Jean-Luc Thomas et Caroline Philippe, soit le duo d'hirondelles printanières d'Hirundo Rustica et d'Hirustica ont organisé le 14 février à Plouaret (dans le Tregor) le MIDEME (Marché intercommunal du disque et des musiques enregistrées). Pas seulement un duo, mais un large groupe d'amitiés où efficacité douce rime avec gentillesse. Journée idéale avec loupiotes pour un autre futur. Expositions, concerts, stands de disques, échanges avec des enfants et des adultes, causeries : une le matin, animée par Philippe Krümm intitulée « Distribuer autrement : une nécessité ou un angle mort politique ? » et l'autre, l'après-midi, avec Nolwenn Blanchard (disques Inédit, Maison des Cultures du Monde de Vitré), Goulc’hen Malrieux (disques Dastum, médiathèque de Guingamp, Catherine Delaunay (musicienne, disques Les Neuf Filles de Zeus) et Jean Rochard (nato) qui l'animait. Voici le texte d'introduction :
« Qu’ils se fassent un village ou c’est nous qui s’en allons. »1
Titre emprunté à Jacques Thollot (au singulier comme au pluriel)
La musique a souvent fait l’objet de catégories réductrices au sens quelque peu énigmatique, par exemple le fourre-tout : musique du monde. Certes, le musicologue allemand Georg Cappelen avait inventé le terme Welt Musik en 1906 pensant que les musiques traditionnelles apporteraient un renouveau à la musique occidentale, mais c'est dans les années 1980 que le mot a été popularisé et commercialisé, particulièrement par l’ex-chanteur de Genesis, Peter Gabriel. Ça a marché et même probablement, cela a-t-il permis un regain d’attention à des pratiques de mixité qui existaient depuis belle lurette, même si la confusion en a largement profité. Ce qui est de la musique du monde à un endroit (par exemple la chanson française aux États-Unis) ne l’est pas forcément ailleurs.
Mais il est d’autres appellations plus perfides ou plus ignorantes trop rapidement adoptées. Ainsi « musiques amplifiées », géniale trouvaille (il fallait y penser) du Ministère de la Culture de 1996 est devenue un an plus tard « musiques actuelles ». Qu’est-ce qu’une musique actuelle, rien de plus flou. Et puis le « spectacle vivant », la « musique vivante »…
On entend continuellement ces expression banalisées comme si les limites du sens, les limites du langage avaient été atteintes : musique actuelle ? (par opposition à : musique antique, démodée, révolue, obsolète ?), musiques du monde ? (le jazz, le rock ou la musique dite classique viennent-elles d’autres planètes ?) ou le très institutionnel spectacle vivant ? (Qu’est-ce qu’un spectacle mort ? Un discours présidentiel, peut-être ?) On ne reviendra pas ici sur « La société du spectacle » et la tendance mortifère au spectaculaire comme domination de la marchandise contre la vie.
Bon, on comprend que Musique Vivante est censée décrire la présence physique des musiciens dans le cadre d’un concert par opposition à ce qu’on entend sur un disque. Par déduction, si la musique enregistrée est donc de la musique morte, une collection de disques est-elle un cimetière ? Les catégorisations institutionnelles et commerciales de la musique n’ont aucune fantaisie, elles ne respirent pas.
En commençant par la transformation incessante des instruments, la musique a évidemment connu, tant dans sa forme que dans sa présentation, de nombreux changements, de nombreuses évolutions, de nombreuses ruptures, de façons parallèles aux modulations du monde qui l’engendre ou qui en est le sujet.
On trouve une première trace de notation musicale à Delphes en Grèce en - 138 avant JC. Le compositeur est un certain Athēnaios Athēnaiou. À la tradition orale, s’ajoute alors, par la notation, l’idée de fixation, comme le langage parlé par le langage écrit. Cela ouvre un champ très différent qui va considérablement s’accentuer avec l’invention confirmée de l’imprimerie en 1450. On va commencer à imprimer des partitions, ce qui va permettre aux musiques de composition d’être jouées sans transmission physique et directe du compositeur. Mais on est très loin de la commercialisation des partitions. Mozart aura l’idée de vendre les siennes, mais piètre commerçant, avec peu de succès, Beethoven reprendra l’idée plus efficacement dit-on. Dans les deux cas, une volonté de s’affranchir du prince, de toucher autrement.
Et le concert public est-il vraiment la représentation la plus anciennement naturelle de la musique ? Même s'il y a eu des tentatives dans des cafés, en Italie, Allemagne ou Angleterre, c’est en 1725 qu’Anne Danican Philidor invente officiellement le concert public payant et une société d’organisation de ces concerts publics : « le concert spirituel » qui deviendra « le concert français ». Il obtient exceptionnellement l’accord de l’Académie Royale de Musique. Création alors d’un nouveau type de présentation, se différenciant d’une part des traditions populaires et d’autre part et de la musique apanage de l’église, des rois ou des princes. On peut aussi y voir la marque de la création d’un nouvel ascendant de la bourgeoisie.
Côté public, on notera que c’est à partir de 1820 que commence la pratique instituée des applaudissements qui complète un rituel affirmant un acte cadré hors de l’idée des musiques traditionnelles ou des musiques de cour ou religieuses. Le concert public va petit à petit devenir un mode de représentation dominant de la musique dans toutes ses formes.
132 années seulement séparent l’officialisation du concert public payant et les débuts de l’enregistrement en 1857.
Pendant des siècles, la perception de la musique n’existait qu’au moment de son exécution puis de son souvenir. La possibilité d’enregistrement, lorsqu’elle a surgi, a souvent été très mal vécue par de nombreux musiciens. Pourtant, elle va affirmer de plus en plus son influence sur l’agissement musical, la transmission, et les faire évoluer. L’idée du concert sonorisé, par exemple. Lorsque l’on voit, lorsque l’on entend un orchestre sur scène, il est très souvent - même dans des petites salles - soumis à des systèmes inventés dans les studios d’enregistrement (effets, réverbération artificielle, retours, ajustement des niveaux, corrections des voix, etc.) jusqu’à essayer de reproduire la musique de disque sur scène, là où pendant longtemps, c’était plutôt l’inverse.
C’est parce qu’elle veut faire perdurer non seulement le vivant de la musique, mais aussi celui de tout un peuple que l’ethnographe Frances Densmore va consacrer sa vie à voyager dans ce qui reste du monde amérindien au tout début du XXe siècle. Dans les réserves indiennes, avec un matériel lourd, elle documente les chants ancestraux des tribus d’est en ouest des États-Unis. Ailleurs, Federico Garcia Lorca sillonne l’Espagne pour recueillir les musiques populaires. Grâce en partie à ses enregistrements, ces mélodies vont devenir les chansons antifascistes de la guerre d’Espagne. Lorca, lui, est fusillé par les fascistes en 1936. Là, on peut parler de différence entre la vie et la mort.
L’enregistrement musical peut être l’ami des peuples.
Puisqu’on a évoqué les Indiens d’Amérique, revenons sur un aspect. De tout ce qui a été exporté par les Européens dans la conquête exterminatrice de l’Amérique, le cheval est pour les conquistadores un instrument militaire. Pourtant, il est le seul élément qui a été apprécié, aimé et choyé par les peuples autochtones qui ont même, par des croisements, créé des variétés nouvelles de chevaux qui leur correspondaient. L’enregistrement peut être aussi une sorte de cheval de la musique.
Lorsque les musiciens entrent en studio, ils sont vivants ; lorsqu’ils en sortent, dans l’immense majorité des cas, ils sont encore vivants. Et la musique qu’ils y ont créée est vivante.
Si, des Beatles, on ne retenait que les performances en concert, on se souviendrait surtout du public. C’est dans un studio d’enregistrement que ce groupe a réellement pris toute la mesure de ses capacités d’inventions, de relations, de parcours, de sa vie. À la même période, Miles Davis choisit de jouer un type de musique en concert et un autre type de musique en studio pour les disques.
Lorsque John Coltrane enregistre son deuxième album pour Impulse, intitulé Coltrane, il parvient en studio à une forme d’expression intime extraordinaire, très différente de ce qui se joue sur la scène d’un concert. Ce qui est obtenu n’a d’ailleurs que très peu à voir avec des effets technologiques, mais bien avec une situation particulière : celle de la constitution d’une autre forme de récit, très proche, bien vivant et très inédit. Il n’y a pas seulement 4 musiciens dans le studio, mais aussi le producteur Bob Thiele et l’ingénieur du son Rudy Van Gelder qui constitueront une part importante pour faciliter et conseiller le développement de la musique de Coltrane. Le disque est une aventure vivante et collective. Il offre un autre point de vue sur la musique.
La musique est donc toujours vivante qu’elle soit jouée en studio, en concert, dans une manifestation, une free party, une cérémonie traditionnelle, un défilé, une situation amoureuse, un club. Ce sont surtout nos écoutes, nos perceptions - nos capacités de partage - qui en affirment la vie dans toutes les situations. Lorsque le GIGN intervient brutalement le 18 juin 2022 pour réprimer une Free Party à Redon, c’est une attaque contre ce qui ne se conforme pas aux figures imposées. C’est notre façon d’écouter et donc de réagir qui rend la musique pleinement vivante. Comme pour le musicien ou la musicienne, c’est ce qu’il ou elle a à dire qui, au-delà des étiquettes, impose la réalité vivante de la musique que ce soit sur disque ou en concert.
Aujourd’hui, il existe un nombre extraordinaire d’îlots, d’inventions musicales, d’expressions puissantes, mais souvent relégués à une exposition non pas confidentielle, mais contrainte. La généralisation du streaming - et pire encore de l’Intelligence Artificielle (on compte actuellement plus de 40 000 nouveaux titres générés par IA qui arrivent sur les plateformes chaque jour) - tend à rendre l’écoute anonyme, au mieux on fait partie de playlists neutres qui pourraient bientôt ressembler à une gigantesque fosse commune. Le capitalisme numérique qu’on nommera techno-féodalisme, puis techno-fascisme, ne perd plus de temps avec l’objet puisque c’est l’utilisateur, le client qui devient le produit. Tristan Harris, ex-designer chez Google expliquait : « Derrière l’écran, il y a des milliers d’ingénieurs, des supercalculateurs et des algorithmes qui savent tout de vous et testent en permanence ce qui a le plus de chance de vous tenir accroché. »
Du côté de l’institution, des aides publiques filtrées par l’État, il existe une forte tendance à la normalisation par des programmes auxquels il faut convenir. Doit-on accepter sans broncher un formatage hallucinant, une sorte de pass musical faisant le tri entre les bons et les mauvais élèves ? « Si je fais un disque, je dois faire la tournée qui va avec, avoir une vidéo promotionnelle, être hyper présent sur les réseaux sociaux, et puis une création par an, savoir monter des dossiers, etc. ». La transformation du métier de musicien en job d’auto entrepreneur.
Alors oui, contre la gigantesque confiscation dont nous ne saurions nous rendre complices, créons, comme c’est le cas ici aujourd’hui, autant de lieux, de situations, d’objets, de villages, qui mieux encore qu’une résistance à la catastrophe retenue, représentent l’absolue et humaine beauté.
Alors qu’il se fasse un village.
La musique vivante est simplement affaire de vie, non de catégorie ni de présentation, elle est partout où se trouve le refus de formatage, de normalisation, la pleine sensation d’écoute avec tout ce que cela signifie de partage. Elle est pleinement vivante lorsqu’elle dépasse les codes et les QRcodes, s’affiche effrontée dans le champ de la désobéissance. Lorsqu’elle est du côté du langage.
Personnellement, j’ai produit beaucoup de disques dans une ville qui s’appelle Minneapolis. Il y a beaucoup de musique à Minneapolis. Et Catherine 2, qui est là, a enregistré deux titres de son nouvel album dans un studio donnant sur le carrefour où a été assassiné Alex Pretti par la police fédérale ICE. Aujourd’hui, devant le despote dirigeant la première puissance mondiale, les gouvernants d’un peu partout s’inclinent prenant garde à ne pas le contrarier. Eh bien, la seule résistance véritable et efficace est venue des habitants des deux villes de Minneapolis et St Paul. Revenant aux principes fondamentaux de l'humanité pour protéger leurs voisins et appliquant ainsi avec courage la simple solidarité, la merveilleuse togetherness, ces citoyens auto-organisés, et eux seuls, sont non seulement parvenus à faire reculer un peu le despote, mais ont aussi montré une véritable voie d'avenir possible pour un monde étouffé par ses dirigeants pourrissants et autres ploutocrates.
Construisons nos villages de musiques. Nous ne partirons pas.
Vive la musique et vive la vie !
14 février 2026, Plouaret
1 Jacques Thollot : Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer, Futura, 1971 (réédition Souffle Continu)
2 Catherine Delaunay
Photographie : B.Zon











