Enfants d'Espagne

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11.4.17

AVEC ARMAND GATTI : ICI, HIER, MAINTENANT, AILLEURS, DEMAIN POUR UNE DEUXIEME AVENTURE DE L'HOMME.
Par Francis Juchereau



Avec Armand Gatti : ici, hier, maintenant, ailleurs, demain
Pour une deuxième aventure de l'Homme.

Par Francis Juchereau

Le "toujours maquisard" limousin "Don Qui ?" est mort le 6 avril, à l'arrivée du printemps. Fils de prolétaires émigrés, Armand Gatti fit de sa longue existence (1924-2017) une extraordinaire aventure combattante et multiple : la recherche d'une possible deuxième aventure de l'homme, hors des chemins de la catastrophe en cours.
Issus du monde des paysans pauvres du Piémont, les parents de Gatti émigrent en Amérique après la Grande guerre. Brutalement de retour en Europe, ils trouvent du travail à Monaco alors que Mussolini instaure le fascisme à deux pas, en Italie.  C'est en 1924, année de la (première) naissance du futur maquisard-poète prénommé Dante. Sa mère, Laetitia, est femme de ménage et admire François d'Assise. Son père Augusto, balayeur-éboueur anarchiste, a connu l'indicible violence des tranchées en Italie du nord, puis l'impitoyable répression patronale dans le Chicago des années 20, au temps de Sacco et Vanzetti.
Dante Gatti naquit pauvre et apatride... à Monaco : paradoxe originel qui le fera rebelle. 
Sa vie durant, il préservera farouchement cette marque de fabrique qui lui permettra de ne pas succomber. Car l'homme, dit-il, a la possibilité de s'émanciper, mais seulement s'il refuse catégoriquement cette société marchande et spectaculaire qui le happe. Il y réussira à la seule condition qu'il résiste, qu'il se déprenne de ce monde qui le rend "petit" et précipite la catastrophe.  
L'argent, la richesse, le lucre n'auront pas prise sur la vie et la pensée de Gatti. Et celui-ci se tournera naturellement vers un humanisme cosmopolite. Il s'engagera en faveur de la vie aux côtés des hérétiques, des "vaincus", des pauvres, pour "un homme plus grand que l'homme", par delà les frontières de l'espace et du temps.
L'historien Eric Hobsbawm nomma "Âge des extrêmes" le "Court XXe siècle" (1914-1989). Durant moins d'une vie humaine, surgirent deux guerres mondiales, des génocides (des arméniens, des juifs... peu après des tutsis) et une gigantesque techno-science qui cachera derrière son étiquette "Progrès" des boucheries industrielles de l'homme par l'homme et des saccages de notre planète. Face à cette démesure-ci, des révolutions et des luttes de libération surgirent mais furent interrompues brutalement, ou s'avérèrent des impasses, ou furent terriblement dévoyée.   
Gatti déploiera avec ferveur sa passion existentielle à travers les tumultes de ce siècle. Il sera journaliste, cinéaste, dramaturge... et toujours poète. En 1968, le milieu culturel officiel (TNP, Avignon...) l'avait quasiment consacré.  "Sous les pavés, la plage", slogan culte de 1968, est une réplique issue de son théâtre à l'heure du succès. Mais bientôt une de ses pièces sur le dictateur Franco sera interdite par le pouvoir. Alors Gatti se place délibérément en marge des institutions culturelles et sort définitivement du cadre son théâtre comme le langage qui s'y crée. Ces vingt dernières années, il élabora au long de ses écrits et de ses "expériences" (une autobiographie "improbable", La parole errante et les 17 textes et pièces de La traversée des langages) une parole exploratrice porteuse d'une vison du monde différente et nouvelle. Cette expression, complexe et d'un lyrisme certain, qui cependant participe à une véritable révolution culturelle, passe aujourd'hui quasiment inaperçue (la plupart des médias ne se réfèrent qu'à ses pièces d'avant 68, éditées au Seuil).  Malgré cela, la grande presse qui a largement annoncé sont décès, flaire une postérité prometteuse à travers des titres comme, "la légende d'un siècle", "mort d'un révolutionnaire du théâtre", "figure du théâtre du vingtième siècle", "miroir éclaté des utopies".
Mais c'est d'abord sur la montagne limousine, accueilli par des paysans communistes et planqué dans un trou de maquis au cœur de la forêt de la Berbeyrolle près de Tarnac, que Gatti connaît, assure-t-il,  sa "seconde naissance".  Arrêté puis interrogé, il découvre alors la parole poétique comme arme (prosaïquement, les gendarmes notent sur le procès-verbal de son arrestation : "l'intéressé (...) simule l'idiotie").
 "Ô forêt  seul langage inventé par la terre pour parler au soleil", déclame-il au même endroit, soixante trois ans après, amorçant sous l'orage la lecture publique de son poème en hommage à Georges Guingouin, au Limousin et à la longue marche de toutes les résistances.
Et de finir le poème par ces mots : "Les lettres d'Antonio Gramsci, lues à haute voix aux arbres pendant les heures de garde, nous remplissaient de la conscience que les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin étaient une barricade, la même que celle de Madrid, le même combat, le même futur à chaque instant créé."
Laissons conclure le poète, devenu à son tour "notre mort".
Ainsi, sur une pierre, au trou de la Berbeyrolle , le Toujours maquisard Don Qui ? a voulu placer ces mots :
"Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs. Cherchez-y la vérité. Inventez là, vous ne la trouverez nulle part ailleurs".  Nestor Makhno.
"Nous ne sommes rien, soyons tout". Nicole Gompers. 


Armand Gatti et le cercle Gramsci

Gramsci-Guingouin-Gatti, une conjonction extraordinaire en Limousin

Si le G du logo du Cercle représente naturellement la première lettre du patronyme d'Antonio Gramsci, il a, au fil de sa "carrière" plus que trentenaire, indissolublement incorporé celle des noms Guingouin, puis Gatti.
En  juillet  2005, Armand Gatti a rencontré pour la première fois le cercle Gramsci en venant tout un week-end à Ligoure fêter les 20 ans du Cercle, avec Hélène Châtelain[1]. Ce fut un moment mémorable où les salles du château résonnèrent des chants de la Chorale des résistances sociales et où ses murs nous permirent d'admirer le film tourné par Hélène à Los Angeles lors de la création dans cette ville de la pièce "Chant public devant deux chaises électriques"(à partir des derniers moments de Sacco et Vanzetti). Si cette rencontre, permise par Manée Teyssandier et nos camarades de Peuple et Culture Corrèze, fut un moment capital pour la vie du Cercle, elle marquera sans conteste aussi un moment important dans le parcours d'Armand Gatti et de son œuvre.
L'automne 2005 fut marqué par la mort de Georges Guingouin, survenue au moment même où Gatti, invité par le Cercle, venait faire une lecture à Gentioux, organisée sur le plateau de Millevaches notamment grâce à un des "anciens" du Cercle, Francis Laveix de Royère de Vassivière. Nous pouvons parler de ce moment en termes de conjoncture extraordinaire, car il marque à la fois un retour créatif de Gatti sur les lieux de son maquis et sa rencontre avec une vie nouvelle foisonnant alors sur le Plateau, laquelle fera beaucoup parler d'elle médiatiquement à partir de 2008 avec l'affaire de Tarnac.
En effet, aux lendemains de Gentioux, Gatti écrivit un grand poème en hommage à Guingouin,  "Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin", poème qu'il confia au Cercle. Grâce aux liens antérieurs liés par le poète avec l'éditeur limousin Jean Louis Escarfail (éditions Le bruit des autres), le Cercle put coéditer ce poème. Cette édition fut réalisée en vue d'une lecture mémorable du poème par son auteur devant la ferme de la Berbeyrolle (commune de Tarnac), ferme de la famille Hélie qui, en 1943, avait recueilli Gatti, devenu maquisard-poète dans la forêt éponyme.
Après cette lecture, Armand Gatti reviendra très régulièrement dans sa "Corrèze". Il sera notamment invité par Pierre Coutaud, maire de Peyrelevade, en vue de fonder un lieu de création international, université véritable ouverte à tous, porteuse d'une culture transformatrice issue des exigences nouvelles de ce siècle. Ce projet ne se réalisera pas en ce lieu et avec Gatti, mais Armand Gatti pourra entreprendre en 2010 avec l'aide d'Henry Roy, maire de Neuvic d'Ussel, sa dernière grande "expérience" qui réunit tout l'été un groupe de 30 stagiaires venant du Limousin, de différents lieux de France et internationaux. Cette pièce, "Science et Résistance battant des ailes pour donner aux femmes en noir de Tarnac un envol d'oiseau des hautes altitudes" fut un événement majeur dans la littérature et le théâtre selon Olivier Neveux, présent à Neuvic. Celui-ci écrivit à chaud : "les mots peinent à dire et décrire ce dont plusieurs centaines de personnes furent, cette fin d'été, les témoins. Comme si les catégories qui permettent l'analyse théâtrale s'avéraient sinon fausses du moins vaines, comme à côté. Quelque chose fut, en effet, à nul autre pareil".
Après 2010 et l'expérience de Neuvic, Armand Gatti reviendra fidèlement en Limousin, n'oubliant pas le Cercle. Le 13 novembre 2010, il fut l'invité d'honneur d'une soirée mémorable, salle Jean-Pierre Timbaud, sur le thème "création littéraire et engagement politique". Lors de cette soirée, son frère en poésie, le toulousain Serge Pey et sa compagne sarde, accomplirent une performance avec des portraits de Gramsci sur le texte de son poème Graffiti, puis Serge remit à Gatti un bâton de poète, recouvert d'un texte qu'il avait spécialement gravé.
En octobre 2012, Armand Gatti vint à Limoges plus particulièrement pour une soirée du Cercle sur "l'actualité de Gramsci" animée par Ramiz Keucheyan. Il participa tout simplement au débat, avec la même attention, le même intérêt et le même bonheur que celles et ceux venus ce soir là débattre et réfléchir ensemble à propos de la pensée d'Antonio Gramsci.







[1] accompagnés de Jean Jacques Hocquard, l'"amiral" de La Parole errante à Montreuil, d'Olivier Neveux universitaire spécialiste du théâtre d'A Gatti et d'Emmanuel Deléage, son assistant franco-américain, habitant Los Angeles.

Photo prise pendant l'expérience de Neuvic d'Ussel, en 2010 et lors d'un séjour avec Armand Gatti et Hélène Chatelain, Francis Juchereau et Christophe Soulié, dans le moulin d'Hélène, Berry - 2013. Merci à  Christophe Soulié

6.4.17

ARMAND GATTI

En novembre 2015, à Limoges pour la version intégrale de "Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin", Armand Gatti avait, heureux, rejoint sur la scène du Théâtre de l'Union, Tony Hymas, Frédéric Pierrot et Violaine Schwartz. Retrouvailles épanouies de ses mots avec la musique 63 ans après "Oubli signal lapidé" avec Pierre Boulez. L'intuition du vocabulaire rendue possible par Armand Gatti a ouvert, parmi les arbres, une source inspiratrice où s'enlacent les traits accrus de résistance, de poésie, de leurs transformations, des reflets des sentiments sur l'histoire des hommes, de leurs combats libérateurs. À 93 ans, le poète à la vie singulière aux nuances impressionnantes d'élan, l'homme qui portait toujours, ces derniers temps, un badge de Durruti sur le revers de sa veste, vient de nous quitter.

Photo : B. Zon

6.12.15

"LES CINQ NOMS DE RÉSISTANCE DE GEORGES GUINGOUIN"
d'ARMAND GATTI
par TONY HYMAS, FRÉDÉRIC PIERROT et VIOLAINE SCHWARTZ

« La géographie n’est autre chose que l’histoire dans l’espace, et l’histoire la géographie dans le temps. »
Elisée Reclus (1)  

Aux discours invalides, nous préférons les poèmes valides. "Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin" (2) d'Armand Gatti par exemple.

"Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin", poème épique écrit en 2005 suite à la disparition du premier maquisard de France, fut l'une des motivations, une des stimulations du projet de Tony Hymas Chroniques de résistance (3). Une version en court métrage figure donc dans l'album du même nom enregistré à Treignac en 2013 et paru en 2014. L'attrait puissant de ce texte pour son intégralité se faisait toutefois irrésistible. Exigeant texte qui, à partir de l'évocation du parcours éclatant d'un homme, déborde sur plus d'un siècle de toutes les résurgences ébouriffantes, de tous les angles de l'histoire, des ombres d'un monde tour à tour fertiles et déliées, impulsives et cruelles, foisonnement des cohérences et des significations superposées. On ne pouvait en rester là.

Les 27 et 28 novembre, Tony Hymas, Frédéric Pierrot et Violaine Schwartz étaient à Limoges pour une interprétation du poème d'Armand Gatti. C'est à l'écoute des Chroniques de résistance de Tony Hymas avec Frédéric Pierrot, Nathalie Richard, Desdamona, Elsa Birgé, Journal Intime, François Corneloup, Pete Hennig, un an auparavant au Centre Jean Gagnant de Limoges, le 7 novembre 2014, que l'association Refuge des résistances Armand Gatti eut le souhait de faire figurer une lecture intégrale avec musique pour sa journée du 28 novembre 2015 intitulée "Résister disent-ils !".

Pauline Tanon, co-auteur avec Jean-Jacques Hocquard de Armand Gatti dans le maquis des mots (4) et Yann Fastier, dessinateur, avec la présentation des planches de son livre Georges Guingouin, un chef de maquis (5) participaient également à cette rencontre consacrée à l'expérience d'Armand Gatti, écrivain-résistant. Un film provenant d'archives de la cinémathèque du Limousin présenté à l'issue de la rencontre publique avec Gatti ainsi qu'une exposition de photographies de résistants d'Izis (le "colporteur d'images" comme le dénommait son ami Jacques Prévert, torturé par les nazis, libéré par le maquis et photographe de premier plan de ses camarades dont Georges Guingouin) liaient l'ensemble de cette journée passée au Théâtre de l'Union (6) (lieu plein d'Histoire qui vaut le détour).

Si "Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin" est selon l'avertissement du poète un "Poème rendu impossible par les mots du langage politique qui le hantent mais dont les arbres de la forêt de la Berbeyrolle maintiennent le combat", c'est aussi une rhapsodie, un ensemble de rumeurs, de clameurs et de rythmes où les mots s'orchestrent en équilibre jusqu'à toucher une vérité. Celle des paradigmes de l'expression offre ses blessures, ses heurts de l'histoire et ses reliefs jusqu'au chant profond de nuances symphoniques illimitées.

Le 28 novembre, donc, Tony Hymas, Frédéric Pierrot et Violaine Schwartz se retrouvent sur la scène du Théâtre de l'Union. Violaine Schwartz, ayant récemment rejoint l'aventure, apporte la trame précise de la découverte, son imminence naturelle, apte à dire les plantes et les mots comme autant de désirs, autant de consciences, d'explorations de vie à hauteur d'arbres. Là est la sève. Frédéric Pierrot incarne la célébration d'un réel multiple jusqu'à l'évidence, l'articulation du réveil et de l'éveil. Il sait que lorsque l'effervescence percute, le regard du poète est rendu possible. Là est le mouvement. Tony Hymas complète ou bien ouvre le champ large de toutes les épreuves, là où le paysage devient l'action livrée à notre soif lorsque pointe le jour, la verdure de nos engagements, de nos apprentissages aussi. Là est le secret des sources. Une heure et vingt minutes plus tard, Armand Gatti rejoint le trio sur scène, il semble heureux. La musique s'est à nouveau invitée sur une branche de sa poésie. Une poésie de résistance même qui indique le parcours que nous avons à faire ensuite, ce qui nous reste à écrire de tous nos êtres, pour être, bien sûr.


(1) Épigraphe de L’Homme et la Terre Elisée Reclus 1885
(2) Co-édition Le cercle Gramsci Limoges - Le bruit des autres - Couverture Paul Rebeyrolle : Le Cyclope, hommage à Georges Guingouin - Préface de Francis Juchereau, 2006
(3) Chroniques de résistance sur le site nato 
(4) Acte Sud, 2014
(5) Atelier du Poisson soluble, 2015 
(6) D'abord salle des fêtes d'une coopérative ouvrière en 1910, le bâtiment fermé en 1971 a été racheté par la mairie en 1986 et converti en théâtre

Remerciements chaleureux à Francis Juchereau, Richard Madjarev, Christophe Soulié, Anne Millen, Guy Pedotti et tous les membres de l'association Refuge des résistances Armand Gatti, à Jean Lambert-Wild et toute l'équipe du Théâtre de l'Union ainsi qu'à Catherine Meyraud pour l'organisation du concert
Chroniques de résistance à Limoges un an plus tôt le 7 novembre 2014, à Thierry Mazaud, Isabelle Vedrenne, Anna Mazaud, leurs amis de Kind of Belou et Jean-Pierre Brandy sans qui le Limousin ne serait jamais entré en si belle lumière dans nos cœurs.

Photographies par B. Zon : Tony Hymas, Frédéric Pierrot et Violaine Schwartz en répétition le 27 novembre - Armand Gatti avec Francis Juchereau le 28 novembre

31.3.15

REMARQUES RELATIVES AU LIVRE DE FABRICE GRENARD À PROPOS DE GEORGES GUINGOUIN
PAR FRANCIS JUCHEREAU

On nous fait le coup régulièrement ! Au nom d'une sorte de non-politiquement-correct un tantinet pervers, des spécialistes (comme on dit chez Darty) auto mandatés de l'histoire cherchent à mettre à bas les traces humaines inspiratrices de la volonté d'un autre futur, d'un autre présent. Par un relativisme prétendu scientifique (et donc en réalité forcément abstrait), ces historiens tentent de démonter les bases de nos "communes", et par des petits tours de prestidigitation politiques d'annihiler l'esprit critique en prétendant en avoir l'exclusivité, tendre à une vérité plate, une vérité révisée high tec. La réalisation de Chroniques de résistance (2013-2014) à Treignac nous a permis de renforcer autant que possible cette idée dénuée d'abstraction que l'histoire est d'abord la perspective des hommes, qu'elle ne peut être déracinée. Francis Juchereau répond à Fabrice Grenard dont l'ouvrage pourrait bien figurer dans la catégorie précitée.

 Remarques relatives au livre de Fabrice Grenard
« Une légende du maquis.
Georges Guingouin du mythe à l’histoire » (1):
questions sur sa démarche et sur la vérité des historiens
      Par Francis Juchereau,

Francis Juchereau, membre de l’association des Amis du Musée de la Résistance, a rencontré, en tant que secrétaire du cercle Gramsci (Limoges), pour la première fois Georges Guingouin en 2002 pour un entretien, par l’entremise de Jeannette Chartreux (auteure de Destins croisés. Vivre et militer à Limoges, Karthala 2004). Cet entretien est à l’origine du livre Chemin de Résistances, réalisé avec Georges Guingouin, Gérard Monédiaire, et Jean-Jacques Fouché (Lucien Souny/cercle Gramsci, 2003). Francis Juchereau est l’auteur de trois communications lors des colloques organisés par Les Amis du Musée de la Résistance en 2007, 2010 (Le Temps des Cerises 2008, 2011) et 2013 (non édité), ainsi que de la préface du poème d’Armand Gatti, Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin (Le Bruit des Autres, 2006)

Avec son livre « Une Légende du maquis », Fabrice Grenard réalise une monographie monumentale, qui se présente comme « définitive » (2) , du résistant et du personnage politique Georges Guingouin.  Cet ouvrage ambitieux d’un historien tout juste quarantenaire correspond à un travail académique d’Habilitation (3) qui semble avoir été publié en l’état (4) rapidement, contrairement aux usages de l’édition.

Passage obligé vers le professorat des universités, cette deuxième « thèse » après le doctorat fait accéder à la plus haute qualification universitaire. Ce mémoire constitue donc une sorte de chef-d’œuvre par lequel l’auteur recherche une reconnaissance officielle, une légitimité, une réputation d’historien français de la seconde guerre mondiale. Une petite famille de noms de grands ainés vient alors à l’esprit : Pierre Laborie, Jean Pierre Azema, Henry Rousso, Olivier Wieviorka... . Bref, si pour l’intéressé l’enjeu professionnel était de taille – la concurrence pour les postes à l’Université étant très rude –, l’enjeu intellectuel et de notoriété, lié d’ailleurs au premier, paraît plus important encore.
Il s’agissait pour Fabrice Grenard de réussir une démonstration magistrale devant ses pairs qui fasse aussi l’objet d’une certaine publicité (5) par son impact. La finalité était de produire un ouvrage d’histoire qui serait sa référence et ferait référence (6) par rapport à l’institution universitaire en s’appuyant également sur le « public cultivé ».
Il fallait pour cela choisir un sujet – ou plutôt un « objet » d’étude – particulièrement significatif et connu dans le champ dont il s’était fait une spécialité : l’Occupation, l’histoire des maquis (7).  

Le cas (de) Guingouin, figure forte, originale et complexe de la Résistance et du communisme, dont l’histoire encore «sensible » n’avait jamais été étudiée spécifiquement par un historien, était un sujet tout à fait idoine. Il présentait de surcroît un potentiel médiatique (8).
Plus fondamentalement, cette recherche, son orientation, permettait à Fabrice Grenard de se faire valoir aux yeux du petit monde des historiens français de la seconde guerre mondiale avec une contribution conséquente à l’historiographie dominante dont un des chantiers actuels majeurs consiste à déconstruire (ce qu’elle considère comme) la légende de la Résistance (voir infra et notes 14, 17, 19).

La méthode de l’étude, très académique et disciplinaire (9), consiste en un examen minutieux et distancié de la question. Elle se traduit, concrètement, par une recherche extérieure au terrain, essentiellement cantonnée à une étude des pièces
- documents et archives - qui se veut exhaustive (« contrôle » sur pièces).
En mettant en exergue à son livre, en pointant de manière insistante lors de ses interviews et interventions, sa démarche objectivante/objectiviste de recherche, Fabrice Grenard veut faire penser qu’il opère un travail « scientifique » (de « savant ») quasi chirurgical, à travers lequel la réalité-vérité se dévoilerait (10).
Avec Guingouin, Fabrice Grenard s’est attaqué à un morceau de choix qu’il qualifie de « légende (11) dorée » (trop belle pour être vraie), construite en opposition et en liaison (dialectique) avec une « légende noire» toute aussi biaisée. Sachant que la première l’a emportée sur la dernière.
Son opération particulièrement délicate, consistera, au long des 600 pages du livre, à déconstruire et repeindre, touche après touche, la geste héroïque de «l’une des plus belles figures de la Résistance »(12), « l’un des chefs de maquis les plus prestigieux de la Résistance » (13). Fabrice Grenard « écorne »(14) un symbole fort qui touche à la mémoire et à la sensibilité collectives et, à travers celui-ci, l’histoire d’un maquis parmi les plus importants, et certainement le plus remarquable de la Résistance intérieure (15)

Dès l’introduction de son livre (p11), il prévient le lecteur et prend les devants en ces termes: « Il paraît indispensable d’essayer de replacer la trajectoire et l’action de Georges Guingouin dans un contexte plus large, en évitant d’en faire une histoire totalement déconnectée [ !] dont il aurait été le seul acteur. Cela ne veut en aucun cas dire qu’il n’a pas joué un rôle important, ni qu’il ne se soit pas montré héroïque à de nombreuses reprises. ».
Grenard va donc méthodiquement reconsidérer (« re-contextualiser »)le rôle du Grand Georges,  relativisant, banalisant ou oblitérant, les uns après les autres, les éléments idéologiques, politiques, militaires… et même moraux pouvant lui conférer une singularité, une étoffe, bref, une stature de héros,(16).
Quelques centaines de pages plus loin, après sa « radioscopie », que reste-t-il de l’image du résistant?
Il en restera le portrait d’un instituteur de campagne particulièrement idéaliste, courageux, intransigeant, quelque peu naïf et autoritaire, très lié à un/son (petit) monde paysan qu’il a su mobiliser et lever sur un/son secteur de la montagne limousine,  grâce à son aura. En dernière analyse et prosaïquement, cette histoire serait celle d’un résistant, cadre intermédiaire du parti communiste et stalinien modèle, devenu responsable départemental des FFI, dont les périodes aigues de désaccord avec son parti auraient surtout été causées par les mauvais côtés d’un tempérament particulièrement fort ; ces péripéties, considérées secondaires, ne portant aucunement sur des questions de fond.  Selon F. Grenard, devant l’Histoire, Guingouin aurait été de bout en bout le fidèle serviteur de son parti ou son jouet, contribuant par ailleurs avec une efficacité remarquable à la libération de Limoges et à la remise en place des institutions républicaines dans le chef lieu de la Haute-Vienne. Les raisons de sa rupture avec le PCF en 1952 sont envisagée, encore une fois, comme relevant principalement des intempérances de sa personnalité (entière, butée, marquée par un aveuglement de l’esprit –par rapport à Staline, puis Tito… et le communisme en général). De plus, rien n’attesterait que son propre parti ait cherché à l’éliminer physiquement dans la clandestinité, a fortiori après la Libération.

Le 21 novembre dernier, quelques mois après la parution de son livre, à l’invitation de l’association « Rencontre des historiens du Limousin » et du Musée de la Résistance, Fabrice Grenard vint à Limoges passer un « Grand Oral » face à un public qu’il savait particulièrement sensible et averti : une réunion (un conseil) de famille géant(e) avait été en quelque sorte convoqué(e) pour l’auditionner (la salle de l’Espace CITÉ était comble - 200 personnes environ).
Pour remporter cette épreuve délicate, il utilisa ce soir là une double tactique qui s’avéra tout à fait efficace.
Il montra :
1 -  qu’il était incollable sur l’histoire (avec une minuscule) du grand aïeul, fournissant un luxe de petits détails aussi bien sur les événements que sur les personnes ;
2- que sa démarche mesurée et autorisée d’historien était bienfaisante pour la mémoire de Guingouin.
Jouant adroitement sur les sentiments de familiarité, de proximité, de bienveillance et de neutralité, il gagna rapidement l’adhésion affective de l’auditoire. De plus, en se montrant très mesuré, presque lisse,  il chercha et parvint à se faire passer comme le meilleur ami de Guingouin. Celui par le travail « scientifique » duquel,  la terrible « légende noire » ne pourrait définitivement plus sévir.
En revanche, Fabrice Grenard ne critiqua ce soir là « la légende dorée » de Guingouin qu’avec d’infinies précautions, ne laissant cependant de côté aucun des sujets qui pourraient fâcher mais les abordant de manière espacée par touches légères, jouant des inévitables histoires (secrets) de famille dont il n’était pas ignorant.

Lors de cette soirée, son objectif principal n’apparait pas le même ou plutôt ne se situe pas au même plan que celui révélé par une lecture attentive et contextuelle de son ouvrage.
Si à Limoges il s’agissait pour Fabrice Grenard de montrer que la meilleure voie pour défendre la mémoire, voire la grandeur de Georges Guingouin était celle du réalisme, de la critique mesurée et documentée, l’objectif  non dit de son ouvrage participe, lui, d’un tout autre registre et combat d’idées.  
Comme nous l’avons indiqué précédemment, cette recherche peut être considérée comme un acte de bravoure contribuant au combat général du courant dominant parmi les historiens français actuels de la seconde guerre mondiale dont la « doxa » est tout entière contenue dans cette formule lapidaire : « Résistance ou pas, sans doute les alliés auraient-ils libéré la France selon un calendrier guère différent » (17).
Il était important pour cela de (se) défaire (d’) un premier paradoxe, (d’) une sorte de scandale pour la Raison qui est : une marge de la marge, la montagne du Limousin, ne saurait faire centre. Ainsi, les mirages que constituent la légende noire/dorée, le mythe du héros Guingouin, aussi bien que l’idée d’une « capitale » du maquis se doivent d’être dissipés.

À Limoges, après la présentation de son livre, Fabrice Grenard faisait remarquer en aparté, non sans quelque vanité, que Georges Guingouin n’était pas très connu et que son livre contribuerait à le faire connaître. Cette réflexion réactionnelle après une conférence stressante est profondément erronée. Et Fabrice Grenard le sait. En effet, Georges Guingouin est connu, reconnu et célébré nationalement et internationalement comme un des chefs les plus prestigieux de la Résistance intérieure française. Sa trajectoire étonne, questionne et émerveille. Ceci ne concerne évidemment pas le grand public au-delà du Limousin, mais celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire et à la politique contemporaines. Cette aura semble d’ailleurs augmenter avec le temps et traverser les générations. Ce qui pour le moins devrait attirer l’attention des historiens !
Donnons quelques exemples et repères :
-  au début des années 70 l’historien Henri Michel, pionnier de l’histoire de la France dans la seconde guerre mondiale, ouvre à Guingouin sa collection (18) « La Libération de la France » (15 titres) aux éditions Hachette, il y publiera Quatre Ans de lutte sur le sol Limousin ;
- en 2005, lors de la mort du « Grand », le journal britannique « The Gardian » (3è site de presse le plus consulté au monde en 2012) lui consacre une nécrologie sur deux colonnes signée Julian Jackson, article occupant un espace équivalent à ceux du Monde ou du Figaro ;
- pour le 40ème anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale, le journal Le Monde publie fin 2005 un hors série de 130 pages avec des contributions d’historiens : 1945 de la victoire des Alliés au début de la guerre froide ; le chapitre « Résistance » de 16 pages (situé entre les chapitres « Débarquement » - Normandie - et « Insurrection » - Varsovie -), est consacré à Guingouin (et au maquis) présenté comme un symbole à travers un grand article de Francis Marmande, « Le Fou des bois » ;
- en 2007, le livre médiatiquement connu à travers le monde L’Insurrection qui vient (traduit en 4 langues et vendu à des dizaines de milliers d’exemplaires outre-Atlantique) donne, page 86, la libération de Limoges « par » Georges Guingouin comme l’exemple historique emblématique d’un « processus insurrectionnel (qui part) d’une vérité sur laquelle on ne cède pas » ;
- en 2011, le film « Le Grand Georges », saga romancée de Guingouin,  passe à la télévision (France 3) en première partie de soirée ;
- en février 2015 sort chez Gallimard le récit et roman Un héros, vie et mort de Georges Guingouin de Jean-Pierre Le Dantec.
De plus, nous soulignons que, dans la culture et les arts contemporains, Guingouin a inspiré deux créateurs majeurs et rebelles: le peintre Paul Rebeyrolle, auteur  du tableau monumental « Le Cyclope –hommage à Georges Guingouin » (1987) et le dramaturge et poète Armand Gatti, auteur du grand poème (100 pages) « Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin » (2006).
Quelle Figure dans l’histoire contemporaine, quel Homme d’action, quel résistant venant d’une province obscure et dont l’action restera cantonnée à celle-ci, a acquis une telle renommée ?

Au bout du compte, Fabrice Grenard renvoie l’« un des chefs de maquis les plus prestigieux de la Résistance » dans son histoire provinciale, rurale et sans poids dans les destinées du pays. De manière involontaire ce traitement nous ramène à la vieille antienne sur les limousins vus de la capitale, véhiculée par Rabelais (l’escholier) ou Molière  (Monsieur de Pourceaugnac). Images d’eux-mêmes que les Limousins n’ont que trop intériorisées.
Mais plus profondément,  la démarche de Fabrice Grenard se situe d’abord dans le courant actuel de réévaluation (dévaluation) de la Résistance, créé par les auteurs français de synthèses historiographiques sur la seconde guerre mondiale. Un numéro récent de la revue Critique (19), mentionné précédemment, fait le point sur ce sujet sous le titre Retours sur la Résistance. Philippe Roger, directeur de la revue, présente le numéro en ces termes. « Nous sommes entrés dans une nouvelle ère de nos rapports avec la Résistance. Plusieurs livres récemment parus l’attestent (Olivier Wieviorka, Histoire de la Résistance ; Pierre Laborie, Le Chagrin et le venin). Du côté de l’histoire, le temps est venu des grandes synthèses, mais aussi d’un retour critique sur les « légendes » successives dont le Résistance a été entourée (20)».
Le livre de Fabrice Grenard « Une légende du maquis » se situe en bloc et de manière tout à fait conventionnelle, dans cette « nouvelle ère ». Mais cette dernière, à son tour, doit faire et fera l’objet de débats, de contestations, de polémiques. Une telle histoire ne saurait prétendre avoir le dernier mot sur l’Histoire, capturer dans son propre récit ce que l’histoire humaine, ses événements les plus forts (et pas forcément les plus visibles) recèlent comme vie(s), comme dimensions, comme forces et richesses cachées, comme potentiels. Bref, comme puissances.
Je pasticherai quelque peu Clémenceau en disant que les vérités de l’Histoire sont des choses trop complexes, trop consistantes et trop lourdes pour les seules épaules et les seuls cerveaux des historiens. Surtout si ceux-ci travaillent cantonnés dans leur sanctuaire disciplinaire, distants, loin du terrain et de la pâte humaine. Surplombants.


                                                                                                              Le 1er février 2015



(1) Une Légende du maquis, Georges Guingouin, du mythe à l’histoire, Vendémiaire, 2014
(2)Le titre et son sous-titre le signifient clairement
(3)Habilitation à diriger des recherches (HDR)
(4)Le livre qui totalise 600 pages contient 166 pages de notes, références, documents, cartes, sources, bibliographie…
(5)La parution de son ouvrage vaudra notamment à Fabrice Grenard d’être l’invité de Jean Lebrun, producteur et présentateur de l’émission « La marche de l’Histoire » sur France Inter et conseiller aux programmes auprès du directeur de France Culture.
(6) Cet objectif paraît avoir été atteint par F. Grenard. Dans un compte rendu du livre fait pour la revue « Le Mouvement social », Laurent Douzou, historien de la seconde guerre mondiale et membre senior de l’Institut Universitaire de France, indique en conclusion de son article : « Fabrice Grenard a produit une étude qui fera référence ».
(7) Antérieurement à cet ouvrage, les travaux de F.Grenard ont porté sur la face sombre des français pendant l’Occupation : il a publié entre 2008 et 2012, Maquis noirs et faux maquis, La France du marché noir et Les scandales du ravitaillement aux éditions Payot.
(8)Des journalistes et intellectuels de renom travaillant pour des médias nationaux, comme Edwy Plenel, Francis Marmande (Le Monde, Médiapart) ou Patrick Rotman (France 3 etc.), par leurs articles, scénario…, ont contribué à faire connaitre Georges Guingouin auprès d’un public large.
(9) Cette recherche en histoire n’emprunte à aucune discipline (philosophie, sociologie, politologie, psychologie, théorie militaire, statistique, géographie, économie) autre qu’elle-même, ou très peu.
(10) Le dévoilement par l’historien (« scientifique »), s’opposerait à l’aveuglement du militant (communiste)
(11) « Légende : représentation embellie de la vie, des exploits de quelqu’un et qui se conserve dans la mémoire collective » (dictionnaire Larousse). L’emploi du terme « mythe » dans le sous titre est totalement abusif, sachant qu’un mythe, « produit de l’imagination, n’est pas associé à quelque chose de concret ».
(12) Termes de la citation faisant Georges Guingouin chevalier de la Légion d’honneur en août 1944
(13) Laurent Douzou, in article cité à la note n°6
(14) Cf. l’article de Jean-François Muracciole « Quand l’historien ‘écorne la légende’ : la Résistance selon Olivier Wieviorka », revue Critique, novembre 2013. Voir texte ci-après en rapport avec les notes n°17 et 19
(15) « Le maquis de Guingouin » ne paraît cependant pas constituer aux yeux des historiens et des politiciens, comme dans l’opinion, un symbole proprement national (maquis emblématique) au même titre que les maquis des Glières (Haute-Savoie) et autour du Mont Mouchet (Auvergne) ; avec son travail F.Grenard accentue et consolide cette construction nationale (hiérarchie des provinces vue de la capitale, maquis dirigés par les gaullistes et des militaires de carrière-AS et MUR) pour le moins contestable.
(16) Voir, Gérard Monédiaire,  Les sacrifices de Georges Guingouin  in Georges Guingouin, chemin de Résistances, Lucien Souny-cercle Gramsci, 2003 ; Marc Ferro, Georges Guingouin, notre Cincinnatus… brochure 2005 et J.Pierre Le Dantec Un Héros, vie et mort de Georges Guingouin, Gallimard 2015
(17) Jean-François Muracciole, op. cit.
(18) Nous croyons comprendre qu’il s’agirait aujourd’hui de s’éloigner définitivement des approches et des travaux de ces historiens pionniers, résistants eux-mêmes, dont Henri Michel (1907-1986) fut une des têtes de proue.
(19) N° 798, novembre 2013. Voir notes n°13 et 16 supra
(20) Une branche de ce mouvement, qui entend mettre bas les légendes de la Résistance, inventorie le champ dit de l’Epuration. Dans ce domaine, l’historien Jean Marc Berlière semble cautionner des entreprises de recherches « décomplexées » très dans l’air du temps relatives aux pratiques de la Résistance dans l’Epuration (article du journal Le Populaire du 27/01/2015 « 1940-1945 en Limousin, la fin des tabous ? » à propos de la création de l’association nationale PHSCO (Pour une histoire scientifique et critique de l’Occupation).

Photo X

 À écouter : "Les cinq noms de résistance de Georges Guingouin" par Tony Hymas in  Chroniques de résistance

4.2.14

UN JOURNALISTE NOMMÉ GATTI


Difficile aujourd'hui d'imaginer la puissance poétique, l'insolente humanité des textes qu'un jeune journaliste s'autorisait à écrire dans Le Parisien Libéré, fin des années 40 début des années 50. Difficile d'imaginer, en ce début d'un autre siècle, cette imagination, ce sens de la réalité, de la justice dans notre monde de faux semblants, ceux du courage et de la liberté en particulier. Ce jeune journaliste, Armand Gatti, vient d'avoir 90 ans, librement.


À lire dans : Du journalisme, 382 pages (Edition : La Parole errante)

Photo : Armand Gatti avec Marc Kravetz à la Scam le 4 février 2014 (B. Zon)

17.7.09

NOUVEL EXEMPLE DE BRUTALITES POLICIERES




Ce qui est arrivé à Joachim Gatti, n'est ni un accident, ni une exception, mais une réalité à la fréquence multipliée dans trop d'endroits du Monde sans trop d'autres réactions que celles d'êtres "désolés" ou montrant une "saine indignation de gauche - de salon". Ce qui s'est passé est intolérable et ne pas réagir réellement fera de nous des co-responsables de cette insupportable montée en puissance de la brutalité policière (elle n'est certes pas nouvelle, mais se cache de moins en moins). Le pouvoir étouffe partout tout germe de l'inéluctable.

Lettres de Nicole Brenez, Nathalie Hubert et de Stéphane Gatti et communiqué du 9e Collectif des sans-papiers.

Une pétition est à signer, c'est un minimum, ça ne saurait suffire.


"Bonsoir Joachim,

Ce soir nous étions tous et toutes là, à Montreuil
Pour vous témoigner de notre affection
Et pour dénoncer la spirale de la répression
Comment peut-on en arriver à une agression aussi violente Les hommes libres feraient-ils peur ? Auraient-ils plus de poids que nous le croyions ?

Ce soir nous étions tous là
Et nous tenons par ces quelques mots à vous apporter un peu de réconfort pour vous dire que nous pensons à vous

Une lettre de vous appelant à la poursuite du combat a été lue. Vous nous avez ouvert une voie et nous ne comptons pas rester dans le silence

Nous tenons à dire qu’il est révoltant de vous savoir ce soir à l’hôpital amputé de votre outil de travail, votre œil. Il n’est pas supportable de savoir qu’en 2009, une scène du "Potemkine", que nous avons tous vue enfant ou adolescent peut avoir lieu aujourd’hui dans la France républicaine. Une balle pour pourfendre la révolte une femme attaquée à la baïonnette comme aujourd’hui vous et vos camarades au flash-ball, une balle sur les escaliers et le landau avec le bébé qui dévale les marches.

Mais justement, pour dire qu’on n’arrête pas la révolution.

Une pensée va aussi aux expulsés de Montreuil, à votre famille, vos amis et vos proches qui comme vous, doivent souffrir de cet acte d’une violence inadmissible

L’œuvre magistrale de vos grands-parents et parents, que nous admirons profondément, qui compte tant de personnages, de paroles et de raccords clairvoyants, y compris ces yeux soudain ouverts d’Hélène dans "La Jetée" de Chris Marker, soudain prennent une signification encore plus cruciale

Du fond de son arbitraire opaque, la police ne s’y est pas trompée en vous elle a tenté d’aveugler une lignée d’artistes-combattants à la puissance incomparable.

Mais comme toujours quand elle assassine ou mutile les artistes, de facto elle rend hommage à leur puissance critique.

Nous vous embrassons.

Tous et toutes qui partout pensons à vous
.

Nicole Brenez Nathalie Hubert.

SUR JOACHIM GATTI
Lettre ouverte de Stéphane Gatti (le père)
11 juillet 2009

Pour info complémentaire sur Joachim Gatti, il est aussi l’acteur qui a tenu le rôle de Joachim Rivière dans le film "La Commune de Paris" de Peter Watkins, il a fait des études de philosophie à Nanterre avec Etienne Balibar, un Grand Projet sur la sémiotique de la stratégie urbaine de la ville de Gênes (histoire et contemporain dont les grandes manifestations altermondialistes). Etc...

Il va de soi qu’il faut prendre en compte tous les "cyclopes" comme disait La Louve ici, des balles de plastique ou autres coups envoyés dans la figure des manifestants, activistes et/ou autres résistants ou non conformes, dont les gars les plus défavorisés des banlieues qui ont été aux premières loges, ou simples contestataires solidaires de l’insoumission et de la liberté du mode de vie, premières victimes de la défiguration générale entreprise par le nouveau Président depuis qu’il fut ministre de l’intérieur, corps vivants et réformes institutionnels compris.

Défigurer pour marquer à vie, c’est un crime autorisé depuis que la police est engagée par le pouvoir dans des voies miliciennes contre l’altérité sociale et nationale (ici je parle aussi de l’émigration). Et notamment contre ceux qui agissent pour sauver les libertés à l’acte. Sans doute est-ce la structuration d’un fascisme sur l’alterophobie générale des lois et des ordres exécutifs, jusqu’à leur application sans contestation par les forces de l’ordre, n’étant en réalité que celles du désordre des divisions les plus graves.

Mais il faut savoir que l’état dans lequel se trouve le visage du dernier des "cyclopes" de la population en voie de mutation sous les actes de défiguration de l’humain par le président actuel, est certainement le plus grave de ceux qui se sont produits jusqu’ici. L’escalade est claire et il faut voir et comprendre en quoi...

Rappel des faits
À Montreuil, la police vise les manifestants à la tête

Le matin du mercredi 8 Juillet, la police avait vidé une clinique occupée dans le centre-ville. La clinique, en référence aux expériences venues d’Italie, avait pris la forme d’un "centro sociale" à la française : logements, projections de films, journal, défenses des sans papiers, repas... Tous ceux qui réfléchissent au vivre ensemble regardaient cette expérience avec tendresse. L’évacuation s’est faite sans violence. Les formidables moyens policiers déployés ont réglé la question en moins d’une heure. En traversant le marché le matin, j’avais remarqué leurs airs affairés et diligents.

Ceux qui s’étaient attaché à cette expérience et les résidents ont décidé pour protester contre l’expulsion d’organiser une gigantesque bouffe dans la rue piétonnière de Montreuil.

Trois immenses tables de gnocchi (au moins cinq mille) roulés dans la farine et fabriqués à la main attendaient d’être jetés dans le bouillon. Des casseroles de sauce tomate frémissaient. Ils avaient tendu des banderoles pour rebaptiser l’espace. Des images du front populaire ou des colonnes libertaires de la guerre d’Espagne se superposaient à cette fête parce que parfois les images font école. J’ai quitté cette fête à 20h en saluant Joachim.

A quelques mètres de là, c’était le dernier jour dans les locaux de la Parole errante à la Maison de l’arbre rue François Debergue, de notre exposition sur Mai 68. Depuis un an, elle accueille des pièces de théâtres, des projections de films, des réunions, La nuit sécuritaire, L’appel des Appels, des lectures, des présentations de livres... Ce jour-là, on fermait l’exposition avec une pièce d’Armand Gatti « L’homme seul » lu Pierre Vial de la Comédie Française et compagnon de longue date. Plusieurs versions de la vie d’un militant chinois s’y confrontent : celle de la femme, des enfants, du père, du lieutenant, du général, des camarades...

C’était une lecture de trois heures. Nous étions entourés par les journaux de Mai. D’un coup, des jeunes sont arrivés dans la salle, effrayés, ils venaient se cacher... ils sont repartis. On m’a appelé. Joachim est à l’hôpital à l’hôtel Dieu. Il était effectivement là. Il n’avait pas perdu conscience. Son visage était couvert de sang qui s’écoulait lentement comme s’il était devenu poreux. Dans un coin, l’interne de service m’a dit qu’il y avait peu de chance qu’il retrouve l’usage de son œil éclaté. Je dis éclaté parce que je l’apprendrais plus tard, il avait trois fractures au visage, le globe oculaire fendu en deux, la paupière arrachée...

Entre ces deux moments ; celui où je l’ai quitté à la fête aux gnocchi et l’hôtel Dieu que s’était-il passé ? Il raconte : Il y a eu des feux d’artifice au dessus du marché. Nous nous y sommes rendus. Immédiatement, les policiers qui surveillaient depuis leur voiture se sont déployés devant. Une minute plus tard, alors que nous nous trouvions encore en face de la clinique, à la hauteur du marché couvert, les policiers qui marchaient à quelques mètres derrière nous, ont tiré sur notre groupe au moyen de leur flashball. A ce moment-là je marchais et j’ai regardé en direction des policiers. J’ai senti un choc violent au niveau de mon œil droit. Sous la force de l’impact je suis tombé au sol. Des personnes m’ont aidé à me relever et m’ont soutenu jusqu’à ce que je m’assoie sur un trottoir dans la rue de Paris. Devant l’intensité de la douleur et des saignements des pompiers ont été appelés.

Il n’y a pas eu d’affrontement. Cinq personnes ont été touchés par ces tirs de flashball, tous au dessus de la taille. Il ne peut être question de bavures. Ils étaient une trentaine et n’étaient une menace pour personne. Les policiers tirent sur des images comme en témoigne le communiqué de l’AFP.

Un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui occupait, avec d’autres personnes, un squat évacué mercredi à Montreuil (Seine-Saint-Denis), a perdu un œil après un affrontement avec la police, a-t-on appris de sources concordantes vendredi. Le jeune homme, Joachim Gatti, faisait partie d’un groupe d’une quinzaine de squatters qui avaient été expulsés mercredi matin des locaux d’une ancienne clinique. Ils avaient tenté de réinvestir les lieux un peu plus tard dans la soirée mais s’étaient heurtés aux forces de l’ordre. Les squatters avaient alors tiré des projectiles sur les policiers, qui avaient riposté en faisant usage de flashball, selon la préfecture, qui avait ordonné l’évacuation. Trois personnes avaient été arrêtées et un jeune homme avait été blessé à l’œil puis transporté dans un hôpital à Paris, selon la mairie, qui n’avait toutefois pas donné de précision sur l’état de gravité de la blessure."Nous avons bien eu connaissance qu’un jeune homme a perdu son œil mais pour le moment il n’y a pas de lien établi de manière certaine entre la perte de l’œil et le tir de flashball", a déclaré vendredi la préfecture à l’AFP.

La police tire sur l’image d’un jeune de 20 ans qui essayent de reprendre son squat. Et pour la police et les médias, cela vaut pour absolution, et c’est le premier scandale. Faut-il rétablir la vérité sur l’identité de Joachim Gatti ne serait-ce que pour révéler la manipulation des identités à laquelle se livre la police pour justifier ses actes , comme s’il y avait un public ciblé sur lequel on pouvait tirer légitimement ?

Joachim n’a pas 20 ans mais 34 ans. Il n’habitait pas au squat, mais il participait activement aux nombreuses activités de la clinique Il est cameraman Il fabrique des expositions et réalise des films. Le premier film qu’il a réalisé s’appelle « Magume ». Il l’a réalisé dans un séminaire au Burundi sur la question du génocide. Aujourd’hui, il participe à la réalisation d’ un projet dans deux foyers Emmaüs dans un cadre collectif.

On devrait pouvoir réécrire le faux produit par l’AFP en leur réclamant de le publier. Il serait écrit : "Joachim Gatti, un réalisateur de 34 ans a reçu une balle de flashball en plein visage alors qu’il manifestait pour soutenir des squatteurs expulsés. Il a perdu un œil du fait de la brutalité policière."
"

Stéphane Gatti


9e Collectif des sans-papiers, 11 juillet.

"Non aux violences policières à Montreuil

Le 9e Collectif des sans-papiers dénonce les violences policières à Montreuil à la suite de l'expulsion du lieu La Clinique, les tirs à bout portant à la tête de flashballs sur les manifestants qui ont causé la perte d’un œil à un camarade, les blessures, les arrestations et les gardes à vue qui ont suivi.

La police franchit une étape de criminalisation et de répression des mouvements.

Nous appellons toutes les forces éprises de justice à dénoncer ce qui s’est passé et à exiger des poursuites contre les responsables de cet acte odieux, et que l’utilisation de ces armes soient interdites.
"