF
Il y a même des choses d’Espagne que j’ai apprises ici plus tard, par exemple, en Andalousie, très tôt, au début du siècle passé déjà, l’anarchie a pris, il y a eu des fusillés au parc de Maria Luisa au début du siècle. Il y a eu un truc qui s’appelle Casas Viejas dans un village qui s’appelait les vieilles maisons. Là-bas, on a trucidé des gens. Nous, on a eu à la maison à un moment donné des enfants dont les parents faisaient la grève de la faim. Les gens qui pouvaient prenaient un enfant pour qu’il n’ait pas à subir tout ça, le temps qu’il fallait. C’était une dictature horrible. C’est curieux parce que l’Espagne était riche de l’or volé aux Indiens de l’Amérique du Sud. Les banques espagnoles avaient de l’argent en veux-tu en voilà, je crois que c’était le deuxième ou le troisième pays riche et on n’en foutait rien du tout. C’était planqué, l’or était là et les travailleurs, les paysans l’ouvrier étaient exploités au maximum à ne pas avoir de quoi bouffer, en travaillant. En Andalousie par exemple, il y a des élevages de taureaux. Les élevages de taureaux demandent beaucoup de terre, d’espace pour que le taureau ne voie pas l’homme ou le moins possible sinon il l’attaque directement après. Donc, seuls les gens très riches avaient la possibilité de faire ça et les pauvres, les gens pauvres – on ne peut pas dire autrement – c’était des travailleurs qui allaient, qui se proposaient pour travailler la terre et tous les matins, il y avait la queue. Celui qui dirigeait ce type de travaux « toi, toi, toi, toi et les autres à la maison » et les autres s’en allaient sans boulot. Tous les jours ça se passait comme ça. C’est-à-dire qu’il y avait une organisation de la misère effrayante alors que dans les banques espagnoles, il y avait du fric, l’or des Incas et des Aztèques, ramené d’Amérique du Sud.

JR
Et pour revenir à Lorca, tu te rappelles la première fois que tu as dit ses poèmes en public ?

VF
Exactement non, je pense que c’est en France. Mais à l’école en Espagne, j’avais un cahier. C’est tout un entourage, des conditions du contexte où j’ai commencé à écrire dans ce cahier, au lycée d’un côté et de l’autre. En France, j’ai tourné mon cahier dans l’autre sens. J’ai commencé à copier des poèmes en espagnol.

JR
C’est un cahier de tes années lycée et c’est là que tu trouves les premiers trucs de Lorca.

VF
Non ! J’ai emmené ce cahier en France. En Espagne, on disait beaucoup de poèmes, ça se faisait beaucoup mais c’était des poèmes révolutionnaires, ce n’était pas forcément des choses bonnes littérairement parlant. Et en France, j’ai commencé – je ne sais ni comment ni pourquoi – à copier des beaux poèmes espagnols. Par exemple, j’ai découvert un auteur que je ne connaissais pas, qui est andalou, qui fait, qui avait fait des très beaux poèmes, je connaissais un poème que j’avais pêché je ne sais pas où, qui est dans ce cahier, et après j’ai acheté le livre de cet auteur-là. C’est une manière… les choses se suivent comme une conséquence naturelle des choses.

JR
Donc Lorca, il arrive au milieu de tout ça.

VF
Il arrive là-dedans. J’ai commencé à copier ses poèmes comme ça, toutes sortes de poèmes. J’avais cette envie de puiser dans des choses belles, bien écrites.

JR
Tu te rappelles de la première fois que tu as dit des poèmes en public ?

VF
Oh mais j’étais petite. La première fois que j’ai dit des poèmes sur une scène, j’étais petite ! C’était en Espagne. Quand je dis que j’étais petite, j’étais une gamine et j’ai toujours eu, c’est un peu prétentieux de dire ça, mais j’ai toujours eu une articulation très nette, très marquée, je parlais très bien même toute petite. Les premières fois où j’ai dit des poèmes, j’avais sept ou huit ans. Je me souviens qu’un monsieur m’a mise comme ça sur la scène et je suis partie à dire des poèmes. Oui. Le premier poème que j’ai dit en public, c’était une fable traduite du français « Le chien et le loup ». Parce que par instinct, j’allais…. Les écrits de la révolution, étaient stimulants, enthousiasmants avec une force colossale mais pas toujours bien écrits. Il y avait beaucoup d’analphabétisme en Espagne et les anarchistes développaient le savoir aurprès des plus pauvres.

JR
Quand tu es arrivée en France, tu as fait ça dans le camp où vous étiez, tu as dit des poèmes pour les gens…

VF
Oui et puis après. Je dois avoir une photo par-là, où je suis en train de déclamer. Lors d’une journée passée à la campagne entre anars, à un moment donné, on m’a demandé de dire des textes, donc, je suis là en train de parler et il y a autour de moi les gens qui écoutent. Je ne sais pas comment c’est venu mais je l’ai toujours fait. Après, j’ai suivi les cours d’art dramatique chez Charles Dullin. C’était très espagnol le fait de dire des poèmes.


Fête anarchiste, France 1945-46


JR
Tu te rappelles quand vous avez traversé la frontière.

VF
Oui, vaguement, c’était avant l’exil. J’étais avec ma sœur. On envoyait les enfants d’abord. Donc on avait nos papiers. Après on est allé dans un camp à Clermont l’Herault. On est venu normalement par le train et tout ça. Ca nous a été évité l’atroce exil qui a suivi. Lorsque tous les autres réfugiés sont venus, on nous a pris nos papiers officiels et on nous a assimilées à eux. Même sur mes papiers actuellement, ma date d’entrée en France, elle est celle de l’exil alors que je suis venue 7 ou 8 mois avant.

JR
Tu te rappelles de l’annonce de la fin de la guerre, ?

VF
Le désespoir !

JR
Quand la guerre a été finie, vous avez compris qu’il n’y avait pas de retour possible ?

VF
Oui. Certains enfants sont retournés en Espagne parce que les parents étaient restés là-bas. Franco avait promis et dit « si vous revenez, il ne vous sera fait aucun mal » et en fait il a liquidé des milliers de gens. Aujourd’hui, je suis toujours une réfugiée. Lorsque je vais en Espagne, je ne suis pas chez moi et ici non plus. Il n'y a jamais de retour possible.

Propos recueillis par Jean Rochard et transcrits par Crystal Raffaëlli en mars 2008

À consulter : Biographie Violeta Ferrer sur le site nato
À écouter : Violeta Ferrer Poemas de Federico Garcia Lorca
Buenaventura Durruti
À voir : Diego de Frédéric Goldbronn



Photos : Archives Violeta Ferrer - Images animées : B. Zon

24.4.08

NOUVELLES FRONTIÈRES



"En dénonçant vos voisins sans papier, vous aiderez la police à voyager" pourrait être le slogan en vogue. Les policiers escortant les étrangers sans papiers, expulsés du territoire nazional reconduits par avion à leurs frontières, élargissent leurs possibilités de séjours au soleil car leurs déplacements sont crédités de miles (prime au kilomètre permettant des voyages gratuits - nombreux officiers de police bénéficient de la carte Gold comme les grands hommes d'affaire voyageurs) par les compagnies aériennes collaboratrices. Sympa de la part des sans papiers en vacance sans s de permettre les vacances avec deux s de leurs geôliers ! L'étranger a ses charmes.

19.4.08

CINÉMA TRÈS GRAPHIQUE


Les Rolling Stones sont un des rares groupes a avoir été filmé à diverses époques et dans des contextes différents (mais à chaque fois fort précis) et bien filmés par quelques as de la pellicule : Jean-Luc Godard pour One + One, Robert Frank pour Cocksucker Blues - qui demeure interdit de projection par Mick Jagger -, David Maysles et Charlotte Zwerin pour Gimme Shelter, Hal Ashby pour Let’s Spend the Night Together et puis Martin Scorcese pour Shine a light sorti cette semaine sur les écrans français. L'ensemble des films précités (sans compter les moins cinématographiques, mais néanmoins très intéressants Stones in the Park et The Rock and Roll Circus ) abordent moult facettes du cinéma : nouvelle vague, film d'horreur, comédie, mystère, drame psychologique etc. et chacun nous livre un petit secret. Shine a light offre une troublante, mais captivante proximité des personnes (de leurs peaux), une vision étrange et un mouvant abîme qui sépare et réunit l'ultra dynamique Mick Jagger superentraîné et le drôlement amoché et intact Keith Richard en possession de moyens merveilleux. Face à Mick Jagger, ni Christina Aguilera, ni Jack White ne font le poids (même s'ils assurent de leur mieux), mais en présence de Buddy Guy, Mick Jagger doit s'effacer, ce qui n'est pas le cas de son compère guitariste, alors en bonne intelligence. Voilà donc la révélation de ce film, si l'on en n'était pas déjà persuadé : un lord ne pourra jamais aller aussi loin qu'un pirate.

TECHNICIENS DE SURFACES


La pensée encourage et fait le mur qui panse.


Photo : B. Zon

9.4.08

MICROS GRANDE



Enregistrer un disque est un acte de présence (n'en déplaise au Colonel Attali). Lors des mixages, on s'inquiète souvent de savoir si tel ou tel instrument est suffisamment présent, mais ce n'est pas tout. Le disque par une sorte de tour de passe passe que Bakounine aurait pu bien décrire (par exemple dans ses réflexions sur l'art et la science in "Dieu et l'Etat") échappe à son abstraction de situation irréaliste et super matérielle pour révéler quelque chose d'assez improbablement unique de la présence musicale dans le monde tel qu'il a été infléchi au 20ème siècle pour devenir une situation étonnamment incarnée de ce réel. Comme au cinéma, la réalisation d'un disque est un acte collectif destiné à un collectif plus grand encore où il est question de commenter, partager et réagir, mais de façon moins abstraite qu'au cinéma. C'est impressionnant ! On ne s'en rend plus compte tant on s'est trop contenté de "lire" les disques et quelques signatures et pas assez de comprendre qu'ils étaient devenus nécessaires à la musique dans un monde assailli par l'horreur industriel comme le cheval pour l'indien d'Amérique quand l'Europe a débarqué ses virus (Colomb, Cortès etc.). Il est bien de penser à Miles Davis et Jimi Hendrix, louable de penser à Teo Macero et Chas Chandler, mais il est juste de penser à Stan Tonkel et Eddie Kramer. Les micros cosmiques des enregistreurs du son existent comme les beaux outils de ceux que l'on nomme ingénieurs (et pour cause).

Sans la détermination des ingénieurs Christian Savouret (première période), Daniel Deshays (seconde période), de Dave Hunt (troisième période), d'Alain Cluzeau (quatrième période), de Jean Taxis (cinquième période), d'Etienne Bultingaire (sixième période) de Jean-Marc Pinaud, Thierry Balasse, Fabrice Maria et Steve Wiese (et nombreux autres plus épisodiquement comme Chris Dibble, Philippe Avril, Curtis Schwartz, Sheridan Tongue, Jim Goatley, Gérard de Haro, Joe Johnson ou Walter Quintus), les disques nato n'auraient aucune consistance. Ces hommes du son nous sont nous, ils nous font marcher les oreilles en donnant l'angle des promenades.

En ce moment même (et c'est précis) Steve Wiese (rencontre fondatrice en l'an 2000) termine à Minneapolis au studio Creation le mixage de l'album Next du saxophoniste François Corneloup, projet projeté où cinq hommes (les autres étant Dominique Pifarély, Dean Magraw, Chico Huff, JT Bates)démontrent que la générosité est l'alchimie de la beauté, de l'inspiration apportant la conscience, de l'amour (ben oui) et de l'âge (progression sensible). Steve Wiese a su non seulement saisir cette intensité superbement simple, mais aussi l'accueillir, la transporter, la transformer d'égale à elle même.

Nous aimons les disques (expériences vivantes).

À suivre ...


Photo : B. Zon

4.4.08

SOLIDARITÉ FRATERNELLE AVEC LES TRAVAILLEURS DE LA FNAC (6)

"DE LA FNAC À L'HYPERMARCHÉ DE PRODUITS CULTURELS ET DE LOISIRS"


Communiqué de Sud Fnac

Les salarié(e)s de la Fnac ont appris par la presse mardi 25 mars le départ du P-d-g Denis Olivennes. Depuis pas une note d’information dans les établissements. Seuls les «managers» ont eu droit à une lettre du Président sur Intranet. En revanche, dans les médias, D. Olivennes a largement commenté ses années Fnac et son départ comme patron du Nouvel Obs, qui confirmerait qu’il est bien un homme de gauche ! A la Fnac, on l’a constaté serviteur appliqué du Medef.

Ses cinq années de règne à la Fnac ont sans aucun doute été les plus douloureuses socialement pour le personnel de la Fnac : suppressions de postes, restructurations permanentes avec ou sans PSE, liquidation des Fnac Photo, casse des métiers, individualisation des rémunérations, primes d’objectifs, règlement intérieur répressif et maintenant monétisation des RTT. Ce dispositif allant de pair avec un anti-syndicalisme permanent. L’objectif de PPR était clair : accélérer l’alignement de la Fnac sur les normes de la grande distribution, tant sur le plan social que commercial, en maintenant l’image d’une enseigne « agitatrice » et atypique. Pour remplir ce mandat, où l’imposture le dispute à l’acrobatie, PPR a trouvé en Olivennes l’homme de la situation. Ce normalien et énarque cultive une image d’intellectuel, capable de parler aux médias aussi bien compte d’exploitation que littérature… On notera aussi que le soi-disant passé trotskiste de D. Olivennes a fait surface à son arrivée à la Fnac alors qu’il n’en était pas question quand il sévissait à Air France ou à Canal+. Marketing oblige : cette petite touche personnelle devait convaincre que le nouveau p-d-g agissait bien dans la continuité des fondateurs de l’enseigne, Max Théret et André Essel ! Pourtant, au-delà de leur rôle comme premiers patrons de la Fnac, quel rapport établir entre des hommes ayant courageusement mis leurs convictions politiques au service de la Résistance et le lycéen du Ve arrondissement visitant un bref instant l’extrême gauche avant de rentrer dans le rang comme tant d’autres dans la décennie suivant Mai 68 ?

Les hommes d’Olivennes à la Fnac ont eu pour mission de détricoter, point par point, un statut social construit de haute lutte. Il était le symbole d’une enseigne un peu à part, non totalement intégrée au monde de la grande distribution. En effet, il était indissociable d’une politique commerciale basée sur le respect du client et la volonté de répondre à ses besoins. Si ce statut social était dans la ligne de mire des dirigeants précédents, l’accélération, la généralisation et le caractère systématique des attaques sont bien à mettre à l’actif des équipes de D. Olivennes. Les salarié(e)s comme les client(e)s pâtissent de ces choix dictés exclusivement par des impératifs de rentabilité au détriment d’une politique industrielle à long terme.

Le résultat est aujourd’hui édifiant. Pas forcément exprimées collectivement, les tensions sociales sont réelles. La confiance que le personnel pouvait avoir dans la Fnac laisse place au doute, à l’insécurité quant à son avenir, à la lassitude face à la direction. Les moyens de travailler correctement et de répondre de manière satisfaisante à la clientèle ont disparu. Les tensions entre les salarié(e)s s’exacerbent au détriment de la cohésion des équipes. Les salaires sont bloqués. Alors que le salaire d’embauche était supérieur d’environ 150 € au SMIC il y a une dizaine d’années, il est maintenant tiré par l’augmentation de celui-ci chaque année en juillet. La grille des salaires se tasse vers le niveau le plus bas. L’instauration en 2007 d’une prime individuelle d’objectif a provoqué la concurrence entre vendeurs. Des pratiques inédites jusqu’ici voient le jour pour tenter d’attraper quelques dizaines d’euros de prime. Par exemple, des vendeurs éditent des cartes de visite avec leurs horaires de travail afin qu’un client conseillé revienne réaliser son achat auprès d’eux. Et bien évidemment, ce système incite à vendre des produits et des services ne répondant pas aux besoins du client mais qui participent de la prime potentielle en fin de mois. Les métiers existant jusqu’en 2005/2006 ont été remplacés par des « fonctions » imposées sans concertation ni négociation. C’est le « comportemental » qui est maintenant évalué par la hiérarchie. Sous couvert de « mobilité » et de « polyvalence », devenus les mots clés du management, tout le monde peut tout faire. Les vendeurs des Produits techniques encaissent et chacun(e) peut être déplacé vers un autre poste de gré ou de force. Peu importe que l’on soit Libraire ou vendeur d’appareils photo. En parallèle, l’offre en Disque et en Livre diminue sensiblement. La pression constante sur les effectifs et le PSE sur les services administratifs crée les conditions pour faire accepter cette mobilité.

Ce sont les fondamentaux de la Fnac qui sont mis à mal aujourd’hui. Peu d’enseignes se targuaient d’avoir des vendeurs spécialisés et passionnés. La contrepartie était d’une part des rémunérations un peu supérieures à celles du secteur et d’autre part un statut moins précaire, donc un turn-over moins important. C’est ce qui faisait globalement l’intérêt de la Fnac pour ses salariés comme pour sa clientèle.

Le 25 mars, les salarié(e)s de la Fnac ont donc appris une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne avec le départ de D. Olivennes. La mauvaise avec le retour à la Fnac de C. Cuvillier après un détour par Conforama qui, en bon camarade de promo HEC de F-H.Pinault, doit « achever la mue de l’enseigne ». Après l’épisode Olivennes, plus besoin de mascarade pour PPR : la Fnac est entrée définitivement dans l’ère de la grande distribution… Pas de quoi rassurer salarié(e)s et clients !

Le 2 avril 2008.

Pour SUD Fnac,
Olivier Gasnier, Gaëlle Créac’h, Jean-Paul Marchall, Nadine Laurent, Virginie Nguyen.