Deux photographies de Guy Le Querrec marquent : deux regards frappants qui portent très très haut. Elles forment aussi deux parallèles d'une période qu'on délimitera fort arbitrairement entre 1965 et 1980. Parallèles qui - peut-être - viennent de se rejoindre (parce que s'il était théoriquement possible de les penser ainsi, il s'avérait en réalité impossible auparavant de les entrevoir de la sorte... Rollins échappe à toute théorie). La photographie développe longtemps. Ici, un espace de quinze années ponctué de quelques visites parisiennes bien signifiantes. Objectif très subjectif étendu.
De Rollins, saxophoniste ténor, beaucoup (beaucoup, beaucoup) a été dit, écrit, filmé (et même chanté) et le titre de son splendide album de 1956 Saxophone Colossus lui a flanqué un blaze qui lui collait superficiellement bien. L'idée n'était pas de lui bien sûr. À 25 ans, il avait bien mieux à penser que cette monumentale idée antique trop figée pour être vraie. Le titre restera pour un film (Robert Mugge) et un livre (Aidan Levy). Le colosse est aussi un ange tourmenté aux ailes fugitives.
1965
En Janvier 1965, Rollins et son chapeau de cowboy sont à Londres au Ronnie Scott avec un quartet british comprenant le pianiste Stan Tracey, le bassiste Rick Laird et le batteur Ronnie Stephenson. Avec les mêmes, il enregistre la musique du film Alfie de Lewis Gilbert (acteurs : Michael Caine, Shelley Winters et Jane Asher). Le 8 juillet 1965, aux États-Unis au studio de Rudy Van Gelder à Engelwood Cliffs, il enregistre son premier album pour Impulse produit par Bob Thiele : Sonny Rollins on Impulse, on ne peut pas se tromper. Le béret est sur la pochette.
Avant novembre 1965, Sonny Rollins est déjà venu à Paris. En 1959, il est à l'Olympia avec Henry Grimes à la basse et Pete La Roca à la batterie. Jean-Pierre Leloir photographie les mêmes le 25 février au Club St Germain. En 1963, Our man in jazz est le 19 janvier à L'Olympia avec le cornettiste Don Cherry, le bassiste Henry Grimes et le batteur Billy Higgins.
Sonny Rollins, 4 novembre 1965
Gilbert Rovère : contrebasse, Art Taylor : batterie
Paris, Mutualité - (deuxième partie de la soirée : Ornette Coleman trio)
Dans l'émission télévisée de la RTF du 17 juillet 1966, "Paris Jazz Festival" - oui, à cette époque, le comble du jazz de la télévision publique n'était pas encore Michel Jonasz - André Francis présente et commente :
« Pour la quatrième fois de sa carrière, le saxophoniste ténor Sonny Rollins est l’hôte de Paris. Celui qui fut le compagnon des plus importants musiciens de jazz contemporains : Dizzy Gillespie, Miles Davis, Charlie Parker et Thelonious Monk, depuis quatre ou cinq ans poursuit une déroutante carrière de soliste dont voici le dernier épisode. Ayant rompu ses attaches avec le style hard bop de ses débuts, Sonny Rollins s’exprime aujourd’hui selon les principes libertaires du free jazz. Les cocasses fables lyriques qu’il nous conte avec violence aux dépends de thèmes populaires souvent très éculés, doivent être jugés comme le contrepoint sonore des œuvres des peintres newyorkais de l’école Pollock. À peine soutenu, à peine compris, par sa section rythmique occasionnelle, laissons Sonny Rollins jouer tout et se jouer de tout. »
Ça dit quelque chose de ce qui se joue là. Là-dedans, là-bas.
« Palimpseste : le jour de la sortie de Pierrot le Fou aux Ursulines, Sonny Rollins ouvre le feu à la Mutualité. Il est en trio avec Gilbert Rovère et Art Taylor. Des hommes qui semblaient très âgés (ils avaient la trentaine) font les désolés à l'entracte. Le jazz est en train de se dérober sous eux. » se rappelle Francis Marmande dans Le Monde le 7 avril 1998. Visiblement stupéfait par ce concert, le chroniqueur y revient souvent, ainsi le 30 octobre 1996, toujours dans le même quotidien : « Ceux qui l'ont vu le 4 novembre 1965 à la Mutualité, qu'il arpentait coiffé d'un béret noir, traversant ses mémoires, désarticulant le phrasé, faisant taire ses compagnons (Gilbert Rovère à la basse et Art Taylor à la batterie), dansant sur la tombe du jazz pour retrouver le jazz, savent à quel point l'orchestre est et n'est plus sa question. » ou encore dans l'édition du 26 mai 2026 : « Le 4 novembre 1965, à la Mutualité (sono de hall de gare) à Paris, c’est le premier concert européen d’Ornette Coleman. Première partie ? Rollins en trio avec Gilbert Rovère, contrebasse, Art Taylor, batterie. Public pantois : les trentenaires tristes comme des amants trahis, les futurs soixante-huitards comme des amoureux perplexes (on venait pour Ornette). Lui, Sonny Rollins et son petit béret, dansant sur la tombe du "jazz", invente, ce soir-là, cette forme de solo sans chaînes, ardemment tendu vers la communication directe… » ou encore, toujours dans Le Monde, le 4 novembre 1980 : « À force de décortiquer avec rage des chansonnettes usées, l'homme au béret bien enfoncé qui faisait méchamment taire ses partenaires, le péripatéticien du ténor saisi de manie ambulatoire, le rêveur solitaire qui arpentait désespérément un espace sans rêverie, l'oublié du free aux éclats intermittents laissait son public coi et désemparé. On attendait un "colosse du saxophone" : on avait droit à un démolisseur de cathédrales ! »
Ce qui se joue là-dehors.
Lucien Malson, dans Le Monde le 10 novembre 1965, entend d'une autre oreille : « La force reste l'une des valeurs centrales chez Blakey comme chez Sonny Rollins ; cependant, son énormité ne suffit pas à masquer les égarements d'un artiste qu'un désir entêté de créer un nouveau langage abîme dans le galimatias. Tant et si bien qu'Omette Coleman, qui n'a pas demandé, lui, au contrebassiste et au drummer de se taire, qui eut souci d'accomplir une œuvre avec eux, qui sut faire vivre ses thèmes fascinants, parut redonner tout son prix à cette liberté dégradée par Rollins. »
Cocasse ! Pour Lucien Malson, ce soir-là, c'est Ornette Coleman (deuxième partie de soirée) qui fait bonne figure de jazz et Rollins qui voyoute. Qui aurait pu croire ça ! L'affaire colossale est une fausse amie. À la Mutualité, le trio n'est effectivement plus la question, même si c'est par cet aval de trois que la question s'est posée, par les paires Ray Brown et Shelly Manne, Wilbur Ware et Elvin Jones, Donald Bailey et Pete La Roca, Oscar Petitford et Max Roach, Henry Grimes et Specs Wright ou Roy Haynes ou Kenny Clarke ou Pete La Roca ou Joe Harris, Niels Henning Orsted Pedersen et Alan Dawson, Bob Cranshaw et Roy McCurdy ou Mikey Roker. Mais à ce moment-là, à ce moment précis, et Gilbert Rovère et Art Taylor n'y sont pour rien, Rollins ne cherche ni l'équilibre, ni l'orchestre. Fût-il réduit. L'urgence est telle que, là, au-delà du triangle, Rollins résume tout, accélère tout, bouscule tout de lui-même, creuse tout et fouille furieusement la terre nourricière, devine tout avec la grossièreté d'un prophète. La frontière des possibles oscultés est dépassée. Fallait-il ne pas se risquer là ?
L'écoute aujourd'hui de ce concert (qui a fait l'objet d'un disque pirate) ne dément rien de cet interne et fascinant face à face du jazz qui, à ce moment précis, n'entendait pas être pluriel, mais régler son affaire tout seul... en pleine mutualité.
1966
Le 26 janvier 1966, Bob Thiele produit le second album de Rollins pour Impulse, un remake de la musique du film Alfie (qui sera vendue comme étant "Original music from the score") avec un orchestre de 11 musiciens et des arrangements d'Oliver Nelson. Le 9 mai, toujours au studio Van Gelder à Engelwood Cliffs, séance du dernier album du saxophoniste pour Impulse et pour Bob Thiele (si l'on excepte They will never be another you, à la sortie duquel Rollins a tenté de s'opposer, enregistré en public sous la pluie au Musée d'Art Moderne de New York le 17 juin 1965 et publié par la marque - alors fraîchement acquise par MCA en 1978). East Broadway Run Down avec Freddie Hubbard, Jimmy Garrison et Elvin Jones est aussi son dernier des sixties. Tellurique !
Sonny Rollins, 13 novembre 1966
Jymie Merritt : contrebasse, Max Roach : batterie
Paris, Salle Pleyel
"They will never be another you" justement ! C'est le thème qui va être joué tout au long de ce concert en multiples variations avec Jymie Merritt et Max Roach. L'insistance de cette affirmation (mais n'est-ce pas une question ?) par tous les bouts possibles et certifiés de vieilles camaraderie. Ça peut rassurer.
« Sonny Rollins, Goliath chauve, trouva cette saison ce qui lui avait manqué au Festival de la Mutualité : des compagnons habitués à son " pop art " et un drummer qui ne s'en laissait pas conter. Il est vrai qu'il s'agissait, encore, de Max Roach. » écrit Lucien Malson le 16 novembre 1966, toujours dans Le Monde.
On peut sauver les apparences, même avec brio et majesté, mais "il n'y aura jamais d'autre toi". Les conjugaisons de Freedom Now ont de nouveaux impératifs en 1966. Autant chercher ailleurs. Ce soir-là, le grand chahut, c'est le quintet d'Albert Ayler qui passe (et ne fait pas que passer) après Rollins et Roach.
En mai 1967, tournée en Hollande, supéfiant trio avec le contrebassiste Ruud Jacobs et le batteur Han Bennink, occupé par ailleurs à l'invention de la free music (en rupture avec le free jazz). Cette tournée et ses enregistrements radio ont fait l'objet d'un remarquable double album, Rollins in Holland, paru chez Resonnance avec l'accord du saxophoniste (la même maison a édité les trios européens de 1959 en triple album sous le titre Freedom Weaver - avec le splendidissime concert d'Aix-en-Provence en compagnie d'Henry Grimes et Kenny Clarke)... Après mai... Le 6 septembre 1968, au Café Montmartre de Copenhague, le voici avec un orchestre impeccablement impeccable, Kenny Drew (piano), Niels-Henning Orsted Pedersen (contrebasse) et Albert Heath (batterie). Il interprète "Naïma" de Coltrane, parti l'année d'avant. Sonny garde les pieds sur terre. En 1969, nouvelle éclipse. Ce n'est plus le Pont Williamsburg comme en 1960, mais l'Inde.
1974
Comme The Bridge avait été un disque de retour en 1962, dix ans plus tard, il y eut un disque de retour, le sobrement dénommé Next Album. Plutôt qu’une grande nouvelle, cet Album suivant est un disque rassurant (même très rassurant avec ces deux beautés que sont « Skylark » et « The everywhere calypso »). En 1972, Rollins revient aussi au Village Vanguard, l'ancre y est encore. Entre 69 et 72, tout a pas mal changé. La boussole n'indique plus forcément l'aiguille free, Miles Davis a publié Bitches Brew, le jazz rock triomphe au grand damn des boussoliers. La garde a changé d'avant. Comment Rollins va-t-il faire avec tout ça ? En 1973, il enregistre Horn Culture, molle tentation d'un neuf gêné aux entournures où le meilleur reste une belle et classique version de "God bless the child" et une autre "Good Morning Heartache". La résolution figure sans doute dans l'album live The Cutting Edge, troisième album produit par Orrin Keepnews pour Milestone. Avant de changer de cap ? Comme il le dit aux journalistes de Jazz Magazine, Gérard Rouy, Jean-Robert Masson, Pat Griffith, en 1973 à Châteauvallon : « Columbia me propose d’enregistrer depuis longtemps, mais quand je m’étais retiré, j’avais promis de suivre Milestone. Ils me cherchaient partout, et je leur avais promis que je le ferais dès mon retour. Et c’est ce que j’ai fait le premier jour. En ce moment, je travaille sur un disque qui est presque terminé. Après ça, je crois que je changerai de compagnie. J’irai chez Columbia. Ils essaient de m’avoir depuis tellement longtemps »1. Columbia, c'est l'étiquette de Miles Davis, celle des chevaliers du jazz rock rebaptisé commercialement rock progressif par la marque. Rollins restera avec Milestone jusqu'en 2001 pour un parcours discographique qu'on eût souhaité de plus d'éclats.
Sonny Rollins, 6 novembre 1974
Rufus Harley : saxophone soprano, cornemuse, Yoshiaki Masuo : guitare électrique, Gene Perla : guitare basse électrique, David Lee : batterie
Paris, salle Pleyel
Lucien Malson dans Le Monde du 14 novembre 1974 est content : « Il faut bien parler de l'Afrique encore, et des Antilles, et des mélanges rythmiques - dont Gillespie avait le premier senti le pouvoir de séduction - à propos de Sonny Rollins. De "Don't stop the Carnival", de "Saint Thomas", de ces calypsos qu'il entendit dans son enfance, en compagnie de sa mère, Rollins dit maintenant qu'ils sont devenus pour lui des "manières de signature". Le purisme avait, au lendemain de la guerre, condamné ces hybridations de rythmes dont le jazz tenait pourtant son être même. Des musiciens comme lui ont passé outre. (...) Entre Rollins et ses musiciens, entre l'orchestre et la salle "le courant passait" l'autre soir, à Pleyel. L'émotion fut telle qu'il faudrait sans doute remonter aux concerts de John Coltrane et Elvin Jones à Paris en 1961 et 1962 pour en trouver une qui ait été équivalente. »
Le Cutting Edge de Montreux est maintenant la matrice. David Lee paraît être le bon batteur de carrefour sans besoin de sacrifice. De la Nouvelle-Orléans, il a gardé un profond swing ouvert sur tout ce qui peut se présenter. Le bassiste Gene Perla (remplaçant Bob Cranshaw - on ne s'en plaint pas) fit partie des multiples "essayistes" du Jack Johnson de Miles Davis ; futur membre de Stone Alliance avec Don Alias et Steve Grossman, on le trouve à la même époque fréquemment avec Elvin Jones, Frank Foster, Jeremy Steig, Sarah Vaughan, Nina Simone, Dave Liebman. Rollins a rencontré le guitariste Yoshiaki Masuo à New-York, disons qu'il fait l'affaire. Mais la grande surprise de cet orchestre, c'est Rufus Harley. Certes, il joue du saxophone soprano, mais c'est parce qu'il joue de la cornemuse que Rollins l'a invité. Dès 1965, Rufus Harley a été problement le premier bagpiper du jazz, ce que l'on constate dans sa discographie personnelle, mais aussi avec Herbie Mann et Sonny Stitt... Sonny Stitt, tiens ! Le moment cornemuse des concerts de cette période avec le traditionnel "Swing Low Swing Chariot" est le moment d'extase. Celui qui pousse Rollins et qui nous pousse dans ses bras. Malson a raison, les gens ont l'air d'être très heureux.
En cette année 1974, l'espace des choix est étroit et Sonny Rollins semble en avoir trouvé un, qui ne renie rien, cherche gentiment et lui permet d'être lui-même. Le concert du 6 novembre 1974 à Pleyel est probablement même davantage un Cutting Edge que celui du 6 juillet à Montreux.
1976
Mais cette sorte de ruisseau à l'écart ne pourra pas tenir si longtemps. Les disques sont là pour le dire et Nucleus, sorti en 1975, ne trichons pas, fait l'effet d'une catastrophe. On l'aime tellement ce gars qu'on se raccroche à tout ce qui est possible (ici un arrangement de "My rêverie" de Debussy). Et tout n'est pas si mal dans Nucleus, mais son engoncement face à ce qu'on va nommer rapidement la mode embarasse. Les critiques qui ne se gênent pas pour défoncer des disques, sur ce terrain, autrement réussis, y vont avec des pincettes. Mais on va vite comprendre qu'il ne s'agit pas d'un triste écart car le suivant au titre (volontairement ? la photo de couverture enfonce le clou) provoquant, The way I feel, paraîtra pire. « Eh bien camarade tu t'attendais à quoi, à ce que Rollins nous fasse son Bitches Brew ?».
Sonny Rollins, 6 novembre 1976
Michael Wolf : piano, Aurell Ray : guitare électrique, Don Pate : guitare basse électrique, Eddie Moore : batterie
Paris, Théâtre des Champs-Elysées
André Francis, à l'antenne de l'émission "Jazz Vivant" sur France Musique le 21 novembre, prévient : « Le soir même du concert que donnait à Paris Sonny Rollins, nous avons diffusé, sur notre antenne de France Musique de 23h à minuit, la première et longue partie de cette manifestation. La deuxième partie, la meilleure, n’ayant pu être enregistrée, et nous le regrettons bien, nous vous proposons ce jour de revenir sur la première partie de ce concert discuté. Discuté en raison de la défaillance de certains accompagnateurs et du répertoire jugé un peu trop popisant au goût de puristes exigeants. »
Le 10 novembre 1976, Lucien Malson dans Le Monde précise : « Sonny Rollins, lui, a trouvé une salle plus dure, et, pour moitié, avertie contre les poisons du binaire et des potions vireuses du jazz-rock. Qui l'eût cru ? Sonny Rollins s'est fait houspiller, conspuer. (...) Encouragé par ses partisans, il tira la langue aux autres. Il s'en alla enfin, et eut l'ironie amère de remercier tout le monde de son bon accueil. Beaucoup d'auditeurs quittèrent la salle. Il y eut une rallonge cependant, après ce qu'il fallut bien considérer comme un entracte, par où l'on voit que, contrairement à ce que d'aucuns pensent, ou font hypocritement semblant de penser, un artiste de jazz malmené peut aller au-delà de la limite convenue par contrat, s'il a de l'orgueil en réserve et suffisamment de fidèles pour l'y encourager. Les huées n'en sont pas, pour autant, renvoyées à l'imaginaire. Rollins étonné, peut-être blessé, ne les a que trop entendues, et y pense encore .»
Dans la salle (où survit le fantôme de la première du "Sacre du printemps" de Stravinsky), aperçoit-on le timide auteur de ces lignes. C'est sa première occasion de voir Sonny Rollins - écouté à la folie par disques ou à la radio ou vu à la télévision (Châteauvallon, Antibes...). 1976 est une année pleine d'émotions. Quelques jours auparavant, le 25 octobre, la Salle 104 de la Maison de la Radio a été assiégée par les fans de l'Art Ensemble de Chicago. Un sacré barouf ! La "musique vivante", c'est d'abord les spectateurs bien vivants. Et les amants de Sonny Rollins ce samedi soir ne pardonnent pas. Ce n'est pas comme si Nucleus ne nous avait pas prévenus, ce n'est pas non plus comme si on s'en fichait. L'orchestre n'est pas terrible. Le bassiste Don Pate a pourtant officié avec Gil Evans, Roy Haynes, Larry Young... Le batteur Eddie Moore avec Dewey Redman... le guitariste Aurell Ray avec Freddie Hubbard... le pianiste Michael Wolf avec Cal Tjader et Cannonball Adderley... mouais ! Ben, ça ne suffit toujours pas... L'orchestre n'est vraiment pas terrible et les nouveaux thèmes non plus. Les anciens ont été tellement mieux servis. André Francis ajoutera dans une des émissions consacrées à cette soirée que le pianiste était fiévreux. Hmmm... la salle aussi. Les huées font mal. À l'amateur si confus aussi. On croit le concert terminé au bout d'une heure quarante, mais un entracte est annoncé. On ne sait pas trop ce qui se passe, il y a des allées et venues derrière le rideau de scène et, après un long temps qui sembla être une heure, est annoncé que Rollins va revenir pour un set de plus. La radio n'enregistre pas, dommage, c'est mieux. Quelles traces laisse une telle soirée ?
La sortie de Don't Ask en 1979 turlupine et la suite offrira peu de perspectives nouvelles (aparté : Orrin Keepnews, producteur pour Milestone, avait tout de même produit The sound of Sonny et Freedom Now Suite - co-produit avec Bill Grauer - pour Riverside). Pourtant, l'été 1979, Sonny Rollins est à Nîmes, au festival, dans les arènes et c'est magnifique. Le malaise du Théâtre des Champs-Elysées est dissipé. C'est plutôt sur scène (et sur quelques albums live) désormais qu'on attend Rollins.
1980
Sonny Rollins, 3 octobre 1980
Mark Soskin : piano, Jerome Harris : guitare basse électrique, Al Foster : batterie
Paris, Théâtre de la Ville
Dès la première note, on a su. À toute vitesse. On a su que le temps était rassemblé. On a su qu'on était sur l'île vagabonde de Sonny Rollins, que le vertige était gorgé d'amour. "Keep Hold Of Yourself", "Little Lu", "Easy Living", "Flory", "Strode Rod", "Don't Ask", "The very thought of you", "Don't Stop The Carnival", etc. Ce n'est pas tant le répertoire qui compte. Au fond, c'est toujours le même. Ça fuse de partout. De long en large de la scène jusqu'à l'infini. Il y a un rappel bien sûr... puis un second, un troisième et là, on saisit qu'on est dans autre chose. Une affaire de corps. LA JOIE. Personne ne veut laisser partir Sonny. On est débout, on applaudit, on le réclame, on crie, longtemps, longtemps avec tant d'insistance, on danse, surtout on danse de toutes les façons, c'est comme une vague, une vague gigantesque. Il revient, repart, revient surpris, seul ou avec l'orchestre. "Isn't She Lovely". Orchestre très en forme aussi, Mark Soskin en efficacité généreuse, Jerome Harris agile comme jamais et Al Foster en grand batteur rollinsien (et ça veut dire quelque chose). Quelle ardeur... le sablier a pris la tangente, ça fait plus de trois heures... "Take the A train", "Alfie", "Alouette, gentille alouette", 'The cutting edge", "Lover man", des solos improvisés. N'importe... Tant de questions résolues, de tranquillité humaine élancée. Un de ces "j'y étais" concerts où les parallèles jouent les extrémités libres au mileu de leur vie.
Il parait qu'ensuite Rollins est allé au Dreher (un club de jazz à Châtelet) pour jouer avec Sam Rivers.
3 juin 2026, dans le bus parisien (ligne 60) une vieille dame s'adresse à une autre dame plus jeune : "Il nous ont vidés de tout ce qui faisait notre substance... on ne sait plus aimer... moi je suis restée animale". Le 3 octobre 1980, on savait aimer.
Photographies et illustration :
1 - Guy Le Querrec (Magnum), concert du 3 octobre 1980
2 - Guy Le Querrec (Magnum), concert du 4 novembre 1965
3- Affiche du festival de Jazz de Paris par Siné (3 et 4 novembre 1965)
3 - Jean Rochard, concert du 6 novembre 1976
1 Entretien repris dans les dernières nouvelles du jazz 10 décembre 2020








