Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

22.1.23

TRAVAIL - PATRIE

Lorsque de façons répétées, les murs et écrans (réduire la consommation électrique ?) publicitaires des transports en commun vous assomment de messages "Travail - Patrie", vous vous dites que vous avez peut-être manqué un truc ou bien vous vous rappelez une parole de Noam Chomsky "La propagande est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures."

13.1.23

JEFF BECK (NOS FRAGMENTS)

 

Nom de l'enfance avancée, de la petite adolescence, dans nos irremplaçables revues-boussoles, il a une place à part, moins criante, mais plus coriace que le reste, coriace dans la guitare. Nous sommes alors dans un monde de guitares à voix hautes. Jimi Hendrix a dit ce qu'il lui devait. Il y a eu les Yardbirds. Inévitables positionnements des cours de récré pour les trois guitaristes (les deux derniers transiteront en même temps - on verra Blow Up d'Antonioni bien plus tard) "Alors lequel tu préfères ?". Les copains apprentis guitaristes en parlent tout le temps. 

"Salut c'est Pop 2 !" et on entend "Superstition" au Bataclan pour pour la première fois. Stevie Wonder l'a écrit pour lui. Il en offrira sa propre version plus tard. Quand Tony Hymas vient à Chantenay-Villedieu en 1984, les musiciens anglais présents parlent de lui car Tony a été dans son groupe, l'histoire liant les deux hommes est forte. 

En 1990, terres indiennes. Tony coupe court à une explication-gymnastique, essai typique de producteur pour se retenir de nommer ; essai donc de décrire le type de solo nécessaire pour le texte de John Trudell à propos de Crazy Horse dans Oyaté : "C'est à Jeff Beck que tu penses ?" Un coup de fil de Tony et Jeff Beck enregistre. On est content. Ben oui, on est content. Ce n'est pas la célébrité, c'est la multiplicité des images qui s'accordent. Michel Doneda et Stuart Elliott sont avec Tony les autres musiciens. 

Dans un disque de John McLaughlin de 1995, Jeff Beck joue le "Django" de John Lewis (avec McLaughlin, Hymas et Mark Mondésir), c'est très gracieux, l'éclipse sans nécessité d'éclipser. C'est quoi le jazz ? Quelque chose qui se joue dans une vallée entre "Django" et "Superstition" ?

Tiens "Supersition" ! En 2003, Ursus Minor se forme (Tony Hymas - François Corneloup - Jef Lee Johnson - Dave King) et invite Boots Riley, Dead Prez, D' de Kabal, Spike, Ada Dyer et Jeff Beck. L'aventure est rendue possible grâce au festival Sons d'Hiver, très impliqué. Des répétitions à Campus, enregistrements aux Studios de la Seine, deux concerts les 18 et 19 janvier et un disque qui sortira en 2005 (Zugzwang). "Your guy is good" dit Jef Beck à Tony hymas après avoir entendu Jef Lee Johnson lors des répétitions. Guy Le Querrec photographie, offre son livre à l'ex Yardbird qui y retrouve certains de ses copains : "Oh Stanley !" (Clarke) ... Pendant la balance du 19 janvier, un petit riff joué par hasard ou par saine habitude donne naissance à une idée toute simple. Le concert se terminera, en forme de rappel, par une longue version de "Superstition" ou le rappeur M1raconte l'histoire du morceau pendant l'introduction, puis Ada Dyer chante (elle connait ça par cœur, elle est passée chez Tamla-Motown), tout le monde rappe, c'est furieux, c'est libre, et cette guitare vibre des inattendus et des métamorphoses dont elle est la racine.

Des années plus tard dans le Minnesota, Beck-Bozzio-Hymas sont au même programme que BB King, lequel invite l'auteur du fondamental Beck Ola, disant à l'auditoire : "sans ces jeunes types en Angleterre qui aimaient tant notre blues, jamais je n'aurais pu être vraiment un King". 

N'empêchons jamais les chemins de terre de se croiser, ceux de traverses des ombres particulièrement. La guitare éclair traçant son présent s'est tue le 10 janvier. 

 

• Photographie : Guy Le Querrec - Magnum, Ursus Minor à Sons d'Hiver, Villejuif, 18 janvier 2003

8.12.22

IMMENSE FONDERIE
POUR FRANÇOIS TANGUY
PAR FANTAZIO

Immense Fonderie

François est parti cette nuit.
On fait non de la tête dans le froid.
C’est la mécanique, ça bouge tout seul.
Non, je ne contrôle pas.
Chaque mort a son armée de familles de sensations, mais une comme ça, si brusque, si brusque si brutale, comme ça.
Puis après je me suis dit à Carrefour il y était lui à Carrefour, il aurait été attendri par le hochement de tête du caissier ou pas.
Le regard commence sa ronde, il est partout, il veille, il navigue, sa présence est redoublée, par l'absence, le regard vient s’ajouter à la guirlande lumineuse de regards qui entourent les corps de nous restant.
Partir brusquement c’est très bien pour soi, on n’enfle rien, on ne rajoute pas au rajout.
Pour les autres ça fait du blanc, du blanc sans adjectif, un trou blanc avant et après chaque pensée, Ça me fait ça.
La pudeur de François était trop forte, elle indisposait.
Un gros socle, François, un socle de pierre très délicate, douce, avec des éclats paillette bruns-dorés,
Où est ce qu’on peut trouver une délicatesse comme ça.
Qui va comprendre et continuer ce geste là.
En fait ça n’est pas croyable du tout.
François est bouleversé par les apparitions, les formes humaines, les corps, il plisse les yeux pour ne pas être ébloui.
Et bien François j’ai finalement saisi les forces de ton travail le 11 novembre dernier.
J’ai vu, comme dans un rêve, tes glissements de terrain et j’ai vu que tous ceux sur scène avaient vu, et étaient libres de glisser, glisser, sans théâtre, sans dispositif, glisser comme des âmes sur un toboggan.
Et le 11 novembre c’est le jour où mon père est devenu résistant en 1940, place de l’étoile, définitivement résistant.
Et toi tu es venu à la mort de mon père je ne t’y attendais pas, je ne sais pas comment tu as su, tu es sorti du sol, on dirait, tu es apparu.
Tu m’as tendu un dessin fait je suppose pendant la cérémonie, un dessin de mémoire, un dessin de la tête de mon père, son sourire, ses yeux, ses petits yeux de chinois, on ne sait pas s’il vous regarde ou pas, toute l’étrange malice de mon père est sur ce petit dessin.
« Une fois qu’on a vu, une fois qu’on a vu qu’on s’est bien détesté jusqu’au bout, qu’on a vu, qu’on est allé au bout de ça, qu’on a bien vu », c’est la phrase que tu m’as dite quand on a essayé entre deux portes d’évoquer la boisson.
C’était très clair ça, ce que tu viens de dire, des fois tu n’es pas clair parce que trop clair pour toi, lumineux pour toi, limpide pour toi, et pour moi ça ne l’était pas, parce que tu raccrochais aux autres là où tu en es toi, c’est comme ça que tu fais je crois, tu vois l’autre et tu es tout barbouillé de ce que tu es et de ce qu’il est aussi, et ça forme une pâte, et tu offres cette pâte instantanément aux autres quel que soit leur état, de ta matière présente, et tu rentres dans ta matière présente, et tu en sors, et tu essayes d’en sortir parce que l’autre apparaît. Et on croit que les autres sont là, qu’ils nous traversent, on traverse, on se traverse.
Et tu es tout apparaissant pour l’autre, mais l’autre doit comprendre qu’il te faut du temps pour revenir, pour être là, et tu mélange tout de suite l’autre à ça que tu es, et l’autre doit comprendre qu’il y a des abysses, tout le temps, et qu’on n’en revient pas comme ça, donc tu trouves le pont où ça se mélange entre l’autre qui apparaît et toi.
En quelques instants, ça se passe comme ça.
Tu tends un bâton, une perche comme si on était en pleine mer agitée.
Si l’autre ne comprend pas, tu t’en vas, et tout de suite, tu reviendras.
Tu pars, tu reviens comme une ombre, tu bricoles l’armoire, l’armoire métal de Redayef, Tunisie, tu pars mais tu es là, puis dans le camion on est allés chercher un instrument aller-retour à Tunis, 500 aller retour? Les cigognes, Chems au volant, on a le temps de dire des insanités, et ton silence et cette joie d’enfant muet derrière banquette arrière, somnolence, et nos propos vulgaires tu n’en reviens papa.
Mais que l’action qui compte, qui plane, qui nous absorbe, alors ça va.
François c’est faire circuler des ronds avec les mains, du physique de la cantique, des chants de l’évaporation qui veille, de la vase qui remue que les uns et les autres comprennent cette matière, avec des forces, François c’est le creux qu’il offre délicatement, un fauteuil, une chaise qu’il offre, une chaise, un plat il faut manger, il vous met quelque chose dans la main pour que vous ayez un territoire sur le moment, avant le moment suivant, et puis faire cette armoire en métal pour qu’elle sonne, et la refaire et elle ne sonne pas, ça ne fait rien, au pire on donnera des coups de pieds dedans, voilà.
Vision simple, intuition simple, absence, présence, matière, glissement de terrain, expression physique des forces, le graphisme, les traits, les fils tendus en hauteur avec des choses qui pendent, déplacer son corps pour aller pêcher ce qui est disponible pour tous, un espace où tous peuvent intervenir en allongeant simplement les bras, est ce que c’est possible ?
Pour ceux qui trop influencés par les mètres étalons occidentaux seraient tentés par dire que François est un être supérieur, sans provocation aucune je dis qu’il est un être inférieur, il travaille en sous terrain, et déplace des choses, des formes et des énergies par en-dessous, pour vous offrir du clair, un travail à plein temps, et vous n’imaginez pas la pénombre, des rais de lumière, des espaces, et vous invite à déplacer, remuer la vase profonde – celle où il pouvait s’engluer, bras, pieds, mais, tout, et dans le cambouis de l’antiquité jusqu’à nos jours, pas de différence, nos jours à nous, - à votre tour, on déplace, on se fait de l’espace, on fait de l’espace pour tous, et on continue.
D’une berge à l’autre, nous passons, je sais que chaque instant est un glissement de terrain, physique, pratique, évident, aussi évident que le rebouteux vous enlève une brûlure à distance, très simple, très pratique, c’est brut, et de la même manière entre théâtre, musique, et vie, c’est la pâte, la même pâte, tout est réuni, tout est un devoir, de réunir, de faire des offrandes à cette pâte invisible qui nous unit, on doit contenir les situations par en-dessous, parce qu’elles sont sauvages, incompréhensibles, et sorties de nulle part, tu le sais, c’est ta vie.

                                                                                            Fantazio 7 décembre 2022

23.11.22

BACH & STRAUB

"Bach c'est trois siècles de paysannerie" Jean-Marie Straub (1997)

19.11.22

BY YOUR SIDE DE JEANNE ADDED

 

" Il y a longtemps, j'ai décidé que mon univers serait l'âme et le cœur de l'homme." Frédéric Chopin

Lorsque l'écoute du disque de Jeanne Added, By your side, se termine, elle invite immédiatement à une suivante. Vous direz "n'est-ce pas la même chose pour tous les disques ?" (enfin, les albums, c'est-à-dire les récits par la musique, les anti playlists). Oui, c'est vrai, mais tous ne parviennent pas à cette invitation avec la même éloquence. By your side - et son titre est formidablement trouvé - s'écoute chaque jour pour la découverte d'un secret supplémentaire et cette impression offerte à la première écoute d'une recherche d'insaisissables horizons à fleur de peau où surgissent et resurgissent les intimes actualités les plus sensibles : des traces de rosée sur le damier du temps. Vêtue d'évasion pour mieux retrouver ses propres traces, d'une enveloppe taillée dans la fébrilité de son propre mystère, la chanteuse s'aventure dans les sensations incorporées et leurs caractères exceptionnels. Mémoire d'hévéa, sève du creux du monde, regard de Chopin. On la découvre, on s'y découvre aussi dans la grâce des regards, métaphores du visible et ses parties cachées, dans l'âme et le cœur des êtres. 

• Jeanne Added By your side (Naïve, 2022)

Peinture :  P. Schick (1873) - Photographie : © Camille Vivier  (2022)


12.11.22

MUSIQUES D'HISTOIRES À NEVERS


Un festival de jazz réputé - et même de D'Jazz - créé en 1987, celui de Nevers, proposa cette année une soirée musicale ou chaque groupe (un duo et un quintet) se caractérisait par le fait que l'une des membres était comédienne.  Sandrine Bonnaire avec Erik Truffaz, Anne Alvaro avec l'ensemble de François Corneloup "Noces Translucides" comprenant Sophia Domancich, Jacky Molard et Joachim Florent. La musique pour faire naître les mots, l'image des mots pour délivrer l'expérience du souvenir. La musique pour que tout se rejoigne par les silences relevés au seuil du chant, dans les murmures du halo des évidences, pour l’asymétrie des grondements, vers les perspectives secourables. À l'époque où chacun cherche son jazz, ce soir, le mouvement de parole vit d'un mouvement retrouvé, danse d'instruments aptes à reconnaître les traces effacées.

• Sandrine Bonnaire (voix), Erik Truffaz (trompette, piano, électroniques), textes de Joël Bastard
• "Noces Translucides"de  François Corneloup (saxophones) avec Anne Alvaro (voix), Jacky Molard (violon), Sophia Domancich (piano électrique), Joachim Florent (contrebasse) d'après une photographie de Guy Le Querrec, textes de Jean Rochard
Nevers, La Maison - Grande Salle, le 9 novembre 2022

Photographies de Maxim François ©

26.10.22

EO ET LA DERNIÈRE REINE

 

Les explorateurs d'occasions sont les profonds observateurs des inventaires manifestes. Deux perles : un film et un livre, arrivent à point pour irriguer un peu, si tant est possible, ce monde aux feuilles se fanant douloureusement. EO de Jerzy Skolimowski et La dernière reine de Rochette ont plus en commun que le fait qu'on y entende ou lise "Vive l'anarchie !" dans la plus humaine des élocutions, la plus naturelle plutôt. Ce sont deux œuvres, deux métiers, dispensant grâce, complicité nourricière, révélation et innocence perspicace en juste estimation face à la brutalité impensablement banale. Conduite par un âne et une ourse, une beauté généreuse et perçante comme on ne l'ose plus assez, et qu'en embrassant, on se sent mieux voir, mieux écouter, mieux respirer, mieux aimer. En éveil.

• EO de Jerzy Skolimowski (2022)
• La dernière reine  de Rochette (Casterman  - 2022)

13.9.22

JEAN-LUC GODARD PAR CHEZ NOUS


Dimanche au cinéma Reflet Médicis, avant le film de Věra Chytilová Les Petites Marguerites, dans le plaisir des bandes annonces, entendait-on la voix tremblante de Jean-Luc Godard en apercevant son ombre. Tiens, l'espace d'un instant, on se prit à imaginer un nouveau Godard. Il s'agissait de la toute aussi passsionnante sortie d'À vendredi Robinson, film de la cinéaste iranienne Mitra Farahani relatant la rencontre d'un autre cinéaste iranien, Ebrahim Golestan, avec l'auteur de Masculin Féminin. Alors on se prit à penser à Godard prénom Jean-Luc, à se demander, à se remémorer les dernières (non) interviews, penser à son âge ... Et puis aujourd'hui l'annonce de sa mort ressentie avec tracas résolument comme une forme d'annonce manifeste de la fin du XXe siècle.

Il sera cité à foison (il y a de quoi faire). On gardera cette facile tentation pour les années avenir (quand ça sera moins simple). Tout va être dit, c'est le grand hommage obligé avec ses immanquables indécences (voir certaines déclarations officielles du jour pour s'en rendre compte).

De suite on se dit que ça va être suivi de révérence en tous genres d'un seul genre, celui qu'il brocardait dans ses films : déluge d'images sans queues, sans têtes, de RIP dupliqués, d'extase devant ses "grands" films À bout de souffle, Le mépris, Pierrot le Fou, (bien sûr qu'ils sont grands), de moue déguisée devant les autres (bien sûr qu'ils sont grands aussi), d'extase dubitative, d'arrogantes gênes aux entournures "Mais vous le comprenez Godard ?" suivies de pédants "l'important n'est pas de comprendre, mais de se laisser aller". 

Alors que dire, quand une étrange peine nous étreint si fortement. L'ombre aperçue dimanche dans cette bande-annonce a réveillé tant de choses en nous qui avons presque tout vu de Godard - enfin qui croyons avoir presque tout vu - non par exhaustivité, ni par admiration (enfin si quand même), mais précisément parce qu'on se donnait le temps de comprendre, le temps musical, et que notre compréhension se portait mieux, se construisait, s'armait, à chaque film, à chaque plan. On a bien rit aussi avec lui comme on a rit avec Stan Laurel ou Harpo Marx. Il a su filmer les mots, pleinement, pour apporter cette compréhension. "Moineau chamailleur" - c'était son nom de scout - a su saisir les multiples sources au gré du hasard, interroger les existences flottantes, entendre les échos éveilleurs, chercher les accords sur la grille des jalons de l'histoire. 

De notre côté de petits éléments sensibles :
- Un jeune homme fraîchement débarqué à Paris a assisté à une double projection au Studio Bertrand à Paris. Le second film (le premier était un film italien effacé de mémoire) Week-End de Jean-Luc Godard l'a envoyé marcher au milieu de la rue après la projection, bouleversant ses repères.
- Sans doute au fond, pour lui parler, il y eut la réalisation du disque Godard ça vous chante (avec l'Amati Ensemble, John Zorn, Arto Lindsay, Daniel Deshays, Caroline Gautier et Olivier Foy). Ce qui valut un sourire.
- Plus tard Godard engagera Violeta Ferrer pour Éloge de l'amour. Il se montrera, avec elle, très généreux (ils eurent ensemble une longue conversation à propos de la Guerre d'Espagne).
- Noël Akchoté a repris, pour Les Films de ma Ville, la musique d'À bout de Souffle de Martial Solal (Godard remarquait que si il avait été plus au fait, il aurait pris Coltrane - Solal était une recommandation recommandable de Jean-Pierre Melville). La reprise de Noël Akchoté est très godardienne.


Même si l'un de ses derniers films s'intitule Adieu au Langage, cette œuvre en suite laisse deviner un subtil optimisme par la mise à nue de l'éphémère, le sens trouvé à la relation de fragments obscurs et mystérieux en les plaçant au centre du recueil, là où nous pouvons enfin nous recueillir. 

Tout peut s'allumer.

 

 

11.9.22

LES PETITES MARGUERTITES

Harpo Marx maniait les ciseaux de jouissive façon et chacune de ses coupes sauvages ouvrait une fenêtre sur le monde. Dans Les Petites Marguerites (Sedmikrásky) de Věra Chytilová (réalisé en 1966 en Tchécoslovaquie), l'art du ciseau à l'écran comme dans la salle de montage ouvre plus grand encore cette même fenêtre, annonce d'un pire à venir qu'on ne devrait plus ignorer. La fantaisie totale et l'époustouflante liberté sont celles de la plus grande acuité critique. Ce film splendide, d'une cinéaste majeure, ressort en ce moment sur les écrans (les vrais, pas ceux sans fenêtre des téléphones ou de cet ordinateur).

Photo extraite du film : dans le rôle des deux Marie : Jitka Cerhová et Ivana Karbanová  

24.8.22

FUNESTE 1er

Et, avec la gravité robotique qui le caractérisait, le roi Funeste 1er s'adressa à ce qu'il prenait pour son peuple en des termes misérablement choisis : «fin de l’abondance de terre ou de matière (...) la fin des évidences (...), la fin, pour qui en avait, d’une forme d’insouciance». Quid de sa propre insouciance (insouciance calculée ?) quant à l'abondance de son propre mépris, son évidence d'avanie ? ... À venir : réponse de NOS RELATIONS ! (abondantes, évidentes et jamais insouciantes) ?

9.8.22

LA PREUVE PAR TROIS

 

La forme trio, pour les groupes de musique, a été décrite, plus souvent qu'à son tour, comme "idéale", ce qui voulait sans doute dire par équilibre : au plus près du corps musical (le duo dit intimement autre chose de la très humaine conversation). Le trilogue de composition, plus rare, su raconter de belles histoires. À la Motown, le trio Holland–Dozier–Holland offrit de bien belles chansons à Martha and the Vandellas, aux Miracles, à Marvin Gaye et bien sûr aux Supremes et aux Four Tops, au plus près des corps.

5.8.22

CONTE D'ÉTÉ


Le soleil tape sans faire de claquettes. En un cri superflu, une femme râle, gênée par un reflet pour lire l'écran de son téléphone (oui, croyez-le ou non, au XXIe siècle les téléphones ont des écrans). Il lui suffirait d'aller à l'ombre. Mais il n'y a plus d'ombre. Ou n'y a t-il pas d'application pour ce type de situation ? Ce qui, de nos jours, revient au même. Un peu plus bas dans la rue cuisante, des jeunes cyclistes employés par une de ces start-up (« Notre pays est celui qui produit le plus de start-up et elles croissent »*). Avec peine, ils pédalent avec acharnement ; il fait si chaud qu'il faut bien que quelqu'un sue pour apporter des bouteilles d'eau à de petits bourgeois dépourvus de la force d'aller à l'épicerie. La vie en un clic. 

En juillet, le seul jour où la pluie tente une pénible sortie avant que les nuages ne désespèrent, à la boulangerie en attendant son tour de baguette, la femme au téléphone geint  : "Quel temps pourri !" et l'homme juste devant elle dans son petit costard d'habitué de Roland Garros (il en a fait mention juste avant) d'acquiescer. Pour juillet, on enregistre un déficit de précipitations de 88 % **. Petit jeu des pourcentages : le corps humain est composé de 65 % d'eau. Tranquille, tranquille, on n'est pas dans la précipitation. Une goutte d'eau et le temps est pourri. Ce qui nous compose. Tant que le doigt glisse sur l'écran...

"Pourriture", depuis sa racine latine pas encore putréfiée, a deux significations : décomposition ou corruption. L'idée que le temps soit pourri vaut son lot de prétention faisandée. Aucun autre animal que le Bourgeois Humanum ne peut à ce point se prendre pour dieu. Dieu soit loué et par conséquent, tout est à louer : sa chambre d'ami, sa voiture, ses costumes, ses caresses et même sa piscine (18€ de l'heure nous apprend-on à la radio nationale toujours fière de nous donner des nouvelles des start-up). Les partis politiques ont même inventé une tarification pour leurs élections primaires. "Je paie donc je donne mon avis". Riche idée, comme au restaurant. Tiens, il n'y a pas encore d'application pour louer les enfants ! (À l'énoncé, une start-up se prépare). En un clic, je paie, je vote, je rote, je pète. En un crac, la forêt flambe. Contre la colère des populations parfois encline à croître plus que les start-up : blindés, grenades et autres armes de (selon la formule officielle) "gestion démocratique des foules" ; pour aider les arbres : si peu. Des appareils en panne, faute de maintien.

Pourtant les arbres se sont saignés aux quatre sèves pour nous donner de quoi être prévenus des risques d'incendies, nous donner à lire Elisée Reclus, Voltairine de Cleyre, Marguerite Duras, André Franquin ou David Graeber, entre dix mille autres. Pour savoir. Mais en un clic, le savoir part en fumée. 

Aux dernières nouvelles, un belouga nage dans la Seine à Vernon pendant qu'un kangourou s'est fait la malle en Mayenne. Pour fuir l'incendie, les écrans lumineux, trouver un peu d'ombre ? 

 

Photographie : Un kangourou s'éloigne d'une maison en feu près du Lac Conjola, en Australie. (MATTHEW ABBO/T/NYT-REDUX-REA)


* Emmanuel Macron, candidat au Casino Électoral, 20 avril 2022, débat télévisé avec sa consœur Marine Le Pen.

** Source Météo France.

3.8.22

LA VALEUR TRAVAIL


De tous côtés on n'entend plus que ça
Un air ranci qui nous vient de bien bas
Un air ranci qui nous fait du dégât
Comme tous les pauvres il vous tuera