Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

26.5.26

DIM, DAM, DAMPS :
UN JOUR AVEC OCTAVE MIRBEAU...

... Et Catherine Delaunay, Pierre Michel, Pascal Van den Heuvel, Anne Alvaro, René Dufour, Les Amis d'Octave Mirbeau et les voisins et autres amis...
Le 16 mai 2026

Texte générique 
suivi d'une lettre de Jeanne Bacharach et d'une chronique de Pierre Tenne

 
Les demeures, pour ne jamais s’effondrer, se construisent en planches de vie. Si René Dufour n’avait pas convié le plus éminent des mirbeaulogues, Pierre Michel, à inaugurer la Salle Octave Mirbeau aux Damps en 1994, si Camille Pissarro n’avait pas peint le jardin d’Octave Mirbeau en ce même village normand un poil plus d’un siècle plus tôt, si la dampsoise (d’origine bretonne) Catherine Delaunay n’avait pas demandé au maire, René Dufour, fin 2019, où se trouvait la maison d’Octave Mirbeau que, par le plus objectif des hasards, celui-ci habitait... si et tant de si, l'album discographique L’homme des Damps n’aurait pas vu le jour. La multiplicité de brefs éclairs, de barques pleines de rêves et d’intégrités méticuleuses, a conduit la clarinettiste Catherine Delaunay à composer une suite musicale aussi intimement vaste que l’immense silhouette d’Octave Mirbeau. Silhouette formidablement précisée aux cours des ans depuis 1966 par Pierre Michel. 
 
Le 16 mai 2026, Pierre Michel et les Amis d’Octave Mirbeau avaient choisi de faire leur assemblée générale annuelle aux Damps et vint très naturellement, grâce à René Dufour, l’idée d’un concert dans le jardin de la maison où vécut l’écrivain de 1889 à 1893. Nathalie Richard, retenue par un tournage débordant, c’est son amie, la comédienne Anne Alvaro, familière de nos rives aussi, qui la remplaça au pied levé comme on dit depuis le XVe siècle. Pour l’interprétation musicale des quatre tableaux de Camille Pissarro qui chapitrent L’Homme des Damps, Catherine a réuni un duo avec son compagnon de saxophone baryton (mais aussi soprano comme on le verra ce jour) Pascal Van den Heuvel. Et c’est ce duo qui sera chez Octave Mirbeau ce 16 mai. 
 
Observer la rencontre de Pierre Michel et Catherine Delaunay aux Damps était un de ces plaisirs sensibles si simplement riches des discrètes jauges de l’histoire. Les Amis d’Octave Mirbeau sont un groupe réunissant toutes sortes de passions générées par l’œuvre de l’écrivain. L’amitié qui les réunit est toute mirbellienne, forte de ses spécificités, attrape les mobilités d’une œuvre unique en ce sens qu’elle a de multiples entrées, comme l’a très bien souligné Pierre Michel. Lors de l’assemblée, chaque membre se présente et c’est toujours captivant de savoir comment une œuvre peut croiser tant d’expériences. Au passage, on est heureux de rencontrer une camarade de Ouf, Corinne Taunay (spécialiste des arts incohérents et illustratrice), Ann Sterzinger, traductrice de l’édition américaine de Dans le ciel (extra extraordinaire roman écrit aux Damps par Mirbeau alors fortement impressionné par Van Gogh), Jelena Novakovic, universitaire de Belgrade, venue spécialement, Philippe Abitbol 1, épatant correcteur (ce fascinant métier et ce qu’il porte d’histoire) et auteur d’une chronique de L’homme des Damps dans la revue Octave Mirbeau n°7, Sylvie Borveau du musée de Carrières-sur Seine... les échanges sont heureux... on aimerait les connaître toutes et tous. La revue n°7, table des matières foisonnante, fraîchement (ou encore chaudement) imprimée est là sur la table. 
 
Ce petit monde partira en promenade dans le village avec René Dufour, voir la rue Monte au ciel par exemple qui a peut-être influencé Mirbeau pour le titre « Dans le ciel ». 
 
Et puis la maison où a habité Mirbeau, le concert. On s’était fait peur avec la météorologie, mais au fond, tout le monde savait que l’accord passé avec la pluie serait scrupuleusement respecté et que la solution de repli était une formalité informelle. Il était impensable que Catherine Delaunay, Pascal Van den Heuvel et Anne Alvaro puissent jouer autre part. René Dufour avait indiqué l’endroit le moins venteux, protégé par la maison, le grand cèdre comme témoin. Les cours d’eau, on le sait bien, engendrent leurs spécificités musicales. L’Eure comme le Mississippi. Catherine et Pascal sentent ça, jouent ça. Aux amis d’Octave Mirbeau se sont mêlés, voisins, voisines, dampsois, dampsoises et celles et ceux qui ont fait le voyage car il est des moments de sérieuse géographie où on ne saurait ne pas être. Des élèves retrouvent même leur professeur. 
 
La voix est là ! Anne Alvaro sait d’emblée le paysage, appréhende l’histoire in musica. Évocation des amis de Mirbeau qui firent le voyage au Damps : Camille Pissarro, Claude Monet, Stéphane Mallarmé, Jean Grave ou Jean-François Raffaëlli. Extraits de romans comme Le journal d’une femme de chambre (la première version fut rédigée ici même, considérations affûtées sur l’éducation, la société, sans oublier les descriptions des magnifiques paysages de l’Eure. Le dernier thème : « Les renouvellements ouvriers », dédicace aux Chaussonniers de Pont-de-l’Arche que, lors d’un mouvement social, Mirbeau avait aidés de son mieux. Pour ce dernier morceau, Catherine appelle deux des participants de la fanfare d’origine, Christelle Raffaëlli (clarinette) et Pierre Tenne (saxophone ténor), auteur dans le livret de L’Homme des Damps d’un texte précédant le « Pourquoi lire Mirbeau » de Pierre Michel. Jeanne Bacharach, rédactrice de La feuillue est là aussi. Jeanne Bacharach et Pierre Tenne nous font part ci-dessous de leurs impressions de cette journée qui se terminera par un petit banquet des plus amicaux à la Souris Verte. 
 
1  Qui a soufflé le titre « Dim, Dam, Damps ».

 
Lettre (fictive) d'Anouk Séverine à Octave Mirbeau

Dimanche 17 mai 1892, Paris 

par Jeanne Bacharach

Cher Octave,

En attendant mon train hier soir à la gare, avant de regagner Paris, j'ai pensé qu'il fallait absolument t'écrire au plus vite. T'écrire d'une part pour te remercier de ton invitation et te faire part aussi de mon enchantement et du sentiment de plénitude qui m'a envahie en écoutant la musique de tes ami-es Catherine Delaunay et Pascal Van den Heuvel et en me laissant bercer par la voix d'Anne Alvaro. Ce concert m'a fait entendre tout autrement tes textes, tes phrases, qui, prononcées à la façon si délicate de cette comédienne, donnaient envie de s'y lover. « Le petit village des Damps est bâti, près de l'embouchure de l'Eure, sur un bras de la Seine qui sépare du grand fleuve une île plantée de hauts peupliers et d'oseraies abandonnées, maintenant envahies par une flore exubérante et vagabonde. » J'ai retrouvé ces mots qui ont, je crois, ouvert le concert hier et qui me sont restés en mémoire. Ce décor m'a frappée. 

Avant de frapper à ta porte je me suis promenée le long de l'Eure, à l'arrière de ta maison. Les plantes fluviales et les saules pleuraient tendrement dans le vent de mai tandis qu'un pêcheur, coiffé d'un chapeau de paille qui ne le protégeait d'aucun soleil, s'était installé là, laissant sa canne ployer entre les éclaboussures des canards. J'ai été saisie par la douceur de cette scène, sa lumière si singulière, son calme. « Et c'est un calme qui vous pénètre, qui vous détend, qui descend jusque dans les profondeurs de l'âme, pour y éteindre les souffrances les mieux attisées » : tu l'écris bien mieux que moi. 

Ce calme m'a accompagnée tout le long de cette promenade et c'est ce même calme qui m'a traversée alors que je m'égarais un peu dans ton jardin, que je respirais les rosiers, m'asseyais sous le cèdre, rêvais sous la tonnelle... J'ai alors oublié un moment la « sale époque » que tu dénonces dans ta lettre à Pissarro. Le procès de Ravachol, auquel j'assiste en ce moment et à propos duquel tu écris aussi, n'était pas loin et tes mots ont résonné aujourd'hui avec une force particulière. J'ai pourtant retrouvé à travers les notes majestueuses de la clarinette de Catherine Delaunay et du saxophone de Pascal van den Heuvel (tes voisins si chanceux!) le « pouvoir de l'émotion » qui te semble perdu. 

J'étais assise d'un côté de l'assemblée qui me permettait à la fois d'admirer la façade si régulière de ta maison et de voir le paysage dampsois au loin. Je pouvais, tout en écoutant le concert, laisser libre cours à mon regard qui se perdait dans la nature, la végétation luxuriante, les grands arbres... La musique de Catherine et Pascal , la voix d'Anne Alvaro et tes mots dansaient alors avec une grâce infinie et écrivaient ensemble dans ce paysage de printemps sans limite, une manière d'espérer. Et si tu défends souvent avec panache le pouvoir de l'exagération comme une manière de voir le monde, je peux t'assurer ici que je n'exagère pas.

Mon cher Octave, il est tard et je dois encore boucler le journal qui paraîtra demain. Je t'embrasse, en espérant que cette lettre saura traverser Paris, la Seine et l'Eure aussi vite que possible.

Anouk Séverine.  

La force des habitudes 

par Pierre Tenne

Comme la Seine a l’habitude de dessiner des boucles, elle oublie parfois de les achever. Plus en aval, ces boucles ont souvent le nom de presqu’île, mais pour celle en amont immédiat des Damps, on ne lui a pas donné de nom. C’est une sorte de coude, dans la rive convexe duquel on a de longue date laissé des pâtures et une immense forêt de hêtres. Les bateliers pressés avaient obtenu le creusement d’un canal à Poses qu’on peut voir sur une carte de Cassini, en même temps que le vide – mais il n’y a jamais de vide et les cartes mentent seulement dans les blancs qu’elles laissent – suggéré tout autour. Une modernité affairée a patiemment rempli ces blancs : une « ville nouvelle », des pavillons, des zones industrielles et d’aménagement concerté, des restaurants rapides et des hôtels bon marché en sortie d’autoroute. L’autoroute 13 est la première voie à tracer si droit en se moquant des boucles de la Seine : on a perdu l’habitude des fleuves. 

Pour arriver aux Damps, il faut encore en passer par la forêt ou par les bords de l’Eure, qui coule parallèlement à la grande Seine avant d’y affluer bientôt. La géographie protège le temps et on imagine sans trop de peine un train à vapeur, une calèche, ou des chaussonniers de Pont-de-l’Arche à la sortie de l’usine. On voit les terrains marneux sur la berge opposée dont parle Octave Mirbeau, dans un texte lu par Anne Alvaro, qui donne ce soir-là voix aux textes qu’on a entendus auparavant de la bouche de Nathalie Richard – les remplacements inopinés libèrent les imaginaires : il y a désormais deux voix qui cohabitent avec évidence pour donner vie à ces textes et à cette musique. On se trouve sous le cèdre, celui-là même qu’on devine sur les quatre tableaux que peignit Camille Pissarro de ce même jardin, devant cette même maison où vécut Octave Mirbeau. Sur l’un de ces quatre tableaux apparaît une enfant, et on en voit d’autres qui jouent. 

On n’a pas encore perdu partout l’habitude des enfants. Il paraît qu’il y eut une assemblée générale où se réunirent, autour de Pierre Michel, celles et ceux qui trouvent qu’il faut agir pour que notre époque n’oublie pas Octave Mirbeau. Association des Amis d’Octave Mirbeau. Cette même assemblée vient assister au concert que donnent Catherine Delaunay, Pascal Van den Heuvel et Anne Alvaro. À eux trois, tant d’époques, de géographies et les échos de toutes leurs assemblées et groupements passés : on peut savoir faire foule à trois, dans le souvenir vécu de L’homme des Damps

On a craint la pluie, une fois encore. Le vent s’en est mêlé, et il fallait entendre autrement. C’est l’histoire d’un enfant violé par un jésuite. Plus loin, c’est l’histoire d’un monde qui croule sous la rapidité des informations. Ou alors la litanie des imbéciles qui nous dirigent : De Broglie, Thiers… On n’a guère perdu l’habitude des imbéciles, hélas. 

Comme elle en a l’habitude, Catherine Delaunay force toutes les convictions et rassemble les pièces désordonnées, qu’on appelle à raison des éclats. Mirbeau est assemblé ici – une orchidée sauvage pousse sur la pelouse, esseulée ; elle se souvient du jardin qu’a peint Pissarro. La beauté, mais c’est l’exagération, dit Mirbeau lu par Anne Alvaro. C’est aussi cette réparation de la laideur du monde dans la permission donnée à la joie, à la beauté, à la conversation, qui pardonne aux époques et oublie les imbéciles. Le temps d’un poème ou d’un duo, ou même d’une fanfare réduite à quatre musiciens. 

Le cèdre a enregistré bien des choses et lorsque le concert s’interrompt, tout le monde ou presque parle d’Octave Mirbeau. C’est à n’y pas croire, et pourtant la géographie a fait son œuvre. Ou peut-être était-ce la force des habitudes mêlées de hasards. La maison est à vendre, mais (veut-on croire) elle est ce soir-là à tout le monde.

Photographies

1 Catherine Delaunay et Anne Alvaro par B. Zon

2 Christelle Raffaëlli, Catherine Delaunay, René Dufour, Pascal Van den Heuvel par B. Zon

3 Anne Alvaro par Corinne Taunay

4 Catherine Delaunay, Christelle Raffaëlli, Pierre Tenne, Pascal Van den Heuvel par B. Zon

5 Pascal Van den Heuvel, Catherine Delaunay, Pierre Michel, Christelle Raffaëlli, Pierre Tenne,Anne Alvaro par B. Zon 

L'Homme des Damps