Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

31.12.23

LES EXTRAPOLATIONS DE TONY OXLEY, MARTIN DAVIDSON ET FRANK CASSENTI

 


Ce son de cymbale, celui qui évoquait, qui incarnait, de suite une certaine pensée musicale, une façon de l'associer au langage du corps, ce son là, cette frappe, était éclatante dans le premier disque de John McLaughlin Extrapolation (1969, avec John Surman et Brian Odges produit par Giorgio Gomelsky). Le batteur c'était Tony Oxley. Cette langue, si première, si singulière de la batterie, qui danse tout dense et remue l'envie d'être, Tony Oxley en était fabuleusement éclairé. Batteur maison du club Ronnie Scott à Londres (bassiste Rick Laird), il avait pu la parler avec les tenants : Sonny Rollins, Stan Getz, Bill Evans, Pourtant l'année d'Extrapolation, était aussi celle où ce langage là était en pleine explosion et Tony Oxley en était un des participants (la même année avec Derek Bailey et Evan Parker, il créait la très novatrice maison de disques Incus). Le jazz est une perpétuelle histoire de sortie de rang, le free jazz explosait en grand écart et comme ça ne suffit jamais, un autre grand écart se dessinait en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, où on inventait une autre liberté, une autre free music. Les anglais tiraient les premiers : Evan Parker, John Stevens, Derek Bailey, Eddie Prevost... et Oxley dynamitait son propre jeu en un sensationnel bouillonnement. Choqués, on ne tarderait pas à comprendre qu'il s'agissait de la plus naturelle des fidélités : le langage enrichi. 

Ce langage là, il est un producteur qui l'a saisi d'emblée : Martin Davidson, en créant les disques Emanem en 1974. De suite, on fut secoué par des albums majeurs : le fabuleux double Duo d'Anthony Braxton - Derek Bailey*, l'évident  Solo - Théâtre du Chêne Noir de Steve Lacy, le free marxisant un soupçon buñuelien The Gentle Harm of the Bourgeoisie de Paul Rutherford, et bientôt le si substantiel Beauvais Cathedral de Kent Carter. Martin Davidson avait déjà enregistré, pour Incus ou pour A Records, label furtif de John Stevens et Trevor Watts. Mais avec Emanem, il allait documenter d'extraordinaire façon, avec une opiniâtreté époustouflante, une sorte de tranquillité d'urgence, en 200 albums, une histoire de la free music (versant anglais tout le monde y est, mais aussi : Bobby Bradford, Ed Blackwell, Karl Berger, Milo Fine, Sophie Agnel, Michel Doneda, Paul Lovens...). Quand dans le numéro 59 de QRD, on lui demandait : "Dans 20 ans, pour quoi pensez-vous ou espérez-vous que votre label sera connu ou qu'on s'en souviendra ?", la réponse était à l'image de cet immense artisanat : "Pour avoir été l'une des meilleures présentations de l'improvisation libre."

Dans un entretien avec le journal Les Allumés du Jazz en 2001, le compositeur Antoine Duhamel répondait à cette autre question : "Dans La chanson de Roland de Frank Cassenti, il y a une étonnante ouverture de contrebasse ?" "Oui, il y a huit contrebasses dont le premier pupitre est Jean-François Jenny-Clark et il y avait François Méchali, Patrice Caratini, Jean- Paul Céléa, quatre classiques, quatre jazz…". La chanson de Roland était, avec Salut, voleurs ! et L'affiche rouge, l'une des trois fictions de long métrage tournées par le réalisateur Frank Cassenti dans les années 70 du XXe siècle. Trois films affirmant une liaison finement prononcée entre l'image animée, le texte dit et la musique aussi fortement pensée que sentie : le cinéma en vérité. Frank Cassenti n'était alors pas seulement cinéaste, mais aussi musicien, bassiste du Fusion Jazz Quartet (avec le saxophoniste Jean-Marie Brière), un orchestre que l'on entendait, par exemple, dans la fameuse rue Dunois lors de soirées parfois films et musiques où Pierre Clémenti venait faire un tour, et qui publia un album en 1984 (New, JMB records). En 1980, il réalisa Aïnama « Salsa pour Goldman », où se forgeait une idée autre d'un cinéma-musique qui entend le monde, le montre. Beaucoup de films ensuite (avec Archie Shepp, Sun Ra, Carlos Maza, Tony Hymas...) au cœur de ce grand sujet, cette idée résistante. Un festival aussi à Porquerolles, créé avec son compère d'Oléo, le réalisateur Samuel Thiébaut. "Tout ce que j’entreprends n’est qu’un moyen d’aller à la rencontre de l’autre, pour échanger et comprendre le monde dans lequel nous vivons et le transformer pour mieux vivre ensemble."

Frank Cassenti nous a quittés le 22 décembre, Martin Davidson le 9 décembre et Tony Oxley le 26 décembre. Leurs lumineuses extrapolations sont là. Infiniment.

* À propos de Duo, Glob 2015

• Photographies : 

Tony Oxley par Guy Le Querrec lors de l'édition "Ai confini tra Sardegna e jazz" le 5 septembre 2003. Duo Cecil Taylor-Tony Oxley

Martin Davidson @ Vortex

Frank Cassenti par Guy Le Querrec (ils ont un long parcours commun) lors du tournage de Le Testament d'un poète juif assassiné d'après Elie Wiesel. Autour de Cassenti, la co-scénariste Michèle Mercier et l'acteur Wojciech Pszoniak.

 

7.12.23

ANTI RUBBER BRAIN FACTORY
ARCUEIL-ANIS GRAS, 24 NOVEMBRE 2023


 
Même si la fiche pour les présentateurs radio le définit comme "Orchestre expérimental multi-dimensionnel et multi-directionnel dirigé par Yoram Rosilio", on pourra considérer cet abrégé comme un fameux raccourci. Certes tout ceci est vrai. Vrai dans ce que cette ligne (et l'on sait que nous sommes dans une époque où ce sont ces lignes qui comptent) évoque d'ouverture autour d'un compositeur : le contrebassiste Yoram Rosilio. Il y avait donc un concert de l'Anti RuBber brAIN fActOrY - et il importe de prononcer correctement voyelles et consonnes - le 27 novembre à Anis Gras, très beau lieu. Anis Gras est une ancienne usine construite par la famille Raspail à la fin du XIXe siècle, produisant d'abord de la liqueur "hygiénique", puis à l'arrivée des frères Gras, en 1962, de l'anisette. Le 24 novembre est la date anniversaire de moments pénibles de l'histoire (comme l'arrivée peu futuriste au pouvoir de Benito Musssolini), mais aussi celle joyeuse de la naissance de l'inoubliable Scott Joplin (compositeur de "Maple Leaf Rag") ou de la merveilleuse Arundathi Roy (auteure de Le dieu des petits riens). Souvenirs multi-dimensionnels et multi-directionnels prédisposant bien, au fond, à l'écoute de cet orchestre et ses reliefs ressentis dès la lecture de son nom au graphisme orthographique difficile à mémoriser, mais diablement juste.   
 
Le disque le plus récent de l'Anti RuBber brAIN fActOrY s'intitule Musiques de rêves et de démence. On pourrait dire que ce titre est aussi une piste avant écoute (et c'en est une), mais ça ne sera pas suffisant non plus. Fichtres amateurs de réductions à bon compte qui ne s'en tiendraient qu'aux titres ou aux intitulés classés X (moins de 150 signes). Cet album est, en profondeur, un de ces petits prodiges qui font que le jazz a encore une histoire. Une histoire que le rêve ne dément pas. 

Ce soir, la fOrMaTiOn de l'Anti RuBber brAIN fActOrY se compose de Yoram Rosilio (contrebasse, compositions), Fanny Menegoz (flûtes), Jean-Michel Couchet (saxophones alto & soprano), Jessica Simon (trombone), Daniel Beaussier (clarinette basse, cor anglais et hautbois), Florent Dupuit (saxophone ténor et flûtes), Rafael Koerner (batterie). 

Un bien beau solo de clarinette basse de Daniel Beaussier lance le paysage, on pourrait dire l'état de passage, la relation, car de suite on est captivé par une sorte d'idée d'un bien commun défendu haut et fort. Ça saute aux oreilles frémissantes. Le paysage est compris dans une sorte de triangle : Terre Mingussienne (département d'Ellingtonie), Afrique du Nord et Vienne (pas la ville de festival de jazz pour touristes, mais celle d'Autriche, vous savez, Mozart, Schubert, Schönberg, Berg, Klimt, Schiele, Hermann Stellmacher, Anton Kammerern, Freud, Josef Gerl, Johan Strauss, Romy Schneider...). En une bouffée de bon vent vivant, on se prend à penser, par esprit plus que par forme, à "Half-Mast Inhibition" de Charles Mingus avec Gunter Schuller. Par désinhibition donc ! Tiens, d'une brève pensée mingusienne à l'autre : "Percussion Discussion" du duo Mingus - Max Roach. Le penseur de l'Anti RuBber brAIN fActOrY, Yoram Rosilio, est contrebassiste et la paire rythmique qu'il forme avec l'ardent batteur Rafael Koerner est palpitante. On la sent battre de cœur pour ouvrir les vents favorables, et les fièvres que l'on aurait cru inaccessibles. Comme une piste ouverte où les soufflants nous délivrent de la nostalgie des départs par des ReLiEFs heureusement tumultueux. 
 
Après Daniel Beaussier avec qui elle échange, la tromboniste Jessica Simon fait résonner le poudroiement jusqu'à le rassembler dans sa lumière ; la fidélité des saxophonistes Jean-Michel Couchet et Florent Dupuit est très préhensible, musiciens capables d'inscrire le souvenir fécond dans le choc d'une générosité effervescente ; et la flûtiste Fanny Menegoz brille en étoile qui ne file pas, mais offre lucidement le sésame de ce petit monde d'amour et de fraternité où l'on est invité à habiter pour en partager les communs. La nuit a bonne figure.
 
L'Anti RuBber brAIN fActOrY devrait jouer partout, c'est une éViDenCe.