Donald Washington, n'est plus. Il nous a quittés le 25 août dernier à Minneapolis où il résidait. Plutôt que le succès, ce musicien avait cherché infatigablement la transmission. Le saxophoniste James Carter a toujours dit ce qu'il lui devait et lui a rendu hommage cete semaine. En août 2016, à l'invitation du trio Guillaume Séguron - Catherine Delaunay - Davu Seru, il était venu jouer à Treignac au Festival Kind of Belou puis le lendemain pour un merveilleux impromptu à Tarnac avec les mêmes plus Nathan Hanson, Doan Brian Roessler et Pascal Van den Heuvel. Dans la perspective de cette unique venue, il avait donné un entretien pour le journal L'Écho de Corrèze (publié le 29 juillet 2016) que nous reproduisons ici.
Pouvez-vous me faire un bref résumé de votre parcours ?
De votre enfance dans le Sud des Etats-Unis, en passant par votre travail dans
l'industrie automobile à Detroit, pour en arriver à votre amour de la
musique ?
Je suis né en 1939 à
Mobile en Alabama où je suis allé à l’école. Lorsque j’ai eu 8 ou 9 ans, ma
famille est partie pour Chicago. J’y suis resté jusqu’à l’âge de 16 ans. C’est
dans cette période que mon père m’a offert une clarinette, sans son étui. Il
fallait que je la trimbale dans ma poche. J’ai commencé la musique là-bas. Je
suis revenu en Alabama à Grand Bay vers16 ans pour finir mes années de collège.
Là, je vivais avec ma grand-mère. Plus tard, j’allais à l’Université à Mobile,
c’était nouveau à cette époque-là. J’ai eu mes examens et puis suis parti à
Detroit qui a été véritablement le moment de mon réel engagement musical, même
si j’étais ouvrier chez Chrysler. J’y étais depuis 5 ans quand j’ai décidé que
le moment était venu de quitter l’usine. Je suis parti un jour sans jamais y
revenir. J’ai rencontré ma femme Faye qui était musicienne aussi. C’est elle
qui m’a encouragé à me tourner vers l’enseignement. Je me suis présenté et on
m’a embauché à l’école de musique de Detroit. Parallèlement, je jouais aussi
beaucoup avec des musiciens de passage comme Roscoe Mitchell, Roy Brooks et
beaucoup d’autres. J’ai monté un petit groupe qui s’appelait Bird-Trane-Sco.
C’était un groupe avec des jeunes gens à qui j’enseignais. L’un d’entre eux,
très jeune, âgé de 17 ans, était James Carter. Je crois qu’il est très connu à
Paris maintenant. On jouait des choses que j’écrivais. Mon fils Kevin
Washington (ndlr batteur de la scène de
Minneapolis qui a également étudié avec Max Roach) a également fait partie
de ce groupe. On faisait aussi de la musique en famille avec ma femme qui joue
du violoncelle, de la flûte, du picolo, du saxophone et du piano. Elle est
bourrée de talent. A une époque, elle chantait des trucs d’opéra ou de jazz. En
1987, nous avons déménagé à Minneapolis, j’y ai enseigné avant d’être à la
retraite. Une sorte de demi retraite puisque j’y vis intensément ma vie de
musicien en toute liberté. J’avais créé en arrivant ici un orchestre, New Date
Blue Bandvec Carei
Thomas. On faisait une sorte d’Improrch :
de l’improvisation pour orchestre. J’écrivais de la musique et l’orchestre
improvisait à partir de ça. Je continue à faire des choses comme ça. J’aime
également me produire en solo, là, je n’ai pas à m’inquiéter du reste du groupe
(rires) ! Et puis il y a le
Black Dog, ce café à St Paul où je joue régulièrement depuis 4 ans avec toutes
sortes de formations, avec Brian Roessler, Davu Seru, Yohannes Tona, Pete
Hennig, JT Bates, Chris Bates ou mon fils et pas mal d’autres musiciens. Je ne
sais pas comment j’y suis arrivé, mais ça devait être sur mon chemin, quelqu’un
a fait ce choix. C’est bien. Ça m’a permis d’être là où je suis musicalement
maintenant. J’y joue le vendredi et pour moi ces vendredis sont aussi importants
que l’église le dimanche pour les gens qui y vont (rires) ! C’est un
moment de partage avec des jeunes
musiciens avec qui j’apprends des choses et qui en apprennent aussi sur le
jazz. Tant que je ne suis pas viré, je vais continuer (rires) ! Là, je fais ce que je souhaite faire, je me sens
libre. Je ne vois pas comment faire de la musique ou être un artiste, autrement
qu’en cherchant cette liberté, qu’en faisant ce qu’on désire vraiment. Sinon,
vous arrivez au bout de votre vie sacrément désolé. J’ai fait des tas de choses
dans ma vie, j’ai été sur des chantiers de construction, j’ai fait la
cueillette… des jobs que vous devez faire pour gagner un peu d’argent comme tant de gens en Amérique et tout
ça m’a conduit à être là où je suis maintenant avec ce sentiment de liberté.
Y a-t-il une sorte de séparation mentale entre faire de la
musique en solo ou avec des orchestres et enseigner ?
Enseigner est quelque
chose de très différent. Il faut être très attentif à ces jeunes gens, les traiter
avec équité, ne pas les leurrer. Tous les élèves que j’ai eus ne sont pas
devenus musiciens professionnels, c’est pour cela que lorsque j’enseigne la
musique, j’essaie aussi d’enseigner comment se débrouiller dans la vie, ne pas
s’y perdre. On peut jouer avec plaisir sans être une star. J’aime bien
transmettre des façons d’improvisation car l’improvisation n’est pas seulement
une valeur musicale, c’est essentiel pour vivre. Parfois, vous êtes fauché et
avec votre petite monnaie, vous devez improviser pour survivre. Quand j’étais
en Alabama, si ma grand-tante me donnait un peu d’argent pour prendre le bus,
je partais en auto-stop. La vie
n’est qu’une longue improvisation. La créativité se révèle aussi quand la vie
ne vous fait pas de cadeau. J’aime bien être surpris par les questions des
jeunes gens, quand je me dis « je
n’avais pas pensé à ça ».
Un de vos élèves, le saxophoniste James Carter vous a
surnommé Pops. Pourquoi ?
Son père est mort lorsqu’il était très jeune. Et je lui ai
enseigné ce que je pouvais sur la vie. Je lui ai parlé il y a deux jours au
téléphone et on s’est amusé de nos souvenirs. On passait beaucoup de temps à
parler sans jouer de musique. J’essayais de lui dire de faire attention, de ne
pas se prostituer. Sa mère me donnait 5 dollars pour la leçon et il venait chez
moi et y restait autant qu’il le voulait, avec les 5 dollars, j’achetais de
l’essence pour venir le chercher ou le ramener chez lui. Il était vraiment
sérieux avec la musique. Quand je lui apprenais quelque chose, il revenait le
jour suivant et il savait. L’été on allait au Blue Lake Fine Arts Camp dans le
Michigan. Il était vraiment très bon.
Vous avez déclaré un jour « La musique ne peut être séparée de la vie ». Dans quel sens la
musique - et donc la vie - évolue-t-elle selon vous ?
La musique, c’est la
vie sans séparation ! Vous ne pouvez jouer réellement autrement que de la
façon dont vous vivez et de votre expérience des situations. Je joue « mes
amis », je joue « ma mère », « mon père », si je suis
amoureux, j’écris une chanson d’amour, si je ressens le chaos, je l’exprime violemment.
J’écoute les oiseaux. J’aime écouter les oiseaux, le vent, la façon dont il
souffle pour danser avec lui, la rivière, les bateaux. Je suis un vieux mec,
tout ce que je veux entendre, c’est le son de la vie. Regardez le piano et ses
touches noires, n’oubliez pas ses touches noires.
Le concert du 7 août à Treignac, à l'invitation de Guillaume
Séguron, Catherine Delaunay et Davu Seru, est votre premier en France. Pourquoi
avoir attendu si longtemps pour traverser l'océan ?
Parce qu’on ne me
l’avait pas demandé avant… ! (rires)
Et pourquoi particulièrement le festival Kind of Belou, dans
une région française considérée un peu comme un îlot de résistance ? J'ai
lu une de vos citations « Notre
musique est très vaste. Ce qui importe, c'est de s'exprimer. La musique est la
façon dont nous vivons, voilà pourquoi elle est différente. »
Pensez-vous que dans un monde où les êtres humains « marchent parfois sur
la tête », la musique peut encore contribuer à l'acceptation de l'autre, à
la tolérance ?
Bien sûr ! Un
vieux type m’a dit quand j’étais petit que le savoir
était une grande chose, alors j’ai appris et j’ai voulu transmettre. Pour être
un musicien, vous devez être conscient de ce qui se passe… garder l’esprit
ouvert comme le faisait Malcolm X…
Vous avez dit : une terre de résistance ?
Questions
d’Annie Devaux, propos recueillis par Léo Remke-Rochard
Photographie de François Corneloup : Donald Washington - Davu Seru - Guillaume Séguron lors du concert Guillaume Séguron - Catherine Delaunay - Davu Seru invitent Donald Washington - Festival Kind of Belou, Treignac, 7 août 2016