
Dimanche 17 mai 1892, Paris
par Jeanne Bacharach
Cher Octave,
En attendant mon train hier soir à la gare, avant de regagner Paris, j'ai pensé qu'il fallait absolument t'écrire au plus vite. T'écrire d'une part pour te remercier de ton invitation et te faire part aussi de mon enchantement et du sentiment de plénitude qui m'a envahie en écoutant la musique de tes ami-es Catherine Delaunay et Pascal Van den Heuvel et en me laissant bercer par la voix d'Anne Alvaro. Ce concert m'a fait entendre tout autrement tes textes, tes phrases, qui, prononcées à la façon si délicate de cette comédienne, donnaient envie de s'y lover. « Le petit village des Damps est bâti, près de l'embouchure de l'Eure, sur un bras de la Seine qui sépare du grand fleuve une île plantée de hauts peupliers et d'oseraies abandonnées, maintenant envahies par une flore exubérante et vagabonde. » J'ai retrouvé ces mots qui ont, je crois, ouvert le concert hier et qui me sont restés en mémoire. Ce décor m'a frappée.
Avant de frapper à ta porte je me suis promenée le long de l'Eure, à l'arrière de ta maison. Les plantes fluviales et les saules pleuraient tendrement dans le vent de mai tandis qu'un pêcheur, coiffé d'un chapeau de paille qui ne le protégeait d'aucun soleil, s'était installé là, laissant sa canne ployer entre les éclaboussures des canards. J'ai été saisie par la douceur de cette scène, sa lumière si singulière, son calme. « Et c'est un calme qui vous pénètre, qui vous détend, qui descend jusque dans les profondeurs de l'âme, pour y éteindre les souffrances les mieux attisées » : tu l'écris bien mieux que moi.
Ce calme m'a accompagnée tout le long de cette promenade et c'est ce même calme qui m'a traversée alors que je m'égarais un peu dans ton jardin, que je respirais les rosiers, m'asseyais sous le cèdre, rêvais sous la tonnelle... J'ai alors oublié un moment la « sale époque » que tu dénonces dans ta lettre à Pissarro. Le procès de Ravachol, auquel j'assiste en ce moment et à propos duquel tu écris aussi, n'était pas loin et tes mots ont résonné aujourd'hui avec une force particulière. J'ai pourtant retrouvé à travers les notes majestueuses de la clarinette de Catherine Delaunay et du saxophone de Pascal van den Heuvel (tes voisins si chanceux!) le « pouvoir de l'émotion » qui te semble perdu.
J'étais assise d'un côté de l'assemblée qui me permettait à la fois d'admirer la façade si régulière de ta maison et de voir le paysage dampsois au loin. Je pouvais, tout en écoutant le concert, laisser libre cours à mon regard qui se perdait dans la nature, la végétation luxuriante, les grands arbres... La musique de Catherine et Pascal , la voix d'Anne Alvaro et tes mots dansaient alors avec une grâce infinie et écrivaient ensemble dans ce paysage de printemps sans limite, une manière d'espérer. Et si tu défends souvent avec panache le pouvoir de l'exagération comme une manière de voir le monde, je peux t'assurer ici que je n'exagère pas.
Mon cher Octave, il est tard et je dois encore boucler le journal qui paraîtra demain. Je t'embrasse, en espérant que cette lettre saura traverser Paris, la Seine et l'Eure aussi vite que possible.
Anouk Séverine.
La force des habitudes
par Pierre Tenne
Comme la Seine a l’habitude de dessiner des boucles, elle oublie parfois de les achever. Plus en aval, ces boucles ont souvent le nom de presqu’île, mais pour celle en amont immédiat des Damps, on ne lui a pas donné de nom. C’est une sorte de coude, dans la rive convexe duquel on a de longue date laissé des pâtures et une immense forêt de hêtres. Les bateliers pressés avaient obtenu le creusement d’un canal à Poses qu’on peut voir sur une carte de Cassini, en même temps que le vide – mais il n’y a jamais de vide et les cartes mentent seulement dans les blancs qu’elles laissent – suggéré tout autour. Une modernité affairée a patiemment rempli ces blancs : une « ville nouvelle », des pavillons, des zones industrielles et d’aménagement concerté, des restaurants rapides et des hôtels bon marché en sortie d’autoroute. L’autoroute 13 est la première voie à tracer si droit en se moquant des boucles de la Seine : on a perdu l’habitude des fleuves.
Pour arriver aux Damps, il faut encore en passer par la forêt ou par les bords de l’Eure, qui coule parallèlement à la grande Seine avant d’y affluer bientôt. La géographie protège le temps et on imagine sans trop de peine un train à vapeur, une calèche, ou des chaussonniers de Pont-de-l’Arche à la sortie de l’usine. On voit les terrains marneux sur la berge opposée dont parle Octave Mirbeau, dans un texte lu par Anne Alvaro, qui donne ce soir-là voix aux textes qu’on a entendus auparavant de la bouche de Nathalie Richard – les remplacements inopinés libèrent les imaginaires : il y a désormais deux voix qui cohabitent avec évidence pour donner vie à ces textes et à cette musique. On se trouve sous le cèdre, celui-là même qu’on devine sur les quatre tableaux que peignit Camille Pissarro de ce même jardin, devant cette même maison où vécut Octave Mirbeau. Sur l’un de ces quatre tableaux apparaît une enfant, et on en voit d’autres qui jouent.
On n’a pas encore perdu partout l’habitude des enfants. Il paraît qu’il y eut une assemblée générale où se réunirent, autour de Pierre Michel, celles et ceux qui trouvent qu’il faut agir pour que notre époque n’oublie pas Octave Mirbeau. Association des Amis d’Octave Mirbeau. Cette même assemblée vient assister au concert que donnent Catherine Delaunay, Pascal Van den Heuvel et Anne Alvaro. À eux trois, tant d’époques, de géographies et les échos de toutes leurs assemblées et groupements passés : on peut savoir faire foule à trois, dans le souvenir vécu de L’homme des Damps.
On a craint la pluie, une fois encore. Le vent s’en est mêlé, et il fallait entendre autrement. C’est l’histoire d’un enfant violé par un jésuite. Plus loin, c’est l’histoire d’un monde qui croule sous la rapidité des informations. Ou alors la litanie des imbéciles qui nous dirigent : De Broglie, Thiers… On n’a guère perdu l’habitude des imbéciles, hélas.
Comme elle en a l’habitude, Catherine Delaunay force toutes les convictions et rassemble les pièces désordonnées, qu’on appelle à raison des éclats. Mirbeau est assemblé ici – une orchidée sauvage pousse sur la pelouse, esseulée ; elle se souvient du jardin qu’a peint Pissarro. La beauté, mais c’est l’exagération, dit Mirbeau lu par Anne Alvaro. C’est aussi cette réparation de la laideur du monde dans la permission donnée à la joie, à la beauté, à la conversation, qui pardonne aux époques et oublie les imbéciles. Le temps d’un poème ou d’un duo, ou même d’une fanfare réduite à quatre musiciens.
Le cèdre a enregistré bien des choses et lorsque le concert s’interrompt, tout le monde ou presque parle d’Octave Mirbeau. C’est à n’y pas croire, et pourtant la géographie a fait son œuvre. Ou peut-être était-ce la force des habitudes mêlées de hasards. La maison est à vendre, mais (veut-on croire) elle est ce soir-là à tout le monde.
Photographies
1 Catherine Delaunay et Anne Alvaro par B. Zon
2 Christelle Raffaëlli, Catherine Delaunay, René Dufour, Pascal Van den Heuvel par B. Zon
3 Anne Alvaro par Corinne Taunay
4 Catherine Delaunay, Christelle Raffaëlli, Pierre Tenne, Pascal Van den Heuvel par B. Zon
5 Pascal Van den Heuvel, Catherine Delaunay, Pierre Michel, Christelle Raffaëlli, Pierre Tenne,Anne Alvaro par B. Zon



