Enfants d'Espagne

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1.10.26

FLORENT DUPUIT ET JOEL SHAPIRA
CHEZ BORIS VIAN

Bon, ce n'était pas à Ville-d'Avray ni à la Cité Véron que jouèrent le saxophoniste Florent Dupuit et le guitariste Joel Shapira le 19 septembre 2026, mais à la médiathèque de Chevilly-Larue à laquelle a été donné, en 2007, le nom de l'auteur de L'Herbe rouge. La médiathèque de Chevilly-Larue ressemble à un gros navire que son capitaine, Thierry Vandenieuwembrouck, fait vivre, aussi, à goûts de musique. Beaucoup d'enfants y lisent, c'est une image merveilleuse pour qui a la vue trop assombrie par les écrans des transports qui n'ont plus grand chose de commun. Avec le CEM JAZZ, la médiathèque Boris Vian a tenu à marquer le centenaire de Miles Davis au milieu d'une exposition photographique mise en place par cette association chevillaise (le CEM Jazz possède une impressionnante collection d'archives, 78 tours, instruments et programmes entre autres). On y retrouve bien des héraults de cette musique, Mary Lou Williams, Philly Joe Jones, Jo Jones, Major Holley, Charles Mingus, Doc Cheatham parmi une foule fort swingante. Dans cette argentique assemblée, seule une image d'un guitariste n'a pas retrouvé son nom.

Bien, justement le guitariste du duo du jour a un nom : Joel Shapira. Musicien de Minneapolis, récemment installé à Paris dont le jeu fut décrit par le critique Kevin O’Connor en 2017 comme « un trésor de diversité sans pareil ». Un temps newyorkais, il fréquente Jim Hall (influence marquante). Sa route croise celles de Joe Pass, Tal Farlow, Charlie Byrd, Jack McDuff, Bernard Purdie, Butch Miles, Randy Brecker, Pete Hennig, Dean Granros. Au sein de son orchestre, s'illustre Eric Gravatt, le batteur ayant marqué le premier (et demi) Weather Report, batteur fort apprécié par Miles Davis. Un samedi matin, sous un arbre de la Montagne Sainte-Geneviève, Joel Shapira rencontre Florent Dupuit, saxophoniste et flûtiste au phrasé aussi éprouvé qu'une appétence pour tous les chemins de traverses qui mènent aux esplanades publiques : Michel Zbar, Guy Reibel, Pédro Kouyaté, Zool Fleischer, Eddy Louiss, Glenn Ferris, Anti Rubber Brain Factory de Yoram Rosilio, Ping Machine de Frédéric Maurin ou bien sûr son quartet Alice’s Mirror. À la Montagne Sainte-Geneviève, Florent Dupuit salue, seul (ou en solo absolu pour reprendre l'expression inventée par André Francis), Sonny Rollins en toute corruscation. Écoute ravie du guitariste. Moment opportun, duo à venir.

À Chevilly-Larue, c'est "Smiles for Miles", répertoire emprunté au trompettiste illinoisais où (pour une paire) à deux de ses compères dont il a popularisé les thèmes, Wayne Shorter et Josef Zawinul (alors futurs employeurs d'Eric Gravatt) : "Tune up", "Nefertiti", "Nardis", "Four", "Hal Nelson", "All Blues", "In a silent way", "Solar", "Jean-Pierre". Soit un voyage prolongeant des affluences vénérables en ouvrant, dans les secrets de l'entre deux, de nouvelles allées, marquées en étapes, fondus enchaînés, dansant dans le souvenir de crêtes pleines d'avenir. L'engagement est aussi puissant qu'arachnéen, les thèmes respectés parce que libérateurs, et les échanges dignes de tous les avenirs. Au fur et à mesure du cheminement du duo, on se rend compte qu'en toute élégance, sans contrainte, il pose de vibrantes marques pérennes. 

Le thème de Josef Zawinul "In a silent way" donna, le 18 février 1969, son titre à l'album éponyme de Miles Davis, et fut de suite perçu comme manifeste d'un nouveau genre dont la figure centrale (à tort ou à raison) était le trompettiste. On sait que la première prise, ce jour-là, eut des allures de bossa nova, ce qui ne convenait pas du tout au papa du jazz-rock (appellation incontrôlée), lui voulait surtout trouver de la gueule d'atmosphère. L'octet du jour (trompette, sax soprano, trois claviers, guitare, contrebasse, batterie) reçut rapidement d'aussi simples que fermes indications, histoire de véritablement trouver ce silent way au-delà de toute expertise. 

À Chevilly-Larue, 57 ans plus tard, c'est bien ce même chemin silencieux qui se trouve pressenti, cette fois avec deux instruments, deux caractères. Mais foin de s'appliquer à la leçon passée, c'est un "In a silent way" de nos jours soucieux des passages encore possibles qu'offrent Joel Shapira et Florent Dupuit.  Le 19 septembre 2026, lendemain du 18 février 1969, la fulgurance extraordinairement paisible des deux hommes nous livre alors les clés de toutes les méditations encore concevables.

   Photographie : B. Zon

• Petit concours : les trois premières lectrices et premiers lecteurs capables de reconnaître le guitariste mystérieux mentionné dans le premier paragraphe (photo ci-dessous) recevront un disque nato de leur choix dans cette sélection, puis en écrivant ici.


 Remerciements à l'équipe de la médiathèque Boris Vian et au CEM Jazz

 

 

15.9.26

CATHERINE RINGER ET MARK KERR


 Catherine Ringer et Mark Kerr chantent "Ashes To Ashes" (David Bowie) - 2020


30.8.26

DONALD WASHINGTON :
L'ENTRETIEN DE L'ÉCHO

Donald Washington, n'est plus. Il nous a quittés le 25 août dernier à Minneapolis où il résidait. Plutôt que le succès, ce musicien avait cherché infatigablement la transmission. Le saxophoniste James Carter a toujours dit ce qu'il lui devait et lui a rendu hommage cete semaine. En août 2016, à l'invitation du trio Guillaume Séguron - Catherine Delaunay - Davu Seru, il était venu jouer à Treignac au Festival Kind of Belou puis le lendemain pour un merveilleux impromptu à Tarnac avec les mêmes plus Nathan Hanson, Doan Brian Roessler et Pascal Van den Heuvel. Dans la perspective de cette unique venue, il avait donné un entretien pour le journal L'Écho de Corrèze (publié le 29 juillet 2016) que nous reproduisons ici.


Pouvez-vous me faire un bref résumé de votre parcours ? De votre enfance dans le Sud des Etats-Unis, en passant par votre travail dans l'industrie automobile à Detroit, pour en arriver à votre amour de la musique ?

Je suis né en 1939 à Mobile en Alabama où je suis allé à l’école. Lorsque j’ai eu 8 ou 9 ans, ma famille est partie pour Chicago. J’y suis resté jusqu’à l’âge de 16 ans. C’est dans cette période que mon père m’a offert une clarinette, sans son étui. Il fallait que je la trimbale dans ma poche. J’ai commencé la musique là-bas. Je suis revenu en Alabama à Grand Bay vers16 ans pour finir mes années de collège. Là, je vivais avec ma grand-mère. Plus tard, j’allais à l’Université à Mobile, c’était nouveau à cette époque-là. J’ai eu mes examens et puis suis parti à Detroit qui a été véritablement le moment de mon réel engagement musical, même si j’étais ouvrier chez Chrysler. J’y étais depuis 5 ans quand j’ai décidé que le moment était venu de quitter l’usine. Je suis parti un jour sans jamais y revenir. J’ai rencontré ma femme Faye qui était musicienne aussi. C’est elle qui m’a encouragé à me tourner vers l’enseignement. Je me suis présenté et on m’a embauché à l’école de musique de Detroit. Parallèlement, je jouais aussi beaucoup avec des musiciens de passage comme Roscoe Mitchell, Roy Brooks et beaucoup d’autres. J’ai monté un petit groupe qui s’appelait Bird-Trane-Sco. C’était un groupe avec des jeunes gens à qui j’enseignais. L’un d’entre eux, très jeune, âgé de 17 ans, était James Carter. Je crois qu’il est très connu à Paris maintenant. On jouait des choses que j’écrivais. Mon fils Kevin Washington (ndlr batteur de la scène de Minneapolis qui a également étudié avec Max Roach) a également fait partie de ce groupe. On faisait aussi de la musique en famille avec ma femme qui joue du violoncelle, de la flûte, du picolo, du saxophone et du piano. Elle est bourrée de talent. A une époque, elle chantait des trucs d’opéra ou de jazz. En 1987, nous avons déménagé à Minneapolis, j’y ai enseigné avant d’être à la retraite. Une sorte de demi retraite puisque j’y vis intensément ma vie de musicien en toute liberté. J’avais créé en arrivant ici un orchestre, New Date Blue Band avec Carei Thomas. On faisait une sorte d’Improrch : de l’improvisation pour orchestre. J’écrivais de la musique et l’orchestre improvisait à partir de ça. Je continue à faire des choses comme ça. J’aime également me produire en solo, là, je n’ai pas à m’inquiéter du reste du groupe (rires) ! Et puis il y a le Black Dog, ce café à St Paul où je joue régulièrement depuis 4 ans avec toutes sortes de formations, avec Brian Roessler, Davu Seru, Yohannes Tona, Pete Hennig, JT Bates, Chris Bates ou mon fils et pas mal d’autres musiciens. Je ne sais pas comment j’y suis arrivé, mais ça devait être sur mon chemin, quelqu’un a fait ce choix. C’est bien. Ça m’a permis d’être là où je suis musicalement maintenant. J’y joue le vendredi et pour moi ces vendredis sont aussi importants que l’église le dimanche pour les gens qui y vont (rires) !  C’est un moment  de partage avec des jeunes musiciens avec qui j’apprends des choses et qui en apprennent aussi sur le jazz. Tant que je ne suis pas viré, je vais continuer (rires) ! Là, je fais ce que je souhaite faire, je me sens libre. Je ne vois pas comment faire de la musique ou être un artiste, autrement qu’en cherchant cette liberté, qu’en faisant ce qu’on désire vraiment. Sinon, vous arrivez au bout de votre vie sacrément désolé. J’ai fait des tas de choses dans ma vie, j’ai été sur des chantiers de construction, j’ai fait la cueillette… des jobs que vous devez faire pour gagner un peu d’argent comme tant de gens en Amérique et tout ça m’a conduit à être là où je suis maintenant avec ce sentiment de liberté.


Y a-t-il une sorte de séparation mentale entre faire de la musique en solo ou avec des orchestres et enseigner ?

Enseigner est quelque chose de très différent. Il faut être très attentif à ces jeunes gens, les traiter avec équité, ne pas les leurrer. Tous les élèves que j’ai eus ne sont pas devenus musiciens professionnels, c’est pour cela que lorsque j’enseigne la musique, j’essaie aussi d’enseigner comment se débrouiller dans la vie, ne pas s’y perdre. On peut jouer avec plaisir sans être une star. J’aime bien transmettre des façons d’improvisation car l’improvisation n’est pas seulement une valeur musicale, c’est essentiel pour vivre. Parfois, vous êtes fauché et avec votre petite monnaie, vous devez improviser pour survivre. Quand j’étais en Alabama, si ma grand-tante me donnait un peu d’argent pour prendre le bus, je partais en auto-stop.  La vie n’est qu’une longue improvisation. La créativité se révèle aussi quand la vie ne vous fait pas de cadeau. J’aime bien être surpris par les questions des jeunes gens, quand je me dis « je n’avais pas pensé à ça ».

 

Un de vos élèves, le saxophoniste James Carter vous a surnommé Pops. Pourquoi ?

Son père est mort lorsqu’il était très jeune. Et je lui ai enseigné ce que je pouvais sur la vie. Je lui ai parlé il y a deux jours au téléphone et on s’est amusé de nos souvenirs. On passait beaucoup de temps à parler sans jouer de musique. J’essayais de lui dire de faire attention, de ne pas se prostituer. Sa mère me donnait 5 dollars pour la leçon et il venait chez moi et y restait autant qu’il le voulait, avec les 5 dollars, j’achetais de l’essence pour venir le chercher ou le ramener chez lui. Il était vraiment sérieux avec la musique. Quand je lui apprenais quelque chose, il revenait le jour suivant et il savait. L’été on allait au Blue Lake Fine Arts Camp dans le Michigan. Il était vraiment très bon. 

 

Vous avez déclaré un jour « La musique ne peut être séparée de la vie ». Dans quel sens la musique - et donc la vie - évolue-t-elle  selon vous ?

La musique, c’est la vie sans séparation ! Vous ne pouvez jouer réellement autrement que de la façon dont vous vivez et de votre expérience des situations. Je joue « mes amis », je joue « ma mère », « mon père », si je suis amoureux, j’écris une chanson d’amour, si je ressens le chaos, je l’exprime violemment. J’écoute les oiseaux. J’aime écouter les oiseaux, le vent, la façon dont il souffle pour danser avec lui, la rivière, les bateaux. Je suis un vieux mec, tout ce que je veux entendre, c’est le son de la vie. Regardez le piano et ses touches noires, n’oubliez pas ses touches noires. 

 

Le concert du 7 août à Treignac, à l'invitation de Guillaume Séguron, Catherine Delaunay et Davu Seru, est votre premier en France. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour traverser l'océan ?

Parce qu’on ne me l’avait pas demandé avant… ! (rires)

 

Et pourquoi particulièrement le festival Kind of Belou, dans une région française considérée un peu comme un îlot de résistance ? J'ai lu une de vos citations « Notre musique est très vaste. Ce qui importe, c'est de s'exprimer. La musique est la façon dont nous vivons, voilà pourquoi elle est différente. » Pensez-vous que dans un monde où les êtres humains « marchent parfois sur la tête », la musique peut encore contribuer à l'acceptation de l'autre, à la tolérance ?

Bien sûr ! Un vieux type m’a dit quand j’étais petit que le savoir était une grande chose, alors j’ai appris et j’ai voulu transmettre. Pour être un musicien, vous devez être conscient de ce qui se passe… garder l’esprit ouvert comme le faisait Malcolm X…  Vous avez dit : une terre de résistance ?

        Questions d’Annie Devaux, propos recueillis par Léo Remke-Rochard

Photographie de François Corneloup : Donald Washington - Davu Seru - Guillaume Séguron lors du concert Guillaume Séguron - Catherine Delaunay - Davu Seru invitent Donald Washington - Festival Kind of Belou, Treignac, 7 août 2016

 


 

 

 

4.6.26

SONNY ROLLINS IN PARIS
1965 -1980
avec la participation de Guy Le Querrec, les impressions d'André Francis, Francis Marmande, Lucien Malson, et les propos recueillis par Gérard Rouy, Jean-Robert Masson et Pat Griffith

 
Sonny Rollins est né Walter Theodore Rollins à New York un dimanche matin, le 7 septembre 1930, de parents caribéens. Le Père, Walter, de Sainte Croix et la mère, Valborg, de Saint Thomas (deux anciennes colonies danoises devenues Îles Vierges depuis leur acquisition par les USA en 1917) avaient émigré à Harlem, quartier de New York. Sonny Rollins est mort le 25 mai 2026. Ce qui prouve bien, s'il en était encore besoin, que ça peut arriver à tout le monde.
 

Deux photographies de Guy Le Querrec marquent : deux regards frappants qui portent très très haut. Elles forment aussi deux parallèles d'une période qu'on délimitera fort arbitrairement entre 1965 et 1980. Parallèles qui - peut-être - viennent de se rejoindre (parce que s'il était théoriquement possible de les penser ainsi, il s'avérait en réalité impossible auparavant de les entrevoir de la sorte... Rollins échappe à toute théorie). La photographie développe longtemps. Ici, un espace de quinze années ponctué de quelques visites parisiennes bien signifiantes. Objectif très subjectif étendu. 

 

De Rollins, saxophoniste ténor, beaucoup (beaucoup, beaucoup) a été dit, écrit, filmé (et même chanté) et le titre de son splendide album de 1956 Saxophone Colossus lui a flanqué un blaze qui lui collait superficiellement bien. L'idée n'était pas de lui bien sûr. À 25 ans, il avait bien mieux à penser que cette monumentale idée antique trop figée pour être vraie. Le titre restera pour un film (Robert Mugge) et un livre (Aidan Levy). Le colosse est aussi un ange tourmenté aux ailes fugitives.

 

1965


En Janvier 1965, Rollins et son chapeau de cowboy sont à Londres au Ronnie Scott avec un quartet british comprenant le pianiste Stan Tracey, le bassiste Rick Laird et le batteur Ronnie Stephenson. Avec les mêmes, il enregistre la musique du film Alfie de Lewis Gilbert (acteurs : Michael Caine, Shelley Winters et Jane Asher). Le 8 juillet 1965, aux États-Unis au studio de Rudy Van Gelder à Engelwood Cliffs, il enregistre son premier album pour Impulse produit par Bob Thiele : Sonny Rollins on Impulse, on ne peut pas se tromper. Le béret est sur la pochette.

 

Avant novembre 1965, Sonny Rollins est déjà venu à Paris. En 1959, il est à l'Olympia avec Henry Grimes à la basse et Pete La Roca à la batterie. Jean-Pierre Leloir photographie les mêmes le 25 février au Club St Germain. En 1963, Our man in jazz est le 19 janvier à L'Olympia avec le cornettiste Don Cherry, le bassiste Henry Grimes et le batteur Billy Higgins. 

 

Sonny Rollins, 4 novembre 1965
Gilbert Rovère : contrebasse, Art Taylor : batterie
Paris, Mutualité - (deuxième partie de la soirée : Ornette Coleman trio)

 

Dans l'émission télévisée de la RTF du 17 juillet 1966, "Paris Jazz Festival" - oui, à cette époque, le comble du jazz de la télévision publique n'était pas encore Michel Jonasz - André Francis présente et commente : « Pour la quatrième fois de sa carrière, le saxophoniste ténor Sonny Rollins est l’hôte de Paris. Celui qui fut le compagnon des plus importants musiciens de jazz contemporains : Dizzy Gillespie, Miles Davis, Charlie Parker et Thelonious Monk, depuis quatre ou cinq ans poursuit une déroutante carrière de soliste dont voici le dernier épisode. Ayant rompu ses attaches avec le style hard bop de ses débuts, Sonny Rollins s’exprime aujourd’hui selon les principes libertaires du free jazz. Les cocasses fables lyriques qu’il nous conte avec violence aux dépends de thèmes populaires souvent très éculés, doivent être jugés comme le contrepoint sonore des œuvres des peintres newyorkais de l’école Pollock. À peine soutenu, à peine compris, par sa section rythmique occasionnelle, laissons Sonny Rollins jouer tout et se jouer de tout. »

 

Ça dit quelque chose de ce qui se joue là. Là-dedans, là-bas. 


« Palimpseste : le jour de la sortie de Pierrot le Fou aux Ursulines, Sonny Rollins ouvre le feu à la Mutualité. Il est en trio avec Gilbert Rovère et Art Taylor. Des hommes qui semblaient très âgés (ils avaient la trentaine) font les désolés à l'entracte. Le jazz est en train de se dérober sous eux. » se rappelle Francis Marmande dans Le Monde le 7 avril 1998. Visiblement stupéfait par ce concert, le chroniqueur y revient souvent, ainsi le 30 octobre 1996, toujours dans le même quotidien : « Ceux qui l'ont vu le 4 novembre 1965 à la Mutualité, qu'il arpentait coiffé d'un béret noir, traversant ses mémoires, désarticulant le phrasé, faisant taire ses compagnons (Gilbert Rovère à la basse et Art Taylor à la batterie), dansant sur la tombe du jazz pour retrouver le jazz, savent à quel point l'orchestre est et n'est plus sa question. » ou encore dans l'édition du 26 mai 2026 : « Le 4 novembre 1965, à la Mutualité (sono de hall de gare) à Paris, c’est le premier concert européen d’Ornette Coleman. Première partie ? Rollins en trio avec Gilbert Rovère, contrebasse, Art Taylor, batterie. Public pantois : les trentenaires tristes comme des amants trahis, les futurs soixante-huitards comme des amoureux perplexes (on venait pour Ornette). Lui, Sonny Rollins et son petit béret, dansant sur la tombe du "jazz", invente, ce soir-là, cette forme de solo sans chaînes, ardemment tendu vers la communication directe… » ou encore, toujours dans Le Monde, le 4 novembre 1980 : « À force de décortiquer avec rage des chansonnettes usées, l'homme au béret bien enfoncé qui faisait méchamment taire ses partenaires, le péripatéticien du ténor saisi de manie ambulatoire, le rêveur solitaire qui arpentait désespérément un espace sans rêverie, l'oublié du free aux éclats intermittents laissait son public coi et désemparé. On attendait un "colosse du saxophone" : on avait droit à un démolisseur de cathédrales ! » 

 

Ce qui se joue là-dehors.  


Lucien Malson, dans Le Monde le 10 novembre 1965, entend d'une autre oreille : « La force reste l'une des valeurs centrales chez Blakey comme chez Sonny Rollins ; cependant, son énormité ne suffit pas à masquer les égarements d'un artiste qu'un désir entêté de créer un nouveau langage abîme dans le galimatias. Tant et si bien qu'Omette Coleman, qui n'a pas demandé, lui, au contrebassiste et au drummer de se taire, qui eut souci d'accomplir une œuvre avec eux, qui sut faire vivre ses thèmes fascinants, parut redonner tout son prix à cette liberté dégradée par Rollins. »

 

Cocasse ! Pour Lucien Malson, ce soir-là, c'est Ornette Coleman (deuxième partie de soirée) qui fait bonne figure de jazz et Rollins qui voyoute. Qui aurait pu croire ça ! L'affaire colossale est une fausse amie. À la Mutualité, le trio n'est effectivement plus la question, même si c'est par cet aval de trois que la question s'est posée, par les paires Ray Brown et Shelly Manne, Wilbur Ware et Elvin Jones, Donald Bailey et Pete La Roca, Oscar Petitford et Max Roach, Henry Grimes et Specs Wright ou Roy Haynes ou Kenny Clarke ou Pete La Roca ou Joe Harris, Niels Henning Orsted Pedersen et Alan Dawson, Bob Cranshaw et Roy McCurdy ou Mikey Roker. Mais à ce moment-là, à ce moment précis, et Gilbert Rovère et Art Taylor n'y sont pour rien, Rollins ne cherche ni l'équilibre, ni l'orchestre. Fût-il réduit. L'urgence est telle que, là, au-delà du triangle, Rollins résume tout, accélère tout, bouscule tout de lui-même, creuse tout et fouille furieusement la terre nourricière, devine tout avec la grossièreté d'un prophète. La frontière des possibles oscultés est dépassée. Fallait-il ne pas se risquer là ?  

 

L'écoute aujourd'hui de ce concert (qui a fait l'objet d'un disque pirate) ne dément rien de cet interne et fascinant face à face du jazz qui, à ce moment précis, n'entendait pas être pluriel, mais régler son affaire tout seul... en pleine mutualité.

 

1966


Le 26 janvier 1966, Bob Thiele produit le second album de Rollins pour Impulse, un remake de la musique du film Alfie (qui sera vendue comme étant "Original music from the score") avec un orchestre de 11 musiciens et des arrangements d'Oliver Nelson. Le 9 mai, toujours au studio Van Gelder à Engelwood Cliffs, séance du dernier album du saxophoniste pour Impulse et pour Bob Thiele (si l'on excepte They will never be another you, à la sortie duquel Rollins a tenté de s'opposer, enregistré en public sous la pluie au Musée d'Art Moderne de New York le 17 juin 1965 et publié par la marque - alors fraîchement acquise par MCA en 1978). East Broadway Run Down avec Freddie Hubbard, Jimmy Garrison et Elvin Jones est aussi son dernier des sixties. Tellurique !


Sonny Rollins, 13 novembre 1966
Jymie Merritt : contrebasse, Max Roach : batterie
Paris, Salle Pleyel

 

 "They will never be another you" justement ! C'est le thème qui va être joué tout au long de ce concert en multiples variations avec Jymie Merritt et Max Roach. L'insistance de cette affirmation (mais n'est-ce pas une question ?) par tous les bouts possibles et certifiés de vieilles camaraderie. Ça peut rassurer.  

 

« Sonny Rollins, Goliath chauve, trouva cette saison ce qui lui avait manqué au Festival de la Mutualité : des compagnons habitués à son " pop art " et un drummer qui ne s'en laissait pas conter. Il est vrai qu'il s'agissait, encore, de Max Roach. » écrit Lucien Malson le 16 novembre 1966, toujours dans Le Monde. 

 

On peut sauver les apparences, même avec brio et majesté, mais "il n'y aura jamais d'autre toi". Les conjugaisons de Freedom Now ont de nouveaux impératifs en 1966. Autant chercher ailleurs. Ce soir-là, le grand chahut, c'est le quintet d'Albert Ayler qui passe (et ne fait pas que passer) après Rollins et Roach.


En mai 1967, tournée en Hollande, supéfiant trio avec le contrebassiste Ruud Jacobs et le batteur Han Bennink, occupé par ailleurs à l'invention de la free music (en rupture avec le free jazz). Cette tournée et ses enregistrements radio ont fait l'objet d'un remarquable double album, Rollins in Holland, paru chez Resonnance avec l'accord du saxophoniste (la même maison a édité les trios européens de 1959 en triple album sous le titre Freedom Weaver - avec le splendidissime concert d'Aix-en-Provence en compagnie d'Henry Grimes et Kenny Clarke)... Après mai...  Le 6 septembre 1968, au Café Montmartre de Copenhague, le voici avec un orchestre impeccablement impeccable, Kenny Drew (piano), Niels-Henning Orsted Pedersen (contrebasse) et Albert Heath (batterie). Il interprète "Naïma" de Coltrane, parti l'année d'avant. Sonny garde les pieds sur terre. En 1969, nouvelle éclipse. Ce n'est plus le Pont Williamsburg comme en 1960, mais l'Inde.


1974


Comme The Bridge avait été un disque de retour en 1962, dix ans plus tard, il y eut un disque de retour, le sobrement dénommé Next Album. Plutôt qu’une grande nouvelle, cet Album suivant est un disque rassurant (même très rassurant avec ces deux beautés que sont « Skylark » et « The everywhere calypso »). En 1972, Rollins revient aussi au Village Vanguard, l'ancre y est encore. Entre 69 et 72, tout a pas mal changé. La boussole n'indique plus forcément l'aiguille free, Miles Davis a publié Bitches Brew, le jazz rock triomphe au grand damn des boussoliers. La garde a changé d'avant. Comment Rollins va-t-il faire avec tout ça ? En 1973, il enregistre Horn Culture, molle tentation d'un neuf gêné aux entournures où le meilleur reste une belle et classique version de "God bless the child" et une autre "Good Morning Heartache". La résolution figure sans doute dans l'album live The Cutting Edge, troisième album produit par Orrin Keepnews pour Milestone. Avant de changer de cap ? Comme il le dit aux journalistes de Jazz Magazine, Gérard Rouy, Jean-Robert Masson, Pat Griffith, en 1973 à Châteauvallon : « Columbia me propose d’enregistrer depuis longtemps, mais quand je m’étais retiré, j’avais promis de suivre Milestone. Ils me cherchaient partout, et je leur avais promis que je le ferais dès mon retour. Et c’est ce que j’ai fait le premier jour. En ce moment, je travaille sur un disque qui est presque terminé. Après ça, je crois que je changerai de compagnie. J’irai chez Columbia. Ils essaient de m’avoir depuis tellement longtemps »1. Columbia, c'est l'étiquette de Miles Davis, celle des chevaliers du jazz rock rebaptisé commercialement rock progressif par la marque. Rollins restera avec Milestone jusqu'en 2001 pour un parcours discographique qu'on eût souhaité de plus d'éclats.



Sonny Rollins, 6 novembre 1974
Rufus Harley : saxophone soprano, cornemuse, Yoshiaki Masuo : guitare électrique, Gene Perla : guitare basse électrique, David Lee : batterie
Paris, salle Pleyel

 

Lucien Malson dans Le Monde du 14 novembre 1974 est content : « Il faut bien parler de l'Afrique encore, et des Antilles, et des mélanges rythmiques - dont Gillespie avait le premier senti le pouvoir de séduction - à propos de Sonny Rollins. De "Don't stop the Carnival", de "Saint Thomas", de ces calypsos qu'il entendit dans son enfance, en compagnie de sa mère, Rollins dit maintenant qu'ils sont devenus pour lui des "manières de signature". Le purisme avait, au lendemain de la guerre, condamné ces hybridations de rythmes dont le jazz tenait pourtant son être même. Des musiciens comme lui ont passé outre. (...) Entre Rollins et ses musiciens, entre l'orchestre et la salle "le courant passait" l'autre soir, à Pleyel. L'émotion fut telle qu'il faudrait sans doute remonter aux concerts de John Coltrane et Elvin Jones à Paris en 1961 et 1962 pour en trouver une qui ait été équivalente. »

 

Le Cutting Edge de Montreux  est maintenant la matrice. David Lee paraît être le bon batteur de carrefour sans besoin de sacrifice. De la Nouvelle-Orléans, il a gardé un profond swing ouvert sur tout ce qui peut se présenter. Le bassiste Gene Perla (remplaçant Bob Cranshaw - on ne s'en plaint pas) fit partie des multiples "essayistes" du Jack Johnson de Miles Davis ; futur membre de Stone Alliance avec Don Alias et Steve Grossman, on le trouve à la même époque fréquemment avec Elvin Jones, Frank Foster, Jeremy Steig, Sarah Vaughan, Nina Simone, Dave Liebman. Rollins a rencontré le guitariste Yoshiaki Masuo à New-York, disons qu'il fait l'affaire. Mais la grande surprise de cet orchestre, c'est Rufus Harley. Certes, il joue du saxophone soprano, mais c'est parce qu'il joue de la cornemuse que Rollins l'a invité. Dès 1965, Rufus Harley a été problement le premier bagpiper du jazz, ce que l'on constate dans sa discographie personnelle, mais aussi avec Herbie Mann et Sonny Stitt... Sonny Stitt, tiens ! Le moment cornemuse des concerts de cette période avec le traditionnel "Swing Low Swing Chariot" est le moment d'extase. Celui qui pousse Rollins et qui nous pousse dans ses bras. Malson a raison, les gens ont l'air d'être très heureux. 

 

En cette année 1974, l'espace des choix est étroit et Sonny Rollins semble en avoir trouvé un, qui ne renie rien, cherche gentiment et lui permet d'être lui-même. Le concert du 6 novembre 1974 à Pleyel est probablement même davantage un Cutting Edge que celui du 6 juillet à Montreux.
 

1976

Mais cette sorte de ruisseau à l'écart ne pourra pas tenir si longtemps. Les disques sont là pour le dire et Nucleus, sorti en 1975, ne trichons pas, fait l'effet d'une catastrophe. On l'aime tellement ce gars qu'on se raccroche à tout ce qui est possible (ici un arrangement de "My rêverie" de Debussy). Et tout n'est pas si mal dans Nucleus, mais son engoncement face à ce qu'on va nommer rapidement la mode embarasse. Les critiques qui ne se gênent pas pour défoncer des disques, sur ce terrain, autrement réussis, y vont avec des pincettes. Mais on va vite comprendre qu'il ne s'agit pas d'un triste écart car le suivant au titre (volontairement ? la photo de couverture enfonce le clou) provoquant, The way I feel, paraîtra pire. « Eh bien camarade tu t'attendais à quoi, à ce que Rollins nous fasse son Bitches Brew ?».  

 

Sonny Rollins, 6 novembre 1976
Michael Wolf : piano, Aurell Ray : guitare électrique, Don Pate : guitare basse électrique, Eddie Moore : batterie
Paris, Théâtre des Champs-Elysées



André Francis, à l'antenne de l'émission "Jazz Vivant" sur France Musique le 21 novembre, prévient : « Le soir même du concert que donnait à Paris Sonny Rollins, nous avons diffusé, sur notre antenne de France Musique de 23h à minuit, la première et longue partie de cette manifestation. La deuxième partie, la meilleure, n’ayant pu être enregistrée, et nous le regrettons bien, nous vous proposons ce jour de revenir sur la première partie de ce concert discuté. Discuté en raison de la défaillance de certains accompagnateurs et du répertoire jugé un peu trop popisant au goût de puristes exigeants. » 

 

Le 10 novembre 1976, Lucien Malson dans Le Monde précise : « Sonny Rollins, lui, a trouvé une salle plus dure, et, pour moitié, avertie contre les poisons du binaire et des potions vireuses du jazz-rock. Qui l'eût cru ? Sonny Rollins s'est fait houspiller, conspuer. (...) Encouragé par ses partisans, il tira la langue aux autres. Il s'en alla enfin, et eut l'ironie amère de remercier tout le monde de son bon accueil. Beaucoup d'auditeurs quittèrent la salle. Il y eut une rallonge cependant, après ce qu'il fallut bien considérer comme un entracte, par où l'on voit que, contrairement à ce que d'aucuns pensent, ou font hypocritement semblant de penser, un artiste de jazz malmené peut aller au-delà de la limite convenue par contrat, s'il a de l'orgueil en réserve et suffisamment de fidèles pour l'y encourager. Les huées n'en sont pas, pour autant, renvoyées à l'imaginaire. Rollins étonné, peut-être blessé, ne les a que trop entendues, et y pense encore .»


Dans la salle (où survit le fantôme de la première du "Sacre du printemps" de Stravinsky), aperçoit-on le timide auteur de ces lignes. C'est sa première occasion de voir Sonny Rollins - écouté à la folie par disques ou à la radio ou vu à la télévision (Châteauvallon, Antibes...). 1976 est une année pleine d'émotions. Quelques jours auparavant, le 25 octobre, la Salle 104 de la Maison de la Radio a été assiégée par les fans de l'Art Ensemble de Chicago. Un sacré barouf ! La "musique vivante", c'est d'abord les spectateurs bien vivants. Et les amants de Sonny Rollins ce samedi soir ne pardonnent pas. Ce n'est pas comme si Nucleus ne nous avait pas prévenus, ce n'est pas non plus comme si on s'en fichait. L'orchestre n'est pas terrible. Le bassiste Don Pate a pourtant officié avec Gil Evans, Roy Haynes, Larry Young... Le batteur Eddie Moore avec Dewey Redman... le guitariste Aurell Ray avec Freddie Hubbard... le pianiste Michael Wolf avec Cal Tjader et Cannonball Adderley... mouais ! Ben, ça ne suffit toujours pas... L'orchestre n'est vraiment pas terrible et les nouveaux thèmes non plus. Les anciens ont été tellement mieux servis. André Francis ajoutera dans une des émissions consacrées à cette soirée que le pianiste était fiévreux. Hmmm... la salle aussi. Les huées font mal. À l'amateur si confus aussi. On croit le concert terminé au bout d'une heure quarante, mais un entracte est annoncé. On ne sait pas trop ce qui se passe, il y a des allées et venues derrière le rideau de scène et, après un long temps qui sembla être une heure, est annoncé que Rollins va revenir pour un set de plus. La radio n'enregistre pas, dommage, c'est mieux. Quelles traces laisse une telle soirée ? 

 

La sortie de Don't Ask en 1979 turlupine et la suite offrira peu de perspectives nouvelles (aparté : Orrin Keepnews, producteur pour Milestone, avait tout de même produit The sound of Sonny et Freedom Now Suite - co-produit avec Bill Grauer - pour Riverside). Pourtant, l'été 1979, Sonny Rollins est à Nîmes, au festival, dans les arènes et c'est magnifique. Le malaise du Théâtre des Champs-Elysées est dissipé. C'est plutôt sur scène (et sur quelques albums live) désormais qu'on attend Rollins.


1980



Sonny Rollins, 3 octobre 1980

Mark Soskin : piano, Jerome Harris : guitare basse électrique, Al Foster : batterie
Paris, Théâtre de la Ville

 

Dès la première note, on a su. À toute vitesse. On a su que le temps était rassemblé. On a su qu'on était sur l'île vagabonde de Sonny Rollins, que le vertige était gorgé d'amour. "Keep Hold Of Yourself", "Little Lu", "Easy Living", "Flory", "Strode Rod", "Don't Ask", "The very thought of you", "Don't Stop The Carnival", etc. Ce n'est pas tant le répertoire qui compte. Au fond, c'est toujours le même. Ça fuse de partout. De long en large de la scène jusqu'à l'infini. Il y a un rappel bien sûr... puis un second, un troisième et là, on saisit qu'on est dans autre chose. Une affaire de corps. LA JOIE. Personne ne veut laisser partir Sonny. On est débout, on applaudit, on le réclame, on crie, longtemps, longtemps avec tant d'insistance, on danse, surtout on danse de toutes les façons, c'est comme une vague, une vague gigantesque. Il revient, repart, revient surpris, seul ou avec l'orchestre. "Isn't She Lovely". Orchestre très en forme aussi, Mark Soskin en efficacité généreuse, Jerome Harris agile comme jamais et Al Foster en grand batteur rollinsien (et ça veut dire quelque chose). Quelle ardeur... le sablier a pris la tangente, ça fait plus de trois heures... "Take the A train", "Alfie", "Alouette, gentille alouette", 'The cutting edge", "Lover man", des solos improvisés. N'importe... Tant de questions résolues, de tranquillité humaine élancée. Un de ces "j'y étais" concerts où les parallèles jouent les extrémités libres au mileu de leur vie. 

 

Il parait qu'ensuite Rollins est allé au Dreher (un club de jazz à Châtelet) pour jouer avec Sam Rivers. 


3 juin 2026, dans le bus parisien (ligne 60) une vieille dame s'adresse à une autre dame plus jeune : "Il nous ont vidés de tout ce qui faisait notre substance... on ne sait plus aimer... moi je suis restée animale". Le 3 octobre 1980, on savait aimer.

 

Photographies et illustration :

1 - Guy Le Querrec (Magnum), concert du 3 octobre 1980

2 - Guy Le Querrec (Magnum), concert du 4 novembre 1965

3- Affiche du festival de Jazz de Paris par Siné (3 et 4 novembre 1965)

3 - Jean Rochard, concert du 6 novembre 1976

 

1 Entretien repris dans les dernières nouvelles du jazz 10 décembre 2020



6.4.26

LE SINGULIER DES PLURIELS À BRUXELLES


C'était le 31 janvier de cet an 2026. À Bruxelles sur la scène du 140, le chanteur et poète Olivier Thomas a convié un merveilleux essaim puissamment et originellement amateur (du latin amator dérivé de amare - aimer - avant que Stendhal et la sinistrose professionnelle ne s'emmêlent). JOIE ! Les musicien et musicienne de son fameux groupe Tomassenko, Louis Evrard (guitare) et Catherine Delaunay (la clarinettiste ayant la délicieuse charge des arrangements musicaux) se fondent dans un multiorchestre avec vents (on y reconnaît le saxophoniste baryton Pascal Van den Heuvel à qui on fait coucou), cordes (tant de guitares manifestes), instruments jouets, des chorales, celle des Estourdions de l'Académie d'Etterbeek de Véronique Ravier, la Nkoral d'Olivier Thomas, des enfants chantants, la comédienne Véronique Dumont... Des panneaux : "Vas y", "Fonce"... indiquent toutes sortes de directions de belle unité conjuguée en tous sens. JOUER ! Les mots où les souvenirs d'enfance défrisent le temps présent, les sourires, rires, tendresses exaltées, saisissent nos inquiétudes, pansent nos désarrois, sensibilisent nos colères. Une foule existe, débarrassée des tristesses anonymes. La soirée est intitulée "Le Singulier des Pluriels", titre extension du premier album d'Olivier Thomas (Igloo records) à prendre à la lettre de l'être. Et puis comme si toute cette félicité ne suffisait pas, comme si cette formidable humanité devait tellement faire front face au désamour de sinistres manipulateurs cataclysmiques, Olivier Thomas va chercher Huguette et l'installe au milieu de la scène. Huguette chante Piaf comme personne ne l'a jamais fait. On devine plusieurs vies, l'émotion de plusieurs siècles même. BEAUTÉ. Revient à l'esprit le message d'Albert Ayler sur la scène de la Fondation Maeght le 27 juillet 1970 : "music is the healing force of the universe". Ce n'était pas du bidon. Le 31 janvier 2026, on le vit. 

 

 Photographie : Marc Lamote

 

 



1.3.26

« MICHEL IS A FRIEND OF MINE... »

Ce ne seront que des fragments... 
 
« L'animal, c'est de l'ombre errant dans les ténèbres (...) 
Une affirmation sublime en sort pourtant ».  
Victor Hugo, extrait d'un poème à Georges Hugo in L'art d'être grand-père 
 
Nous sommes en 1976, rue Clotaire chez Dolo Music, boutique tenue par la disquaire Dolorès Cante (succédant au même endroit au Jazz and Pop Center de Laurent Goddet repris par Gérard Terronès). À cette époque, les musiciens et musiciennes aiment à fréquenter assidûment les boutiques des disquaires, lieux de vie musicale et sociale décidant parfois de bien des orientations. On se trouve et se retrouve chez Dolo. En cette fin d'après-midi, le joueur d'anches Michel Portal entre dans la boutique et demande « comme ça » de savoir « un peu » ce qui vient de sortir. Le flou très défini. Dolo lui propose quelques titres et très vite, guidée par la boussole déterminée de la curiosité portalienne, fait écouter Saxophone solos, premier album seul d'Evan Parker fraîchement paru chez Incus. Michel Portal écoute attentivement, très attentivement, avec cette mine joyeusement inquiète, cette concentration anxieuse d'où s'échappent quelques sourires, rires de surprise, et autres brefs éclats parfois tendus avant que son visage ne se referme pour d'autres ponctuations : « Oh, il joue vite ! ». Evan Parker sera invité par Michel Portal à plusieurs reprises, le 27 mai 1981 par exemple, au festival d'Angoulême, lors d'un Other Unit portant fortes traces du New Phonic Art et autres contemporanéités, avec le tromboniste Vinko Globokar et le percussionniste Jean-Pierre Drouet ainsi que le pianiste Frédéric Rzewski, le tubiste Gérard Buquet. Sommes du passé, esquisses de futur, présent sifflant ? Les temps changent et cela n'a rien d'automatique. Comment transporter la géographie où s'expriment si follement, si simplement, la joie des ruptures, les ailleurs épanouis, les ardeurs intimes ?

Par quatre fois à Châteauvallon, pour Portal, le lieu déborne tous les rôles. 
 
Nuit du 23 août 1972, Portal s'y trouve avec le trompettiste et inventeur inventif Bernard Vitet, les contrebassistes Léon Francioli et Beb Guérin et le batteur Pierre Favre. Vitet, il l'a rencontré des années auparavant dans l'orchestre de Sonny Grey puis dans le Free Jazz de François Tusques ou dans les ensembles de Sunny Murray. Beb Guérin, c'était chez Tusques ou dans la formation du saxophoniste Jean Frenay (jouant à la Maison de la Radio "Les barricades" en avril 1968) et Pierre Favre était déjà partie prenante de plusieurs expériences de Michel Portal avec le saxophoniste Jouk Minor ou le pianiste Joachim Kühn (guest star du premier album "jazz" de Portal). Et puis, il y eut l'apparition de la chanteuse Tamia qui fendit la nuit d'un passage où sillonnaient tous les désirs. Charles Mingus, présent, y entendit des animaux copulant. Ce fut la stupeur et des applaudissements d'amour à n'en plus finir. Le 24 août 1973, les mêmes sans Tamia ne rejouèrent pas, telle, l'incroyable musique de l'année précédente titrée No, no but it may be, mais sa légère affirmation, son fait accompli, son humour ("J'ai cassé mon violon car il avait l'âme française"), sa très inattendue dédicace à Harry James. Une génération musicale en sera marquée à tout jamais (Sylvain Kassap par exemple). Ce n'était ni le free jazz américain, ni la free music d'Angleterre, Hollande ou Allemagne, mais c'était « autre part » dans cette autre part, éperdument, furieusement, déraisonnablement, incidemment, tellement recherchée à jamais par Michel Portal. En 1972 et 1973, l'autre part était celle des lions. Et le "que faire ?" n'eut pas court, les solutions étaient multiples en attendant. 
 
Par exemple, ce drôle de quintet à Chaillot le 4 octobre 1975, avec le contrebassiste Alan Silva (compagnon d'excentricités antérieures), le guitariste Dominique Gaumont (récemment dans l'orchestre de Miles Davis) et les percussionnistes antillais Janick Dritz et St Yves Dolphin. Ou bien un "No no but it may be" en duo avec le batteur Daniel Humair le 23 novembre 1974 à la Maison de la Radio. Ou bien un trio manifeste pour plus tard à Antibes en juillet 1975 avec le batteur Daniel Humair et le batteur et pianiste Bernard Lubat lors d'une soirée où l'autre trio est Evan Parker, Anthony Braxton et Derek Bailey. Autres temps, autres parts. Ou bien, ou bien...
 
Ah oui, avec le très aimé Joseph Dejean, guitariste aussi fécond qu'aujourd'hui oublié (Dejarme solo lui est dédié). Portal et Dejean, c'est toute une histoire aussi, une histoire trop brève interrompue par un accident de voiture à Saintes le 9 juin 1976. On n'avait certainement pas fait le tour de la première question. Portal et Dejean avec Bernard Vitet, Beb Guérin et Tony Oxley à Nanterre le 3 mai 1975, au Nouveau Carré, le 23 octobre 1975 avec Jean-François Jenny-Clark, Bernard Lubat et Daniel Humair ou encore à Chaillot le 13 mars 1976 avec Jac Berrocal, Bernard Vitet et Bernard Lubat...

En 1976, la voix de monsieur Jazz à la radio depuis 1947, André Francis, est de retour à Châteauvallon après deux années "sans". "Jazz à Châteauvallon" est devenu "Musique ouverte" (affiche dessinée par Gourmelin de Pilote) et Michel Portal y foule la colline le 23 août avec Léon Francioli, Beb Guérin et le batteur, claviériste Bernard Lubat. Un de ces moments "j'y étais" où tout votre corps se rappelle. Un de ces moments dont il y a beaucoup plus qu'on ne danse, un de ces moments comme il y en a beaucoup moins qu'on ne le pense. Surgit "Angels" d'Albert Ayler, ténor dans les feux d'artifice. La grande fête. La grande fête. La grande fête. À la toute fin (mais pourquoi des moments pareils finissent-ils ?), tout le monde est sur la scène parmi les musiciens et les musiciens parmi le monde. On y croise une princesse à barbe en robe dorée ou Dudu et sa trompette entamant “La Raspa”. Que de rires. On ne se défoule pas à Châteauvallon, on est heureux, le plus haut niveau de conscience.  Dans Jazz Magazine, Serge Loupien relate : « Dans la soirée du 23 août en effet, non plus le Unit mais Lubat, Francioli, Guérin et Portal entrouvrirent à la création collective les portes du sublime, et occasionnèrent l’explosion d’un festival qui glissait, presqu’imperceptiblement, sur la pente confortable de l’euphorie bon marché ». Le plaisir alerte. Dans le journal Les Allumés du Jazz n°8 (2003), Portal revient sur ce moment : « Lubat apportait un truc nouveau un peu rock, une drôle d’énergie. C’était une fête sans nom comme si c’était la dernière fois. Des spectateurs étaient descendus sur scène à la fin pour jouer “La Raspa”. On jouait ce qui nous passait par la tête avec une liberté folle, Albert Ayler avec les feux d’artifice. Un moment unique ! »1. Lors de la parution de l'album Châteauvallon 76, Francis Marmande aura le mot impeccablement mémoriel « Ce n’était pas rien. Ils dessinaient pour l’éternité, mais ils dessinaient à la craie. »
 
Pour la fin de l'année 1976, lors d'une nuit du jazz à Ris-Orangis, les histoires se croisent, Portal est avec Beb, Léon, Lubat, Vitet, Jean-Pierre Drouet et Tamia. 
 
Châteauvallon, chapitre IV, 22 août 1977 : Portal ne cherche pas l'impossible extension, il fouille ailleurs, dans un ailleurs d'avant l'après des temps composables. Il retrouve le contrebassiste Barre Phillips avec qui il a tant partagé et le joueur de synthétiseur Dieter Feichtner. La musique est belle, très belle même, mais le fol élan post 68 s'évapore. Lip est loin. Ici et maintenant se cherchent là-bas et ailleurs. On frémit. Il faudra réajuster, ou désajuster autrement. 
 
« Ouvrez grand la tête » avait indiqué Erik Satie. L'habitation des marges et ses folles aisances débordantes va devenir question préoccupante, mais pas irrésolue, à l'aide du plein air d'Han Bennink, des javelines de Fred Van Hove, Irène Schweizer, Albert Mangelsdorff, Kenny Wheeler, Roswell Rudd, des surprises de Martial Solal, des retrouvailles de Sunny Murray, des fantaisies d'Eugénie Kuffler... On pourra aussi évoquer un concert à l'instigation de Jean Schwarz au théâtre Récamier avec Don Cherry, Nana Vasconcelos, Jean-François Jenny-Clark...
 
Chez nous, le 2 septembre 1978, dans la petite chapelle du XIe siècle de Chantenay-Villedieu, le trio Michel Portal, Beb Guérin et Bernard Lubat défie le temps. C'est chaleureux, provoquant, furieux, rigolo, pas sage du tout, comme si tout pouvait recommencer. La presse locale est scandalisée. On se dit que tout est encore possible. Quelques jours avant, Bernard Lubat a fait de son village natal, Uzeste, un fort musical de tous les extérieurs. Y jouent la Compagnie Lubat, Vanina Michel, Yvan Dautin, Michel Portal, Jean-Louis Chautemps, Patrick Auzier, Francis Valonne, Claude Bernard, Jacques Di Donato, Philippe Petit, Beb Guérin. Les villages vont sérieusement compter. Uzeste en particulier. L'association Portal-Lubat va devenir une sorte de baromètre de décennies à venir, in and out.
 
Le 3 octobre 1980 au Lapin vert de Lausanne, Portal est en trio avec Léon Francioli et Pierre Favre. À Trans-Musiques, festival organisé les 6 et 7 octobre 1978 par Jacques Pasquier, Philippe Conrath, Rémy Kolpa-Kopoul et Thierry Haupais, et soutenu par le quotidien Libération, il présente un groupe de nouvelle indication avec le jeune guitariste Claude Barthélémy et de vieilles connaissances, Henri Texier et Aldo Romano (le saxophoniste était dans le groupe d'Henri Texier en 1967). Tous vont jouer un grand rôle dans les hasards du futur, et Barthélémy, celui d'une certaine régénérescence de longue portée. Indicateur, certes, mais les temps se croiseront toujours. Quelques jours avant, le 17 septembre, avec Beb Guérin, Léon Francioli, Bernard Lubat et Vinko Globokar, Portal arpente le Sens Music Meeting organisé par Jac Berrocal. « Concert à finir sans finir » selon Francis Marmande dans son article paru dans Le Monde du 20 septembre. 
 
À Uzeste en août 1980, Lubat présente une "Petite histoire de la musique, de Guillaume de Machaut à Michel Portal". Depuis l'année précédente, le clarinettiste-saxophoniste du Workshop de Lyon, Louis Sclavis, est entré dans la vie uzestoise autant que dans l'univers portalien. Ce qui sera (aussi) décisif pour les tables de multiplication des temps à venir.
 
Beb Guérin, contrebassiste des champs libres, se suicide le 14 novembre 1980. Le bouleversement est immense.
 
« Toute ma vie, j'ai cherché la beauté du monde. »
Mary Achy (peintre de l'ouest américain, 1832 - 1886)

Jacques Thollot avait dit : « Tu aimes Portal, alors écoute les sonates de Brahms avec Pludermacher ». C'est en 1969 que Michel Portal enregistre, avec le pianiste Georges Pludermacher, ces fameuses sonates pour clarinette et piano du compositeur allemand. La même année que son premier album "jazz" Our meanings and our feelings (avec Joachim Kühn, Jean-François Jenny-Clark, Jacques Thollot et Aldo Romano). Titre clé sans doute. L'un ne va pas sans l'autre. La vaste exploration passe murailles. Rencontres avec Poulenc ou Mozart dont il souhaite tant être proche. Avec le clarinettiste Paul Meyer et l'Orchestre Royal de Chambre de Wallonie, en 2020, dans l'album Double (Alpha Classics), il aborde des compositeurs beaucoup moins familiers : Georg Philipp Telemann, Carl Stamitz, Felix Mendelssohn, Carl Philipp Emanuel Bach. Celui que l'on qualifie très (trop) souvent d'intranquille, livre la plus tranquille des surprises. 

Certes, il n'est pas seul parmi ses contemporains de France (en Angleterre par exemple, c'est assez fréquent) à pratiquer le jazz et la musique dite classique ou la musique classique et la musique dite de jazz. Le clarinettiste Jacques Di Donato, le contrebassiste Jean-François Jenny-Clark, le saxophoniste Jean-Louis Chautemps, les percussionnistes Jean-Pierre Drouet et Bernard Lubat l'ont fait. Mais pour Michel Portal, premier prix du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris en 1959 et dans la foulée d'une floppée de prix de cette discipline, il s'agit de deux fronts communs ou plutôt de deux fronts à communier. Filmer Michel Portal s'avère difficile et son jazz s'adapte difficilement aux cadrages documentaires et si Portal apparaît en chef d'orchestre dans le film de Michel Polac La sourde oreille, c'est peut-être dans Le Concerto de Mozart, un film de Jean-Louis Comolli et Francis Marmande (deux proches en vérité) que l'intranquillité est le plus tranquillement saisie. Portal recherche intensément Mozart pour y trouver sa voix (les deux de fait). La relativité ne contrarie pas la précision.  
 
Michel Portal a composé pas mal de musiques pour le cinéma, autre "spécialité". On peut être étonné que ses partitions pour les films de Jean-Louis Comolli soient étrangement absentes de l'album Musiques de Cinémas - Déjouées avec des amis jazzmen (Label Bleu, 1995), mais peut-être les versions d'origine n'avaient-elles aucunement besoin d'être "déjouées". Portrait de groupe avec film pour L'Ombre rouge (1981), aux côtés de Portal : Ivan Jullien, Louis Sclavis, Claude Barthélémy, Jean-François Jenny-Clark, Daniel Humair, Christian Escoudé, André Both, Patrice Petitdidier, Daniél Landréat, François "Faton" Cahen, Emmanuel Roche, Alex Perdigon, Christian Guizien, Guy Bardet, Jean-Claude Verstraete, Kako Bessot. Photographie d'époque. Pour Balles Perdues (1983), le tromboniste américain George Lewis rejoint la troupe, on le retrouvera dans nombre de New Unit ou New New Unit dans ces années 80. Auparavant, Portal aura composé pour La Cecilia (1975) de Jean-Louis Comolli ce qui est peut-être (osons) sa plus adéquate musique de film, pas simplement parce qu'elle s'accorde magnifiquement à la matière du film, à son sujet, mais aussi parce qu'elle a l'exactitude de sa position au milieu des années 70. L'orchestre est intimement idéal : Joseph Dejean, Bernard Lubat, et le pianiste Maurice Vander. Catherine Delaunay arrangera en 2023, sans le déjouer, le thème de La Cecilia pour One Another Orchestra. D'une manière ou d'une autre, faire vivre le répertoire.
 
Pour son film Bonjour Monsieur Comolli (2023), qui raconte les derniers jours du réalisateur de La Cecilia, Dominique Cabrera utilise en conclusion un solo de clarinette de Michel Portal joué à l'occasion d'un hommage à Jean-Louis Comolli le 15 octobre 2022 à la Cité Architecture & Patrimoine. A-t-on jamais fait plus juste musique de film ? Le film de Comolli projeté ce jour-là s'intitule On ne va pas se quitter comme ça. 
 
« Il n’y aurait donc pas de "deuxième fois", 
mais une nouvelle "première fois" »
Jean-Louis Comolli ("Questions à Jean-Louis Comolli" par Gérard Sensevy et le collectif Didactique pour Enseigner, février 2022)
 
Comme un paysage marocain où les maisons restent éternellement en construction, mais inévitablement habitées, la géographie - fut-elle mythique - échappe. Elle est profonde et tous les lieux se chantent. Une seule bannière "halte aux assurances" peut-elle tenir ? La curiosité est une épatante qualité et Michel l'explorateur a rejoint les imaginaires des compositeurs Pierre Boulez, Mauricio Kagel ou Karlheinz Stockhausen (« Dans ce passage, jouez ce que vous voulez ! » - alors Portal joue quelque chose avec un phrasé un peu jazz et Stockhausen l'interrompt : « Mais pas ça »). Dans "Discours IV Für Drei Klarinetten" de Vinko Globokar (1978), les clarinettes de Portal, Di Donato et Jacques Noureddine sont dans l'eau. Lors de l'exécution de cette pièce en Allemagne, pour bien faire, les organisateurs ont ajouté des poissons rouges dans le seau. 

« Michel is a friend of mine ... »
Sonny Thompson (in Minneapolis, 2001)
 
Pour Portal, les références à la solitude sont nombreuses. Les "Solitudes" cadencent, enregistrées en bonnes compagnies, avec Bojan Z, Markus Stockhausen, Bruno Chevillon, Joey Baron, Steve Swallow (Dockings, Label Bleu, 1997), Martial Solal (Fast Mood, BMG, 1999 - produit par Jean-Jacques Pussiau), Tony Hymas, Sonny Thompson, Michael Bland (Minneapolis, Universal 2001, Minneapolis, We Insist, Universal 2002) ; les isolements sont splendides (Splendid Yzlment, CBS, 1971 - avec Jouck Minor, Gérard Marais, Runo Ericksson, Howard Johnson, Barre Phillips, Pierre Favre). Et Dejarme Solo (1979, CY) affirme, dès le très beau dessin d'Alechinsky, la boulimie solitaire. Elle s'exprime à plusieurs soi (re-recording). Fin de décennie, fin des temps, amorce de lendemains, traces de chants, dépôt de preuves, empreinte entêtée, reprise de souffle ? Album de haute réflexion constitutive. Marqueur aussi précis que possible. 
 
Laissez-moi seul, mais pas trop longtemps. La suite s'appelle Turbulence (Harmonia Mundi, 1987 - avec significativement : Jean Schwarz, Mino Cinelu, J.-F. Jenny-Clark, Daniel Humair, Harry Pepl, Jannick Top, André Cecarelli, Claude Barthélémy, Bernard Lubat, Richard Galiano). Ce sont des foules agitées qui vont fréquenter les desseins portaliens. Ici, un groupe avec François Corneloup, Médéric Collignon et son fils Olivier Portal (alias Playin’ 4 The City) pour la musique de La petite chartreuse de Jean-Pierre Denis... là, un trio avec Bernard Lubat et Jean-Paul Celea (qui avait eu antan la tâche délicate de "remplacer" Beb Guérin dans un Unit reconstitué avec Bernard Vitet, Léon Francioli et Pierre Favre lors de l'Hommage à Beb à Bobino le 30 novembre 1980)... ici encore, un groupe avec Laurent Dehors, Andy Emler, François Moutin et Xavier Dessandre Navarre, là aussi un quartet avec Louis Sclavis, Bruno Chevillon et Daniel Humair... un autre avec Bojan Z, Bruno Chevillon et Eric Echampard... des invités à n'en plus finir (sans finir) : Charlie Haden, Jack DeJohnette, Trilok Gurtu, Al Mouzon, John Marshall, Richie Beirach, Dave Liebman... et des invitations en cavale : Émile Parisien, Vincent Peirani, Miroslav Vitous, The Recyclers... des retrouvailles de permanence : Mino Cinelu, Han Bennink, François Jeanneau, Eddy Louiss, John Surman... des duos : Richard Galliano, Jacky Terrasson, Yaron Herman, Joachim Kühn... cinq albums chez Label Bleu... la mise en musique des photographies de Guy Le Querrec avec Jean-Pierre Drouet, Henri Texier et Louis Sclavis...  etc., etc., etc., etc., etc., et les pas de danse de Carolyn Carlson... un échange avec Barbara Hannigan... deux nouvelles versions des sonates de Brahms (avec Mikhaïl Rudy puis Michel Dalberto)... un enregistrement de "Märchenerzählungen" de Schumann avec Gérard Caussé et Mikhaïl Rudy...  Une solitude extraordinairement peuplée d'amitiés foisonnantes, de fraternités complexes.

Lors de l'escapade minnesotanne du nouveau millénaire, Michel Portal rejoint à Minneapolis Sonny Thompson, Michael Bland, Tony Hymas, Vernon Reid et Jef Lee Johnson, puis Anthony Cox, Dave King et encore Erik Fratzke, Tony Malaby, François Moutin, Airto Moreira, JT Bates, et enfin Stokley Williams. À l'écART, les transpositions imaginaires et tangibles se réconcilient en correspondances inattendues. La musique peut donner à voir une autre perception de soi-même, de lui-même et autres possibles, êtres possibles. C'est très vivant. Minneapolis et St Paul sont des villes de résistance (1934, 1969, 2008... et 2026 où le carrefour du studio de Steve Wiese - Michel y a enregistré - deviendra un point crucial de la résistance à ICE). En l'an 2000, Michel le sait : « À Minneapolis, je me sentais très libéré… pas de complexe de dire que j’étais un jazzman, un musicien classique… le miracle, c’était de voir que ces musiciens étaient enthousiastes, non pas de jouer avec moi, mais de faire de la musique (…) j’ai senti qu’il y avait une espèce d’ouverture là et une générosité incroyable (…). C’est rare chez moi d’avoir fait quelque chose sans vraiment une angoisse (…) J’avais l’impression d’être avec des copains.2 ». Quatre albums (salut vif à Daniel Richard !) en portent les traces. En 2000, Sonny Thompson en studio chante « Michel is a friend of mine... » et en 2016, sur la scène de Sons d'hiver, il appelle à pleins poumons : « Micheeeeel ! Micheeeeel ! » La joie fuse. 

« Ce sont d'ailleurs les fragments qui nous donnent le plus grand plaisir, tout comme la vie nous donne le plus grand plaisir quand nous la regardons en tant que fragment. »
 Thomas Bernhard (Maîtres anciens, 1985)
 
Bojan Z a su écouter, compléter, vivifier les intentions de ce que les historiens pourront appeler la dernière période et produire deux albums de forte empreinte et beaucoup de présence sur les planches. Guy Le Querrec a photographié Michel Portal en ses paysages et intériorités pendant 60 ans d'un œil malicieux, amical, irréductible. Francis Marmande a commenté, devancé, analysé les reliefs de son compère bayonnais. Au Salon du Jazz (anciens studios Barclay) en avril 1983, Marmande et Portal vinrent ensemble écouter un duo impromptu de Tony Coe et Phil Wachsmann. Un peu plus tard, à la Cinémathèque de Chaillot, Portal et Jean Schwarz accompagnaient les émois cinématographiques de l'auteur de La chambre d'amour. 
 
Le 12 février 2026, Michel Portal est parti. Des fragments, ce sera l'essentiel et chacun pourra reprendre cette histoire avec le début qui lui plaira, le pittoresque qui lui siéra, mais il faudra prendre garde à ne pas rogner les essentiels. Chérir un aspect peut en masquer tant d'autres. Le 16 février 2026 sur France Musique, lors d'un hommage à Michel Portal, un chroniqueur pourtant émérite et immanquablement connaisseur, amateur du jeu d'alto de Portal, affirmait dur de dur : "en tous cas, il n'a jamais joué de ténor". Avec une autre perspective, on peut penser à "Angels" à Châteauvallon, à ces disques où Portal joue du saxophone ténor, à commencer par son premier, à ses multiples moments de concerts épris de ténor, comme avec Steve Lacy le 10 octobre 1970 ou à Amiens le 30 mai 1987 pour le concert qui deviendra Men's Land, dans Dejarme solo, Turbulence, Arrivederci Le Chouartse, ou à ses débuts avec Sonny Grey, etc., etc. Les photos sont nombreuses. Isolées, les preuves ne disent pas l'essentiel. L'image que l'on se fait peut facilement figer l'impression à un endroit indiscutablement véritable, un fragment authentique, quand il n'est que l'élément d'un réel mouvant. Michel Portal a aimé l'ailleurs d'ailleurs, sachant d'instinct que sceller les fragments limite l'expression. La dernière fois que nous avons écouté un disque ensemble, c'était celui de Robert Mitchum chantant des calypsos et nous avons ri de bon cœur.  
 
Dans les années 60 et 70, celles et ceux que les organisateurs qualifient aujourd'hui de "public" s'autorisaient de leur propre chef à faire partie du concert, Michel Portal et ses amis se trouvaient fort stimulés de cette liberté et cela impliquait une écoute très engagée, partagée, critique, turbulente ou pleine d'amour. Le 24 février 2026 au Père Lachaise, les applaudissements furent pleins d'amour.  
 
1  « Les contacts de Michel Portal », conversation de Michel Portal avec Guy Le Querrec, Valérie Crinière, Christelle Raffaëlli, Jean-Jacques Birgé et Raymond Vurluz, in Les Allumés du Jazz n°8, 1er trimestre 2003. 
2 « Les Grands Entretiens », Michel Portal interviewé par Yvan Amar, France Musique, jeudi 7 février 2019. 
 
• Photographie : Jean Rochard (Chantenay-Villedieu, 2 septembre 1978, Michel Portal avec Beb Guérin et Bernard Lubat).