Bon, ce n'était pas à Ville D'avray ni à la Cité Véron que jouèrent le saxophoniste Florent Dupuit et le guitariste Joel Shapira le 19 septembre 2026, mais à la médiathèque de Chevilly-Larue à laquelle a été donné, en 2007, le nom de l'auteur de L'herbe Rouge. La médiathèque de Chevilly-Larue ressemble à un gros navire que son capitaine, Thierry Vandenieuwembrouck, fait vivre, aussi, à goûts de musique. Beaucoup d'enfants y lisent, c'est une image merveilleuse pour qui a la vue trop assombrie par les écrans des transports qui n'ont plus grand chose de commun. Avec le CEM JAZZ, la médiathèque Boris Vian a tenu à marquer le centenaire de Miles Davis au milieu d'une exposition photographique mise en place par cette association chevillaise (le CEM Jazz possède une impressionnante collection d'archives, 78 tours, instruments et programmes entre autres). On y retrouve bien des héraults de cette musique, Mary Lou Williams, Philly Joe Jones, Jo Jones, Major Holley, Charles Mingus, Doc Cheatham parmi une foule fort swingante. Dans cette argentique assemblée, seule une image d'un guitariste n'a pas retrouvé son nom.
Bien, justement le guitariste du duo du jour a un nom : Joel Shapira. Musicien de Minneapolis, récemment installé à Paris dont le jeu fut décrit par le critique Kevin O’Connor en 2017 comme « un trésor de diversité sans pareil ». Un temps newyorkais, il fréquente Jim Hall (influence marquante). Sa route croise celles de Joe Pass, Tal Farlow, Charlie Byrd, Jack McDuff, Bernard Purdie, Butch Miles, Randy Brecker, Pete Hennig, Dean Granros. Au sein de son orchestre, s'illustre Eric Gravatt, le batteur ayant marqué le premier (et demi) Weather Report, batteur fort apprécié par Miles Davis. Un samedi matin, sous un arbre de la Montagne Sainte Geneviève, Joel Shapira rencontre Florent Dupuit, saxophoniste et flûtiste au phrasé aussi éprouvé qu'une appétence pour tous les chemins de traverses qui mènent aux esplanades publiques : Michel Zbar, Guy Reibel, Pédro Kouyaté, Zool Fleischer, Eddy Louiss, Glenn Ferris, Anti Rubber Brain Factory de Yoram Rosilio, Ping Machine de Frédéric Maurin ou bien sûr son quartet Alice’s Mirror. À la Montagne Sainte Geneviève, Florent Dupuit salue, seul (ou en solo absolu pour reprendre l'expression inventée par André Francis) Sonny Rollins en toute corruscation. Écoute ravie du guitariste. Moment opportun, duo à venir.
À Chevilly-Larue, c'est "Smiles for Miles", répertoire emprunté au trompettiste illinoisais où (pour une paire) à deux de ses compères dont il a popularisé les thèmes, Wayne Shorter et Josef Zawinul (alors futurs employeurs d'Eric Gravatt) : "Tune up", "Nefertiti", "Nardis", "Four", "Hal Nelson", "All Blues", "In a silent way", "Solar", "Jean-Pierre". Soit un voyage prolongeant des affluences vénérables en ouvrant, dans les secrets de l'entre deux, de nouvelles allées, marquées en étapes, fondus enchaînés, dansant dans le souvenir de crêtes pleines d'avenir. L'engagement est aussi puissant qu'arachnéen, les thèmes respectés parce que libérateurs, et les échanges dignes de tous les avenirs. Au fur et à mesure du cheminement du duo, on se rend compte qu'en toute élégance, sans contrainte, il pose de vibrantes marques pérennes.
Le thème de Josef Zawinul "In a silent way", donna, le 18 février 1969, son titre à l'album éponyme de Miles Davis, et fut de suite perçu comme manifeste d'un nouveau genre dont la figure centrale (à tort ou à raison) était le trompettiste. On sait que la première prise, ce jour là, eut des allures de bossa nova, ce qui ne convenait pas du tout au papa du jazz-rock (appellation incontrôlée), lui voulait surtout trouver de la gueule d'atmosphère. L'octet du jour (trompette, sax soprano, trois claviers, guitare, contrebasse, batterie) reçu rapidement d'aussi simples que fermes indications, histoire de véritablement trouver ce silent way au delà de toute expertise.
À Chevilly-Larue, 57 ans plus tard, c'est bien ce même chemin silencieux qui se trouve pressentit, cette fois avec deux instruments, deux caractères. Mais foin de s'appliquer à la leçon passée, c'est un "In a silent way" de nos jours soucieux des passages encore possibles qu'offrent Joel Shapira et Florent Dupuit. Le 19 septembre 2026, lendemain du 18 février 1969, la fulgurance extraordinairement paisible des deux hommes nous livre alors les clés de toutes les méditations encore concevables.
Photographie : B. Zon
• Petit concours : les trois premières lectrices et premiers lecteurs capables de reconnaître le guitariste mystérieux (photo ci-dessous) recevront un disque nato de leur choix dans cette sélection en écrivant ici.
Remerciements à l'équipe de la médiathèque Boris Vian et au CEM Jazz

