Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

11.4.17

AVEC ARMAND GATTI : ICI, HIER, MAINTENANT, AILLEURS, DEMAIN POUR UNE DEUXIEME AVENTURE DE L'HOMME.
Par Francis Juchereau



Avec Armand Gatti : ici, hier, maintenant, ailleurs, demain
Pour une deuxième aventure de l'Homme.

Par Francis Juchereau

Le "toujours maquisard" limousin "Don Qui ?" est mort le 6 avril, à l'arrivée du printemps. Fils de prolétaires émigrés, Armand Gatti fit de sa longue existence (1924-2017) une extraordinaire aventure combattante et multiple : la recherche d'une possible deuxième aventure de l'homme, hors des chemins de la catastrophe en cours.
Issus du monde des paysans pauvres du Piémont, les parents de Gatti émigrent en Amérique après la Grande guerre. Brutalement de retour en Europe, ils trouvent du travail à Monaco alors que Mussolini instaure le fascisme à deux pas, en Italie.  C'est en 1924, année de la (première) naissance du futur maquisard-poète prénommé Dante. Sa mère, Laetitia, est femme de ménage et admire François d'Assise. Son père Augusto, balayeur-éboueur anarchiste, a connu l'indicible violence des tranchées en Italie du nord, puis l'impitoyable répression patronale dans le Chicago des années 20, au temps de Sacco et Vanzetti.
Dante Gatti naquit pauvre et apatride... à Monaco : paradoxe originel qui le fera rebelle. 
Sa vie durant, il préservera farouchement cette marque de fabrique qui lui permettra de ne pas succomber. Car l'homme, dit-il, a la possibilité de s'émanciper, mais seulement s'il refuse catégoriquement cette société marchande et spectaculaire qui le happe. Il y réussira à la seule condition qu'il résiste, qu'il se déprenne de ce monde qui le rend "petit" et précipite la catastrophe.  
L'argent, la richesse, le lucre n'auront pas prise sur la vie et la pensée de Gatti. Et celui-ci se tournera naturellement vers un humanisme cosmopolite. Il s'engagera en faveur de la vie aux côtés des hérétiques, des "vaincus", des pauvres, pour "un homme plus grand que l'homme", par delà les frontières de l'espace et du temps.
L'historien Eric Hobsbawm nomma "Âge des extrêmes" le "Court XXe siècle" (1914-1989). Durant moins d'une vie humaine, surgirent deux guerres mondiales, des génocides (des arméniens, des juifs... peu après des tutsis) et une gigantesque techno-science qui cachera derrière son étiquette "Progrès" des boucheries industrielles de l'homme par l'homme et des saccages de notre planète. Face à cette démesure-ci, des révolutions et des luttes de libération surgirent mais furent interrompues brutalement, ou s'avérèrent des impasses, ou furent terriblement dévoyée.   
Gatti déploiera avec ferveur sa passion existentielle à travers les tumultes de ce siècle. Il sera journaliste, cinéaste, dramaturge... et toujours poète. En 1968, le milieu culturel officiel (TNP, Avignon...) l'avait quasiment consacré.  "Sous les pavés, la plage", slogan culte de 1968, est une réplique issue de son théâtre à l'heure du succès. Mais bientôt une de ses pièces sur le dictateur Franco sera interdite par le pouvoir. Alors Gatti se place délibérément en marge des institutions culturelles et sort définitivement du cadre son théâtre comme le langage qui s'y crée. Ces vingt dernières années, il élabora au long de ses écrits et de ses "expériences" (une autobiographie "improbable", La parole errante et les 17 textes et pièces de La traversée des langages) une parole exploratrice porteuse d'une vison du monde différente et nouvelle. Cette expression, complexe et d'un lyrisme certain, qui cependant participe à une véritable révolution culturelle, passe aujourd'hui quasiment inaperçue (la plupart des médias ne se réfèrent qu'à ses pièces d'avant 68, éditées au Seuil).  Malgré cela, la grande presse qui a largement annoncé sont décès, flaire une postérité prometteuse à travers des titres comme, "la légende d'un siècle", "mort d'un révolutionnaire du théâtre", "figure du théâtre du vingtième siècle", "miroir éclaté des utopies".
Mais c'est d'abord sur la montagne limousine, accueilli par des paysans communistes et planqué dans un trou de maquis au cœur de la forêt de la Berbeyrolle près de Tarnac, que Gatti connaît, assure-t-il,  sa "seconde naissance".  Arrêté puis interrogé, il découvre alors la parole poétique comme arme (prosaïquement, les gendarmes notent sur le procès-verbal de son arrestation : "l'intéressé (...) simule l'idiotie").
 "Ô forêt  seul langage inventé par la terre pour parler au soleil", déclame-il au même endroit, soixante trois ans après, amorçant sous l'orage la lecture publique de son poème en hommage à Georges Guingouin, au Limousin et à la longue marche de toutes les résistances.
Et de finir le poème par ces mots : "Les lettres d'Antonio Gramsci, lues à haute voix aux arbres pendant les heures de garde, nous remplissaient de la conscience que les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin étaient une barricade, la même que celle de Madrid, le même combat, le même futur à chaque instant créé."
Laissons conclure le poète, devenu à son tour "notre mort".
Ainsi, sur une pierre, au trou de la Berbeyrolle , le Toujours maquisard Don Qui ? a voulu placer ces mots :
"Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs. Cherchez-y la vérité. Inventez là, vous ne la trouverez nulle part ailleurs".  Nestor Makhno.
"Nous ne sommes rien, soyons tout". Nicole Gompers. 


Armand Gatti et le cercle Gramsci

Gramsci-Guingouin-Gatti, une conjonction extraordinaire en Limousin

Si le G du logo du Cercle représente naturellement la première lettre du patronyme d'Antonio Gramsci, il a, au fil de sa "carrière" plus que trentenaire, indissolublement incorporé celle des noms Guingouin, puis Gatti.
En  juillet  2005, Armand Gatti a rencontré pour la première fois le cercle Gramsci en venant tout un week-end à Ligoure fêter les 20 ans du Cercle, avec Hélène Châtelain[1]. Ce fut un moment mémorable où les salles du château résonnèrent des chants de la Chorale des résistances sociales et où ses murs nous permirent d'admirer le film tourné par Hélène à Los Angeles lors de la création dans cette ville de la pièce "Chant public devant deux chaises électriques"(à partir des derniers moments de Sacco et Vanzetti). Si cette rencontre, permise par Manée Teyssandier et nos camarades de Peuple et Culture Corrèze, fut un moment capital pour la vie du Cercle, elle marquera sans conteste aussi un moment important dans le parcours d'Armand Gatti et de son œuvre.
L'automne 2005 fut marqué par la mort de Georges Guingouin, survenue au moment même où Gatti, invité par le Cercle, venait faire une lecture à Gentioux, organisée sur le plateau de Millevaches notamment grâce à un des "anciens" du Cercle, Francis Laveix de Royère de Vassivière. Nous pouvons parler de ce moment en termes de conjoncture extraordinaire, car il marque à la fois un retour créatif de Gatti sur les lieux de son maquis et sa rencontre avec une vie nouvelle foisonnant alors sur le Plateau, laquelle fera beaucoup parler d'elle médiatiquement à partir de 2008 avec l'affaire de Tarnac.
En effet, aux lendemains de Gentioux, Gatti écrivit un grand poème en hommage à Guingouin,  "Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin", poème qu'il confia au Cercle. Grâce aux liens antérieurs liés par le poète avec l'éditeur limousin Jean Louis Escarfail (éditions Le bruit des autres), le Cercle put coéditer ce poème. Cette édition fut réalisée en vue d'une lecture mémorable du poème par son auteur devant la ferme de la Berbeyrolle (commune de Tarnac), ferme de la famille Hélie qui, en 1943, avait recueilli Gatti, devenu maquisard-poète dans la forêt éponyme.
Après cette lecture, Armand Gatti reviendra très régulièrement dans sa "Corrèze". Il sera notamment invité par Pierre Coutaud, maire de Peyrelevade, en vue de fonder un lieu de création international, université véritable ouverte à tous, porteuse d'une culture transformatrice issue des exigences nouvelles de ce siècle. Ce projet ne se réalisera pas en ce lieu et avec Gatti, mais Armand Gatti pourra entreprendre en 2010 avec l'aide d'Henry Roy, maire de Neuvic d'Ussel, sa dernière grande "expérience" qui réunit tout l'été un groupe de 30 stagiaires venant du Limousin, de différents lieux de France et internationaux. Cette pièce, "Science et Résistance battant des ailes pour donner aux femmes en noir de Tarnac un envol d'oiseau des hautes altitudes" fut un événement majeur dans la littérature et le théâtre selon Olivier Neveux, présent à Neuvic. Celui-ci écrivit à chaud : "les mots peinent à dire et décrire ce dont plusieurs centaines de personnes furent, cette fin d'été, les témoins. Comme si les catégories qui permettent l'analyse théâtrale s'avéraient sinon fausses du moins vaines, comme à côté. Quelque chose fut, en effet, à nul autre pareil".
Après 2010 et l'expérience de Neuvic, Armand Gatti reviendra fidèlement en Limousin, n'oubliant pas le Cercle. Le 13 novembre 2010, il fut l'invité d'honneur d'une soirée mémorable, salle Jean-Pierre Timbaud, sur le thème "création littéraire et engagement politique". Lors de cette soirée, son frère en poésie, le toulousain Serge Pey et sa compagne sarde, accomplirent une performance avec des portraits de Gramsci sur le texte de son poème Graffiti, puis Serge remit à Gatti un bâton de poète, recouvert d'un texte qu'il avait spécialement gravé.
En octobre 2012, Armand Gatti vint à Limoges plus particulièrement pour une soirée du Cercle sur "l'actualité de Gramsci" animée par Ramiz Keucheyan. Il participa tout simplement au débat, avec la même attention, le même intérêt et le même bonheur que celles et ceux venus ce soir là débattre et réfléchir ensemble à propos de la pensée d'Antonio Gramsci.







[1] accompagnés de Jean Jacques Hocquard, l'"amiral" de La Parole errante à Montreuil, d'Olivier Neveux universitaire spécialiste du théâtre d'A Gatti et d'Emmanuel Deléage, son assistant franco-américain, habitant Los Angeles.

Photo prise pendant l'expérience de Neuvic d'Ussel, en 2010 et lors d'un séjour avec Armand Gatti et Hélène Chatelain, Francis Juchereau et Christophe Soulié, dans le moulin d'Hélène, Berry - 2013. Merci à  Christophe Soulié

9.4.17

AU DRAP POT

L'overdose tricolore. Le fourbi où se retrouvent Hugues Capet, Jean le Bon, Saint Michel, Étienne Marcel, La Fête de la Fédération, celle de L'Être suprème, Le baron Jacques-Francois de Menou, Mirabeau, La Convention, Louis-Philippe, Adolphe Thiers etc. etc. jusqu'aux candidats à l'élection présidentielle 2017 (en tous cas tous ceux que les médias appellent d'un vocabulaire généralement accepté de tous : les gros candidats - tout un symbole), a sérieusement quitté la désuétude qui lui sied si bien pour devenir l'étendard partagé d'un patriotisme synallagmatique en une flagmania unificatrice d'image (pour qui n'aurait pas le son).

Dessin Tardi © Adèle Blanc-Sec

8.4.17

EDDY ET DOMINIQUE GAUMONT
ALWAYS PRESENT

Lors de l'émission d'Alex Dutilh "Open Jazz", diffusée en direct du disquaire Le souffle continu le 6 avril à l'occasion de la réédition des albums du Cohelmec Ensemble, le saxophoniste Jean Cohen a mentionné deux des frères Gaumont : Eddy (le batteur) et Dominique (le guitariste). Sur Internet, où l'on ne trouve pas plus de choses qu'à la Samaritaine (bientôt reconvertie en hôtel touristique), les Gaumont sont très absents (quasi totalement pour le premier) ni leur extraordinaire créativité, ni leur fin tragique n'inspirent les fondus de la toile. Pourtant ces deux comètes guyanaises (la Guyane territoire oublié) ont marché sur les crêtes de ce que l'on aime le plus jusqu'à s'y perdre. On les a entendu avec Michel Portal, Miles Davis, Jacques Thollot, François Tusques, Barney Wilen, Beb Guérin, le Black Artist Group... Dans Watch Devil Go de Jacques Thollot, "Eddy G, Always Present" a la dédicace facile à comprendre.

Photo Archives Gaumont

6.4.17

ARMAND GATTI

En novembre 2015, à Limoges pour la version intégrale de "Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin", Armand Gatti avait, heureux, rejoint sur la scène du Théâtre de l'Union, Tony Hymas, Frédéric Pierrot et Violaine Schwartz. Retrouvailles épanouies de ses mots avec la musique 63 ans après "Oubli signal lapidé" avec Pierre Boulez. L'intuition du vocabulaire rendue possible par Armand Gatti a ouvert, parmi les arbres, une source inspiratrice où s'enlacent les traits accrus de résistance, de poésie, de leurs transformations, des reflets des sentiments sur l'histoire des hommes, de leurs combats libérateurs. À 93 ans, le poète à la vie singulière aux nuances impressionnantes d'élan, l'homme qui portait toujours, ces derniers temps, un badge de Durruti sur le revers de sa veste, vient de nous quitter.

Photo : B. Zon

2.4.17

SOUFFLE CONTINUEL



S'il nous arrive de lutter contre les souvenirs, nous sommes aussi souvent en recherche du souffle qu'ils ont pu nourrir. Pas vraiment les souvenirs en formes d'ailleurs, mais ces moments que l'on voudrait embrasser au présent, toujours. Non pour regarder derrière, ni pour être sur ses gardes, mais pour obstinément espérer trouver l'insondable balance qui ferait de demain un autre jour véritable. Le portrait de Gérard Terronès photographié par Christian Ducasse en 1990 laisse passer la lumière pour dire cet instant où tout s'ouvre, cet instant où le souffle continue, fort de son histoire, de ses sentiers aventureux, de ses désirs. Vendredi matin, 17 mars, l'indésirable flash nous fait perdre l'équilibre, la nouvelle est impossible : Gérard est parti la veille.


Le soir, à Lomme, Jazz en Nord a invité Tony Hymas et Eric Lareine pour une soirée consacrée à Léo Ferré. Avant le concert, Claude Colpaert, qui vient d'apprendre la nouvelle, s'adresse aux spectateurs pour rappeler l'importance de Gérard Terronès, dire comment l'homme au chapeau avait généreusement aidé l'association à ses débuts, à quel point il souhaitait que ce genre d'initiative prenne racine. Le pianiste d'Eric Lareine a dû annuler pour raisons familiales et Tony le remplacera. En une heure de répétition avant le repas, avec Eric Lareine, ils font connaissance, potassent la musique, les mots ; tout le monde s'adapte, construit, ce qui compte c'est le poème, les conseils du vent, la boussole, ne rien perdre du Nord. Le pianiste joue d'abord seul, puis avec le chanteur vient le temps d'une rencontre intense de libertés intérieures, de libertés de mouvements, de libertés de langage, de langages, de libertés libertaires. On y danse.  "Muß es sein, es muß sein!" Nous sommes là pour être, suivre la seule partition fondamentale : le souffle.


"La dignité d'un homme seul, ça ne s'aperçoit pas. La dignité de mille hommes, ça prend une allure de combat".  René Char (Le soleil des eaux)

Dimanche 19 mars 14h, Paris, place de la Nation, Marche pour la Justice et la Dignité. Cela fait longtemps que les Marx Brothers, fussent-ils oubliés par Lénine (Léo Ferré "Paris Je ne t'aime plus"), ne modèrent ni la forge ni le vent. Ils marchent contre la brutalité policière, contre l'oubli de ses nombreuses victimes, contre l'infernal racisme, contre les fatalités programmées de l'inhabitable ancienne maison et ses rafistolages atomiques. Ils marchent aussi pour l'essentielle justice du verbe "être". La rue fait du bien, elle rend la beauté. On ne se terre plus. On y danse. Là, une banque à la vitrine endommagée avec un graffiti "Plus belle la vitre". Les équivalences poétiques disent tout. En arrivant Place de la République, on passe devant le Dejazet, souvenir de Léo Ferré et de Gérard Terronès qui tous les deux y ont forgé, y ont soufflé, lorsque cette scène était Théâtre Libertaire de Paris. La manifestation anti-répression sera réprimée. Peine perdue et uniforme, cela fait mal certes, mais ne suffira jamais à modifier nos paysages jamais essoufflés.


Plus tard, ce même 19 mars, on file à l'Atelier du Plateau. Catherine Delaunay et ses copains Yann Karaquillo, Sandrine Le Grand, Christophe Morisset, Pierrick Hardy, Guillaume Roy, Guillaume Séguron y jouent Jusqu'au dernier souffle, suite inspirée par les lettres des soldats français au front pendant la guerre de 14-18. Ces lettres l'ont bouleversée, c'est sensible et c'est partagé. Debussy (1910) et Berg (1913) sont en tête de chapitres. S'en suivent les mots, leurs peines, leurs dépits, leurs horreurs, leur amour. Eugène à la veille de son exécution "pour l'exemple" écrit à sa femme Léonie : "Nous avons participé à des offensives à outrance qui ont toutes échoué sur des montagnes de cadavres. Ces incessants combats nous ont laissés exténués et désespérés. (...) Cette guerre nous apparaît à tous comme une infâme et inutile boucherie. Le 16 avril, le général Nivelle a lancé une nouvelle attaque au Chemin des Dames. Ce fut un échec, un désastre ! Partout des morts ! Lorsque jʼavançais les sentiments nʼexistaient plus, la peur, lʼamour, plus rien nʼavait de sens. Il importait juste dʼaller de lʼavant, de courir, de tirer et partout les soldats tombaient en hurlant de douleur. (...) Depuis, on ne supporte plus les sacrifices inutiles, les mensonges de lʼétat major. Tous les combattants désespèrent de lʼexistence, beaucoup ont déserté et personne ne veut plus marcher. Des tracts circulent pour nous inciter à déposer les armes. La semaine dernière, le régiment entier nʼa pas voulu sortir une nouvelle fois de la tranchée, nous avons refusé de continuer à attaquer mais pas de défendre. Alors, nos officiers ont été chargés de nous juger. Jʼai été condamné à passer en conseil de guerre exceptionnel, sans aucun recours possible. La sentence est tombée : je vais être fusillé pour lʼexemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus dʼobtempérer. En nous exécutant, nos supérieurs ont pour objectif dʼaider les combattants à retrouver le goût de lʼobéissance, je ne crois pas quʼils y parviendront. (...) Ne doutez jamais toutes les deux de mon honneur et de mon courage car la France nous a trahis et la France va nous sacrifier. Promets-moi aussi ma douce Léonie, lorsque le temps aura lissé ta douleur, de ne pas renoncer à être heureuse, de continuer à sourire à la vie, ma mort sera ainsi moins cruelle". La musique composée par Catherine Delaunay et vécue par l'orchestre corrèle, elle chante avec ses humbles petits chahuts son refus de l'émergence du mal. Sa force agit, resitue le souvenir et ses possibilités d'une multitude d'actions contre l'inadmissible.


Intermède : On se demande bien pourquoi pendant trois jours, les médias veulent nous faire croire que Chuck Berry est l'inventeur du Rock'n'Roll. Ce n'est pas le cas, ce qui ne retire rien de son talent, un moment prodigieux. Mais pourquoi diable tout sacrifier aux raccourcis saccageurs, à l'histoire de vitrine, à la gomme du détail et des relations, à la disparition d'une humanité mouvementée, riche et complexe ? Entre deux passages de l'énergique "Johnny B. Goode", ils poursuivent le forcing pour nous faire avaler la farce électorale. Ce n'est pas très marrant.

Mercredi 22 mars à Nanterre, François Robin, joueur de veuze et flibustier des sons présente, devant un parterre divers, réceptif et heureux, La Circulaire, trio l'unissant à ses amis le chanteur Sylvain Girault et le flûtiste Erwan Hamon. La circulaire appelle la respiration, la nécessité du souffle pour le son continu nécessaire à la cornemuse (la veuze étant cornemuse de la région nantaise), le bourdon en haleine, les motifs répétitifs, les variations incarnées, la mise en rythme des sentiments où s'insère la poésie et l'histoire des gens : une façon à chaque tour de rejoindre un peu plus le monde par présages miroitant. Toutes sortes de voies se dévoilent par l'essentielle attention. Là aussi on peut danser.


Jeudi 23 mars, direction le Père Lachaise pour un dernier salut à Gérard Terronès. Trois jours avant, c'était le peintre Henri Cueco qui rassemblait avant de rejoindre la terre de Corrèze. Dans le métro, ligne 2, ligne injustement décriée car on y fait de belles rencontres, un graffiti : "Mon MC favori ? Bakounine". Comme un avant-propos en arrivant au cimetière du mur des Fédérés, là où les partisans de La Commune de Paris furent fusillés et jetés dans une fosse ouverte au pied du mur par l'armée de Mac Mahon et Adolphe Thiers. Nestor Makhno et Bernard Vitet, auteur de La Guêpe, paru en 1972 chez Futura, y sont aussi. La musique est Flamenco, Gérard Terronès aimait la marque espagnole. Noel McGhie prend le premier la parole émue, évoquant l'accueil chaleureux de Gérard Terronès lors de son arrivée à Paris en 1969, ce qu'avait apporté le Gills Club, la rencontre de nouveaux camarades comme Beb Guérin et Bernard Vitet. D'autres évoquent ensuite Massy, Futura, la rue Clothaire, Marge, Futura Experience, Radio Libertaire, Le Totem, le Festival des Musiques Mutantes, le free jazz, l'unité, Jazz Unité, le swing, les étincelles, le football, la Java, les convictions, l'équilibrisme, l'indépendance, la lumière, la pénombre, l'Amérique à Paris, le partage, la vie du jazz, le jazz de la vie... Mais aussi Gérard très jeune adolescent d'Agadir, dans une préhistoire du jazz racontée par son frère Noël, en jeune rocker fasciné par James Dean et Bill Haley. Rires, applaudissements, chagrin.Tant de vies touchées par celle d'un homme, tant de vies inspirées à l'un ou l'autre moment. Moment fort de retrouvailles aussi. Beaucoup d'amitié fraternelle ce jour.

Théo et Bernard, amis disquaires chez qui Gérard Terronès - qu'ils aimaient comme un oncle - appréciait avoir ses rendez-vous, offrent ensuite un moment de partage et de réconfort nécessaires dans cet endroit au nom si bien choisi, si déterminé : Le Souffle Continu.
 

Photographies : Christian Ducasse (Gérard Terronès), B. Zon (Hymas-Lareine, Marche pour la justice et la Dignité, La circulaire), Hélène Collon (Catherine Delaunay), PG 2395 (texture Rouge et Noir)

31.3.17

BARRE PHILLIPS DEUX FOIS LE 31 MARS


Vendredi 31 mars, spécial Barre Phillips avec la sortie musicale de théâtre et de cinéma avec les publications de "No Man's Zone" (Cinénato), musique composée en 2011 par Barre Phillips et interprétée en duo avec Emilie Lesbros pour le film de Toshi Fujiwara consacré aux suites de la catastrophe de Fukushima et "La vida es sueño" (Wan+Wan), opéra improvisé en 2015 par Barre Phillips et l'ensemble EMIR (Patrice Soletti - Laurent Charles - François Rossi - Emilie Lesbros - Lionel Garcin - Emmanuel Cremer - Anna Pietsch - Charles Fichaux) d'après l'ouvrage de Pedro Calderón de la Barca.

No Man's Zone
La vida es sueño

21.3.17

BERRY SCOPE

La tendance à tailler l'histoire pour faire l'éloge des gens est assez pénible. Oui Chuck Berry a écrit quantité de chansons formidables, oui il a créé quelque chose d'unique qui a fasciné bien des musiciens qui s'en sont servi (profondément mais assez brièvement) comme point de départ de leur création, mais non il n'est pas le créateur du rock'n'roll comme on l'entend dire partout depuis trois jours. Le terme et la musique existaient déjà lorsque Chuck Berry surgit avec "Maybellene" en 1955. "Rocket 88" enregistré par Ike Turner et Jackie Brenston date de 1951 (repris la même année par Bill Haley). C'est alors que le terme rock'n'roll apparait (par la voix d'Alan Freed) pour enfin nommer une musique qui elle existe depuis dix ans avec Louis Jordan.

17.3.17

GÉRARD TERRONÈS

Gérard Terronès nous a quittés hier. L'homme au chapeau à l'activité incessante et à la fabuleuse foi en la musique a été une telle influence pour tant d'entre nous. Du Blues Jazz Museum à la Java en passant par le Gill's Club, le Totem, Jazz Unité, les disques Futura puis Marge, les tournées, les nuits du jazz à Massy ou à la Mutualité... tous ces moments qui nous ont tant nourris. Les mots manquent, la tristesse est immense.
On a tellement envie de lui dire merci.



Photo : © Christian Ducasse

16.3.17

HENRI CUECO

"Dialogue avec mon jardinier" d'Henri Cueco paru en 2004 (Le Seuil) est un livre étonnant, délicieux, gracieux, espiègle, tranquillement extraordinaire : une représentation de la lutte des classes et de la nature des hommes transportées par l'observation et les idées d'un jardinier et d'un peintre. Henri Cueco, Corrèzien d'origine espagnole peignait comme il pensait ou l'inverse ou les deux en même détente entre l'homme et le paysage. Il participait aux Papous dans la tête sur France Culture, émission à la poésie facétieuse et impertinente de type Oulipo. Fondateur avec Ernest Pignon Ernest du Syndicat national des artistes plasticiens, Cueco croyait en une culture populaire. Il nous a quittés le 13 mars et nos pensées vont aussi vers son fils Pablo.

Peinture : © Henri Cueco, Paysage dans la main, 1978 - Musée du Vivant

12.3.17

AUX ÉLÈVES DES QUATRE MOULINS
ET DE KERZOUAR




Chers et chères amiEs d'une région d'un bout du monde,

À l'invitation des associations Nautilis et Penn Ar Jazz, de vos professeurs et proviseurs, nous nous étions rendus avec Tony Hymas et Christophe Rocher dans vos classes le 6 décembre 2016. Ce jour-là, Tony Hymas avait joué une pièce dédiée au chef Comanche Quanah Parker puis, avec Christophe Rocher, un morceau fraîchement créé ce jour même : "Standing Rock 2016", qui allait être joué sur scène au Vauban le dimanche suivant avec Hélène Labarrière et Beñat Achiary. Nous avions ensemble échangé à propos de la musique comme langage et des différentes expériences qu'elle reflète, commente ou stimule. 

Standing Rock est le nom d'une réserve indienne à cheval entre les états américains du Dakota du Nord et du Dakota du Sud où vivent les Lakotas (communément appelés Sioux). Cette réserve, la sixième des États-Unis d'Amérique en superficie, est aussi célèbre car elle fut la terre de Sitting Bull, qui y fut tué par la police en 1890, ce qui précipita les événements qui allaient se conclure tragiquement par le massacre de Wounded Knee où furent décimés entre 300 et 400 Lakotas par le 7e de Cavalerie. Cette réserve est également celle de Vine Deloria jr, activiste, historien et écrivain indien dont l'ouvrage Custer died for your sins, publié en 1969, eut une influence considérable sur la naissance de l'American Indian Movement et le renouveau indien. L'an passé, cet endroit qui compte à peine 10 000 habitants vivant souvent dans la pauvreté fut le théâtre d'une lutte exemplaire pour la vie, pour la nature, pour l'histoire et pour l'espoir.

Début avril, les habitants de Standing Rock ont commencé un combat pour empêcher la proximité de la traversée d'un oléoduc nommé Dakota Access Pipe Line (DAPL), entreprise de la société texane Energy Transfer Partners financée par 17 banques (dont 4 françaises). Le DAPL traverserait quatre états sur 1 900 km avant d’être raccordé à un autre oléoduc afin d'alimenter les raffineries du golfe du Mexique. Le trajet initial prévoyait de passer près de la ville de Bismarck, mais au vu de l'inquiétude provoquée (les risques de pollutions étant très élevés), il a été révisé pour passer à proximité (moins d'un kilomètre) de la réserve indienne. Son coût initial est estimé à 3 700 000 dollars.

Conscient du danger écologique majeur (il s'agit du transport d'un peu moins de 600 000 barils de pétrole par jour - les précédents accidentels sont nombreux), de la violation de sites ancestraux (les limites de la réserve sont par traité bien plus larges que celles effectives par confiscations successives), les membres de la tribu ont invité les représentants d'une centaine d'autres tribus indiennes de tous les Etats-Unis. Des milliers d'indiens, mais aussi de soutiens se sont ainsi retrouvés pour s'opposer aux travaux en cours. Cette lutte est rapidement devenue synonyme de la défense absolue de l'eau indispensable et d'une autre façon de partager nos vécus. Black Lives Matter, nouveau mouvement noir fondé après le meurtre de Michael Brown par la police de Ferguson, se montra également un soutien actif. Malgré la répression très violente (de la police et des services de sécurités privés) et les arrestations nombreuses, un gigantesque campement fut installé pour plusieurs mois. Le 5 décembre, alors que le camp devait être évacué par la force et que 2000 vétérans indiens avaient afflué à Standing Rock comme bouclier des opposants au DAPL, l'administration retirait in extremis le permis de forer. La nouvelle était d'importance mais provoqua une joie mesurée. On savait bien que le nouveau président élu, était forcément favorable au projet puisqu'y ayant des intérêts personnels. Une amertume aussi : cette décision prise quelques années auparavant aurait eu une issue toute autre. Ce n'est pas nouveau : le monde politique et ses relations vivent en un autre temps.
 
Le 6 décembre, jour de répit à Standing Rock, nous étions ensemble en pays de Brest à échanger sur tout cela, sur la relation que des gens de musique pouvaient avoir à ce type d'événement, ce qu'ils pouvaient modestement un peu éclairer. Nous avons tous appris les uns des autres ce jour-là, plus que par nos paroles. J'y ai souvent pensé.

"Ils nous faisaient beaucoup de promesses, plus que je ne peux me rappeler, mais ils n’en ont jamais tenu qu’une seule ; ils ont promis de prendre nos terres, et ils les ont prises."
Mah’piua Luta (Red Cloud - chef lakota oglala)


Le nouveau président, dès sa prise de fonction, ordonna la reprise des travaux et le camp fut évacué le 23 février 2017. Les occupants, encerclés par la police en surnombre, mirent le feu au camp avant de se retirer pour ne pas voir les bulldozers le détruire. Refus de cette humiliation-là après ces mois de vie exemplaire, ces mois de solidarité où la vie prenait un nouveau sens.

C'est naturellement que j'ai pensé à vous lors de ces récents épisodes. À cette journée où s'était doucement inscrite votre essentielle jeunesse, cette journée où même si j'étais le plus bavard, c'est vous qui m'avez appris, ce type de journée que l'on n'oublie pas car la vie est faite de ces moments d'échanges inattendus où se mêlent les souvenirs, les métaphores du réel, une altération salutaire, une douce insurrection naturelle. En quelques instants et toutes proportions gardées quelque chose de parallèle au camp de Standing Rock, qui nous laisse espérer la vie. La vie nôtre lorsque nous le voulons.

Cette semaine, les Lakotas et leurs amis ont marché sur Washington, ils y ont manifesté et planté quelques tipis à deux pas de l'arrogante Maison Blanche sur le National Mall. Façon de continuer l'action, façon aussi de ne pas faire taire l'histoire populaire.




Nous avons tant à faire ensemble.

Amitiés fraternelles,

Jean

Un grand merci aux professeurs d'anglais Marine Carval, Stéphanie Cohier, Lydie Le Lann et aux principaux Pascal Coignec, Olivier Hureau et Eric Salaun, aux collèges des Quatre Moulins à Brest et à celui de Kerzouar à Saint Renan ainsi qu'aux équipes de Nautilis et Penn Ar Jazz.

Photo : DR et B. Zon

10.3.17

COMPTES COURANTS

BNP Paribas (450 millions de dollars), Crédit agricole (120 millons de dollars), Société générale (120 millons de dollars) et Natixis (180 millons de dollars) : quatre banques françaises (parmi les 17) qui ont investi dans le Dakota Access Pipeline. Investissement destructeur de la vie, investissement contre l'histoire, contre le futur, investissement raciste aussi.


Mais les banques, comme les cimentiers, ne font pas de politique c'est bien connu !

4.3.17

MISHA MENGELBERG

La Free Music, celle qui dessinait de nouveaux axes libres se jouant de leurs propres définitions, de leurs propres attaches, a connu d'invraisemblables horizons grâce à des baladins hallucinants. Le duo Misha Mengelberg - Han Bennink en a éclairé de beaux jours tant leur complicité dépassait l'entendu. Avec Willem Breuker, ils avaient fondé Instant Composers Pool. Misha Mengelberg aimait les chats (il pensait qu'ils étaient les meilleurs pianistes), les échecs, et sa malice ingénieuse lui permettait bien des parcours, de Monk à Fluxus, de Dolphy à l'oublié Herbie Nichols, en osant toutes les pirouettes et toutes les réflexions où l'absurde dit vrai. Misha Mengelberg nous a quittés hier. 

 Photo : © Francesca Patella (Muziekencyclopedie)

3.3.17

ENFANTS CONTRE L'INFÂME

Au moment où l'imbu monde adulte opte pour l'extinction du simple sentiment de justice, où il parade avec des sacs de soldes de l'expérience humaine (énième démarque), où il encourage l'étouffement léthargique et la disparition des couleurs, au moment où des hommes exhibent la pire mistoufle intellectuelle dans le feuilleton d'un intolérable vaudeville électoral, il est des enfants comme ceux que l'on voit depuis quelques semaines dans les rues de Paris, de sa banlieue et d'autres villes de France, qui se lèvent vigoureusement pour la justice et pour la vie, avec bonheur. Comment ne pas saluer et accueillir pleinement ces sauveteurs véritables, embrasser ce qu'ils nous offrent ?






Peinture : George Demetrescu-Mirea