Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

15.2.26

QU'IL SE FASSE UN VILLAGE...

 Jean-Luc Thomas et Caroline Philippe, soit le duo d'hirondelles printanières d'Hirundo Rustica et d'Hirustica ont organisé le 14 février à Plouaret (dans le Tregor) le MIDEME (Marché intercommunal du disque et des musiques enregistrées). Pas seulement un duo, mais un large groupe d'amitiés où efficacité douce rime avec gentillesse. Journée idéale avec loupiotes pour un autre futur. Expositions, concerts, stands de disques, échanges avec des enfants et des adultes, causeries : une le matin, animée par Philippe Krümm intitulée « Distribuer autrement : une nécessité ou un angle mort politique ? »  et l'autre, l'après-midi, avec Nolwenn Blanchard (disques Inédit, Maison des Cultures du Monde de Vitré), Goulc’hen Malrieux (disques Dastum, médiathèque de Guingamp, Catherine Delaunay (musicienne, disques Les Neuf Filles de Zeus) et Jean Rochard (nato) qui l'animait. Voici le texte d'introduction : 

 

« Qu’ils se fassent un village ou c’est nous qui s’en allons. »1

Titre emprunté à Jacques Thollot (au singulier comme au pluriel)

 

La musique a souvent fait l’objet de catégories réductrices au sens quelque peu énigmatique, par exemple le fourre-tout : musique du monde. Certes, le musicologue allemand Georg Cappelen avait inventé le terme Welt Musik en 1906 pensant que les musiques traditionnelles apporteraient un renouveau à la musique occidentale, mais c'est dans les années 1980 que le mot a été popularisé et commercialisé, particulièrement par l’ex-chanteur de Genesis, Peter Gabriel. Ça a marché et même probablement, cela a-t-il permis un regain d’attention à des pratiques de mixité qui existaient depuis belle lurette, même si la confusion en a largement profité. Ce qui est de la musique du monde à un endroit (par exemple la chanson française aux États-Unis) ne l’est pas forcément ailleurs. 

 

Mais il est d’autres appellations plus perfides ou plus ignorantes trop rapidement adoptées. Ainsi « musiques amplifiées », géniale trouvaille (il fallait y penser) du Ministère de la Culture de 1996 est devenue un an plus tard « musiques actuelles ». Qu’est-ce qu’une musique actuelle, rien de plus flou. Et puis le « spectacle vivant », la « musique vivante »…

 

On entend continuellement ces expression banalisées comme si les limites du sens, les limites du langage avaient été atteintes : musique actuelle ? (par opposition à : musique antique, démodée, révolue, obsolète ?), musiques du monde ? (le jazz, le rock ou la musique dite classique viennent-elles d’autres planètes ?) ou le très institutionnel spectacle vivant ? (Qu’est-ce qu’un spectacle mort ? Un discours présidentiel, peut-être ?) On ne reviendra pas ici sur « La société du spectacle » et la tendance mortifère au spectaculaire comme domination de la marchandise contre la vie. 

 

Bon, on comprend que Musique Vivante est censée décrire la présence physique des musiciens dans le cadre d’un concert par opposition à ce qu’on entend sur un disque. Par déduction, si la musique enregistrée est donc de la musique morte, une collection de disques est-elle un cimetière ? Les catégorisations institutionnelles et commerciales de la musique n’ont aucune fantaisie, elles ne respirent pas.

 

En commençant par la transformation incessante des instruments, la musique a évidemment connu, tant dans sa forme que dans sa présentation, de nombreux changements, de nombreuses évolutions, de nombreuses ruptures, de façons parallèles aux modulations du monde qui l’engendre ou qui en est le sujet. 

 

On trouve une première trace de notation musicale à Delphes en Grèce en - 138 avant JC. Le compositeur est un certain Athēnaios Athēnaiou. À la tradition orale, s’ajoute alors, par la notation, l’idée de fixation, comme le langage parlé par le langage écrit. Cela ouvre un champ très différent qui va considérablement s’accentuer avec l’invention confirmée de l’imprimerie en 1450. On va commencer à imprimer des partitions, ce qui va permettre aux musiques de composition d’être jouées sans transmission physique et directe du compositeur. Mais on est très loin de la commercialisation des partitions. Mozart aura l’idée de vendre les siennes, mais piètre commerçant, avec peu de succès, Beethoven reprendra l’idée plus efficacement dit-on. Dans les deux cas, une volonté de s’affranchir du prince, de toucher autrement. 

 

Et le concert public est-il vraiment la représentation la plus anciennement naturelle de la musique ? Même s'il y a eu des tentatives dans des cafés, en Italie, Allemagne ou Angleterre, c’est en 1725 qu’Anne Danican Philidor invente officiellement le concert public payant et une société d’organisation de ces concerts publics : « le concert spirituel » qui deviendra « le concert français ». Il obtient exceptionnellement l’accord de l’Académie Royale de Musique. Création alors d’un nouveau type de présentation, se différenciant d’une part des traditions populaires et d’autre part et de la musique apanage de l’église, des rois ou des princes. On peut aussi y voir la marque de la création d’un nouvel ascendant de la bourgeoisie. 

 

Côté public, on notera que c’est à partir de 1820 que commence la pratique instituée des applaudissements qui complète un rituel affirmant un acte cadré hors de l’idée des musiques traditionnelles ou des musiques de cour ou religieuses. Le concert public va petit à petit devenir un mode de représentation dominant de la musique dans toutes ses formes. 

 

132 années seulement séparent l’officialisation du concert public payant et les débuts de l’enregistrement en 1857. 

 

Pendant des siècles, la perception de la musique n’existait qu’au moment de son exécution puis de son souvenir. La possibilité d’enregistrement, lorsqu’elle a surgi, a souvent été très mal vécue par de nombreux musiciens. Pourtant, elle va affirmer de plus en plus son influence sur l’agissement musical, la transmission, et les faire évoluer. L’idée du concert sonorisé, par exemple. Lorsque l’on voit, lorsque l’on entend un orchestre sur scène, il est très souvent - même dans des petites salles - soumis à des systèmes inventés dans les studios d’enregistrement (effets, réverbération artificielle, retours, ajustement des niveaux, corrections des voix, etc.) jusqu’à essayer de reproduire la musique de disque sur scène, là où pendant longtemps, c’était plutôt l’inverse. 

 

C’est parce qu’elle veut faire perdurer non seulement le vivant de la musique, mais aussi celui de tout un peuple que l’ethnographe Frances Densmore va consacrer sa vie à voyager dans ce qui reste du monde amérindien au tout début du XXe siècle. Dans les réserves indiennes, avec un matériel lourd, elle documente les chants ancestraux des tribus d’est en ouest des États-Unis. Ailleurs, Federico Garcia Lorca sillonne l’Espagne pour recueillir les musiques populaires. Grâce en partie à ses enregistrements, ces mélodies vont devenir les chansons antifascistes de la guerre d’Espagne. Lorca, lui, est fusillé par les fascistes en 1936. Là, on peut parler de différence entre la vie et la mort. 

 

L’enregistrement musical peut être l’ami des peuples. 

 

Puisqu’on a évoqué les Indiens d’Amérique, revenons sur un aspect. De tout ce qui a été exporté par les Européens dans la conquête exterminatrice de l’Amérique, le cheval est pour les conquistadores un instrument militaire. Pourtant, il est le seul élément qui a été apprécié, aimé et choyé par les peuples autochtones qui ont même, par des croisements, créé des variétés nouvelles de chevaux qui leur correspondaient. L’enregistrement peut être aussi une sorte de cheval de la musique.  

 

Lorsque les musiciens entrent en studio, ils sont vivants ; lorsqu’ils en sortent, dans l’immense majorité des cas, ils sont encore vivants. Et la musique qu’ils y ont créée est vivante. 

 

Si, des Beatles, on ne retenait que les performances en concert, on se souviendrait surtout du public. C’est dans un studio d’enregistrement que ce groupe a réellement pris toute la mesure de ses capacités d’inventions, de relations, de parcours, de sa vie. À la même période, Miles Davis choisit de jouer un type de musique en concert et un autre type de musique en studio pour les disques. 

 

Lorsque John Coltrane enregistre son deuxième album pour Impulse, intitulé Coltrane, il parvient en studio à une forme d’expression intime extraordinaire, très différente de ce qui se joue sur la scène d’un concert. Ce qui est obtenu n’a d’ailleurs que très peu à voir avec des effets technologiques, mais bien avec une situation particulière : celle de la constitution d’une autre forme de récit, très proche, bien vivant et très inédit. Il n’y a pas seulement 4 musiciens dans le studio, mais aussi le producteur Bob Thiele et l’ingénieur du son Rudy Van Gelder qui constitueront une part importante pour faciliter et conseiller le développement de la musique de Coltrane. Le disque est une aventure vivante et collective. Il offre un autre point de vue sur la musique.

 

La musique est donc toujours vivante qu’elle soit jouée en studio, en concert, dans une manifestation, une free party, une cérémonie traditionnelle, un défilé, une situation amoureuse, un club. Ce sont surtout nos écoutes, nos perceptions - nos capacités de partage - qui en affirment la vie dans toutes les situations. Lorsque le GIGN intervient brutalement le 18 juin 2022 pour réprimer une Free Party à Redon, c’est une attaque contre ce qui ne se conforme pas aux figures imposées. C’est notre façon d’écouter et donc de réagir qui rend la musique pleinement vivante.  Comme pour le musicien ou la musicienne, c’est ce qu’il ou elle a à dire qui, au-delà des étiquettes, impose la réalité vivante de la musique que ce soit sur disque ou en concert.

 

Aujourd’hui, il existe un nombre extraordinaire d’îlots, d’inventions musicales, d’expressions puissantes, mais souvent relégués à une exposition non pas confidentielle, mais contrainte. La généralisation du streaming - et pire encore de l’Intelligence Artificielle (on compte actuellement plus de 40 000 nouveaux titres générés par IA qui arrivent sur les plateformes chaque jour) - tend à rendre l’écoute anonyme, au mieux on fait partie de playlists neutres qui pourraient bientôt ressembler à une gigantesque fosse commune. Le capitalisme numérique qu’on nommera techno-féodalisme, puis techno-fascisme, ne perd plus de temps avec l’objet puisque c’est l’utilisateur, le client qui devient le produit. Tristan Harris, ex-designer chez Google expliquait : « Derrière l’écran, il y a des milliers d’ingénieurs, des supercalculateurs et des algorithmes qui savent tout de vous et testent en permanence ce qui a le plus de chance de vous tenir accroché. »

 

Du côté de l’institution, des aides publiques filtrées par l’État, il existe une forte tendance à la normalisation par des programmes auxquels il faut convenir.  Doit-on accepter sans broncher un formatage hallucinant, une sorte de pass musical faisant le tri entre les bons et les mauvais élèves ? « Si je fais un disque, je dois faire la tournée qui va avec, avoir une vidéo promotionnelle, être hyper présent sur les réseaux sociaux, et puis une création par an, savoir monter des dossiers, etc. ». La transformation du métier de musicien en job d’auto entrepreneur. 

 

Alors oui, contre la gigantesque confiscation dont nous ne saurions nous rendre complices, créons, comme c’est le cas ici aujourd’hui, autant de lieux, de situations, d’objets, de villages, qui mieux encore qu’une résistance à la catastrophe retenue, représentent l’absolue et humaine beauté.

 

Alors qu’il se fasse un village. 

 

La musique vivante est simplement affaire de vie, non de catégorie ni de présentation, elle est partout où se trouve le refus de formatage, de normalisation, la pleine sensation d’écoute avec tout ce que cela signifie de partage. Elle est pleinement vivante lorsqu’elle dépasse les codes et les QRcodes, s’affiche effrontée dans le champ de la désobéissance. Lorsqu’elle est du côté du langage. 

 

Personnellement, j’ai produit beaucoup de disques dans une ville qui s’appelle Minneapolis. Il y a beaucoup de musique à Minneapolis. Et Catherine 2, qui est là, a enregistré deux titres de son nouvel album dans un studio donnant sur le carrefour où a été assassiné Alex Pretti par la police fédérale ICE. Aujourd’hui, devant le despote dirigeant la première puissance mondiale, les gouvernants d’un peu partout s’inclinent prenant garde à ne pas le contrarier. Eh bien, la seule résistance véritable et efficace est venue des habitants des deux villes de Minneapolis et St Paul. Revenant aux principes fondamentaux de l'humanité pour protéger leurs voisins et appliquant ainsi avec courage la simple solidarité, la merveilleuse togetherness, ces citoyens auto-organisés, et eux seuls, sont non seulement parvenus à faire reculer un peu le despote, mais ont aussi montré une véritable voie d'avenir possible pour un monde étouffé par ses dirigeants pourrissants et autres ploutocrates.

 

Construisons nos villages de musiques. Nous ne partirons pas.

 

Vive la musique et vive la vie !

                                                                    14 février 2026, Plouaret

 

1 Jacques Thollot : Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer, Futura, 1971 (réédition Souffle Continu)

2 Catherine Delaunay

 Photographie : B.Zon



 

8.2.26

UNE HISTOIRE SIMPLE (ESSENTIELLE)

C'est l'histoire du roi du royaume le plus puissant du monde, devant lequel les autres souverains, moins puissants, s'inclinent de peur de lui déplaire. La seule résistance véritable et efficace est venue des habitants de deux villes jumelles. Revenant aux principes fondamentaux de l'humanité pour protéger leurs voisins et redécouvrant ainsi avec courage la simple solidarité, la merveilleuse togetherness, ces citoyens auto-organisés, et eux seuls, sont non seulement parvenus à faire reculer un peu le despote, mais ont aussi montré une véritable voie d'avenir possible pour un monde étouffé par ses dirigeants pourissants et autres ploutocrates.

 

12.1.26

IL ÉTAIT UNE VOIX D'ITXASSOU :
FRANCIS MARMANDE

« Allons-nous voyager dans le noir ? » demandent à l’hôtesse les voyageurs du dirigeable de la nouvelle d’E.M. Forster, La Machine s’arrête 1. À chaque fois qu’une lumière s’éteint, c’est la question que nous nous posons, de stupéfaction, d’anxiété ou de colère, où plutôt que nous posons, comme on pose épée et bouclier après une bataille.

L'histoire compte quelques musiciens critiques (Milo Fine, Eugene Chadbourne, David Toop, Maurice Gourgues, Didier Levallet...), beaucoup moins de critiques musiciens, ouvertement musiciens. Francis Marmande jouait de la contrebasse, les occasions étaient belles. Daniel Richard racontait, mercredi 7 janvier, ce moment à Antibes en 1974 où des membres de l'orchestre de Gil Evans firent le bœuf dans un café après leur concert. Parmi eux : Marvin Peterson, David Sanborn... et une contrebasse posée. Après une brève hésitation, Marmande dit « j’y vais ». Évoquons aussi l'important duo avec le saxophoniste Sylvain Guérineau, rejoint par le poète Jacques Réda et son grand texte "Passage d'Eric Dolphy", au Musée d'Art Moderne, à la Chapelle des Lombard... Nous sommes à la fin des années 70, au début des années 80. Attention : fréquence pas sage. Neuf ans plus tard, Jac Berrocal crée un quartet avec Jacques Thollot de retour (sacré revenant) et les contrebassistes Hubertus Bierman et Francis Marmande. La Nuit est au courant et de nombreuses aubes surgissent. L'affaire fait grand bruit. Marmande dans cette folle histoire : Jean-François Jenny-Clark est admiratif. Et puis, plus récemment, ce si gaillardement déluré Spontane'uz combustion 3 enregistré à Uzeste le 20 août 1998 : Sunny Murray (batterie), Bernard Lubat (piano), Sylvain Guérineau (sax alto), Francis Marmande (contrebasse). Hôte de Lubat d'Uzeste de longue date, Marmande a arrangé cette petite prophétie de science naturelle :

"Dérèglement de tous les sens
L’impossible de tous les possibles
L’horizon du rêve
Une étincelle qui dure
Fraternité si heureuse
"

Un tantinet rimbaldien, dans les notes de pochettes, il se présente comme un "non musicien".  Pas mal ! La quête du sens est un jeu. Un jeu doublement éclairé par les mots.  

En route pour rendre visite à Frédéric Goldbronn, auteur-réalisateur de l’adaptation filmée d’Hommage à la Catalogne de George Orwell (L’ESPAGNE comme perpétuité), halte à Vézelay pour boire un verre. Sur le mur en face du café, une plaque « Ici vécut Georges Bataille, écrivain 1897 - 1962 ». Pensée immédiate pour Francis Marmande à qui l'on enverra la photographie. Souvenir fugace d’une dédicace sur la page de garde (celle où les boucliers sont dressés) de Le pur bonheur, Georges Bataille 4. Bataille était l’un de ses chevaux de plume.

Sûr ! Francis Marmande écrivait sur le jazz confrontant tous les angles de bon sens et de contresens, admirablement, sensiblement, insolemment, mais ça tout le monde le sait. Dans Le Monde, dans Jazz Magazine dont il fut l'une des voix fortes jusqu'en 2000, dans Jazzman ensuite ou encore (on le sait moins) dans cette nouvelle tentative de Michel Butel en 2012 et 2013 avec Suzanne Doppelt, Hélène Hazera, Delfeil de Ton, Béatrice Leca : L'Impossible (14 numéros). Plume aussi incessante que réfléchissante. Moult ouvrages : entre autres La mémoire du chien 5, La Housse partie 6 (le livre que tous les contrebassistes se doivent d'avoir lu), Chutes libres 7 (en deux mots, tous les mots comptent), Rocío 8 (L’ESPAGNE), La Police des caractères 9 (où Don Cherry a pour voisins Gilles Deleuze, Marie-Claude Vaillant-Couturier ou Guy Debord, beau trait d'enfance) ...  Des livres souvent conçus comme des albums de musique de musiciens pensant secrètement leur disque comme un livre. La basse y garde ses accents profonds. Pour La chambre d'amour 10, s'adjoignent les photographies de Guy Le Querrec, photographe pour qui il avait écrit plusieurs préfaces d'ouvrages. Sur la couverture, le portrait si frappant de Beb Guérin.

Beb Guérin, nous en parlions souvent. Francis Marmande écrivit le texte de Conversations, 11 duo des contrebassistes François Méchali et Beb Guérin, première référence des disques nato en 1980. Certaines demandes sont des évidences, et ces évidences des clés fabuleuses. Francis Marmande sera souffleur des Voix d'Itxassou 12 de Tony Coe. Il écrira trois textes dits par Jean-Claude Adelin, Sandrine Kljajic et Françoise Fabian. Avec l'actrice de Ma nuit chez Maud (Rohmer) ou de Faubourg Saint-Martin (Guiguet), séance inoubliable au studio Acousti avec Tony Coe, Violeta Ferrer - qui enregistrait aussi ce jour-là et raconta Durruti à Francis Marmande (L’ESPAGNE). Françoise Fabian avait en fin de séance beaucoup parlé de Samson François, à la grande joie de Tony Coe. Attention enjouée de Marmande. Le premier texte à propos de la Commune de Paris, faisant référence à Itxassou, inspira le titre de l'album et probablement cet autre bayonnais, le chanteur Beñat Achiary (aussi présent sur le disque), pour créer le festival d'Itxassou.

Allumer toujours et prendre envol (Marmande pilotait des planeurs à Itxassou). L'écoute offre au regard tous les droits, ceux des énigmes de tous les seuils. 

Piles, faces, préfaces et postfaces, Francis Marmande commentait très précisément, fraternellement, les chemins de voisins. De cet autre Bayonnais, Michel Portal, intensément. Il co-écrit avec Jean-Louis Comolli le film Le concerto de Mozart, quinze jours dans un château, où Portal en compagnie de sept jeunes musiciens, ausculte le célèbre concerto pour clarinette du compositeur salzbourgeois. La question de la transmission, un cœur pour Marmande professeur d'université (et ses étudiants et étudiantes en parlent très bien). Souvenir soudain, sa présentation à Uzeste le 19 août 2023 de son camarade Jacques Deschamps pour le livre de ce dernier Éloge de l'émeute 13.

Son double, Cancel, dessinait, les éditos de Jazz Magazine de 1976 à 1994, mais aussi ailleurs, pour son amie Florence Delay par exemple 14. Les conversations à propos du dessin de presse ou de la bande-dessinée furent toujours sérieusement allègres. Extrait de son texte à propos de Tchernobyl mon amour 14 de l'autrice-dessinatrice Chantal Montellier : "Le livre qui résume le mieux cet état des choses, parce qu'il n'en parle pas ; le livre qui tresse les faits qui n'ont rien à voir, la brutalité des faits, le désastre des enfants morts, les monstres, le fantasme au piège du réel, les images d'horreur, le cri du dessin, l'atomisation de la page, le définitif refus de l'esthétique, de l'immonde tendresse, tout mixé dans la conscience d'une femme (ça joue)" 16.  Sa première apparition dans Le Monde 17 était en tant que dessinateur le 19 octobre 1973, pour un dessin représentant Sun Ra et illustrant un article de Philippe Carles alors rédacteur en chef de Jazz Magazine pour sa période possiblement la plus intense (Carles, Marmande, Alain Gerber, Gérard Rouy, Daniel Soutif, Valerie Wilmer, Denis Constant, Michel Boujut, Horace, Guy Le Querrec...). Comme Jacques Thollot, il aimait citer Siné (il était de la bande de Siné Hebdo), fort souvent.

Francis Marmande s'est éteint le jour de Noël 2025. Mourir à Noël ! Comme l'avaient fait avant lui deux autres personnalités musicales marquantes : Derek Bailey (en 2005) ou James Brown (en 2006). Les signes ne trompent pas. Et le 7 janvier, alors qu'un chant Flamenco déchire les cieux (L’ESPAGNE), il neige au Père Lachaise. "Le désir d'observer subsistait encore dans le monde. D'où le nombre extraordinaire de lucarnes et de fenêtres." (E.M. Forster 1). Comme un rappel, la vie toujours. Éclairée, en plein jour. 


• Photographie de Francis Marmande et Bernard Lubat le 18 août 1998 (préparation du concert avec Sunny Murray) - Guy Le Querrec-Magnum

1 L'échapée - 2020, 2 In Situ - 1990, 3 Labeluz - 2023 4 Lignes - 2011, 5 Fourbis - 1993, 6 Fourbis - 19977 éd. Farrago - 2000, 8 Verdier - 20039 Descartes et Cie - 2001, 10 éd. du Scorff -1997, 11 nato - 1980, 12 nato - 1990, Marmande signe le texte de la réédition de 2011, 13 Les liens qui libèrent - 2023, 14 Œillet rouge sur le sable - Farrago - 2002, 15 Actes Sud - 2006,  16 Le Monde - 3 mai 2006, 17 rappelé dans Le Monde du 15 décembre 2025 par Michel Guerrin (avec Laurent Carpentier, Stéphane Davet, Bruno Lesprit, Véronique Mortaigne, Brigitte Salino, Josyane Savigneau et Sylvain Siclier), 

10.12.25

TROIS FAUNES TAMBOURS

Dans le cinquième et dernier album de Broussaille paru en 20031, dessiné et scénarisé par Frank Pé, le héros rencontre un faune répondant à ses désirs de voir le monde autrement, une source de lumière pour toute la nature et ses liens. 

 

L’existence des batteurs et leur absence soudaine peuvent peut-être, sensiblement mieux que tous les soupirs, nous dire un peu de ce qui reste de la vie, de ce qu’on peut encore en attendre, en vivre. Louis Moholo-Moholo, Sven-Åke Johansson, Jack DeJohnette, trois batteurs qui n’avaient pas exactement, comme quelques prédécesseurs (mettons : Sid Catlett, Jo Jones, Kenny Clarke, Sunny Murray, Tony Williams, Tony Oxley, Han Bennink...), fait la révolution des tambours, mais l’avaient portée à un émoustillant niveau de lucidité, pour paraphraser Norman Mailer, « lieu de rencontre de la conscience et de la sensualité ». L’élégance discrète quant à leur entrée initiale dans l’histoire, les suites diablement énergiques, leurs inexhaustibles inventions, ont tendu et sous-tendu des moments majeurs des évolutions du jazz (appelons ça comme ça s’il vous plaît !). Des moments à même de se situer au-delà de la rupture. 

 
Trois arrêts sur mouvements par l’œil écoute de Guy Le Querrec. 

 

 Louis Moholo-Moholo


Louis Moholo-Moholo (ici avec le Dedication Orchestra à Montreuil lors du festival Banlieues Bleues le 10 avril 1992), né un peu après deux autres batteurs sud-africains majeurs, Julian Bahula et Makaya Ntshoko, a comme eux, et plus encore, porté l’esprit sud-africain (anti apartheid) au cœur même du grand chahut opérant en Europe, le free jazz bousculé de l’intérieur par quelques adorateurs qui y avaient trouvé une liberté suffisante pour la porter beaucoup plus loin. Ainsi, en une sorte d’implicite et spontanée déclaration de ce que pouvait être une musique du monde, eut lieu à Londres (d’abord) l’extraordinaire rencontre des exilés d’Afrique du Sud (les Blue Notes de Chris McGregor avec Dudu Pukwana, Johnny Dyani et Moholo, Harry Miller, Mongezi Feza, Ronnie Beer...) avec les tenants de cette nouvelle free music et quelques variations (Evan Parker, Derek Bailey, Trevor Watts, Keith Tippett, Julie Tippetts, Mike Cooper, Peter Brötzmann, Irène Schweizer, Rüdiger Carl,...). Bien sûr, qui peut oublier l’ébouriffant Brotherhood of Breath de Chris McGregor, orchestre explosivement austral, mêlant si heureusement dans la décennie 70 les Sud-Africains des Blue Notes et d’autres compatriotes (cités plus haut) à ce que l’Angleterre avait de plus freevolant (Evan Parker, Lol Coxhill, Marc Charig, Gary Windo, Mike Osborne, John Surman, Alan Skidmore, Nick Evans, Malcolm Griffiths...) et d’autres comme le trompettiste de la Barbade Harry Beckett ou le tromboniste autrichien Radu Malfatti ? Danser de pleine aventure. Louis Moholo-Moholo s’est aussi illustré avec Steve Lacy, Roswell Rudd, John Tchicai, Cecil Taylor. On n’omettra pas sa captivante relation avec la pianiste Irène Schweizer, mais ce sont sans doute les enregistrements de ses si vifs orchestres Spirit Rejoice et Viva la black qui porteront à jamais cet esprit si profondément et simplement antiraciste, débarrassé de toute arrière-pensée, qu’on serait bien avisé d’écouter - de vivre - actuellement. 

 

Sven-Åke Johansson

 

Sur des terres parfois voisines, on pouvait rencontrer Sven-Åke Johansson (photographié lors d’une soirée de fin de festival au Café de La Place de Chantenay-Villedieu le 5 septembre 1982 en compagnie de deux sonneurs du Bagad de Kemperlé qui l’avaient précédemment fait danser avec le saxophoniste Ernst Ludwig Petrowsky). Sa jeunesse suédoise fut celle d’un batteur de danse passionné de jazz qu’il vient à pratiquer avec Bob Stenson avant de rencontrer le pianiste Ran Blake avec qui il tourne en France. Mais ce seront ses incursions en Allemagne où il découvrit la nouvelle free music qui le décideront à s’installer à Berlin où opèrera une grande influence des arts plastiques. En 1967, le voici batteur du trio de Peter Brötzmann et deuxième tambour (avec Jaki Liebezeit, futur Can) du Manfred Schoof Sextett. Puis en 1968, on le retrouve dans Machine Gun, album manifeste de Peter Brötzmann (avec Evan Parker, Han Bennink, Fred Van Hove, Peter Kowald, Buschi Niebergall). Dès lors, il estampille de sa marque la nouvelle musique. Schlingerland / Dynamische Schwingungen, album solo réalisé pour FMP paraît sous la référence SAJ, ses initiales. SAJ, avec un volumineux catalogue, sera à FMP ce que Japo fut à FMP. De ce côté-ci, on se souvient évidemment d’un « Embraceable you » avec Lol Coxhill et Annick Nozati au théâtre Dunois en 1982. Changement de siècle, an 2000, il joue avec Sonic Youth, mais les bandes égarées restent introuvables. Il serait horriblement réducteur de ne voir que le batteur free chez cet évadé d’un roman de Brecht tiré à quatre épingles, souvent vêtu d’un costume trois pièces en tweed. Dans le croisement des confidences, chanson, poésie, accordéon, théâtre, films, collages, ouvrent, du côté jusqu'au centre invisible, harmonieuse perfection subjective, les portes de la fragilité fantastique, mouvement de dissidence et de ravissement. 

 

Jack DeJohnette

 

Des quatre batteurs présents aux séances de l’album Bitches Brew de Miles Davis (1969), Jack DeJohnette a été celui qui est resté pour le coup d’après ce coup d’après Tony Williams (les autres étant Lenny White, Billy Cobham et Don Alias). L’indispensable frappe des tambours de portage et de reportage. Batteur de la déflagration d’une insensée free music qui ne disait pas son nom où le frétillant et insolent orchestre (Wayne Shorter, Chick Corea, Dave Holland et DeJohnette) débordait le trompettiste en long, en large et plus encore en travers. DeJohnette est encore dans le coin - ultime corner obstiné - au moment où par cette irruption, Miles Davis prend le virage d’une sorte de fascinant funk nihiliste2 qui ira jusqu’à son paroxysme avec Agartha - Pangea en 1975. Ce qu’il ne suit pas, prenant, dès 1971 la tangente Ruta and Daitya avec un nouveau compère pour longtemps, le pianiste Keith Jarrett. Ce Jack-là ne joue pas au fond des choses, il œuvre pour le fond des choses. Il est, avec une façon désarmante de s’exposer, l’amarrage des musiques hantées par l’espace. Revoyons-le avec Sonny Rollins à Toronto où avec Michel Portal à Paris (cette photographie du 6 mars 1986), réécoutons Gnu High de Kenny Wheeler où se jouent mine de rien quelques fines options futures, réexplorons le premier album du trio Gateway avec John Abercrombie, Dave Holland et son irréfragable équilibre, ou, autre jaloneur, Song X de Pat Metheny et Ornette Coleman. Par mille exemples. Bill Evans, Joe Henderson, Geri Allen, Paul Desmond, Luis Gasca, Joanne Brackeen, Lee Konitz, John Surman, Eliane Alias, McCoy Tyner, Betty Carter, Carlos Santana... La cymbale comme signature puissante. Et puis les multiples groupes de Jack DeJohnette : The DeJohnette Complex, Compost, New Directions, Special Edition, Music For The Fifth World, Made in Chicago, autant d’expériences de ce batteur (mais aussi pianiste ou joueur de mélodica, comme Bernard Lubat), de généreux terrains d’expériences (avec Lester Bowie, Eddie Gomez, Vernon Reid, Muhal Richard Abrams...) où le processus peut importer plus que le résultat devenu indispensable tête chercheuse. Il y a toujours un coup après... et un faune derrière chaque batteur.


- Louis Moholo, 10 mars 1940, Le Cap - 13 juin 2025, Le Cap
- Sven-Åke Johansson, 28 novembre 1943, Mariestad - 15 juin 2025, Berlin
- Jack DeJohnette, 9 août 1942, Chicago - 26 octobre 2025, Kingston

- Frank Pé, 15 juillet, Ixelles - 29 novembre 2025, Andenne

Photographies : Guy Le Querrec - Magnum

1 Un faune sur l'épaule (Dupuis)
2 Souvenir d’une discussion avec Joachim Florent à propos de cette période de Miles Davis.

10.9.25

IOLAS

 Ça n'avait pas l'air facile et ce fut possible... Iolas était, il est vrai, plein de ressources.
 
 

 

2.9.25

PETITE NATURE

 

À une époque qu'il sera assez facile de situer, Alain Gerber, dans son émission régulière sur France Musique, avait fait la différence entre les festivals et les festivaux. Dans le bourguignon village de Chassey, les 22, 23 et 24 août 2025, Guillaume Roy, Corinne Frimas et leurs amis n'ont pas organisé un festivau, pas même un festival, ils ont organisé un frémissement. L'intitulé, "Petite Nature", et son sous titre détaillé : "concerts, poésie, inventions", sont un parfait résumé de cette magnifique perle d'un An 01 sorti d'un rêve actif. Et c'est bien ce frémissement qui fut ressenti au contact des Contes Nus de Tomassenko avec Olivier Thomas, Catherine Delaunay, Louis Evrard, Guillaume Roy, D'un instant à l'autre avec Christine Bertocchi et Lucie Taffin, de Mamie Jotax avec Camille Maussion et Carmen Lefrançois, du Jacky Molard Quartet avec Jacky Molard, Yannick Jory, Janick Martin, Hélène Labarrière, du duo de violes Atsushi Sakaï et Marion Martineau.
 
 

28.8.25

PATRICK TANDIN & RAUL BARBOZA

On se souvient ou devrait se souvenir de Patrick Tandin, de son inébranlable enthousiasme lorsqu'il créa la maison de disques La Lichère à la fin des années 80. La Lichère était d'abord le nom du village de celui qui fut d'abord un remuant producteur de radio (avec Julien Delli Fiori) à FIP, celui du festival qui s'y tint. C'était le temps où l'on parlait beaucoup de musiques du monde et Patrick Tandin avait une idée bien à lui de ce que pouvaient être les musiques du monde à l'échelle d'un village. Richard Raux, Okay Temiz, Sylvain Kassap, Michel Godard, Senem Diyici, Benoit Blue Boy, John Greaves, en furent quelques uns des premiers habitants. Mais c'est peut-être l'accordéoniste argentin Raul Barboza, avec son premier très remarqué album made in France (après 34 autres réalisés en Amérique du Sud), enregistré en 1992, qui incarnait au mieux l'idée généreuse du producteur ardéchois. Dans cet album figure le titre "Ava Jeroky", inspiré de la culture Guarani, où il est entendu que comme la fin du monde est proche, il faut danser pour trouver le salut. Patrick Tandin n'aura connu du XXIe siècle que sa brève entrée symbolique, Raul Barboza, lui, vient de s'éclipser.

6.8.25

ROCK BOTTOM & KÖLN 75

 "Je vieillis.
Tu ne comprends pas ?
Je vieillis.
Ce sont mes muscles.
Mes muscles.
Je ne peux plus juger.
Je ne peux plus juger la distance.
Tout a disparu.
"

     Extrait du film Accident de Joseph Losey (1967 - avec Dirk Bogarde, Stanley Baker, Jacqueline Sassard, Michael York, Delphine Seyrig - musique : John Dankworth) 


À quoi pouvait-on croire en 1974, 1975 lorsque les cartes plusieurs fois immodérément et brillamment rebattues semblaient perdre l'espace jusqu'à se battre entre elles sans être assurées qu'elles furent vraiment à l'origine, disons... de la révolution des œillets au Portugal, de la démission de Richard Nixon aux USA ou de la fin de la guerre au Vietnam. Années Lip, mais aussi années où se pointent Margaret Thatcher et autres terrifiantes figures. En 1974, Duke Ellington, Pasolini, Chostakovitch, Oum Kalthoum cèdent la place. Quelle musique faire pour que l'après soit encore un avant ? Il y eut des persistances splendides, des free tenaces, des cloques around the rock, des détours de passe passe, des errances fatiguées, des amalgames trop rapides, des contretemps trop lents et, d'accidents, quelques nouveaux marqueurs affermis. Deux exemples, deux indicateurs, deux inspirations nouvelles : les albums Rock Bottom de Robert Wyatt et Köln Concert de Keith Jarrett.

Projetés récemment, en même période, dans le même cinéma parisien Les 3 Luxembourg (programmation toujours éminente), le film de Maria Trénor, Rock Bottom, et celui de Ido Fluk, Köln 75 (titre français Au rythme de Vera... était-ce nécessaire ?), reviennent en cinématographe et en impressions sur ce qui a constitué ces deux albums. Constitutions accidentelles. Inattendus prééminents. Redessiner...

Avec le dessin animé Rock Bottom, ou pour être plus exact, les dessins animés Rock Bottom (rotoscopie et séquences de collages animés), Maria Trénor ne s'embarrasse pas de précisions géographiques ou historiques, Londres y devient New York et Venise, Majorque, points de cœur (aussi) de ces années-là. On y rencontre dans un certain désordre temporel - nommés seulement par leur prénoms - ici, Richard Sinclair et Nick Mason, là, Kevin Ayers et Daevid Allen. Dans le film, Robert Wyatt s'appelle Bob et s'inquiète de ce qu'est devenu Syd Barrett : « j’aimerais tant qu’il soit là ». La musique est le guide réaliste d'une somme d'impressions rêvées parfois au plus près de réalités brutales (la condition des femmes ayant si peu changé en dépit des apparences, les ravages de la drogue, de l'argent « je ne sais plus quoi faire de tout cet argent gagné lors de la tournée » dit Nick - on devine qu'il s'agit de Dark Side of the Moon de Pink Floyd) jusqu'à la liberté des fonds marins sugérés par le titre (et de la chanson «Sea Song » ouvrant l'album de Wyatt). La chronologie des morceaux désirée par Robert Wyatt lui-même est la seule ancre de réalité, elle guide les interprétations visuelles et narratives en les laissant libres, en les interrogeant par avance, en les piégeant aussi... Ce grand film d'amour pourrait s'appeler Au rythme de Bob et Alif : "je me fiche de ce qui m'est arrivé. Du moment que tu es avec moi", dit, après le tragique accident, Robert Wyatt à sa compagne Alfreda Benge (graphiste mariée à Wyatt en 1974, formant avec lui un véritable duo d'expressions complémentaires), réponse éveillée à « deux hérissons qui ne peuvent plus se rapprocher sans se déchirer ». Comme la poignante version, bien postérieure à l'album Rock Bottom, du « At Last I Am Free » de Nile Rodgers chantée par Robert Wyatt, répond à l'écoute de "You're so vain" de Carly Simon chez le disquaire au début de ce foisonnant film. Maria Trénor s'invente Rock Bottom un peu comme Hergé s'inventait la Chine du Lotus Bleu, elle attrape au vol les mystérieux entrebaillements de l'insaisissable dans la traduction de ses profondeurs.

Köln 75 témoigne dans l'autre sens. Il tente par l'application dynamique du récit, en s'attachant au parcours de son organisatrice Vera Brandes, de raconter la genèse du fameux concert de Keith Jarrett à Cologne le 24 janvier 1975. Concert enregistré qui devint le double album augurant nettement d'un autre départ. À sa parution, quelques mois après l'événement, ce Köln Concert, que l'on voyait, comme le précité Dark Side of the Moon, aux côtés de toutes (à peu près) les chaînes stéréo, exerça un pouvoir d'absorbtion qu'on aurait su imaginer à un endroit du temps si meuble. Si il fascina un grand nombre, détermina la mode et eut une grande influence sur la musique et les pianistes à venir, d'autres le snobaient, s'en inquiétaient, ou s'irritaient de ce succès signifiant une mise à un autre pas, la fin de la grande fête, remplacée par un substitut qu'elle a accidentellement enfanté : le triomphe de l'art en son espace défini (« beaucoup de ce qui avait été considéré comme essentiel au jazz a été supprimé : la puissance explosive, la dureté, l'énorme expressivité, l'intensité, l'extase et l'absence de peur de la laideur (...) le jazz est esthétisé » Joachim Ernst Berendt). 

Mais ce que narre le film d'Ido Fluk, c'est l'organisation acharnée de ce concert par Vera Brandes, jeune allemande s'étant improvisé à 16 ans, le temps d'une tournée de deux semaines en RFA, agente du saxophoniste britannique Ronnie Scott (celui qui avait ouvert le club du même nom à Londres en 1959). Dans l'Allemagne qui cherche sa nouvelle peau, Vera Brandes, en conflit parental sévère, trouve dans le jazz matière vivante et émancipation. En un an, elle créée, avec effrontée détermination, les New Jazz in Köln series où jouent Oregon, Nucleus, Barbara Thompson, Gary Burton... Fascinée par Keith Jarrett qu'elle a entendu aux Berlin Jazz Days, elle se lance, aidée par quelques amis fidèles, dans l'organisation de ce solo à Cologne, se démène vivement, irrationnellement, obtient l'opéra (seulement après 23h après la représentation de Lulu d'Alban Berg), emprunte l'argent à sa mère sous périlleuse condition... et comme on le sait (du moins pour les gamins nés il y a plus de 50 ans), le piano était de piètre condition, Keith Jarrett de mauvaise humeur, a d'abord refusé de jouer dessus et s'est ravisé in extremis... etc. Un autre type d'accident... 

À l'inverse de Rock Bottom, la musique ne guide pas le film. Ni Keith Jarrett, ni Manfred Eicher, producteur d'ECM (et donc de The Köln Concert) n'ont donné l'autorisation d'utiliser l'enregistrement. Ce que l'on pourrait trouver quelque peu inélégant au vu de ce que ce concert a permis pour les deux hommes (album vendu par ECM à 4 000 000 d'exemplaires, et même alors publié aussi sur Amiga, label de la RDA). En 1992, le pianiste avait déclaré : « on devrait mettre au pilon tous les exemplaires ». « Je comprends pourquoi Keith ne veut rien avoir à faire avec nous, le concert de Cologne est son "Creep" [chanson de Radiohead], son grand succès qu'il veut renier. C'est pourquoi le film ne parle pas vraiment de lui. Il s'agit de Vera Brandes » dit Ido Fluk après ce refus. Pourtant, par-delà l'haletant parcours de la jeune fille (interprétée avec conviction par Malda Elde) qui incarne tant de choses que toutes les bricoleuses et bricoleurs de concerts ou de disques sauront bien reconnaître, le film parvient, non à faire entendre la musique de Jarrett, mais à être à son bord, à appréhender cet interstice de basculement. Le voyage qui conduit Jarrett (remarquable John Magaro) et Manfred Eicher (dont le nom n'est pas prononcé, joué non moins remarquablement par Alexander Scheer) de Lausanne à Cologne dans la Renault 4 du producteur (automobile non réputée pour aider le mal de dos), avec arrêt à l'aéroport de Francfort pour récupérer discrètement le remboursement du billet d'avion avancé par l'organisatrice, est un moment d'une étrange et sceptique ataraxie du film (on se passerait même du "décodage" de la présence fictive du critique Michael Watts). Le jazz est alors en pause à cet endroit nocturne. Plus tard, c'est, non diégétiquement, grâce aux lumières du « Prélude à l'après-midi d'un faune » de Claude Debussy et de « To love somebody » chanté par Nina Simone, que se dénoue l'intrigue sur la scène de l'opéra de Cologne, ce fameux 24 janvier 1975, avec 1 400 personnes applaudissant ce nouveau futur. Pour Rock Bottom comme pour The Köln Concert, dans leurs angles opposés, celui des mémoires longues.

 

 


30.7.25

CLEO LAINE

 

Dans l'imposante et fleurie discographie de la chanteuse Cleo Laine (le plus souvent avec son compagnon Johnny Dankworth - que l'on cite vraiment trop rarement par exemple comme compositeur de remarquables musiques pour des films de cinéma*), on omet souvent son épatante version du "Pierrot Lunaire" de Schönberg et plus encore les trois chansons de Charles Ives ("The greatest man", "At the river", "The circus band"). Elles les interprète superbement en duo avec Tony Hymas (alors accompagnateur de l'ensemble Dankworth - Laine) dans l'album publié en 1974 (RCA) regroupant Pierrot et les chansons d'Ives. "Je détesterais être cataloguée. J'aime faire toutes sortes de musique" disait-elle.

 

* films des réalisateurs du Free Cinema anglais comme Karel Reisz ou John Schlesinger, mais aussi Henry Hathaway, Richard Donner, Richard Fleischer et surtout Joseph Losey pour quatre films importnats (dans Les Criminels et The Servant, Cleo Laine offre sa voix à deux très belles chansons).

 

Photo : John Dankworth et Cleo Laine DR

23.7.25

BUSTA & OZZY


Dans son album publié en 1998, E.L.E. (Extinction Level Event) à l'orientation apocalyptique (que l'histoire en route ne cherche malheureusement pas à démentir), Busta Rhymes invite le chanteur de Black Sabbath, Ozzy Osbourne, pour le titre "This means war!!" reprenant, en conversation, le refrain de "War Pigs" (du même Black Sabbath, 1970). La rencontre du rappeur et d'un des créateurs du metal rock est saisissante (stupéfiante) d'accointance des temps, des esprits, des affolements, des peurs et des rages. Tant est dit, dit-on. On dirait.

 

 

22.7.25

GARE AU TRAVAIL

Les gares étaient aussi des endroits où l'on pouvait simplement rêver au voyage en regardant passer les trains. Désormais, à l'heure de l'insistante "valeur travail" (pas celle de 1940, celle de 2025), l'ordre nous est intimé d'y travailler, s'y connecter (à quoi ?) et y recharger les batteries de ces nouveaux appareils smartphoniques qui ruinent les rêves. Travail, faillite, batterie (électronique).

 Photo : B. Zon