Enfants d'Espagne

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21.3.10

TOUTES LES CHANCES DE SE RENCONTRER
ENTRETIEN AVEC DIDIER PETIT




De retour du Liban, où il était de retour du Canada où il était de retour des Etats-Unis d'Amérique, de son territoire de Bourgogne, Didier Petit nous a livré ses impressions à chaud.

Il semble que ce besoin de voyage que tu prends en charge toi-même soit le prolongement direct de ton jeu et de son évolution. Qu'y trouves-tu ?



Didier Petit : Dans un voyage il y a beaucoup de choses qui se mélangent. La rencontre avec les autres (j'ai toujours aimé les gens et j'aime beaucoup passer un moment dans leurs lieux de vie) mais aussi la rencontre avec soi-même et le débroussaillage qui en résulte. Dans le voyage, il n'y a pas de jugement mais un parcours choisi et donc le choix de la contrainte. Perec (mais pas seulement lui), un écrivain que j'aime beaucoup, affirmait que si nous avons une liberté, c'est celle de choisir nos propres contraintes ... Je suis évidemment pour cette idée de la liberté. D'où le fait que je fabrique mes propres tribulations et mes rencontres. Dans le voyage, il y a aussi le temps du voyage : avancer tout en étant immobile assis dans un fauteuil (le train, le bus, l'avion), le pont (cet entre-deux entre le point de départ et le point d'arrivée), l'attente avant le départ (mais aussi celle de la personne qui doit venir vous chercher et qui parfois ne vient pas !?)
une solitude pleine de tout ce qui se passe. Il faut le redire, la musique, c'est l'art du temps et quand on se retrouve dans d'autres temps (aussi bien géographique que temporel), on se découvre d'autres musiques tout en restant le même. Je ne suis pas un musicien brillant au sens technique du terme, j'ai toujours considéré que je n'étais qu'un transmetteur de sensations qui me traversent. De tout ce que les rencontres m'apportent, de ce que les autres m'apportent sans préjuger de ce qu'ils sont. C'est banal de le dire mais la musique a cela de formidable qu'elle permet de toucher tant de situations différentes, de classes sociales très différentes, de cultures si différentes, de personnes tellement différentes !!! Tout cela me transperce et me charge et je le restitue avec mon violoncelle comme je peux car c'est le seul outil que j'aie à ma disposition et que je connais un peu depuis quarante ans que je le pratique.

Quelle sont ces différences entre ta tournée Nord Américaine de l'an passé et celle de cette année ?
Didier : L'an passé il y avait un chemin préparatoire à un enregistrement (Don't Explain). Je m'étais donc posé à Minneapolis et St Paul en fin de tournée et j'y suis resté une semaine. Ce fut un moment intense et en même temps particulièrement serein. Cette année, c'est le mouvement qui l'a emporté. Davantage de rencontres et un passage plus appuyé sur la côte ouest (Portland, Seattle, Vancouver).
Comme l'année dernière, j'ai déjà fait halte à Chicago (et voilà les habitudes qui s'installent déjà) où j'ai pu retrouver mes amis(e) Nicole Mitchell, Mars Williams, Jim Baker, Brian Sandstrom et Steve Hunt, très belle soirée au Velvet Lounge de Fred Anderson. Puis St Paul avec Viv Corringham, Milo Fine, Nathan Hanson, Lara Hanson, JT Bates et Adam Linz.
Changement de Côte : Portland avec Tim Duroche et Joe Grossman. Seattle tout seul et enfin Vancouver et Robert Creek avec Viviane Houle et Stefan Smulovitz.
J'ai donc finalement rencontré beaucoup plus de gens que l'année dernière et de façon équilibrée entre ceux avec qui j'avais déjà joué et ceux qui m'étaient inconnus. Un équilibre très important entre des rencontres nouvelles et la construction à long terme d'une musicalité commune.

L'an dernier tu étais quasiment passé de l'Amérique du Nord en Chine et cette année au Liban, ce qui ajoute non seulement en valeur de contraste au plan général (un côté Jules Vernes), mais aussi à quelque chose de directement identifiable - toujours sur les contrastes - dans ce que tu joues. Prévois-tu une autre aventure américaine l'an prochain et quelle sera la destination suivante ?
Didier : C'est le monde qui est contrasté. La perception que j'ai de ce monde change jour après jour. Non seulement j'en accepte la diversité mais je l'aime cette diversité. Ainsi que la fin des pensées monolithiques. Il est beaucoup plus difficile aujourd'hui d'accepter une seule propagande (du latin propaganda qui signifie progresser par bouture). Au minimum, nous sommes dans l'obligation d'accepter plusieurs types de propagandes et donc de nous frayer un chemin au milieu de ce bordel. C'est fou ce que j'aime le bordel. Aller d'un pays à l'autre, se laisser traverser, vivre avec les gens et confronter les modes, se bousculer, écouter les sons bref en un seul mot, voyager.
Cette année, je retourne en Chine pour une autre tournée en Juin, cette fois en trio avec Xu Fengxia (Guzheng) et Sylvain Kassap (clarinettes).
Je compte bien revenir chaque année aux Etats-Unis ainsi qu'en Chine et intercaler d'autres pays au gré des humeurs. Chaque fois que je voyage, je rencontre des gens magnifiques qui me nourrissent et maintiennent mon indécrottable optimisme vis-à-vis de l'humanité. Il y a plein de belles choses dans ce monde.

Episode : St Paul inLes voyages extraordinaires de Didier Petit

Entretien avec Pamela Espeland

Intégrale Petit en Amérique et autres territoires


Photographie de Guillaume Roy et Didier Petit au Liban par Corinne Frimat (avec le I phone de Guillaume) Guillaume et Corinne avaient, en février, rencontré les amis minnesotans de Didier Petit à La Grande Boutique de Langonnet.

28.11.09

ENTRETIEN AVEC ISABELLE NUFFER,
CRÉATRICE DE CORLIANDE


"La vision est l'art de voir les choses invisibles." a écrit Jonathan Swift, auteur des célèbres Voyages de Gulliver, (mais aussi du Conte du tonneau, de Instructions aux domestiques, de La Mécanique de l'esprit ou de l'implacable Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres dʼêtre à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public). Souvent classé plume de littérature "merveilleuse", Swift a été un des plus vifs observateurs de la nature humaine et l'un des plus avancés "photographes" de son époque. D'autres auteurs classés "merveilleux" - on citera Lewis Carroll bien sûr - ont su avec une perspicacité que l'on pensait être l'apanage des chats, nous transmettre une certaine quête du plus fort de nous-mêmes et la mise en perspective, jusqu'à l'insupportable, de notre pire souvent tristement risible. C'est le cas aussi d'Isabelle Nuffer, leur cousine moderne, qui, par son impressionnant premier ouvrage intitulé Corliande (livre premier), ne quitte le monde du réel que pour y revenir par cette autre porte à l'oeilleton bourgeonnant où l'on en voit mieux le bout (s'il existe), où on l'habite en délié par le saisir en plein. Le voyage de ses deux jeunes héros, Baltos et Serylia, natifs de l'état de Corliande nous entraîne loin. On ne dévoilera rien ici, si ce n'est qu'il est aussi fort question d'une infernale cité du mensonge. Les descriptions sont stupéfiantes et ce livre fait mieux que se placer au premier rang d'un genre aujourd'hui débité par trop de faibles onirismes et de naïvetés inoffensives, il touche le couloir du rêve, ce conduit qui mène à la meilleure découverte de nos propres recherches. Corliande est publié comme conte d'auteur et disponible seulement par correspondance sur le site Lulu. Nous avons rencontré cette écrivain (et illustratrice) inattendue.



Tes personnages sont en quête de connaissance d'eux-mêmes. La place de la vérité dans ton récit est cruciale. Qu'est-ce qui t'a poussée à créer ces deux jeunes gens ?

IN : Cela me reporte assez loin en arrière. J'ai mis longtemps à l'écrire, et, avant la rédaction proprement dite, j'y ai pas mal réfléchi. En fait, j'ai d'abord vu des images. (Adolescente, je voulais être cinéaste) N'ayant aucun moyen matériel de créer ces images, j'ai décidé de les mettre par écrit. Mais je n'avais pas encore d'histoire.
Mes deux "héros" ne sont pas arrivés tout de suite. J'ai d'abord su, très vite, ce que serait la fin. Le début, donc le village et ses habitants, mais surtout les deux enfants, et enfin leur quête, tout cela s'est construit à mesure que j'avançais dans l'agencement du récit. La connaissance de soi est évidemment au cœur du livre. Ce n'est pas une idée neuve, mais elle me paraît toujours cruciale, et je dirais même inévitable (je dois dire que j'ai même été surprise de constater combien je cherchais à me connaître, et combien je parlais de moi, en croyant parler de tout autre chose). Elle implique forcément l'idée de se confronter à la vérité, au sens le plus profond, et sans éviter les obstacles, c'est à dire en comprenant le plus justement possible, avant tout, ce qu'elle n'est pas. Mais tout cela, encore une fois, s'est fait de façon assez "naturelle".
Le fait de placer la vérité au centre du récit, c'était aussi un moyen d'éviter le fameux poncif, particulièrement récurrent dans les contes, de l'opposition entre le bien et le mal. Cette dualité, outre qu'elle ne présente pas beaucoup d'intérêt à mon avis, sur le plan artistique, est aussi, je pense, une conception simpliste dont on a beaucoup de mal à sortir, notamment parce qu'elle engendre toutes sortes de règles, de jugements et de dogmes. Mais la vérité n'a de valeur que si elle mène à la liberté, au sens philosophique. Et là, la question du bien et du mal ne se pose plus.

Les personnages, tu les as vus avant de les (d)écrire, ils avaient un corps, un visage, identiques aux dessins ?

Non, pas tout à fait. D'ailleurs, le premier personnage à m'apparaître était, en fait, le narrateur. Mais je ne peux pas trop en parler sans dévoiler l'histoire. D'autant que les livres 2 et 3 ne sont pas encore parus. Les Corliandais avaient une apparence plus animale lorsqu'ils ont pris naissance. Je les voyais assez proches des lémuriens, avec de grands yeux étonnés. (Je ne sais pas très bien pourquoi ils avaient un costume recouvert de plumes !). Sophie Lopez, une amie, devait faire des illustrations, et nous avons passé une après-midi pluvieuse au zoo de Vincennes à les observer. Puis elle a fait plein de croquis. À un moment, je lui ai dit : voilà, c'est bon ! C'est Baltos. Ce fut une expérience assez magique. Puis les années ont passé. Le projet avec cette amie ne s'est pas concrétisé. Elle a juste fini un très beau dessin que j'ai toujours. Mais lorsqu'il m'a fallu envisager de faire une couverture, je ne pouvais pas les reprendre tel quel. En outre, je m'étais rendue compte en terminant mon livre qu'ils étaient plutôt humains dans leurs réactions. Mais j'ai cherché longtemps la façon de faire leurs visages, de leur donner une identité. Cela peut paraître simple pourtant. Mais j'ai assez peu dessiné, finalement. Mon expérience dans ce domaine se limitait surtout à de la copie. Je n'ai pas eu beaucoup l'habitude de créer des personnages. Cela dit, d'une certaine manière ils avaient pris forme, même si le trait ne suivait pas. Il fallait juste qu'une rencontre se fasse entre deux parties de moi, celle qui dessine et celle qui écrit. Surtout, ils existaient mentalement de façon très forte, à tel point que je n'avais jamais à réfléchir à leur comportement, ou même à leurs répliques. Tout cela est à la fois très banal, et très curieux, mais c'est vrai.

Tu écris tu dessines, tu es aussi musicienne. Ces formes d'expression sont-elles complémentaires, comment les articules-tu ?

Musicienne, c'est beaucoup dire ! J'ai tâté un peu du clavier, du chant. Ayant commencé assez tard, je ne me suis jamais sentie très à l'aise dans cette forme d'expression. En revanche, il est vrai que des musiques me trottent parfois dans la tête. Certaines liées au conte. Comme j'imaginais d'abord un film, cela incluait des images, avant tout, mais aussi une bande son. Je pense profondément que ces trois disciplines peuvent marcher ensemble, au moins dans l'abstrait (quelle que soit la façon de le dire, on dit à peu près la même chose) Mais sur le plan technique, c'est différent. Il m'aurait fallu travailler beaucoup plus pour pouvoir aller au bout de mes idées musicalement. D'autre part je n'étais pas faite pour la scène. Je ne travaille bien que dans l'ombre, seule, et sans pression extérieure. La musique me permet juste parfois de "rêver autrement", quand j'ai du mal à écrire ou à dessiner.

Le merveilleux est souvent une façon de s'échapper du monde. Mais dans le cas de Corliande, on a l'impression que c'est l'inverse, que c'est une manière de se connecter avec lui...

C'est une question assez complexe, mais je comprends ce que tu veux dire. Au fond, c'est un peu le sujet du livre. Il y a différentes façons d'envisager l'utilisation du merveilleux. C'est sans aucun doute une échappatoire, et c'est effectivement considéré comme tel par la plupart des gens. Quelqu'un à qui je disais que j'écrivais un conte (je précise que c'était bien avant la série des "Harry Potter", et la sortie au cinéma du "seigneur des anneaux", donc une période où cela suscitait l'étonnement autour de moi; ce serait moins le cas aujourd'hui), cette personne, donc, m'avait répondu : "moi, si je devais écrire, ce serait plutôt pour exprimer mon dégoût du monde actuel". Je n'ai pas relevé sur le moment, malgré tous les sous-entendus que cette phrase impliquait. Mais il est évident pour moi que le fait même d'écrire un conte, à moins de manquer singulièrement de profondeur, c'est exprimer un certain rejet du monde, surtout de celui que l'on nous impose. Alors bien sûr, on peut se contenter de fuir. Encore faut-il être conscient de ce que l'on emporte avec soi, lorsque l'on s'imagine fuir. Comme le dit à peu près l'un des personnages, il y a forcément des morceaux de réalité qui s'accrochent à nous, comme la boue se colle au soulier, et l'on ne peut créer que ce qui nous ressemble. C'est tout l'intérêt du symbolisme dans les contes. Ils peuvent contenir une critique très virulente, et qui peut avoir une portée d'autant plus grande qu'ils s'adressent en général à un public assez jeune. Je pense à Swift, en dépit du fait que lui, précisément, pensait être lu plutôt par des adultes, ou même Andersen.
Mais il y a aussi un autre aspect très important pour moi dans le merveilleux. Puisqu'il s'agit de créer un monde (on est un peu démiurge, tant pis si cela paraît prétentieux... D'ailleurs ça l'est !) autant réfléchir à ce que ce monde pourrait être, et surtout devenir. On transmet quelque chose que l'on a fabriqué tant bien que mal et qui va continuer d'exister, ou peut-être prendre une autre forme. Quelque chose qui nous dépasse et qui, on peut toujours l'espérer, nous survivra. Dans cette optique, bien plus porteuse d'espoir, le merveilleux c'est avant tout créer de la beauté, au sens le plus profond du terme, sans la dissocier de la sensibilité, et de la réflexion qui l'accompagne. C'est, non pas se figurer que l'on peut inventer un monde parfait, mais penser que celui-ci est "vivant", donc en perpétuel évolution, et qu'il peut tendre à devenir plus juste et plus vrai. C'est pourquoi les événements terribles que j'évoque dans mon livre, je les ai volontairement situés dans le passé. On peut ne pas être d'accord, c'est un sujet délicat, mais je suis intimement persuadée que décrire en détail des horreurs, au présent, c'est peut-être les dénoncer, mais c'est aussi y trouver son compte, les perpétuer en quelque sorte. Cette façon de voir m'éloigne sensiblement des auteurs actuels d'héroic fantasy, genre dont je ne me suis jamais sentie très proche en fait.
Et puis, sur un plan beaucoup plus personnel, psychologique, il y a l'éternelle question : comment vivre dans et avec cette réalité ? La recherche permanente du rêve est presque toujours un piège pour celui qui le vit, mais s'il peut faire quelque chose à partir de ce rêve, une construction quelconque, cela peut aussi l'aider à vivre, même si la confrontation avec la réalité lui est encore plus pénible.

Tu verrais Corliande au cinéma ?

Et bien, pas forcément, en fait. Cela peut sembler bizarre, mais si j'imaginais d'abord un film, n'abordant la narration, donc, que par défaut, j'ai finalement pris goût à l'écriture. Je voulais d'abord faire très simple, pas dans le style d'un scénario mais presque, et petit à petit j'ai eu envie de faire un vrai travail littéraire. J'ai essayé de soigner un maximum mes descriptions pour traduire le plus justement possible les images que je voyais. C'est difficile, car les descriptions ralentissent le récit, et beaucoup de lecteurs sont tentés de passer outre pour rester dans l'action. D'ailleurs le cinéma, et surtout la télévision, ont terriblement amplifié ce phénomène. Les gens sont habitués à ce qu'on leur fournisse tout instantanément, l'image, le son, et l'intrigue. La lecture suppose un effort plus grand, mais elle stimule l'imagination. Moi qui aime tant le cinéma, je suis souvent désolée de voir que l'on porte aussi facilement à l'écran des livres à succès, qui peuvent parfois être des bons livres, au lieu d'inventer des histoires originales. Et par ailleurs un livre vraiment beau, et vraiment bien écrit, n'a pas pour vocation de devenir un film. Il peut se suffire à lui-même.
Corliande au cinéma ? Vraiment, je ne sais pas... Les images sont presque trop réelles pour moi, je n'arriverais pas à les recréer sur un écran de façon satisfaisante dans un dessin animé, par exemple, et d'autres le sauraient probablement encore moins. Un film d'animation, mais avec aussi de vrais acteurs ? Pourquoi pas ? Avec qui ? Je n'en ai pas la moindre idée. Comment ? Il faudrait sans doute utiliser pas mal d'effets spéciaux, et outre le fait qu'ils coûtent cher, je les trouve un peu trop omniprésents dans ce type de films. Et puis, il y a cette fameuse technique du 3D, qui n'arrive pas à me convaincre. Elle génère des images trop froides, des personnages qui peuvent être assez réalistes, mais qui sont infiniment moins expressifs et vivants que s'ils étaient tracés à la main. Non, dans l'immédiat, je pense que ce livre doit rester un livre. Et cela tombe très bien, car, à première vue, personne ne devrait me proposer d'en faire un film.

Propos recueillis le 25 novembre 2010

Corliande (livre premier 197 pages) par Isabelle Nuffer, 16€ sur Lulu


À consulter aussi site de Sophie Lopez, l'amie du zoo.

21.3.09

TRANSATLANTIC CITIES
... (Les aventures de Didier Petit en Amérique -3-)



Et si le violoncelliste Didier Petit avait trouvé la réponse à la fameuse énigme de la fuite du temps en rétablissant la bonne vitesse de vivre à belle allure ? Entretien sur ses aventures américaines !


Jean Rochard
Impressions de ton petit marathon à Minnesota sur Seine en Mai 2008 ?

Didier Petit
En mai, fais ce qu'il te plaît et pourquoi pas un marathon !! Je débarque de l'avion à Minneapolis/St Paul un soir de mai. Pratiquement tout de suite, après une brève escale à l'hôtel, je me retrouve dans un musée à St Paul avec un son de caverne. Deux groupes se succèdent : celui de Dominique Pifarély avec Tim Berne et le deuxième François Corneloup "Next". Le groupe qui se balade partout en ce moment et c'est bien. Le ton est donné, ça dépote grave comme on dit, les deux groupes sont ultra dynamiques. Je me dis alors dans ma "Ford" intérieure qu'il va falloir que je me mette en condition pour le lendemain et la tension monte, en plus c'est ma fête, je veux dire le 23 mai, c'est le jour de ma fête. Je dors mal la première nuit entre le jetlag et la tension. En plus, je ne connais pas les musiciens que je vais rencontrer sauf Nathan Hanson avec qui j'ai eu quelques contacts par mail. Ce matin du 24 mai, il est 13 heures. Je retrouve Gary Schulte au Lowertown Music Crawl. Je me retrouve en face d'un homme plutôt introverti au visage plutôt serein. Nous faisons quelques sons mais pas trop pour rester dans un sentiment de "je ne sais quoi". Le public entre doucement. Il faut commencer. La musique de Gary Schulte est comme l'homme, intérieure et sereine. Son écoute est simple et rapide, nous trouvons assez vite ce qui nous réunit et j'ai le sentiment d'un moment de vraie rencontre, un son direct sans complication et très présent. Le temps de m'en rendre compte et c'est fini. Je cours alors à la rencontre de Carnage au Black Dog café... Il est très fort ce Carnage. Ca part à toute vitesse. Nous n'avons pas vraiment eu le temps de faire le son. Carnage est un hip-hopeur qui travaille avec des boucles qu'il fait lui-même. Il est amplifié alors que je suis acoustique et nous luttons chacun pour trouver la place juste, il est de ce fait obligé de faire attention à ne pas être trop fort et je dois appuyer pour atteindre son son. Quelques moments forts nous trouvent justes, d'autres se cherchent. Le temps fut trop court à mon goût pour se trouver complètement. Cela me laisse sur un sentiment de trop peu! Je n'ai hélas pas le temps de m'assoupir sur cette pensée et me retrouve avec le trio NBA. Saxophone, batterie, contrebasse. AAAHhhh, je suis en terrain un peu plus connu. Je glisse avec Brian (Roessler) le contrebassiste, je m'infiltre dans le son du saxophone de (Nathan Hanson), je bataille avec la batterie de Alden Akeida). Je suis un peu à la maison et c'est tellement agréable de se retrouver dans un groupe. Fini les duels pour cette journée. Un son d'ensemble ensemble. À demain!
Cette nuit-là je dors mieux et me sens en pleine forme pour cette nouvelle journée où je vais rencontrer deux sacrés lascars de la seine de Minneapolis. Milo Fine, pianiste, clarinettiste, percussionniste. Ce garçon est tout en tension, il va falloir que je fasse attention à moi-même car quand cela commence à l'énergie, je m'emballe et ne peux me contenir.... Trop tard, encore raté !!! Il va vite, je vais vite, on prend la grande avenue et il cogne sur son piano comme un fou, je m'épuise mais à un moment, mon adrénaline prend le dessus et j'y suis. Sa pensée musicale est constante, foisonnante et directe. Cela me laisse la place pour tourner autour comme un Indien qui danse autour du feu. Il est le feu je suis l'Indien. Cela s'arrête lorsqu'il n'y a plus de carburant ! Le temps de remballer mon violoncelle et en fumant une cigarette, je marche tranquillement à la rencontre de Douglas Ewart. Je suis intimidé par ce Monsieur et pourtant je me sens bien, toutes ces rencontres forment un tout et cette dernière me remplit de toutes les musiques et rencontres que j'ai faites durant ces deux jours. Avec Douglas, nous passons allègrement de la musique afro-américaine à la matière sonore brute à une sorte de musique traditionnelle. C'est comme si j'avais toujours fait ça! D'ailleurs, je crois que c'est toujours ce que j'ai fait. des rencontres pour la musique. La musique est le lien, la musique est le lieu !



JR
Pourquoi venir à Minneapolis pour faire un disque solo ?

DP
J'en ai rêvé et comme je suis toujours mes rêve, je l'ai fait !
Et puis, comme je l'écrivais : "les trois premières faces furent enregistrées dans les Pyrénées. Les 3 dernières vont être enregistrées à Minneapolis - Minnesota". Pourquoi ? La déterritorialisation amène une certaine liberté d’esprit et une distance indispensable à des réalisations qui nous transforment.

JR
Quel besoin pour un musicien français de venir jouer aux USA, lorsque le rêve des musiciens américains est de venir jouer en France (et ce particulièrement en ce moment où la récession frappe violemment ce pays) ?

DP
Pour moi la récession a commencé en 74 quand le gouvernement d'alors a décrété que le chômage n'était plus une donnée sociale mais une donnée économique. Monsieur Raymond Barre disait alors, je cite : "la France peut se payer 250 000 chômeurs". J'avais 12 ans et tous les jours j'entendais "c'est la crise". Pour moi, cela a toujours été la crise, on n'en est jamais sorti. Je ne viens pas d'une classe sociale aisée. Il n'y avait pas d'argent à la maison. Donc pour moi, la crise a toujours été, j'ai donc tiré un trait dessus et je fais ce que j'ai à faire quoi qu'il arrive.
Ce qui m'intéresse ce sont les gens, comment ils sont, comment ils vivent, comment ils jouent. Et aller en Amérique, c'est apprendre comment la musique se pense et se fabrique là-bas. Je ne parle évidemment pas de la musique institutionnelle. Je parle de celle de tous les jours. J'ai entendu bien des choses sur la musique en Amérique. Mais la différence maintenant, c'est ce que je sais pour l'avoir vécu. Je peux confirmer. Ils sont vraiment dans la merde et on est encore pour le moment ultra privilégiés en France. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut baisser les bras. Par ailleurs, j'ai rencontré là-bas des gens extrêmement généreux. Je comprends très bien pourquoi les musiciens américains rêvent de venir jouer en France. Si j'étais à leur place, j'en aurais aussi le désir.
Leur problème à mon sens est qu'ils sont très combattifs mais pas assez ensemble. Notre problème à nous, c'est qu'on a oublié d'être simple là où il faut être simple.

JR
Comment as-tu monté ta tournée ? Que s'y est-il passé ?

DP
J'ai monté ces rencontres par mail en contactant directement des musiciens que j'ai trouvés en me renseignant à droite à gauche. Comme j'allais enregistrer à la fin du mois chez Steve Wiese, je m'étais dit que je voulais prendre un temps dans le pays et rencontrer des gens. La situation est vraiment difficile économiquement, mais monter un concert est plutôt simple car la majorité des concerts sont payés au chapeau (là où ils gagnent le plus d'argent avec la musique, c'est quand ils jouent (pour ceux qui acceptent) pour la messe du dimanche). En plus, beaucoup de musiciens à l'inverse d'ici ont un lieu (bar, restau, club) où ils se produisent chaque semaine. Aussi n'est-il pas trop compliqué d'inviter quelqu'un de passage à rejoindre le groupe si le désir existe. Je pense qu'il y a autant de bars que d'églises dans ce pays. Rien ne se décide une année à l'avance. C'est plutôt quinze jours à l'avance. J'ai pris des contacts et les choses ce sont formalisées dans les derniers instants. Je ne suis passé par aucune institution du type Alliance Française ou Culture France car je n'avais pas d'autres projets que de rencontrer les musiciens, de me promener et de vivre comme ils vivent. J'ai ainsi rencontré le vibraphoniste et percussionniste Ian Ash à Philadelphie. Je lui avais envoyé un mail puis un disque. Il a été touché par la musique et m'a dit qu'il allait trouver un endroit pour jouer. Je suis arrivé chez lui un vendredi, nous avons joué une petite heure puis nous sommes partis dans un club. Le patron organisait un mini-festival d'impro dans une petite salle qui pouvait accueillir peut-être une trentaine de personnes. Trois groupes ce soir-là. Tous payés au chapeau. Chaque groupe a droit à 30 minutes. Ian Ash a un jeu incisif, il n'est pas contre l'emballement et sait ne pas faire de politesse ce qui est une qualité dans l'improvisation. Cette rencontre fut courte mais c'est le jeu. C'est un problème dans la vie d'aujourd'hui, la musique a besoin de temps mais nous n'avons plus le temps! J'ai dormi chez Ian. Il a 2 enfants et vit dans une maison en banlieue. Je pars à Chicago le lendemain en avion car c'est assez loin. Je vais chez mon ami Alain Drouot, rencontré à la première édition de Minnesota sur Seine. Il vit à Evanston à côté de Chicago depuis 16 ans. Il va m'héberger durant 4 jours avant que je ne parte pour St Paul/Minneapolis. Grâce à lui, je rencontre le trio de Jim Baker qui habituellement est un quartet mais le contrebassiste n'est pas là. Je saute sur l'occasion. Ils jouent tous les mardi à Chicago au Hotti Biscotti. Il y a là Mars Williams au saxophone, Steve Hunt à la batterie en plus de Jim Baker au piano et sons électro 70. Un pur régal. Je m'insère tranquillement dans un groupe qui est dans l'improvisation depuis tellement longtemps que la musique coule à flot avec une simplicité et une vivacité sans nom. Je prends tout le plaisir qu'il y a à prendre et ce moment restera dans ma mémoire. Le jeudi, j'ai rendez-vous à l'Elastic (un club assez renommé dans la musique à Chicago. Pas du tout la même ambiance). Là où le Hotti Biscotti est un bar assez sombre dans un quartier excentré, ici, c'est un endroit plus centré et plus clean. Le club est au premier étage et paraît assez neuf car ils ont déménagé il n'y a pas longtemps. Le mur est orange et ça sent encore la peinture. Je joue avec une formation créée pour l'occasion par le batteur Mike Reed. Il fait partie de la nouvelle génération de la scène de Chicago et est très dynamique dans le coin. (Alexandre Pierrepont, dit "Le professeur", m'avait donné ses coordonnées à Paris). Il y a donc présent, en plus de Mike Reed, Jason Stein à la clarinette basse et Nick Butcher à l'électronique. La salle n'est acoustiquement pas facile, mais nous avons décidé de ne pas nous amplifier. Nous trouvons peu à peu nos marques. Mike n'est pas du genre à cogner et le rapport avec Nick qui utilise un tas de petits objets mécaniques sonores qu'il réinjecte ensuite dans un ampli, organise une sorte de rythmique qui nous laisse beaucoup de place à Jason et moi. Le lendemain, je pars pour Minneapolis/St Paul. Il était prévu initialement que je passe à Champaign mais cela n'a pas pu se faire. Je prends le bus car ce n'est pas trop loin (6 heures), ce n'est pas cher et cela me permet de voir le pays autrement. Un bus bourré d'étudiantes qui vont à l'université de Minneapolis. Ambiance : tout le monde a des écouteurs sur les oreilles. Décidément, nous vivons un drôle de temps. Le contrebassiste Brian Roessler m'attend à l'arrêt. On papote dans la voiture le temps qu'on arrive chez lui. Nathan Hanson doit venir me chercher car je vais habiter chez lui. Je demande à Brian si il sait quand est le premier concert car tout est un peu confus dans ma tête. Il me répond, c'est ce soir, au Black Dog avec la chanteuse anglaise Viv Corringham qui habite maintenant à Rochester (Minnesota). Et Nathan sera là aussi. Il devait y avoir également Evan Parker à l'origine car il devait par ailleurs jouer dans un Festival électronique et donc être là. Mais finalement, il n'a pas pu venir. Le soir arrive assez vite. Je retrouve Viv et le temps de nous installer nous voilà partis. Elle démarre comme un boulet de canon. Moi qui suis encore dans le ronronnement du bus, je dois immédiatement me mettre au diapason. Plutôt que de faire un duo avec Viv puis un autre avec Nathan, nous décidons de varier les plaisirs et de faire un duo puis un solo, puis un trio, puis encore un duo etc.. Sans oublier le bruit de la machine à moudre le café qui vient s'insérer assez régulièrement dans les improvisations. C'est une soirée assez joyeuse. Le Black Dog est un endroit très convivial. J'y reviendrai le dimanche puis le vendredi pour jouer avec les Fantastic Merlins qui y ont une soirée chaque semaine. Entre temps, j'aurais fait un concert le lundi avec ces mêmes Fantastic Merlins, au Clown Lounge qui est le lieu du trio "Fat Kid Wednesdays". Toutes ces imprégnations me mettent dans un état profond qui va me servir après durant l'enregistrement de mon nouvel opus durant ces 4 jours de studio avec toi, Steve et Théo. J'y trouve d'autres points de force, cet état d'entre les choses et de lien qui m'est indispensable dans la musique. Cet état qui évite les barrières, qui s'inscrit dans la multiplicité et l'échange. Cet état qui paradoxalement me recentre.

JR
Le final avec le trio de violoncelles ?

DP
Ce qui est intéressant dans ce trio, c'est toute la différence culturelle entre les conceptions européennes et américaines. La musique américaine est très discursive. Et les musiciens européens, même si ils s'y attèlent, sont plutôt liés à l'orchestration. L'intérêt de ce trio est que du fait que nous sommes trois violoncelles, la conception européenne se trouve dans ce fait là, mais Michelle et Jacqueline sont fondamentalement des solistes, il faut donc s'organiser avec ces deux éléments. Jouer avec d'autres violoncellistes n'est jamais facile. D'une part à cause de la consanguinité (j'ai toujours préféré la batardisation) mais aussi parce que c'est tout de suite joli et qu'il faut se battre pour inventer. Cela dit avec ces deux-là, il y a intérêt à être de plein pied car elle possède une présence plutôt forte. Nous avons navigué debout. Assis. Joutant avec les archets posant des jalons rythmiques pour que chacun puisse pleinement s'exprimer. Ce concert qui eut lieu à la fin des 4 jours d'enregistrement dans le studio, joyeuse clôture pour ces 15 jours. Je reviens en février 2010, c'est certain !


Conversation du 16 mars 2009

Sortie du nouveau disque solo de Didier Petit chez Buda en septembre

Photos et films : B. Zon
Couverture : Hergé / Z. Ulma

17.10.08

JUNKYARD EMPIRE


Lors de la Convention Républicaine 2008 qui vit à St Paul (voir L'éléphant contre les chiens noirs) une nouvelle étape franchie dans le façonnage de l'état policier américain, un groupe de musiciens a émergé de façon saisissante et entière par la relation directe entre son vécu musical, sa poésie, son engagement contestataire, ses concerts quotidiens dans les lieux signifiants, ses actions et sa compréhension des situations. Plus encore que Rage Against the Machine qui fit la une le 2 septembre, Junkyard Empire a incarné, les partageant d'égal à égal, l'espoir et la parole de ces milliers de personnes venues à St Paul manifester leur colère contre la guerre, le capitalisme. Hier 16 octobre, ils soutenaient les RNC 8 avec le groupe Pocket of Resistance au Black Dog où ils avaient aussi participé le 23 septembre dernier à une conversation sur les rapports musique et politique. Brihanu (chant) C R Cox (trombone/claviers/electronics) Bryan Berry (guitare) Dan Choma (basse) Graham O'Brien (batterie/electronics) 

INTERVIEW AVEC BRIAHNU ET CHRIS COX DE JUNKYARD EMPIRE (9/09/08)

   

Jean : Junkyard Empire ?  

Briahnu : Je viens de Philadelphie où j’étais musicien de hip hop et je suis venu ici il y a quatre ans. J’avais laissé tomber l’idée de faire de la musique. Un ami avec qui je travaille m’a dit avoir vu une petite annonce d’un groupe de jazz, un peu free, qui était à la recherche d’un rappeur, mais d’un rappeur dont les paroles auraient un contenu politique. Il m’a un peu poussé, ayant entendu certaines choses que j’avais faites avant. J’ai rencontré Chris et tous ces supers musiciens. J’ai aimé le son et j’ai apporté quelques-uns de mes textes les plus radicaux. On s’est fait haïr de suite. On est parti de là il y a trois ans. 

 Chris Cox : Avant que tu n’arrives, on avait seulement répété six ou sept fois. On jouait une sorte d’Acid Jazz. Chacun d’entre nous avait, ou bien joué avec des rappeurs, ou au moins était intéressé par la liberté que pouvait apporter ce genre de musique. Quand Brian est entré dans le groupe, on swinguait avec une sorte de funk-jazz et il a posé ses mots assez évidemment.  

Jean: Pourquoi cherchiez-vous un rappeur ?  

Chris : Pour deux raisons, la première parce que le hip hop permet une liberté considérable, une liberté harmonique, un endroit où l’on peut vraiment chercher loin ; la seconde parce qu’il contient une capacité d’expression, de réelle expression. Le hip hop parle, il s’adresse au pouvoir avec sa poésie. Le format n’est pas contraignant comme avoir à faire rentrer des mots dans une petite mélodie. On peut avoir de long passages avec ou sans couplet, on peut inventer à foison. Nous voulons être politiques, mais pas prévisibles.  

Jean : J’ai entendu une fois Max Roach dire que le rap était la chose expressivement la plus forte depuis Charlie Parker, pas avec la même complexité musicale, mais avec la même projection.  

Briahnu : Oui peut-être pas avec la même complexité musicale, mais la poésie portée est peut-être plus complexe que bien d’autres formes incluant la poésie. On peut extrapoler sur le choix illimité des rythmes, des polyrythmes et des métriques, à l’occasion assez fouillés, superposés au travail des mots.  

Chris : C’est une forme où j’apprends sans cesse. Je suis un souffleur et je pense rythmiquement autant qu’harmoniquement. Je trouve, dans le hip hop, un terrain d’improvisation extrêmement ouvert. La différence entre jazz et hip hop se tient dans le fait que la complexité ne réside pas de ce qui est impulsé par la section rythmique, mais de la poésie elle-même. Dans notre cas, l’improvisation rejoint les mots. D’une certaine façon, c’est un endroit où c’est la simplicité qui crée la complexité alors que dans beaucoup de jazz, la route, quand bien même ayant son lot de surprises, est souvent toute tracée. Du point de vue du son aussi, le hip hop peut être neuf tout le temps.  

Briahnu : Nous parlons ici bien sûr du hip hop non-commercial. 

Jean : J’ai l’impression que l’avénement du hip hop correspond au moment historique où l’industrie du disque dérape. D’abord, elle n’y croit pas. Ça marche sans elle, alors elle cherche à le récupérer, l’altérer, le manipuler en courant après jusqu’à s’épuiser. Ensuite elle ne sera plus à même de repérer quelque mouvement musical que ce soit.  

Chris : Je vivais à San Francisco lorsque j’avais 19 ans, les jazzmen et les rappeurs jammaient assez volontiers ensemble. C’était fréquent d’entendre un rappeur sur un thème de John Coltrane et encore plus souvent sur un thème de Thelonius Monk. Et puis on pouvait aussi voir un type jouer un solo de be-bop dans un set de rap. C’était une forme renouvelée de jazz.  

Briahnu : C’est aussi à cette époque qu’il y a eu des restrictions drastiques sur l’emploi des échantillons, une loi limitant leur utilisation. Je crois que le hip-hop a dû s’éloigner du jazz aussi pour cette raison. 

 Jean : Quel est le besoin de musique dans le monde tel qu’il est ?  

Briahnu : Il est difficile de classer la musique, y compris la musique totalement commercialisée qui se love parfaitement dans les play-lists des radios ou de Clear Channel. Cette musique parle aux gens d’une certaine façon. Il existe un foisonnement de choses jouées loin de ce type de projecteurs. Il y a un besoin de contrôler par la musique et de faire de l’argent en même temps. Les multinationales sont fortes pour ça. Si nous ne sommes plus capables d’exercer nos propres choix, c’est que nous sommes soumis aux formats en cours, aux dix chansons choisies pour nous qui font bientôt place à la liste suivante de dix chansons quasi identiques etc. Le contrôle est parfait. Mais il y a cette montagne de musiques différentes qui peut rencontrer tous les besoins d’expression corporels ou intellectuels.  

Chris: La créativité ne meurt pas. Aucune multinationale, aucun pouvoir ne peut totalement tuer la créativité. Pour moi, là se niche le rôle de la musique. Son rôle quotidien. Elle est comme toute forme artistique la seule façon de survivre pour la société. La créativité n’est d’ailleurs pas seulement liée à l’art, elle est une partie du quotidien de chacun. Mais quelle part de cette créativité est confisquée par les orientations qui nous sont infligées brutalement ou non? Les radios n’ont plus de DJ, on n’y trouvera plus un type qui mettra "Sidewinder" de Lee Morgan au top à un moment où le rythm’n’blues ou le son Motown dominent.  

Jean : Le jazz a aussi beaucoup changé dans son appréhension du monde. Il ne s’agit peut-être pas simplement d’un effet subi du système, mais peut-être aussi d’un éloignement de ceux qui le font.  

Chris : Le jazz est une musique qui pèse lourd sur mes épaules. Ca a été une façon d’exister. On le voit encore à la Nouvelle-Orléans, une façon de marcher dans la rue. Dans notre société où dominent d’imposants courants, le jazz a perdu cette relation. Les musiciens portent leur part de responsabilité. On a vu l’éclosion de ce jazz extrêmement institutionalisé, de développement d’écoles où l’on apprend tout jusqu’à copier le son de ceux qui ont fait cette musique. Je me souviens avoir essayé de sonner comme Jay Jay Johnson, j’essayais vraiment très dur en appliquant toutes les recettes, effets de langues etc., et les gens m’encourageaient en ce sens « Super ! tu sonnes comme Jay Jay Johnson ». Je me suis dit, non seulement que ça ne pouvait être le cas, mais en plus me suis demandé de quel genre d’accomplissement il s’agissait. Ca m’a mis en pétard, j’ai foutu tout ça par la fenêtre et suis retourné à l’endroit où j’avais laissé les choses pour en saisir la portée politique aussi. L’académisme qui a envahi le jazz est d’une pesanteur extrême, c’est un langage très contrôlé. Les tenants de ces dogmes me font penser à ces gens venus assister à la Convention Républicaine la semaine dernière qui vous disent « Va y petit creuse ! » en ayant aucune capacité intellectuelle de penser en dehors d’un format qui règle votre vie ou qui sont le produit des manipulation de la propagande du système. Les limites sont ainsi établies qu’on ne peut chercher ailleurs.  

Briahnu : Il y a ce bénéfice du status quo.  

Jean : Parce que quelqu’un pourrait encore faire un choix... Lorsque l’on voit les meilleures ventes de disques, on y trouve des gens inconnus, il y a deux ans qu’on ne connaîtra plus dans deux ans...  

Briahnu : Les buts de l’industrie musicale ont certainement changé en fonction de la nécéssité de contrôle de la société. En ce qui concerne le changement de perspective, nous avons le choix de nous éliminer nous-mêmes ou de considérer un peu tout. Enfant, vous grandissez jusqu’à un certain point.  

Chris : Dans ce pays, un rapide sondage montrera que le vendredi soir, les gens ne se ruent pas pour aller écouter de la musique en direct. Prenons les Twin Cities, il y réside beaucoup de talents très divers qui sont encouragés par une poignée de gens venant les écouter avec plaisir. Lorsque je vois l’état de ce qu’il est convenu d’appeler « musique populaire » aujourd’hui et que je mets ça en rapport avec ce qu’il était convenu de nommer à l’identique lors des périodes précédentes. Je frémis. Tout est conditionné par les pratiques du marché, la propagande capitaliste. Mais la responsabilité revient partiellement aux musiciens qui tombent éternellement dans les mêmes pièges en refusant de prendre leurs responsabilités.  

Jean : Comment ce lien peut être restauré ?  

Chris : Je crois qu’il y a déjà quelque chose qui se passe. C’est très lent car nous sommes aux USA et on ne fait rien très vite dans ce pays, à part les guerres bien sûr où nous sommes imbattables. Mais lorsqu’il s’agit de changements sociaux ou humains qui n’impliquent pas de faire davantage de profit, là ça ne bouge pas vite. les gens qui en souffrent ne croient pas à un changement radical, alors qu’ils devraient y participer. Ca prendra un moment avant que les musiciens ne soient capables de dire « Fuck the music industry » et décident de vivre ce qu’ils font en vérité. Il y a des maisons de disques qui soutiennent ce qui est fait de façon logique en comprenant les transitions et ce que nous sommes et ça c’est appréciable, mais lorsque l’on vous force à être un autre ou travailler sans savoir à quoi ça sert pour quelques cents, quel sens ça a ? On voit beaucoup de groupes de hip hop, toujours le hip hop, au Minnesota qui prennent les choses à la racine sociale de ce que doit être la musique dans son environnement et l’ensemble du processus est vécu de la sorte : pourquoi on fait un disque, comment on le fabrique, ce qu’on y met etc.  

Jean : Dans l’histoire, on trouve des musiciens qui ont pris en main leur production avec une belle vitalité, mais d’autres le font aussi par dépit ne trouvant pas où s’inscrire.  

Briahnu : Nas dans son disque Illmatic dit « Si c’est réel, vous le faites sans contrat». 

 Jean : Il y a un sorte d’aspect religieux dans le fait d’être « signé »...  

Chris: Oui une idée romantique. Il existe une différence entre avoir l’esprit ouvert et forcer son esprit à être ouvert.  

Jean : La semaine passée, durant la Convention Républicaine, Junkyard Empire a été un groupe pas seulement actif artistiquement ; vous avez été les seuls à jouer en prélude à la manifestation du 4, mais aussi politiquement participant comme les autres militants et acteurs.  

Briahnu : Nous souhaitons être plus qu’un orchestre, une petite organisation politique, un groupe d’aide. La musique est le nuage qui nous entoure et nous nourrit, mais il y a plus. Si quelque chose d’important doit se passer, nous devons y répondre par la musique, mais aussi par l’action.  

Chris : Dans notre chanson « Complex Crooks », les mots disent « You fall for anything if you don’t stand for nothing ». On peut bien sûr rapper sur tous les sujets avec grande passion, on peut jouer une musique qui prône une révolution prochaine sur une scène, mais nous aimons surtout prendre part aux actions, manifester dans la rue avec les gens que nous aimons voir à nos concerts. Nous aimons penser à Junkyard Empire comme une petite « Commune ».  

Jean : Et le titre Rise of the wretched ?  

Briahnu : Nous utilisons ce titre de la façon dont Frantz Fanon l’utilise (Les Damnés de la terre - éditions la découverte). Il y a une infime minorité richissime qui gouverne le monde, un monde de pauvres ou de classes moyennes qui parfois ne voient pas que la frontière s’amenuise avec celle des pauvres et qu’elles seront aussi inévitablement sacrifiées.  

Chris : Les 200 personnes ou moins qui dirigent ce pays et qui nous regardent comme des malpropres sous-éduqués ne pourraient vivre de la façon dont elles vivent sans nous collectivement. Et elles nous oppressent collectivement. Pas besoin de soins, ni d’éducation, ni d’eau propre, pour cette masse méprisée ! À cet endroit soit nous sommes capables de dire collectivement « C’est assez ! », « Je m’en fous d’être pauvre et je vais vous mettre le doigt dans l’œil, MAINTENANT », soit nous nous enfonçons.  

Briahnu : Nous devons cesser de nous battre sans cesse entre nous, ils nous tiennent ainsi. Les Américains considèrent les Iraquiens comme des êtres inférieurs, alors qu’une partie d’entre eux de plus en plus grande est aussi confrontée à la pauvreté. Alors quand on bombarde l'Irak pour sauver ce qui nous reste de confort, on trouve ça normal. Tant que nous ne serons pas capables de comprendre que nous sommes régis par les mêmes choses, rien ne se passera.  

Chris : De nombreux vétérans qui reviennent d'Irak parlent bien de tout ça, ils sont ceux qui demandent de l’aide pour les Irakiens et qu'on fasse preuve d'unité avec eux. Mon père a fait la guerre du Vietnam. Quand il est revenu, il entendait les gens le traiter de « tueur d’enfants », beaucoup étaient choqués, il ne l’était pas. Il comprenait car il savait très bien ce que les Etats-Unis faisaient au Vietnam. Il s’est engagé ensuite dans le mouvement anti-guerre. La moitié des Américains ne comprend toujours pas qu’elle se bat pour le bien de puissantes multinationales.  

Propos recueillis par Jean au Black Dog Café à St Paul le 9 septembre 2008 

Le disque Rise of the Wretched (6 titres superbes) est disponible aux Allumés du Jazz pour la somme de 5 euros (port compris)
Chronique in : Disques amis
A consulter : blogs de Junkyard Empire et de Chris Cox

 
Images : Junkyard Empire à la Black Dog Block Party le 2 septembre 2008 par B. Zon

27.4.08

VIOLETA FERRER : SOUVENIRS D'ESPAGNE


Violeta Ferrer, sera au festival Minnesota sur Seine le 16 mai prochain avec le guitariste Raymond Boni pour un récital du poète qui l’habite Federico Garcia Lorca. Ce sera la première fois qu'elle dira aux USA, le poète andalou assassiné par les fascistes en 1936, depuis son séjour à New-York en 1962 lorsqu'elle appartenait à la compagnie de Laura Toledo. Lors d’une conversation vespérale, la fille des anarchistes Acrato Llull et Pilar Grangel a évoqué quelques souvenirs de l’Espagne de 1936.




Electra et Violeta (Barcelone 1934)

Jean Rochard
Tu avais quel âge en 1936 ?

Violeta Ferrer
Ca me paraît tellement loin. J’avais 13 ans. J’ai vu une photo récemment de l’enterrement de Durruti, j’étais gamine.

JR
Est-ce que tu te rappelles quand on vous a annoncé la mort de Durruti ?

VF
Quelqu’un dans la maison a dit : « Durruti est mort ». Je me souviens que j’ai entendu ça par une fenêtre, j’étais dans la cour près d’une petite fontaine. Ca m’a abasourdie, vraiment. J’étais complètement estomaquée. « Comment ? Durruti ? ». Durruti, c’était le héros invincible à mes yeux. Partout, partout, on parlait de lui, c’était un personnage absolument charismatique, tout le monde l’aimait, l’admirait. À Barcelone, une maison sur trois était anarchiste, une famille sur trois. C’était quelqu’un d’extrêmement populaire. Quelque chose s’est effondré avec cette nouvelle.

JR
Tes parents étaient enseignants ?

VF
Ils avaient ouvert une école rationaliste qui s’appelait « Ecole Johan Heinrich Pestalozzi » du nom d’un Suisse rationaliste.

JR
Mais le fait que l’école était privée, est-ce que les gens qui n’avaient pas d’argent pouvaient …

VF
Ca devait pas être pas être très cher et je ne suis pas sûre que tout le monde payait. L’autre alternative, de toute façon c’était l’école des curés. Alors … Il y avait des enfants dans la journée et le soir, des adultes, mon père faisait des cours aux adultes parce que là-bas les gens modestes étaient forcément incultes parce qu’enfants déjà ils devaient travailler.

JR
Après les journées de juillet 36, il y a dû avoir un moment assez euphorique, non ?

VF
Complètement ! Il y avait des voitures qui passaient avec des jeunes armés, criant, on croyait que la liberté était arrivée, on y croyait. On y croyait vraiment. Et même quand je suis venue en France, on ne venait pas pour rester. Ce n’était pas possible que les fascistes gagnent. Ma mère était responsable d’une colonie d’enfants évacués mais dans notre esprit, on n’a rien pris de nos affaires espagnoles, tout est resté là-bas parce que l’on pensait y revenir.


Acrato Llull, le père


JR
Mais ton père était déjà mort ?

VF
Mon père est mort avant la guerre, l’année précédente. Il est mort de maladie parce que le toubib s’est trompé. Il a été emprisonné à Monjuich pour délit d’écriture. Quand mon père était en prison, ma mère a eu une enfant qui est née et qui est morte sans qu’il ait pu la tenir dans ses bras parce qu’il était enfermé. Monjuich était plein d’anarchistes emprisonnés.


Pilar Grangel, la mère

JR
Et ta mère, au début de la guerre d’Espagne, en fait de la révolution espagnole, en juillet, août, les premiers mois, tu te rappelles de son activité ?

VF
Elle faisait partie du syndicat Mujeres libres « femmes libres », ce qui était assez mal vu là-bas même par certains libertaires parce que les femmes libres, ça la foutait mal, les hommes n’aimaient pas ça de toute façon, ils étaient quand même très habitués à ce que la femme soit soumise. En juillet 36, j’étais chez moi, c’était grand puisque c’était une école, mais pas immense, c’était une école modeste mais pour une maison, c’était grand. Je suis montée sur la terrasse, en Espagne, il y a beaucoup de maisons avec une terrasse, au risque de me faire tirer dessus. Je regardais les balcons alentours, ou ce qu’on appelle des galeries, c’est-à-dire c’est un balcon comme une logia. Je voyais des mecs allongés qui tiraient et moi je trouvais ça extraordinaire. Ca sortait du quotidien, de la chose de tous les jours, c’était une explosion, c’était une aventure. Les voitures, des petites camionnettes passaient pleines de jeunes armés, c’était une révolution. C’était un truc extraordinaire en même temps, une ambiance… tu avais l’impression d’avoir secoué une horreur, un régime…

JR
Donc, pour revenir sur la mort de Durruti, quand tu apprends ça, ça arrive comme le premier signe funeste ?

VF
C’est une déception totale, c’est l’impossible. D’ailleurs, on est allé à son enterrement et il y avait du monde, mais alors partout, partout, partout, partout. On aurait dit que tous les gens de Barcelone étaient dans la rue. Barcelone est quand même la ville la plus grande d’Espagne. C’est plus grand que Madrid, avec plus d’habitants. Ca a duré longtemps. C’était la cohue, la cohue, la cohue. J’y suis allée avec ma mère. On avait un drapeau rouge et noir bien sûr avec une photo très connue de Durruti où il est un peu penché. Quelqu’un qu’on connaissait l’avait peint sur toile et elle avait été collée ou cousue sur le drapeau. Alors, c’était assez spectaculaire. Un enfant qu’on connaissait, un voisin, était là avec moi pour porter ce drapeau. Ce petit garçon s’appelait Adolpho Carballo. On l’a trouvé plus tard, mort sur une route, tué par une balle.



JR
Diego (Abel Paz ndlr) dit qu’en juillet 36 qu’en une journée, les enfants sont devenus adultes…

VF
Oui, mais c’était un garçon. C’était très différent, un garçon et une fille en Espagne. Une fille était très surveillée, on n’avait pas la maturité qu’a une fille maintenant.

JR
Oui, mais cette maturité-là … on a du mal à imaginer aujourd’hui des adolescentes de 15 ans sur les barricades ….

VF
Si. Si ça arrivait. Ca peut arriver. Le moment venu. Dans la vie, ça dépend de ce que tu fais et de ce qui t’arrive. Si tu dois te défendre, ou tu te laisses bouffer ou tu te défends.

JR
Il y a eu beaucoup de femmes dans ces journées-là, quand on regarde les photos…

VF
Oui, il y en a eu, c’est vrai, il y en a eu parce qu’il y en a toujours. Ma mère est partie sur le front d’Aragon, pas pour se battre mais pour apporter des vêtements ou je ne sais plus quoi. Il y a eu un camion qui est parti avec plusieurs personnes et ma mère est partie.

JR
Quand ta mère partait là-bas, tu te souviens de ce que vous faisiez. Quelqu’un vous gardait ?

VF
Il y avait ma grand-mère à la maison. À un moment donné, pendant la guerre, ma mère a arrêté l’école, pas tout de suite mais après, elle a arrêté l’école.

JR
Mais ta grand-mère, elle n’est pas venue en France ?

VF
Non, elle est restée là-bas.

JR
Et elle n’a pas été inquiétée après ?

VF
C’était une femme de l’ancien temps qui ne savait ni lire ni écrire. Elle n’était pas dangereuse, c’était une femme âgée. Je suis retournée une fois voir ma maison à Barcelone, mais elle n’existe plus, il y a un immeuble maintenant. Pablo mon fils a prévenu sa fille Maya qui était plus petite, « si tu vois yaya pleurer, c’est … » mais non, ce n’était plus ma maison. Ce n’était plus ma maison.

JR
Comment as-tu vécu la guerre?

VF
La guerre se passait sur le front plutôt qu’à Barcelone, sauf les premiers jours où ça a éclaté. L’ambiance de la ville avait complètement changé. Il y avait les bombardements aussi. Quand les bombardements ont commencé, l’école de ma mère existait encore. Et il y avait une petite fille qui paniquait comme une folle, qui s’en allait en courant sans demander son reste, qui rentrait chez elle mais en hurlant. Et moi, c’était de l’inconscience mais je n’avais pas peur. J’écoutais le son parce que ça faisait « bom, bom », il y avait comme un écho, une répercussion et j’écoutais ça. Je ne pensais pas que ça pouvait me toucher.

JR
En 37, le gouvernement change, c’est le gouvernement Negrin qui arrive soutenu par les Russes et les communistes.

VF
Je ne m’occupais pas vraiment de ces choses. Ma mère parlait beaucoup avec des gens qui venaient, des amis et je saisissais des bribes. Un proche de Durruti, quelqu’un qui était son second qui était toujours avec lui sur le front, était un ami de la maison, il venait avec sa compagne et sa petite fille. Il y avait des gens de la Colonne de Fer. Il y avait des journaux comme Linea de fuego, mais je me rappelle surtout de Solidaridad obrera. C’était ce qu’on achetait chez moi « Solidarité ouvrière ». J’y jetais un œil quand il arrivait. Ma mère était une femme très dynamique et active. Mais ses réunions ne se passaient pas à la maison. Je me souviens que lors des journées de Mai 37, on écoutait la radio. Il y avait cette histoire de Poum (Nuñez, avec qui je me suis mariée en France était du Poum) que les communistes essayaient de supprimer. On écoutait à la radio la progression des événements et les communistes abattaient leurs opposants, déblayaient le terrain à Barcelone et dans d’autres villes. Les gens du Poum appelaient au secours et à ce moment-là, ils ne méprisaient plus les anarchistes, ils disaient « hombre de ideas avanzadas… ». Alors les anarchistes, c’était des hommes d’idées avancées parce qu’à ce moment-là, ils en avaient besoin. Ca énervait ma mère.

JR
A ce moment-là, en mai 37, il devait y avoir un climat de suspicion terrible en même temps, quand il y a eu les affrontements dans la rue entre les communistes, les jeunesses libertaires et le Poum…

VF
Ca ne se passait pas dans tous les quartiers, je ne l’ai pas vu de mes yeux. Tout le monde parlait de ça, la radio, les autres petites filles, ma mère… Je me souviens qu’un des frères de ma mère est venu un soir, il est passé à la maison et il s’en va directement à une des fenêtres. C’était un rez-de-chaussée et en Espagne les fenêtres donnant sur la rue avaient des barreaux de fer. Et cet oncle est allé à une des fenêtres, il a passé le bras et il a pris son fusil qu’il avait laissé à l’extérieur pour qu’on ne le voie pas entrer à la maison avec un fusil. Et il l’avait pris de l’extérieur, il l’avait posé comme ça… D’habitude il le portait, il ne le cachait pas. Mais là, il y avait une espèce de danger présent. Parce que dans des moments comme ça, si tu vois quelqu’un avec un fusil même à l’épaule, tu tires dessus, tu dis je tire avant que lui me…

JR
Tu vas encore à l’école à ce moment-là ?

VF
Non, là, je vais au lycée. Un lycée mixte qui était avant une école religieuse d’où les bonnes sœurs avaient foutu le camp en 36. On y a trouvé des drôles de trucs, des histoires de sexe entre les curés et les religieuses, des preuves. L’école avait été réquisitionnée quand les possesseurs précédents étaient partis donc le lieu vide. J’y suis passée récemment, c’est redevenu un truc de bonnes sœurs.

JR
Et qu’est-ce que vous appreniez à l’école ?

VF
On apprenait ce qu’on apprend dans un lycée, c’est-à-dire l’orthographe… Il y avait des profs. Il y en avait un justement pour l’orthographe, la grammaire et on disait tous, « c’est un curé qui s’est déguisé ». Parce qu’il était mince, et puis très comme ça. Un jour il me fait dire un verbe. Et le hasard a fait que la veille, je l’avais étudié entièrement, alors j’étais là et je le disais sans me tromper. Il me dit « tu es en train de le lire », ce n’était pas vrai. Et ça, c’était pas très anarchiste comme attitude, c’était vraiment un curé quoi !

JR
Et alors, les distractions que vous aviez : tu allais au cinéma ?

VF
Il y avait un cinéma pas loin de chez nous, dans la même rue et ces gens-là avaient décidé qu’avec un cachet de l’école on payait 25 centimes. Donc, le samedi après-midi, les mômes y allait et à cette époque, il y avait deux longs métrages plus un intermède. Alors, on passait tout l’après-midi à regarder les films de l’époque avec Gary Cooper, Clark Gable …, je les ai vus quand ils sortaient.

JR
Il y avait aussi les films faits par le syndicat du cinéma qui était anarchiste, vous les voyiez ?

VF
Oui, mais occasionnellement, ils n’étaient pas dans les salles, il fallait aller dans une conférence, dans un lieu, on y allait exprès.

JR
La poésie de Lorca, c’est à ce moment-là que tu la découvres ou c’était avant, quand tu étais plus petite ?

VF
Non, je n’étais pas si petite quand je l’ai découverte. Tout d’un coup, il y a « La casada infiel » « la mariée infidèle » qui pour l’époque et pour le pays était osé, osé… Nous, on récitait des poésies révolutionnaires, enfin qui avaient à voir avec le sens moral de la vie. Je me souviens que je disais un poème sur un type qui avait été fusillé en Amérique du sud par un des gros bonshommes possesseurs du pays.

JR
Lucia Sanchez Saornil, tu disais ses poèmes par exemple ?

VF
Ce sont des poèmes que j’ai connus en France. Au début en France, on était entre nous, entre Espagnols, entre réfugiés et là, il y avait des choses qui se disaient, des choses qu’on n’avaient pas forcément connues avant. Surtout nous les gosses. Lorca je l’ai connu parce que tout le monde le connaissait à un moment donné par « la mariée infidèle ». L’Espagne d’avant 36 et d’après Franco, c’était un pays avec des curés partout. Quand un curé passait, les mômes allaient lui baiser la main sans le connaître et le curé se laissait faire. Une mainmise, l’église en Espagne! Encore maintenant. J’achète « El Pais » de temps en temps et l’Eglise est encore exigeante, autoritaire, même si c’est beaucoup plus flou. Ils sont payés par l’Etat, ils ont un tas de …

JR
Ta mère a été très anticléricale ?

VF
Ben oui, forcément parce qu’étant petite, ma grand-mère était hyper catho, c’était tellement abusif. Les femmes n’avaient le droit que de se taire et de laver le sol.

JR
Comment ta grand-mère a vécu 1936. Tu te rappelles ?

VF
Elle avait peur, elle avait peur des bombardements. C’était une femme qui ne savait ni lire ni écrire, une femme d’avant.

JR
Mais elle, par exemple, elle n’était pas pour les franquistes ?

VF
Politiquement, elle n’était rien, parce qu’elle ne savait pas. Les conflits avec ma mère étaient de simples conflits de famille.

JR
Donc, quand ta mère vous emmène en France, en 38 ?

VF
On est arrivé en France en 38, 7 ou 8 mois avant la fin de la guerre.

JR
C’est parce que ça sentait le roussi ?

VF
Nous on ne le croyait pas parce que ma mère a tout laissé en Espagne.

JR
Elle pensait revenir vraiment ?

VF
Elle a laissé même son carnet de caisse d’épargne. Quand Franco a gagné, toutes nos affaires et celle d’autres gens comme nous anti franquistes, des gens du peuple – il y a toujours aussi toute une partie du peuple qui va du côté de celui qui a gagné – toutes nos affaires de la maison étaient dans la rue, jetées… Le mec qui tenait une mercerie à côté de chez nous était carrément facho, on le savait, d’ailleurs il nous regardait comme ça, quand tu allais acheter quelque chose, c’était tout juste s’il te mettait pas à la porte. L’Espagne était très très très catholique alors ces gens, rien que pour ça ont applaudi Franco…

JR
C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la bourgeoisie française ne voulait pas aider l’Espagne républicaine.

VF
En France, des gens se sont découverts anti-hitlériens à la fin de la guerre suivante, alors qu’au moment où ça se passait, ils étaient plutôt pour. Les gens cherchent à ne pas avoir de problèmes, la plupart, un grand nombre. Et alors là, donc, toutes nos affaires ont été jetées dans la rue. Et ma tante est passée dans la rue comme si de rien n’était et tout était dehors. Et elle a vu le livret de caisse d’épargne, elle l’a ramassé, et plus tard elle l’a ramené en France.

JR
Ta tante vous a rejoints après ?

VF
Oui, plus tard et mon oncle aussi. Mais ma mère avait pris dans la colonie leur fille.

JR
Quand tu dis plus tard, c’est beaucoup plus tard ?

VF
Non, c’est pas beaucoup plus tard. Les gens qui partaient, ma tante et son mari – parce que nous on avait sa fille – sont passés à pied par la montagne avec un passeur, la frontière était fermée. Ils ont traversé les Pyrénées à pied.

JR
Ils sont venus pour vous rejoindre. Eux, ils étaient anarchistes aussi ?

VF
Oui, mais mais moins impliqués que ma mère. Ils étaient très anti-franquistes.

JR
C’est une situation historique assez exceptionnelle parce que l’anarchisme a pris en Espagne comme dans aucun autre pays européen.

VF
Il y a même des choses d’Espagne que j’ai apprises ici plus tard, par exemple, en Andalousie, très tôt, au début du siècle passé déjà, l’anarchie a pris, il y a eu des fusillés au parc de Maria Luisa au début du siècle. Il y a eu un truc qui s’appelle Casas Viejas dans un village qui s’appelait les vieilles maisons. Là-bas, on a trucidé des gens. Nous, on a eu à la maison à un moment donné des enfants dont les parents faisaient la grève de la faim. Les gens qui pouvaient prenaient un enfant pour qu’il n’ait pas à subir tout ça, le temps qu’il fallait. C’était une dictature horrible. C’est curieux parce que l’Espagne était riche de l’or volé aux Indiens de l’Amérique du Sud. Les banques espagnoles avaient de l’argent en veux-tu en voilà, je crois que c’était le deuxième ou le troisième pays riche et on n’en foutait rien du tout. C’était planqué, l’or était là et les travailleurs, les paysans l’ouvrier étaient exploités au maximum à ne pas avoir de quoi bouffer, en travaillant. En Andalousie par exemple, il y a des élevages de taureaux. Les élevages de taureaux demandent beaucoup de terre, d’espace pour que le taureau ne voie pas l’homme ou le moins possible sinon il l’attaque directement après. Donc, seuls les gens très riches avaient la possibilité de faire ça et les pauvres, les gens pauvres – on ne peut pas dire autrement – c’était des travailleurs qui allaient, qui se proposaient pour travailler la terre et tous les matins, il y avait la queue. Celui qui dirigeait ce type de travaux « toi, toi, toi, toi et les autres à la maison » et les autres s’en allaient sans boulot. Tous les jours ça se passait comme ça. C’est-à-dire qu’il y avait une organisation de la misère effrayante alors que dans les banques espagnoles, il y avait du fric, l’or des Incas et des Aztèques, ramené d’Amérique du Sud.

JR
Et pour revenir à Lorca, tu te rappelles la première fois que tu as dit ses poèmes en public ?

VF
Exactement non, je pense que c’est en France. Mais à l’école en Espagne, j’avais un cahier. C’est tout un entourage, des conditions du contexte où j’ai commencé à écrire dans ce cahier, au lycée d’un côté et de l’autre. En France, j’ai tourné mon cahier dans l’autre sens. J’ai commencé à copier des poèmes en espagnol.

JR
C’est un cahier de tes années lycée et c’est là que tu trouves les premiers trucs de Lorca.

VF
Non ! J’ai emmené ce cahier en France. En Espagne, on disait beaucoup de poèmes, ça se faisait beaucoup mais c’était des poèmes révolutionnaires, ce n’était pas forcément des choses bonnes littérairement parlant. Et en France, j’ai commencé – je ne sais ni comment ni pourquoi – à copier des beaux poèmes espagnols. Par exemple, j’ai découvert un auteur que je ne connaissais pas, qui est andalou, qui fait, qui avait fait des très beaux poèmes, je connaissais un poème que j’avais pêché je ne sais pas où, qui est dans ce cahier, et après j’ai acheté le livre de cet auteur-là. C’est une manière… les choses se suivent comme une conséquence naturelle des choses.

JR
Donc Lorca, il arrive au milieu de tout ça.

VF
Il arrive là-dedans. J’ai commencé à copier ses poèmes comme ça, toutes sortes de poèmes. J’avais cette envie de puiser dans des choses belles, bien écrites.

JR
Tu te rappelles de la première fois que tu as dit des poèmes en public ?

VF
Oh mais j’étais petite. La première fois que j’ai dit des poèmes sur une scène, j’étais petite ! C’était en Espagne. Quand je dis que j’étais petite, j’étais une gamine et j’ai toujours eu, c’est un peu prétentieux de dire ça, mais j’ai toujours eu une articulation très nette, très marquée, je parlais très bien même toute petite. Les premières fois où j’ai dit des poèmes, j’avais sept ou huit ans. Je me souviens qu’un monsieur m’a mise comme ça sur la scène et je suis partie à dire des poèmes. Oui. Le premier poème que j’ai dit en public, c’était une fable traduite du français « Le chien et le loup ». Parce que par instinct, j’allais…. Les écrits de la révolution, étaient stimulants, enthousiasmants avec une force colossale mais pas toujours bien écrits. Il y avait beaucoup d’analphabétisme en Espagne et les anarchistes développaient le savoir aurprès des plus pauvres.

JR
Quand tu es arrivée en France, tu as fait ça dans le camp où vous étiez, tu as dit des poèmes pour les gens…

VF
Oui et puis après. Je dois avoir une photo par-là, où je suis en train de déclamer. Lors d’une journée passée à la campagne entre anars, à un moment donné, on m’a demandé de dire des textes, donc, je suis là en train de parler et il y a autour de moi les gens qui écoutent. Je ne sais pas comment c’est venu mais je l’ai toujours fait. Après, j’ai suivi les cours d’art dramatique chez Charles Dullin. C’était très espagnol le fait de dire des poèmes.


Fête anarchiste, France 1945-46


JR
Tu te rappelles quand vous avez traversé la frontière.

VF
Oui, vaguement, c’était avant l’exil. J’étais avec ma sœur. On envoyait les enfants d’abord. Donc on avait nos papiers. Après on est allé dans un camp à Clermont l’Herault. On est venu normalement par le train et tout ça. Ca nous a été évité l’atroce exil qui a suivi. Lorsque tous les autres réfugiés sont venus, on nous a pris nos papiers officiels et on nous a assimilées à eux. Même sur mes papiers actuellement, ma date d’entrée en France, elle est celle de l’exil alors que je suis venue 7 ou 8 mois avant.

JR
Tu te rappelles de l’annonce de la fin de la guerre, ?

VF
Le désespoir !

JR
Quand la guerre a été finie, vous avez compris qu’il n’y avait pas de retour possible ?

VF
Oui. Certains enfants sont retournés en Espagne parce que les parents étaient restés là-bas. Franco avait promis et dit « si vous revenez, il ne vous sera fait aucun mal » et en fait il a liquidé des milliers de gens. Aujourd’hui, je suis toujours une réfugiée. Lorsque je vais en Espagne, je ne suis pas chez moi et ici non plus. Il n'y a jamais de retour possible.

Propos recueillis par Jean Rochard et transcrits par Crystal Raffaëlli en mars 2008

À consulter : Biographie Violeta Ferrer sur le site nato
À écouter : Violeta Ferrer Poemas de Federico Garcia Lorca
Buenaventura Durruti
À voir : Diego de Frédéric Goldbronn



Photos : Archives Violeta Ferrer - Images animées : B. Zon