Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne
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12.12.14

LE BLACK DOG A 15 ANS
SACRÉ CLÉBARD !

Illustrations de Stéphane Levallois extraites du livret de How the light gets in de Fantastic Merlins

On pourrait, en toute facilité, utiliser la formule du fameux "Je me souviens" de Georges Perec et faire une liste infinie, tant le Black Dog qui fête ses 15 ans, regorge de lumineux souvenirs. Ceux dessinés par Stéphane Levallois dans le livret de l'album How the light gets in du groupe Fantastic Merlins par exemple.

Le Black Dog est un café situé à St Paul près du Mississippi. Il doit son nom à un impératif nocturne d'un soir de décembre, une rapide histoire de chien, pas vraiment à Led Zeppelin, ni même, consciemment, au chef Black Dog, qui, coïncidence, avait son campement de l'autre côté du Mississippi. Situé à l'endroit du camp de Little Crow, figure essentielle de la guerre des Dakotas contre le pouvoir colonial en 1862, ce "chien noir" n'est pas un truc tendance, un salon "branché", seulement un lieu de vie où être ensemble n'est pas une excuse à la solitude, un endroit qui tourne modestement le dos à un monde d'anéantissement qui ne fait forcément que passer. Il sait où sont ses marques, celles de Little Crow ne sont peut-être pas anecdotiques, intuition et sens sont en bonne place. En plein Lowertown de la capitale du Minnesota, Le Black Dog est une île, habitée, cultivée, où l'on se rencontre sans crainte, sans pose, un endroit de printemps qui ne craint pas l'hiver. Si on y mange et y boit bien, si l'on y parle volontiers (tant de débats passionnants - dans l'après 11 septembre par exemple ou lors de la RNC en 2008 où le Black Dog fut un extraordinaire accueil pour toutes les forces de l'expression libre), si les murs exposent régulièrement les images de peintres, dessinateurs et photographes impressionnants (Jim Denomie, Jonathan Thunder, Carolyn Anderson, Neto, Andy Singer, Caroline Forbes, Guy Le Querrec, Cattaneo, Ken Avidor, Lara Hanson, Steve Robbins, Emel Sherzad, Anne Elias ou même Edward Sheriff Curtis - dont l'éditeur Cardozo habite à côté - et tant d'autres...), la musique y joue un grand rôle. Pas une position concertante, une petite esplanade musicale au geste naturellement collectif qui répond au petit besoin de chaleur, de vigueur, d'une intensité aérée. Le groupe de rap Junkyard Empire y avait établi une petite commune chaque mercredi, les Fantastic Merlins, un Community Pools le vendredi, et Dean Magraw et Davu Seru y joent en continu chaque premier mardi du mois, un espace où l'expression embrasse l'idée cardinale de la renaissance, des haltes d'utopie, de l'évidence du "Nous". Le Black Dog a d'autres constances, Donald Washington, Todd Harper, Pete Hennig et ses Bluegrass Bandits, Eric Gravatt, Steve Kenny, Nathan Hanson, Brian Roessler, Willie Murphy, Nikki and the Ruemates, Anthony Cox, George Cartwright, Merciless Ghost, Rahjta Ren, Atlantis Quartet, Zacc Harris, Brandon Wozniak, Chris Bates, Brad Bellows, d'autres visiteurs heureux, Desdamona, Carnage, Brother Ali, Jef Lee Johnson, Michael Bland, Yohannes Tona, Bryan Nichols, Toki Wright, Happy Apple, Fat Kid Wednesdays, Jeremy Yvilsker, El Guante, Tish Jones, Michelle Kinney, Chris Cunningham, Douglas Ewart, Alden Ikeda, The Pines, JT Bates, Boots Riley and the Coup, Gary Farmer, Hymn for Her, Milo Fine, Kid Dakota, Michael Rossetto, Marc Anderson, Pat O'Keefe, Los Nativos et les voyageurs d'outre-Atlantique : Michel Portal qui y dédia un titre "At the Black Dog", Emilie Lesbros, Denis Colin, Pablo Cueco, Mirtha Pozzi, François Corneloup, Dominique Pifarély, Jacky Molard, Hélène Labarrière, Janick Martin, Yannick Jory, Evan Parker, Benoît Delbecq, Raymond Boni, Miguel Linares, Gabriel Gonzalez, Imbert Imbert et les fervents aux nombreux séjours, Tony Hymas et Didier Petit qui y cuisina même un pot au feu. Le Black Dog prend à témoin les petites irruptions, les générosités fécondes et les bonnes fréquences. Sans ce lieu notre musique aurait manqué de bien des jouissances... fortement.  Un bon anniversaire et un sacré coup de chapeau au trio Sara, Andy et Stacy Remke et à leur sacrée bande de Black Doggers ! Wouf ! Wouf !

Sur notre Glob : une série d'articles sur le Black Dog







8.12.10

ANTIWAR COMMITEE, JUNKYARD EMPIRE, LA GUERRE QUI N'EN FINIT PAS ET LE RETOUR DES CHIENS NOIRS


"Si la machine gouvernementale veut faire de vous l'instrument de l'injustice, envers notre prochain, enfreignez la !(1)" Henry-David Thoreau "Wake up !" urge Briahnu du groupe Junkyard Empire pendant que l'orchestre varie "India" de John Coltrane. Et les paroles fusent. Coltrane et le hip hop en même temps, ce n'est pas un effet, c'est une nécessité - joie de constater que Coltrane fait partie de cette nécessité. - car 151 ans après le conseil de Thoreau, le compte n'y est toujours pas... Il faut redire en tous sens et plein de sens, se rassembler. Samedi 4 décembre au Black Dog, l'Anti-war Commitee organisait une Right to remain silent auction (2) afin de collecter des fonds pour venir en aide aux 17 inculpés (3 nouvelles assignations à comparaître). Le motif d'inculpation : leur refus de parler après les raids du FBI (3) dans les habitations de certain(e)s d'entre eux ; militer contre la guerre est assimilé à "lien avec terroristes". Le but, à peine voilé : décourager le mouvement anti-guerre de toutes les façons possibles. L'Amérique d'Obama ressemble à s'y méprendre à la précédente, sauf que sous le roi George, la fourberie s'étalait au très grand jour et les motivations s'exprimaient volontiers sans cette retenue des menaces ("A cause de vous le Tea Party...") justifiant la parfaite inaction. On ne peut qu'admirer ces gens qui risquent de lourdes peines de prisons pour la défense de nos vies. Que faut-il pour que l'on réalise ? Que faut-il pour briser ce silence insupportable qui nous gagne facilement, nous rendant tous complices de l'horreur. La cohérence, même fragmentée, fait avancer. "Wake up ! wake up" Pendant que s'opèrent les achats, à gauche du café, Junkyard Empire joue avec force de musique et de mots, lançant ces sortes d'illuminations soudaines en plein coeur, illuminations du réel. Entre les deux sets, la parole revient à certaines inculpées (la présence considérable des femmes - et de nombreuses mères - dans le mouvement anti-guerre subjugue), le trait d'union avec les mots du groupe frappe. Junkyard Empire a depuis longtemps fait le lien entre expression (4) et action. La musique a ce pouvoir de nous faire lever. C'est fort : l'insurrection de l'éclat ! Pourquoi ne pas en profiter et ruiner une fois pour toutes (à renouveler bien sûr en permanence) ce principe d'éparpillement auquel on souscrit si facilement. Dehors, il neige, Les gens sont heureux de se voir, se retrouver, se rencontrer, se compter. Les achats vont bon train (une publication originale d'Alexander Berkman par exemple), les conversations aussi et la diffusion d'information. On se souvient de ce que fut le lieu pendant la RNC (5). Il est aussi des curieux questionnant ce qui est advenu du dernier mouvement social en France avec des observations du type : "Le gouvernement français cette fois-ci n'a même pas fait mine de négocier, de cette manière il s'adresse aux autres gouvernants et plus du tout à son peuple". Ce mépris devrait nous pousser à quitter toute résignation nous transformant en instrument de l'injustice. Cesser leur guerre, nous reprendre ! Anti- war commitee (1) La désobéissance civile (1849) (2) Right to remain silent auction (3)Raids du FBI contre le mouvement antiguerre (4)Interview Junkyard Empire (5) L'éléphant contre les chiens noirs

29.11.10

RIGHT TO REMAIN SILENT AUCTION


Le 4 décembre se tiendra au Black Dog une vente aux enchères afin de soutenir l'Anti War Commitee des Twin Cities. Il avait été rendu compte ici des raids du FBI contre cette organisation anti-guerre de Minneapolis et St Paul (ainsi que contre d'autres associations du même type à Chicago). Les 14 membres inculpé(e)s après avoir subi les intrusions violentes du FBI dans leurs appartements et la confiscation de leurs ordinateurs, téléphones et archives ont été appelés à comparaitre devant le Grand Jury à Chicago sans autorisation d'être assisté(e)s par leurs avocats. Elles et ils ont choisi de ne pas coopérer (collaborer) et ont refusé de donner les noms réclamés. Pour cette raison, elles et ils encourent des peines de prison ferme. La soirée de samedi à laquelle participera le groupe Junkyard Empire est une soirée de solidarité pour faciliter les démarches juridiques complexes nécessaires au soutien des inculpés. Il en va de nous tous. Antiwar Committee Minnesota Committee to stop FBI repression The Black Dog Raids du Fbi contre le mouvement anti-guerre

9.12.09

SOLEA POUR DEAN MAGRAW


Dimanche 5 décembre, le Black Dog s'est habillé en disquaire pour quelques heures. Le charme de l'un va comme un gant à l'autre. Les disques étalés sur les tables du café forment comme un grand puzzle d'aide pour Dean Magraw, être musicien aussi généreux que talentueux touché par une leucémie. "Records for Dean" s'inscrit dans une série de concerts de soutien offerts par ses nombreux amis des Twin Cities. Dean ayant sérieusement tourné avec Next de François Corneloup (le reste de l'orchestre est composé de Dominique Pifarély, Chico Huff et JT Bates) en France, il y a développé de nombreuses amitiés (c'est une de ses nombreuses aptitudes). Les Allumés du Jazz on collecté auprès de leurs membres, mais aussi d'autres maisons de disques en France (pas seulement de Jazz, et même quelques DVD) un nombre substantiel d'albums. Valérie Crinière des Allumés, qui a traversé cette même épreuve avec force et courage, s'est particulièrement dévouée pour mener cette opération avec succès. Une de ses premières sorties après une longue période de soins intenses fut justement un concert de Next au festival du Mans. Ils furent nombreux à répondre spontanément. À St Paul et Minneapolis, d'autres maisons de disques et musiciens ont aussi offert des disques, ainsi que des tee-shirts, places de concerts. 800 disques (dont 600 trouveront preneur) sont ainsi proposés à la vente (à l'appréciation ou possibilité de chacun pour une somme minimum de $3), parmi lesquels, pour donner un rapide et injuste aperçu, des oeuvres de Anthony Ortega, Jay Epstein, Paul Rogers, Desdamona, René Bottlang, François Tusques, Bother Ali, Raymond Boni, Eyedea, Joe McPhee, Spagnetti Western String Co, Araïk Bartikian, Suicide Commando, Hélène Labarrière, Fantastic Merlins, Bigre, Boiled in Lead, Willie Murphy, Alan Silva, Didier Petit, Atmosphere, La Nébuleuse du Hask, Laurent Rochelle, Christophe Rocher, Christofer Bjurström, Tony Hymas, Raymond Yates, Kazuko Hohki, George Cartwright, Siegfried Kessler, Kristen Nogues, Steve Lacy, Denis Colin, Jacky Molard, Hasam Yarimdünia, Fat Kid Wednesdays, Sam Rivers, Pascale Labbé, Barre Phillips, Dominique Pifarély, Dave King, Steve Lacy, François Corneloup, John Butcher, Evan Parker, Kristoff K. Roll, P.O.S., Ahmad Jamal, Michel Doneda, Jelloslave, Serge Adam, Thôt, BK one, Bernard Santacruz, Aviette, Ramuntcho Matta, Jean-Pierre Drouet, Junkyard Empire, Happy Apple, Georges Arvanitas, Pablo Cueco, L'Ogre, Oriental Fusion, Bill Mike, Hubert Dupont, Saint Paul Chamber Orchestra, Tom Harrell, Stu Martin, Daniel Erdman, 3 Mustapha 3, Carole Hémard, Sylvain Kassap, Imbert Imbert, Halloween Alaska, Bernard Vitet, un film de Frédéric Goldbronn (déjà projeté au Black Dog) ou encore, must have, le nouveau disque de Dean Magraw avec le groupe Red Planet.



Dimanche 5 décembre donc, dès midi alors que les paquets ne sont pas tous déballés, se précipitent quelques amoureux de musique, ne voulant pas en perdre une miette, en recherche de titres rares ou de musiciens entendus à Minnesota sur Seine. Puis vinrent d'autres amis, d'autres curieux choisissant les disques sur conseil ou bien seulement par les couvertures. Desdamona avait troqué son micro de hip hopeuse pour un habit de disquaire avec autant d'aisance. Les conversations allaient bon train dans cette atmosphère chaleureuse.

La Solea est, des expressions dansées et chantées du Flamenco, l'une des fondamentales, sa grande image profonde. C'est aussi la pièce forte des Sketches of Spain de Miles Davis, celle où s'exprimait dans les moindres détails son chant sensible. La Solea (les Twin Cities comptent un cercle vif de Flamenco) dansée par Debra Siegel et jouée et chantée par Michael Ziegahn, qui rappelle avoir eu sa première leçon de guitare avec Dean lors de leur temps scolaire commun, est un moment renvoyant à toute l'intensité de l'ami Dean qui sait ce que terre veut dire. La Tarara, autre danseuse et Mick Labriola joueur de cajon, rejoignent l'ensemble pour de gaies sevillanas avant que Gabriel Hilmar n'offre une poignante version de "One more cup of coffee" signature d'un autre enfant du pays. La conclusion revient au trio de Raymond Yates délivrant un set d'une grande finesse.

Une cliente du Black Dog s'adresse à Sara Remke, "Il en a de la chance votre ami", celle -ci répond "Non c'est lui qui a généré tout ça, c'est nous qui avons de la chance de l'avoir comme ami". Et l'écrivain Mike Finley (que l'on retrouvera au même endroit pour une soirée du St Paul Almanach) de conclure : "Dean est une perle pour nos communautés". On ne saurait mieux dire.


Le reste des disques continuera d'être vendu par le Black Dog au profit de Dean Magraw

Photos : B. Zon


13.9.09

LA MUSIQUE NATURE DE DESDAMONA



On l'aura compris, la scène hip hop des Twin Cities a sa différence (voir récemment les exemples du festival Soundset ou la sortie de Rebellion Politiks de Junkyard Empire). Et cette différence est pleinement assumée grâce à la présence (et le mot n'est pas trop fort) de Desdamona, lien entre toutes les écoles, entre toutes les familles, entre tous les groupes (on l'a vue en impromptu avec Nathan Hanson et Brian Roessler au Black Dog il y a une semaine). Oui Desdamona, femme d'unité, possède cette force liante qui sait que sensibilité et connaissance s'enlacent sur les crêtes. Hier, elle se produisait au festival Concrete and Grass de St Paul avec un ensemble d'exception : Russ King aux claviers, Jeff Bailey à la basse, Barry Alexander à la batterie, un couple de choristes dont Stephanie Devine et son intense compagnon d'Ill Chemistry, Carnage. Pour Desdamona, le bonheur n'est pas affaire de preuve, elle s'adresse premièrement aux enfants, les adultes suivront, ils s'approcheront de plus en plus de la scène. Les invitations de Desdamona sont fermes et sensibles et ses commentaires prennent des airs d'éclairs. Tout est terre, coeur, action et corps, tout est réponse de grands voisinages lucides et déterminés. On change d'angle de vue : la poétesse et le monde peuvent s'entendre, on n'est plus dans le divorce. Mais s'entendre pour terminer l'ignominie et se reprendre. La femme magnifique nomme et dépasse. La danse est pugnace et son passage un grand vent soul. Au centre du set, Ill Chemistry, duo avec Carnage ; et nous voilà palpant, respirant les beautés minuscules qui, en groupe, font l'humanité certaine et qu'on ne sait d'habitude pas voir. Desdamona et Carnage sont à la porte d'un monde possible et animé. Ils en détiennent les clés graciles, elles vont jusqu'au plus loin du nous perpétuel.


Images : B. Zon






À lire sur le glob :

L'éléphant conte les chiens noirs
Black Dog Block Party... Yes Free


5.9.09

JUNKYARD EMPIRE & FRIENDS :
REBELLION POLITIKS




Pour la sortie de leur nouveau disque Rebellion Politiks, le groupe Junkyard Empire, de retour de Cuba, avait invité, au Cedar de Minneapolis ce 4 septembre, quelques-uns de ses camarades à partager la soirée : le trio Samosa, Carnage, Guante, RDM (d'Abstrack Pack) et le journaliste d'exception Dahr Jamail. Jamail fit un exposé des plus éloquents sur la situation de l'armée américaine rongée par les tentatives de désertion et les actes de désobéissance de plus en plus nombreux (maintenus sous silence avec l'assistance facile des "grands" médias). En Irak bien sûr, mais aussi et surtout présentement en Afghanistan, guerre supposée "juste" adoubée par le sinistre OTAN, mais dont les fondements sont aussi abjectes et intéressés que ceux qui présidèrent à la farce tragique d'Irak. On lira son article paru le 13 août dernier (ZMag) intitulé Le suicide des Etats Unis, on lira aussi le site de ce journaliste qui donne un sens inespéré à une profession qui n'en a plus guère (Dahr Jamail Mideast Dispatches).

Guante ("être conscient est loin d'être suffisant"), Carnage et RDM apportèrent à cette soirée de lancement de la politique rebelle (et chez eux ce n'est pas qu'un titre prétendant) de Junkyard Empire, la grâce explosive nécessaire à l'accomplissement de ce qui ne pourra plus attendre. Les mots et la musique de Junkyard Empire sonnent comme un départ que l'on ne saurait ajourner davantage : ce qui hante soudain converti en souffle.



À écouter :
Junkyard Empire : Rebellion Politik (MediaRoots Music)
Guante : El Guante's Haunted Studio Apartment (Tru Ruts - Speakeasy Records)

À lire :
Dahr Jamail : The Will to Resist - Soldiers Who Refuse to Fight in Iraq and Afghanistan (Haymarket Books)


Sur le Glob
Blog de Junkyard Empire


Images : B. Zon


16.5.09

NOS AMIS LES DISQUES (2)


Fantastic Merlins : A handful of Earth Achila y los tambores de Cuareim 1080 : Candombe Malas : Malas Junkyard Empire : Rise of the Wretched Terry Day : 2006 Duos Dean Magraw : Unseen Rain Stephan Oliva : Ghosts of Bernard Herrmann Roma Di Luna : Find your way home Bruno Chevillon : Hors Champs James Buckley : Stitches Photo de Roma Di Luna in St Paul : B. Zon

10.5.09

UNE AFFAIRE DE FAMILLE



Rich Broderick, écrivain membre des Poets against the war, l'un des tous premiers groupes d'artistes à s'opposer effectivement aux guerres d'Irak et d'Afghanistan, le rappelait avant la prestation de Junkyard Empire ce 9 Mai : "Le Black Dog est plus qu'un café, c'est surtout une accueillante famille".
Depuis trois ans le café minnesotan organise une Block Party à la faveur d'événements particuliers. Il ne s'agit pas d'une date instituée, mais de quelque chose qui à un moment s'impose, s'invite serait plus juste. En 2007, la rencontre avec Brother Ali avait été l'occasion de bâtir un premier essai mémorable au mois de juillet, en septembre 2008 le Black Dog se fit l'île nécessaire à tous les opposants de la Convention Républicaine et y mit sur deux jours pas mal de musique, et cette année, c'est le passage en terre d'Amérique de Tarace Boulba, fanfare associative de France, qui décide de cette belle après-midi de Mai.

Le groupe, après un séjour louisianais à Lafayette et la Nouvelle-Orléans est arrivé en autocar dans les Twin Cities en suivant les rives du Mississippi, ce qui pourrait être une habitude française depuis Joseph Nicollet, premier cartographe du haut bassin du fleuve dans les années 1830. À Minneapolis, ils sont invités par Emily et Chuck Boigenzahn, un couple qui a vécu à Clichy pendant six années en y tenant un café-librairie, le Bouquin Affamé. Ils joueront au Triple Rock de Minneapolis avec le groupe d'Emily, RuDeGiRL (groupe féminin spécialisé dans les reprises des Clash) ce soir du 9 mai, mais auparavant, grâce à une connexion de Jean-Michel Mercier, mousquetaire d'Asperanto (agence artistique qui s'occupe, en France, des tournées de groupes ayant un lien avec les Twin Cities - Fat Kid Wednesdays et Ursus Minor), Tarace Boulba est reçu au Black Dog de St Paul qui a, pour l'occasion, organisé une troisième Block Party. Y sont conviés quelques habitués du lieu comme le groupe de hip hop-jazz Junkyard Empire (lire les propos de leur MC Brianhu dans le numéro 24 des Allumés du Jazz - thème : Jazz et Lutes), la fanfare des Brass Messengers, les groupes de rock Aviette et Farewell Pluto, l'orchestre de jazz-country-musette Café Accordion ou la MC Maria Isa qui présente ses élèves portoricains en début de programme.

Si le froid, aussi soudain qu'inhabituel pour la période, tend à faire se replier le public à l'intérieur du café, la voix de Maria Isa retourne la situation météorologique et le printemps s'installe à nouveau au son des vents et marrants de Tarace Boulba. Energie et humour deviennent toujours les ressources créatives de l'existence. Les membres de la fanfare basée à Montreuil seront aussi, après leur tonifiante prestation, les hôtes des vivifiants Brass Messengers et de Café Accordion, groupe qui compte "Indifférence" à son répertoire ainsi que des thèmes de Serge Gainsbourg ou du Hot Club de France, occasion d'une souriante participation vocale à la pirouette de Camel.

Junkyard Empire délivre quelques titres de leur EP à la sortie imminente, Rebellion Politik. La préoccupation de l'action comme inflexion du réel est la poésie vécue. La musique et les mots de Junkyard Empire rappellent à chaque instant que nous sommes tous qualifiés pour changer le monde. Aviette s'envole à vitesse humaine, le coeur de l'éclair est un endroit de douceur. A Farewell Pluto revient la conclusion, outrepassant heureusement la ferme "tolérance" d'un dépassement de 5 minutes de l'agent policier de service (l'autorisation de blocage de la rue est cette fois limitée à 19 heures) pour les transformer miraculeusement en 15 (à chacun sa montre). Farewell Pluto chasse les mauvais fantômes, bien aimer est une révolte.

Et puisque Rich Broderick promena tout l'après-midi un livre de son poète favori - comme en écho de circonstance à une chanson exposée de Junkyard Empire - le Palestinien Mahmoud Darwish, nous emprunterons quelques mots à ce dernier : "J’essaie d’élever l’espoir comme on élève un enfant. Pour être ce que je veux, et non ce que l’on veut que je sois".

Photos B. Zon

10.4.09

PLUS QU'UN CHIEN


 

Mercredi soir 8 avril, lors de la soirée Lowertown Commune au Black Dog, Junkyard Empire (qui vient d'enregistrer son troisième EP) a invité un quartet au nom transneptunien, Farewell Pluto. Après le quasi classique set de Junkyard Empire, Farewell Pluto prend alors la scène avec une sorte d'ardeur inquiète instantanément et puissamment projetée. Après une composition d'un "natif du Minnesota" (ie : "All Along the Watchtower"), le titre suivant est dédié à leur ami Robert Jeske, un musicien dont la mort, deux jours auparavant, a alimenté les tristes rubriques de faits divers de la presse locale. Les conclusions officielles (provisoires) de son décès : "suicide par policier". Robert Jeske a laissé une note sur son site My Space : "Je vous aime... je suis désolé". Ensuite il est sorti sur l'avenue East Iowa à St Paul avec un pistolet bien visible qu'il a refusé de poser sur injonction de la police. Les trois policiers ont tiré et le bassiste a blessé leur chien, la riposte fut mortelle pour le jeune homme (34 ans). Les chaînes Fox 9 et WCCO se sont montrées plus affligées par la blessure du canin dénommé Boomer élevé au rang de héros et de l'intervention chirurgicale qui s'ensuivit, que par la mort (le suicide) du musicien. Robert Jeske appartenait au groupe Buried by Hope (Enterré par espoir). "Nous sommes des météores à gueule de planète. Notre ciel est une veille, notre course une chasse, et notre gibier est une goutte de clarté" (René Char in : Recherche de la base et du sommet). La musique provoque une sorte d'étreinte. Elle est robuste. La déchirure s'étend et l'état d'âme s'entend sans larme ostensible. Pas de fondation sans désir et le désir pointe l'être, c'est ce qui emporte. L'être vit avec sa partie robuste. La robustesse c'est l'éloquence du corps et du coeur réconciliés. Et puis l'un des guitaristes du groupe doit partir car on vient de lui signaler que sa femme allait accoucher. Farewell Pluto devient trio, l'angle change et laisse pénétrer une lueur sensible qui modifie sensiblement l'élan. Il ne perd rien de sa force, il esquisse une simple caresse. La douleur s'incline. Le temps destructeur s'efface devant les reflets d'enfance. Pluton n'est pas seulement le dieu des enfers, mais aussi celui des richesses souterraines. 

 

Farewell Pluto : Brett Hansen : guitare, chant, Greg Boesel : guitare, Kyle Beisswenger : basse, Charlie Sloan : batterie Black Dog minifilms : B. Zon

29.1.09

LE PARI DE LA COMMUNE


PARTIES COMMUNES « À la fin du 19e siècle, des anarchistes italiens, dix hommes, une femme, libertaires, collectivistes, émigrent au Brésil pour y fonder une communauté sans chef, sans hiérarchie, sans patron, sans police, mais pas sans conflit, ni passion. Cette utopie d’hier convoque quelques-unes des questions brûlantes d’aujourd’hui : celle d’une organisation non répressive, celle de la circulation du savoir et du pouvoir, celle de la libération des femmes et de la lutte contre l’appareil familial. Les seuls rêves intéressants sont ceux qui mettent en crise le vieux monde et, en celui-là même qui rêve, le vieil homme. L’utilité des utopies se mesure aux résistances qu’elles rencontrent. » Ainsi est présenté le film La Cécilia (1976) par son réalisateur Jean-Louis Comolli (ce film majeur - qui comporte incidemment la musique de film la plus appropriée de Michel Portal - vient enfin d'être édité en DVD). L'échec, au bout de trois années, de cette tentative contient également son inspirante réussite. En 1919, la République des Conseils de Bavière proclamée à Münich, ne durera que le temps d'être mise à bas par la violente répression due à 50000 soldats, dont l'organisation paramilitaire des Corps Francs (porteuse des futurs SA, puis des SS) qui exécuta près de 1000 anarchistes et communistes. À Paris, bien sûr, en 1871, la Commune, après deux mois de lumière exceptionnelle, de résistance, d'essais d'existence autre et partagée, d'inévitable confusion aussi et d'espoir gigantesque pour tous les temps à venir, fut écrasée par les sans rêves et l’enfer des Thiers prévisibles. Il y eut aussi les collectivités qui naquirent de l'incroyable mouvement populaire suivant les journées de juillet 1936, à Barcelone où seul le peuple avait été capable d’enrayer le coup d’état fasciste. Là aussi, le fascisme finira par piètrement s’imposer, mais, une fois de plus, les idées mises en pratique, malgré toutes les lourdes violences, hypocrisies et trahisons conserveront pour longtemps d’intactes racines. Et puis au Mexique, en Ukraine, à Marseille, à Lyon… L’idée de la Commune est persistante car elle est la seule qui sait faire face à toutes les iniquités du pouvoir des hommes. Et si elle est souvent vaincue par l’horreur perfide, elle trouve dans les raisons et les circonstances de ses chutes mêmes, sa persistance absolue, son impeccable recommencement, sa puissance poétique propre à faire VIVRE. L’idée de Commune est celle de la vie réelle qui défie la mort. Elle en a les aspirations, les désirs et les dangers. THE LOWERTOWN COMMUNE Le groupe Junkyard Empire s’est particulièrement illustré lors de la Convention Républicaine à St Paul (Minnesota) en septembre dernier, lors de laquelle la répression des idées de la réelle différence fut conforme aux grands classiques des fusilleurs d’Utopie. Le Black Dog, café pointé du doigt par la chaine MSNBC comme « repaire d’anarchistes » (mot alors diabolisé à l’extrême par les médias et autorités – mano a mano - pendant ces journées), fut un constant lieu d’accueil pour toutes les voies divergentes, en assumant les risques. La rencontre avec Junkyard Empire s’imposa naturellement par la grâce des corps et des esprits unis et chercheurs de cet endroit où l’on peut VIVRE sans poudre ravageuse pour la peau. Le groupe composé de Brihanu (chant), C R Cox (trombone, claviers), Bryan Berry (guitare), Dan Choma (basse), Graham O'Brien (batterie), fort de cette entente reviendra au Black Dog, qui pour un débat politique et musique, qui pour une soirée dédiée aux damnés de la terre, qui pour une soirée de soutien aux RNC8 en compagnie du groupe Pocket of Resistance. Et puis très vite, une idée s’impose, une visite hebdomadaire, le mercredi, pas seulement une soirée artistic-tic, mais une soirée ouverte où Junkyard Empire invitera non seulement ses amis MC, musiciens, mais aussi d’autres émetteurs de points de vue, des activistes, des auteurs etc. Ces soirées du mercredi, ouvertes le 21 janvier - et pendant complémentaire aux vendredis des Fantastic Merlins - prennent rapidement le titre de Lowertown Commune, terme employé par Junkyard Empire lorsqu’ils indiquent préférer être un embryon de Commune qu’un groupe musical. Lowertown, c’est le centre ville, la basse ville aussi, là où évoluent les chiens noirs au moment où les bulldogs rivaux accueillent leurs tortionnaires, une pulsation, un cœur. MOVING BACK, LOOKING FORWARD Conjonctions naturelles, compléments d’objets directs, conjugaisons en temps libres, attributs caractérisés, la Lowertown Commune rencontre, pour sa première sortie le 21 janvier, le symbole même de ce qui l’a enfanté, lors de l’exposition Moving Back, Looking Forward, présentation ouverte à tous, d’un assemblage de photographies souvent instructives, prises pendant la Convention Républicaine de St Paul. Chacun y participe avec ses clichés et la vente des photographies contribue aux frais de justice, non seulement des RNC8, mais aussi des autres cas, moins médiatisés, de poursuites judiciaires contre les manifestants (le premier procès, la même semaine , qui visait une quarantaine de personnes arbitrairement arrêtées a vu l’Etat débouté au simple motif « qu’on ne peut procéder à des arrestations massives pour interroger quelques personnes ». L’avocat des autorités a quitté la salle d’audience, furieux. Celui des manifestants, vétéran défenseur par le passé des Black Panthers et de l’AIM, puisque pour la police, la définition d’anarchiste se limite à « jeune personne habillée en noir » s’est présenté au tribunal, tout de noir vêtu.). Lors de cette exposition, beaucoup de gens qui ont apporté leurs photographies se sont révélés être des soutiens aussi discrets que précieux pour les manifestants venus de tous les USA, des riverains qui loin du statut d’activiste, ont offert un accueil chaleureux et capital à ceux qu’ils estimèrent injustement persécutés. La collaboration n’est pas un fait automatique, la réflexion courageuse peut d’emblée l’emporter.
Cette soirée, loin des fastes un tantinet hollywoodiens de l’inauguration présidentielle de la veille, porte pourtant à son niveau communale intrinsèquement plus d’espérance. Il fait bon se retrouver avec nombre des acteurs des journées de septembre. Dans un coin, le groupe de discussion Café Socrates termine un débat sur "La réalité du pouvoir". Junkyard Empire partage naturellement la soirée avec Pocket of Resistance, groupe réunissant Greg Lyon (basse), Peter Thomas (percussion) et Nigel Parry (guitare & chant), ce dernier particulièrement activement constant dans l’aide aux manifestants poursuivis ainsi que pour la mise en place de cette exposition (2 au 31 janvier). Il évoque l’occupation de Gaza par Israël (que le nouveau président n’a commenté qu’avec des banalités). Dans son set, après l’intervention de Garrett Fitzgerald, l’un des RNC8, Junkyard Empire revient sur le sujet. Junkyard chante aussi la condition féminine, les nécessités de résistance et d’organisation auto-détérminées. Le titre Manifest, réflexion sur le Manifest Destiny, bélier mystico-matérialiste de l’idéologie conquérante américaine, est en lui-même un véritable manifeste : comment faire front face à ce qui nous entoure, comment vivre dans la jungle des cruelles inégalités décidées par une poignée sans poings. Les nôtres sont alors levés. Paroles, images, musiques et fraternités en tous genres sont la règle de cette soirée. On a envie d’y être. On y est ! 28 JANVIER : JUNKYARD EMPIRE INVITE TOKI WRIGHT Si la première a procuré ce bon souffle, la seconde ne dément pas et l’invitation du MC Toki Wright (entendu souvent avec Brother Ali) se révèle particulièrement à propos. Wright dédie un morceau à sa tante, battue par la police et puis invite à regarder les photographies au mur. « Tout le monde parle de la crise économique comme un fait nouveau, moi je la connais depuis 28 ans et ma mère depuis 56 ans ». Le set est tour à tour joueur et grave, Toki Wright défait les mises en scène, prévient des effets faciles, les teste même pour mieux les révéler ensuite et les mots touchent. Junkyard Empire pratique un jeu collectif, communal pourrait-on dire, d’une intensité immédiatement fraternisante. Les échanges ont une espèce de vivacité qui sait prendre son temps en étant exactement là au bon moment. Brihanu apostrophe dans les hauteurs, pas moyen d’être médiocrement tranquille et ça fait du bien, Christopher Cox tisse puissamment sans attendre le retour d’un roi inutile, Bryan Berry révèle avec finesse les phrases complémentaires des contours jusqu’au centre, Dan Choma et Graham O'Brien œuvrent de pair à la nécessité inlassable de fondations aussi permanentes que libres. Dehors la température brutale des derniers jours (- 25° Celsius) s’est adoucie et la neige tombe. Un groupe de jeunes gens, venu un peu par hasard ne cache pas sa joie. La seule hâte est celle de se revoir, on quitte l’endroit sans se presser. En ces temps réputés difficiles, on aurait tort de se passer de l’inestimable. « Je veux croire que les êtres humains ont un instinct de liberté, qu'ils souhaitent véritablement avoir le contrôle de leurs affaires ; qu'ils ne veulent être ni bousculés ni opprimés, ni recevoir des ordres et ainsi de suite ; et qu'ils n'aspirent à rien tant que de s'engager dans des activités qui ont du sens, comme dans un travail constructif qu'ils sont en mesure de contrôler - ou à tout le moins de contrôler avec d'autres. Je ne connais aucune manière de prouver cela. Il s'agit essentiellement d'un espoir placé dans ce que nous sommes, un espoir au nom duquel on peut penser que, si les structures sociales se transforment suffisamment, ces aspects de la nature humaine auraient la possibilité de se manifester » (Noam Chomsky)... Presqu'en même temps, en France, plus de deux millions de personnes dans les rues : enough is enough is enough is enough ... La Cécilia - 1975, France / Italie, 105 min, Couleurs Réalisation Jean-Louis Comolli Scénario Jean-Louis Comolli, Eduardo de Gregorio, Marianne di Vettimo Photographie Yann Le Masson Musique Michel Portal Production Filmoblic / Saba-Ciné Interpretation Massimo Foschi, Maria Carta, Vittorio Mezzogiorno Black Dog Café Corner of 4th and Broadway Lowertwon, St Paul, MN 651 228 92 74 Images : B. Zon sauf affiche Moving Back ... Nigel Parry et affiche Junkyard, Steve Robbins

17.11.08

HUMANITÉS






"Les artisans du vrai changement c'est vous" pouvait être le mot clé de cette soirée du 16 novembre réunissant trois groupes bourrés de talent et de conscience sociale. Effluves du violent passage de l'Elephant dans la cité et des immédiates réponses musicales, cette soirée au Black Dog était aussi et surtout celle d'une nécessaire évacuation du néant sans simulacre par la prise de parole. Une parole à porter loin, à donner, qui sait qu'elle n'est rien sans gestes. Tout n'est que "question de temps" pour saisir l'instant crucial qui fait d'une vie, une vie véritable. Taina Asili Y la Banda Rebelde, Broadcast Live et Junkyard Empire (avec Kristoff Krane en invité surprise), ont puissamment joué le partage des tâches et les dénominateurs communs avec champ maximal : la reconquête d'une liberté sans cesse menacée au plan collectif. Et les gens, toujours invités, ont chanté, dansé et parlé ensemble, un moment de conviction et d'intime force partagée. Jean-Paul Sartre écrivait en préface du livre de Frantz Fanon Les damnés de la terre* (le titre-liant de ce concert du 16 novembre était The Wretched Rising): "Peut-être, alors, le dos au mur, débriderez-vous enfin cette violence nouvelle que suscitent en vous de vieux forfaits recuits. Mais ceci, comme on dit, est une autre histoire. Celle de l’homme. Le temps s’approche, j’en suis sûr, où nous nous joindrons à ceux qui la font". Rien n'est jamais loin.


* Les Damnés de la terre, de Frantz Fanon, Paris, Éditions Maspero, 1961


Images : B. Zon - peinture Neto (exposé au Black Dog en novembre)

9.11.08

THE WRETCHED RISING



Dimanche 16 novembre au Black Dog (St Paul Minnesota) Concert en solidarité avec tout ceux qui luttent contre l'oppression (sous quelques formes que ce soit, économique et autres ...) co-organisé par Junkyard Empire et le Black Dog
avec : Taina Asili(New York)
Broadcast Live(New York)
Junkyard Empire (St Paul)

20h entrée selon moyens The Black Dog Cafe and Wine Bar 308 Prince St. Saint Paul, MN 55101 651-228-9274

17.10.08

JUNKYARD EMPIRE


Lors de la Convention Républicaine 2008 qui vit à St Paul (voir L'éléphant contre les chiens noirs) une nouvelle étape franchie dans le façonnage de l'état policier américain, un groupe de musiciens a émergé de façon saisissante et entière par la relation directe entre son vécu musical, sa poésie, son engagement contestataire, ses concerts quotidiens dans les lieux signifiants, ses actions et sa compréhension des situations. Plus encore que Rage Against the Machine qui fit la une le 2 septembre, Junkyard Empire a incarné, les partageant d'égal à égal, l'espoir et la parole de ces milliers de personnes venues à St Paul manifester leur colère contre la guerre, le capitalisme. Hier 16 octobre, ils soutenaient les RNC 8 avec le groupe Pocket of Resistance au Black Dog où ils avaient aussi participé le 23 septembre dernier à une conversation sur les rapports musique et politique. Brihanu (chant) C R Cox (trombone/claviers/electronics) Bryan Berry (guitare) Dan Choma (basse) Graham O'Brien (batterie/electronics) 

INTERVIEW AVEC BRIAHNU ET CHRIS COX DE JUNKYARD EMPIRE (9/09/08)

   

Jean : Junkyard Empire ?  

Briahnu : Je viens de Philadelphie où j’étais musicien de hip hop et je suis venu ici il y a quatre ans. J’avais laissé tomber l’idée de faire de la musique. Un ami avec qui je travaille m’a dit avoir vu une petite annonce d’un groupe de jazz, un peu free, qui était à la recherche d’un rappeur, mais d’un rappeur dont les paroles auraient un contenu politique. Il m’a un peu poussé, ayant entendu certaines choses que j’avais faites avant. J’ai rencontré Chris et tous ces supers musiciens. J’ai aimé le son et j’ai apporté quelques-uns de mes textes les plus radicaux. On s’est fait haïr de suite. On est parti de là il y a trois ans. 

 Chris Cox : Avant que tu n’arrives, on avait seulement répété six ou sept fois. On jouait une sorte d’Acid Jazz. Chacun d’entre nous avait, ou bien joué avec des rappeurs, ou au moins était intéressé par la liberté que pouvait apporter ce genre de musique. Quand Brian est entré dans le groupe, on swinguait avec une sorte de funk-jazz et il a posé ses mots assez évidemment.  

Jean: Pourquoi cherchiez-vous un rappeur ?  

Chris : Pour deux raisons, la première parce que le hip hop permet une liberté considérable, une liberté harmonique, un endroit où l’on peut vraiment chercher loin ; la seconde parce qu’il contient une capacité d’expression, de réelle expression. Le hip hop parle, il s’adresse au pouvoir avec sa poésie. Le format n’est pas contraignant comme avoir à faire rentrer des mots dans une petite mélodie. On peut avoir de long passages avec ou sans couplet, on peut inventer à foison. Nous voulons être politiques, mais pas prévisibles.  

Jean : J’ai entendu une fois Max Roach dire que le rap était la chose expressivement la plus forte depuis Charlie Parker, pas avec la même complexité musicale, mais avec la même projection.  

Briahnu : Oui peut-être pas avec la même complexité musicale, mais la poésie portée est peut-être plus complexe que bien d’autres formes incluant la poésie. On peut extrapoler sur le choix illimité des rythmes, des polyrythmes et des métriques, à l’occasion assez fouillés, superposés au travail des mots.  

Chris : C’est une forme où j’apprends sans cesse. Je suis un souffleur et je pense rythmiquement autant qu’harmoniquement. Je trouve, dans le hip hop, un terrain d’improvisation extrêmement ouvert. La différence entre jazz et hip hop se tient dans le fait que la complexité ne réside pas de ce qui est impulsé par la section rythmique, mais de la poésie elle-même. Dans notre cas, l’improvisation rejoint les mots. D’une certaine façon, c’est un endroit où c’est la simplicité qui crée la complexité alors que dans beaucoup de jazz, la route, quand bien même ayant son lot de surprises, est souvent toute tracée. Du point de vue du son aussi, le hip hop peut être neuf tout le temps.  

Briahnu : Nous parlons ici bien sûr du hip hop non-commercial. 

Jean : J’ai l’impression que l’avénement du hip hop correspond au moment historique où l’industrie du disque dérape. D’abord, elle n’y croit pas. Ça marche sans elle, alors elle cherche à le récupérer, l’altérer, le manipuler en courant après jusqu’à s’épuiser. Ensuite elle ne sera plus à même de repérer quelque mouvement musical que ce soit.  

Chris : Je vivais à San Francisco lorsque j’avais 19 ans, les jazzmen et les rappeurs jammaient assez volontiers ensemble. C’était fréquent d’entendre un rappeur sur un thème de John Coltrane et encore plus souvent sur un thème de Thelonius Monk. Et puis on pouvait aussi voir un type jouer un solo de be-bop dans un set de rap. C’était une forme renouvelée de jazz.  

Briahnu : C’est aussi à cette époque qu’il y a eu des restrictions drastiques sur l’emploi des échantillons, une loi limitant leur utilisation. Je crois que le hip-hop a dû s’éloigner du jazz aussi pour cette raison. 

 Jean : Quel est le besoin de musique dans le monde tel qu’il est ?  

Briahnu : Il est difficile de classer la musique, y compris la musique totalement commercialisée qui se love parfaitement dans les play-lists des radios ou de Clear Channel. Cette musique parle aux gens d’une certaine façon. Il existe un foisonnement de choses jouées loin de ce type de projecteurs. Il y a un besoin de contrôler par la musique et de faire de l’argent en même temps. Les multinationales sont fortes pour ça. Si nous ne sommes plus capables d’exercer nos propres choix, c’est que nous sommes soumis aux formats en cours, aux dix chansons choisies pour nous qui font bientôt place à la liste suivante de dix chansons quasi identiques etc. Le contrôle est parfait. Mais il y a cette montagne de musiques différentes qui peut rencontrer tous les besoins d’expression corporels ou intellectuels.  

Chris: La créativité ne meurt pas. Aucune multinationale, aucun pouvoir ne peut totalement tuer la créativité. Pour moi, là se niche le rôle de la musique. Son rôle quotidien. Elle est comme toute forme artistique la seule façon de survivre pour la société. La créativité n’est d’ailleurs pas seulement liée à l’art, elle est une partie du quotidien de chacun. Mais quelle part de cette créativité est confisquée par les orientations qui nous sont infligées brutalement ou non? Les radios n’ont plus de DJ, on n’y trouvera plus un type qui mettra "Sidewinder" de Lee Morgan au top à un moment où le rythm’n’blues ou le son Motown dominent.  

Jean : Le jazz a aussi beaucoup changé dans son appréhension du monde. Il ne s’agit peut-être pas simplement d’un effet subi du système, mais peut-être aussi d’un éloignement de ceux qui le font.  

Chris : Le jazz est une musique qui pèse lourd sur mes épaules. Ca a été une façon d’exister. On le voit encore à la Nouvelle-Orléans, une façon de marcher dans la rue. Dans notre société où dominent d’imposants courants, le jazz a perdu cette relation. Les musiciens portent leur part de responsabilité. On a vu l’éclosion de ce jazz extrêmement institutionalisé, de développement d’écoles où l’on apprend tout jusqu’à copier le son de ceux qui ont fait cette musique. Je me souviens avoir essayé de sonner comme Jay Jay Johnson, j’essayais vraiment très dur en appliquant toutes les recettes, effets de langues etc., et les gens m’encourageaient en ce sens « Super ! tu sonnes comme Jay Jay Johnson ». Je me suis dit, non seulement que ça ne pouvait être le cas, mais en plus me suis demandé de quel genre d’accomplissement il s’agissait. Ca m’a mis en pétard, j’ai foutu tout ça par la fenêtre et suis retourné à l’endroit où j’avais laissé les choses pour en saisir la portée politique aussi. L’académisme qui a envahi le jazz est d’une pesanteur extrême, c’est un langage très contrôlé. Les tenants de ces dogmes me font penser à ces gens venus assister à la Convention Républicaine la semaine dernière qui vous disent « Va y petit creuse ! » en ayant aucune capacité intellectuelle de penser en dehors d’un format qui règle votre vie ou qui sont le produit des manipulation de la propagande du système. Les limites sont ainsi établies qu’on ne peut chercher ailleurs.  

Briahnu : Il y a ce bénéfice du status quo.  

Jean : Parce que quelqu’un pourrait encore faire un choix... Lorsque l’on voit les meilleures ventes de disques, on y trouve des gens inconnus, il y a deux ans qu’on ne connaîtra plus dans deux ans...  

Briahnu : Les buts de l’industrie musicale ont certainement changé en fonction de la nécéssité de contrôle de la société. En ce qui concerne le changement de perspective, nous avons le choix de nous éliminer nous-mêmes ou de considérer un peu tout. Enfant, vous grandissez jusqu’à un certain point.  

Chris : Dans ce pays, un rapide sondage montrera que le vendredi soir, les gens ne se ruent pas pour aller écouter de la musique en direct. Prenons les Twin Cities, il y réside beaucoup de talents très divers qui sont encouragés par une poignée de gens venant les écouter avec plaisir. Lorsque je vois l’état de ce qu’il est convenu d’appeler « musique populaire » aujourd’hui et que je mets ça en rapport avec ce qu’il était convenu de nommer à l’identique lors des périodes précédentes. Je frémis. Tout est conditionné par les pratiques du marché, la propagande capitaliste. Mais la responsabilité revient partiellement aux musiciens qui tombent éternellement dans les mêmes pièges en refusant de prendre leurs responsabilités.  

Jean : Comment ce lien peut être restauré ?  

Chris : Je crois qu’il y a déjà quelque chose qui se passe. C’est très lent car nous sommes aux USA et on ne fait rien très vite dans ce pays, à part les guerres bien sûr où nous sommes imbattables. Mais lorsqu’il s’agit de changements sociaux ou humains qui n’impliquent pas de faire davantage de profit, là ça ne bouge pas vite. les gens qui en souffrent ne croient pas à un changement radical, alors qu’ils devraient y participer. Ca prendra un moment avant que les musiciens ne soient capables de dire « Fuck the music industry » et décident de vivre ce qu’ils font en vérité. Il y a des maisons de disques qui soutiennent ce qui est fait de façon logique en comprenant les transitions et ce que nous sommes et ça c’est appréciable, mais lorsque l’on vous force à être un autre ou travailler sans savoir à quoi ça sert pour quelques cents, quel sens ça a ? On voit beaucoup de groupes de hip hop, toujours le hip hop, au Minnesota qui prennent les choses à la racine sociale de ce que doit être la musique dans son environnement et l’ensemble du processus est vécu de la sorte : pourquoi on fait un disque, comment on le fabrique, ce qu’on y met etc.  

Jean : Dans l’histoire, on trouve des musiciens qui ont pris en main leur production avec une belle vitalité, mais d’autres le font aussi par dépit ne trouvant pas où s’inscrire.  

Briahnu : Nas dans son disque Illmatic dit « Si c’est réel, vous le faites sans contrat». 

 Jean : Il y a un sorte d’aspect religieux dans le fait d’être « signé »...  

Chris: Oui une idée romantique. Il existe une différence entre avoir l’esprit ouvert et forcer son esprit à être ouvert.  

Jean : La semaine passée, durant la Convention Républicaine, Junkyard Empire a été un groupe pas seulement actif artistiquement ; vous avez été les seuls à jouer en prélude à la manifestation du 4, mais aussi politiquement participant comme les autres militants et acteurs.  

Briahnu : Nous souhaitons être plus qu’un orchestre, une petite organisation politique, un groupe d’aide. La musique est le nuage qui nous entoure et nous nourrit, mais il y a plus. Si quelque chose d’important doit se passer, nous devons y répondre par la musique, mais aussi par l’action.  

Chris : Dans notre chanson « Complex Crooks », les mots disent « You fall for anything if you don’t stand for nothing ». On peut bien sûr rapper sur tous les sujets avec grande passion, on peut jouer une musique qui prône une révolution prochaine sur une scène, mais nous aimons surtout prendre part aux actions, manifester dans la rue avec les gens que nous aimons voir à nos concerts. Nous aimons penser à Junkyard Empire comme une petite « Commune ».  

Jean : Et le titre Rise of the wretched ?  

Briahnu : Nous utilisons ce titre de la façon dont Frantz Fanon l’utilise (Les Damnés de la terre - éditions la découverte). Il y a une infime minorité richissime qui gouverne le monde, un monde de pauvres ou de classes moyennes qui parfois ne voient pas que la frontière s’amenuise avec celle des pauvres et qu’elles seront aussi inévitablement sacrifiées.  

Chris : Les 200 personnes ou moins qui dirigent ce pays et qui nous regardent comme des malpropres sous-éduqués ne pourraient vivre de la façon dont elles vivent sans nous collectivement. Et elles nous oppressent collectivement. Pas besoin de soins, ni d’éducation, ni d’eau propre, pour cette masse méprisée ! À cet endroit soit nous sommes capables de dire collectivement « C’est assez ! », « Je m’en fous d’être pauvre et je vais vous mettre le doigt dans l’œil, MAINTENANT », soit nous nous enfonçons.  

Briahnu : Nous devons cesser de nous battre sans cesse entre nous, ils nous tiennent ainsi. Les Américains considèrent les Iraquiens comme des êtres inférieurs, alors qu’une partie d’entre eux de plus en plus grande est aussi confrontée à la pauvreté. Alors quand on bombarde l'Irak pour sauver ce qui nous reste de confort, on trouve ça normal. Tant que nous ne serons pas capables de comprendre que nous sommes régis par les mêmes choses, rien ne se passera.  

Chris : De nombreux vétérans qui reviennent d'Irak parlent bien de tout ça, ils sont ceux qui demandent de l’aide pour les Irakiens et qu'on fasse preuve d'unité avec eux. Mon père a fait la guerre du Vietnam. Quand il est revenu, il entendait les gens le traiter de « tueur d’enfants », beaucoup étaient choqués, il ne l’était pas. Il comprenait car il savait très bien ce que les Etats-Unis faisaient au Vietnam. Il s’est engagé ensuite dans le mouvement anti-guerre. La moitié des Américains ne comprend toujours pas qu’elle se bat pour le bien de puissantes multinationales.  

Propos recueillis par Jean au Black Dog Café à St Paul le 9 septembre 2008 

Le disque Rise of the Wretched (6 titres superbes) est disponible aux Allumés du Jazz pour la somme de 5 euros (port compris)
Chronique in : Disques amis
A consulter : blogs de Junkyard Empire et de Chris Cox

 
Images : Junkyard Empire à la Black Dog Block Party le 2 septembre 2008 par B. Zon

12.9.08

L’ÉLÉPHANT CONTRE LES CHIENS NOIRS

{LA CONVENTION RÉPUBLICAINE (RNC) À ST PAUL MINNESOTA}


VOIR L’ÉLÉPHANT


En politique française, l’éléphant représente le général (aussi appelé cadre) type du parti socialiste. Aux Etats-Unis d’Amérique, cette grosse bête qui n’a rien demandé même pas à ne pas disparaître représente le parti Républicain, parti au pouvoir depuis les huit dernières années causant moultes dommages pour la faune, la flore et l’humanité. C’est Thomas Nast, caricaturiste républicain pour la revue Harper’s qui imagina les deux animaux symboles des deux partis se partageant le gâteau politique américain. L’âne pour les démocrates (facile) en 1870 et l’éléphant en 1874 (l’idée lui vint alors que des animaux s’étaient échappés d’un cirque). Les deux partis garderont ces animaux fétiches. Ni les ânes, ni les éléphants n’ont de services juridiques suffisamment instruits pour contrer ces abus d’utilisation d’image et comme l’a dit un écolier voyant cette grande bannière de l’éléphant républicain à la veille du siège de St Paul : « Ils verraient ce que c’est vraiment qu’un éléphant si Hannibal venait les attaquer ». St Paul, ville administrée par des ânes, a voulu voir l’éléphant de près et St Paul a vu l’éléphant.

ST PAUL SYMBOLE
St Paul fut fondé en 1858 empruntant le nom d’une église batie par un certain Galtier, missionnaire catholique. Capitale d’état, St Paul est jumelle de la plus turbulente Minneapolis (explication de cette proximité : la difficulté de circulation sur le Mississippi à l’origine des deux ports et donc des deux cités qui ne tarderont pas à se toucher, voir se confondre). En 1931, la ville fut le théâtre d’émeutes dues à la famine et lors de la décennie précédente, période dite de « la prohibition » (qui s’achève en 1935). Autre capitale du crime aux USA, St Paul devient le refuge de tous les gangsters de haut vol (John Dillinger, Ma Barker, Baby Face Nelson, Alvin Creepy Karpis, Pretty Boy Floyd) dont certains sont alors protégés par le FBI. Le chef de la police locale John O'Connor a mis au point un système « d’accueil » qui est, lors de recherches infructueuses de caïds en cavale, à l’origine du dicton « S’il n’est pas mort, il est à St Paul ». Alors qu’en 1892, la ville accueille la première Convention Républicaine (RNC), en 2008, elle renouvelle l’invitation (après avoir été sélectionnée entre quatre villes choisies par l’éléphant) prenant le relais de Denver hébergeant la Convention Démocrate la semaine précédente. L’éléphant n’est pas avare en efforts, et ce depuis longtemps, pour s’installer, voir humilier ce bastion Minnesotan qui semble lui résister. Lors du raz-de-marée électoral qui vit l’élection présidentielle de l’ex-acteur Ronald Reagan, le Minnesota fut le seul à ne pas voter dans le sens national. Le populaire sénateur Paul Wellstone qui s’était fermement opposé à la première guerre en Irak (on se souviendra de son discours enflammé au Congrès en 1991) disparaît à quelques jours des élections sénatoriales en 2002 lors d’un accident d’avion qui reste inexpliqué. Le Minnesota élira également Jesse Ventura, un catcheur farceur sans appartenance partisane comme gouverneur de l’Etat. Mais le développement des banlieues et plus encore des grandes banlieues voit l’implantation d’une clientèle typiquement républicaine, c’est sur elle que s’appuie l’éléphant de la Maison Blanche pour mettre à bas le Minnesota. St Paul recèle également de ces petites trahisons qui font le sel empoisonné de la vie politique. Ainsi le maire démocrate de la ville Norm Coleman (ancien étudiant contestataire de la guerre au Vietnam) changera de camp en devenant l’une des marionnettes favorites de l’administration Bush (il prendra en 2002 le poste de sénateur précédemment occupé par Wellstone). Le maire Randy Kelly, démocrate, prendra fait et cause pour la seconde guerre en Irak (Democrats for Bush) et facilitera ainsi l’élection du nouveau maire démocrate Chris Coleman qui n’aura guère d’effort à faire pour prendre le fauteuil en 2005 de la paisible (en apparence) cité. Naïvité politique ou fatalité historique, Chris Coleman assumera donc l’invitation de l’éléphant y voyant une opportunité pour la ville d’exposition médiatique et de bon business. Une sous-estimation dramatiquement totale de la situation d’un empire en guerre, une façon d’y voir un State Fair bis, un parc d’attractions, une surprise-partie d’une semaine bon pour les affaires. À l’heure où la pauvreté ravage aussi l’Amérique, la politique est un jeu, un divertissement somme toute. Et le bien nommé Coleman tentera avec une prétention boursoufflée de réconforter ses administrés inquiets en leur assurant qu’il aura le contrôle de la situation sans être dépassé par les services fédéraux. Si en 1874, Thomas Nast représente l’éléphant tombant dans un piège mis au point par l’âne, cette fois-ci c’est l’âne qui succombe bêtement au piège de l’éléphant vengeur. Et Chris Coleman, maire (de mes deux mairies) méritera pire que porter un bonnet d’âne pour payer sa candeur collaborationniste avec les forces d’occupations.

JEUDI 28 AOÛT 2008 : THE PINES
La ville est déjà profondément changée, nouvelles infrastructures d’accueil pour les services secrets ou les journalistes du monde entier (que l’on dit aussi nombreux qu’aux derniers Jeux Olympiques) pour ne nommer que deux types de nouveaux « touristes », surveillance policière accentuée et mise en place d’un réseau de caméras à chaque carrefour, chaque recoin et chaque tournant. St Paul vit déjà à l’heure de 1984. Le Black Dog, café qui se trouve à la périphérie de la zone bientôt interdite, comme quelques autres résidents des Twin Cities, se sentant violé par cette intrusion, a choisi de mettre en place un ensemble d’événements signifiants dès le 15 août avec un « fundraiser » pour le très actif Anti War Commitee et l’installation de deux expositions : l’une du collectif Poster Offensive et l’autre du cartoonist Andy Singer. Le 27 août le duo folk The Pines, merveilleusement, subtilement, complètement accompagné du batteur JT Bates et du banjoïste Michael Rossetto, offre, comme une ouverture organique à cette offensive contre la fermeture, un concert au Black Dog qui semble être un récapitulatif de l’histoire sociale américaine avec une indication des marques à prendre. Si l’on est agité par les fantômes de Leabelly, Joe Hill, Woody Guthrie, on est aussi éclairé par le niveau de conscience qui peut exister aujourd’hui dans la tête d’artistes créateurs aussi humainement raffinés et l’incandescence douce forgeant le nécessaire questionnement.


CALL AND ANSWER
En 2003, alors que les meutrières troupes militaires américaines avec le renfort de leurs homologues britanniques (et quelques insignifiants faire-valoir) envahissent l’Irak, le Black Dog organise une soirée avec le groupe Poets against the war, association de poètes du Minnesota hostile à la politique étrangère (et intérieure) de l’administration Bush. C’est le poète-écrivain-journaliste Rich Broderick qui les rassemble ce jour-là. Parmi eux, Robert Bly, père du « mouvement des hommes expressifs », fondateur en 1966 des « Ecrivains américains contre la guerre au Vietnam », lit un des premiers poèmes contre la guerre en Irak intitulé « Call and Answer » (publié dans l’ouvrage The Insanity of Empire). L’action des poètes est significative. Quelques temps auparavant, l’invitation de Laura Bush, conviant à la Maison Blanche les grands poètes pour honorer la littérature américaine, avait été couronnée d’un retentissant flop, les poètes invités déclinant unanimement l’invitation en signe de désaccord total avec la politique étrangère de l’administration W. L’artiste n’est pas forcé d’être soldat, ni amuseur des troupes ou conscience facile, il peut exister pleinement. C’est ce poème « Call and Answer » qui sera choisi comme titre pour les événements réagissant à la présence occupante de la Convention Républicaine (RNC) organisés par le Black Dog Café. La nécessité de réponse est urgente, toujours urgente.

VENDREDI 29 AOÛT 2008 : POINTS DE CONVERGENCE
Petit à petit, les accès de la zone entourant le Xcel center se ferment avec l’apparition de barrages qui deviennent autant de check points, derniers moments de libre circulation relative avant la fermeture définitive à 18 heures. En attendant, un homme seul se tient là avec un panneau aussi grand que lui : « 9/11 was an inside job », attendant d’être délogé. Les claxons le saluant sont généreux. Courte visite au « Convergence Center » lieu géré par le RNC Welcoming Commitee, petit groupe qui accueille les manifestants anarchistes ou anti-autoritaires de différentes associations du pays et leur fournit gratuitement outre un lieu d’accueil, des bicyclettes pour se déplacer. Le Black Dog, comme d’autres, leur apporte quelques effets souhaités (papier toilette, serviettes, café, pain etc.). Un petit garçon du voisinage est venu jouer là, il prend un livre Histoire du radicalisme au Minnesota en disant « Ma maman aime bien lire un peu avant de s’endormir ». L’atmosphère est à la fois chaleureuse et tendue, l’endroit se sait surveillé. À 18 heures donc, la ville est coupée en deux ; toute la nuit : installation de murs de bétons, grillages, barbelés, sacs de sable pour « sécuriser » la zone où le candidat républicain John McCain va annoncer dans quelques jours sans surprise sa candidature à la présidence des Etats-Unis d’Amérique afin de prolonger la politique du mal-aimé King George. Cela fait belle lurette que ces conventions sont un simulacre de démocratie. Tout le monde connaît l’issue avant même qu’elle commence. Les artistes du groupe Poster Offensive (dont l’un sera menotté dès le matin par des policiers alertés pour avoir écrit à la craie sur le garage inoccupé en face) organisent une réception au Black Dog. Ils présentent et vendent leurs affiches au graphisme élégant et au message souvent (trop) simple (l’élection de Barack Obama pourrait contenter leurs attentes). L’autre partie du café plein comme un oeuf présente la plus affutée exposition d’Andy Singer qui distribue pour l’occasion un petit livre intitulé « The adventures of Orwell Man … a little book of Bush cartoons for the 2008 Republican National Convention in St Paul Minnesota ». Le trait d’Andy Singer est autrement puissant que celui des distingués et esthètes graphistes. Son œil est permanent, une pupille perspicace qui saisit à la volée l’idée lucide de l’horizon. La soirée se termine par une prestation à l’extérieur des Fantastic Merlins, quartet qui n’a pas oublié de quoi le jazz est fait, réunissant Nathan Hanson, Jacqueline Ultan, Brian Roessler et Pete Hennig. Il n’a pas de fantastique que le nom. Le blocage du centre ville oblige à de nombreux détours pour qui veut rentrer chez lui, aussi nous trouvons-nous à proximité du Convergence Center visité le matin avec l’idée de faire un petit bonjour avant de rentrer. Surprise sinistre ! Nous sommes tenus à distance, alosr qu’un groupe de jeunes gens est gardé à l’extérieur par un important déploiement d’officiers armés. Les hommes de Bob Fletcher, Sheriff du Ramsey County agissant en accord avec les services secrets et le FBI encerclent le lieu. Lors d’un raid surprise deux heures plus tôt, armes à la main, alors que les occupants regardaient un film et que les autre dînaient, ils ont fait irruption et hurlé à tout le monde de se coucher ventre à terre, menottant une cinquantaine de personnes. Une fouille de l’immeuble verra la confiscation des ordinateurs portables, cartes géographiques, appareils photos. Il faudra l’intervention du conseiller municipal Dave Thune et d’avocats de la National Lawyers Guild pour que les occupants soient relâchés. Cela ne se fera qu’à la condition d’être individuellement photographié et donner ses empreintes. Les policiers sont sûrs d’eux, sûrs d’être couverts pour tout débordement. Le « Ce n’est pas comme ça qu’on agit à St Paul" du conseiller Dave Thune n’aura comme réponse qu’un ricanement sinistre qu’on entendra pendant six jours. Ce sera la première démonstration abusive des forces de police, pas la dernière. En rentrant chez elle, la présidente de l’association contre les brutalités policières trouve la porte de son garage fracturée et ses boîtes de documents fouillées. L’éléphant a ses grosses pattes presque libres. Le Convergence Center se voit fermé.

SAMEDI 30 AOÛT 2008
À 7h30 du matin, un pantin de la chaîne Fox News (« Fox News sucks » sera un des slogans de la manifestation du lundi) débite ses informations propagandistes devant le Convergence Center toujours fermé. Grande victoire pour l’Etat et la sécurité des citoyens, un foyer anarchiste-terroriste maîtrisé par les forces de l’ordre. Il faudra toute la science d’un groupe d’avocat hyper actif (pendant toute la durée de la Convention, les avocats de la National Lawyers Guild et ceux de Coldsnap travailleront sans relâche en donnant leur temps, constituant le seul rempart à l’infernale déferlante policière, ils appelleront plusieurs fois des renforts) pour que le centre (qui sera fermé une autre fois et réouvert de la même façon) réouvre ses portes. Pendant ce temps, sur St Paul et Minneapolis, plusieurs raids et arrestations ont lieu dans des maisons hébergeant ou habitées (c’est le terme employé par les autorités) par de « dangereux anarchistes et activistes ». L’une de ces habitations est la résidence des responsables de « Food not war ». Des maisons accueillant les journalistes des médias indépendants Eye Witness Video ou Democracy Now font également l'objet de raids, confiscations et arrestations, la plupart du temps, les mandats ne sont pas prêts au moment de l'entrée en force. La terminologie évoluera vite vers un pratique « anarchistes-terroristes » propre à conforter le brave contribuable. Les campeurs de Bushville, campement de pauvres sur l’Ile Harriett au milieu du Mississippi indiquant la « bonne santé économique du pays » fera aussi l’objet d’une évacuation violente. Les forces de police, avec ou sans uniformes, sont (au minimum) décuplées. Il y a des flics d’Arizona, du Connecticut, du Wisconsin, d’Illinois, d’Iowa etc. et toutes les unités possibles et inimaginables : FBI, Homeland Security, services secrets, sécurité du territoire etc. La garde nationale (ce qu’il en reste, l’autre partie est stationnée en Irak ou en Afghanistan) est aussi entrée en ville. Comme si ça ne suffisait pas, il y a aussi des unités de polices privées, des flics en auto, à vélo, en hélico, en bateau, à chevaux (pour quoi au fait ?). C’est le moment tranquille que devraient choisir les Daltons pour attaquer une banque dans le reste du pays. Les accès à la ville sont sévèrement contrôlés. Le bus du Rude Mechanical Orchestra, ensemble devant se produire le lendemain au Black Dog et participer à des actions toute la semaine, est empêché de circuler et cinq de ses voyageurs sont arrêtés. Le moindre excès de vitesse, la présence d’un appareil photo sur une banquette arrière, suffisent à une fouille complète des véhicules et dans certains cas à leur confiscation. Au Black Dog le matin, la police cherche quelqu’un, elle interroge un habitué qui a eu la mauvaise idée de s’habiller en noir. Les journalistes d’Indy Média de plusieurs localités ainsi que d’autres groupes comme les Veterans for Peace ou les omniprésentes Code Pink installeront leurs quartiers au Black Dog. D’autres groupes plus marginaux ou visiteurs un peu perdus trouvent accueil. Amy Goodman de Democracy Now et son équipe y viennent aussi tous les jours. Mary Turck, autre journaliste digne de ce nom y adresse ses articles publiés instantanément sur le site Daily Planet. Cette assemblée mouvante constituera un ensemble partageur, solidaire et amical toute la semaine. L’équipe de MySpace qui cherche un point d’ancrage arrive avec l’idée de s’installer au Black Dog. Avant même qu’ils ne demandent, les dessins d’Andy Singer et l’ambiance générale les font fuir : « Désolé de vous déranger, mais il y a trop de choses politiques ici ». Amusant de voir un média couvrir la Convention Républicaine et se plaindre du « trop de politique ». MySpace appartient à Ruppert Murdoch, fabricant de cauchemars apolitiques.

LES ANARCHISTES
« Il n’y en a pas un sur cent et pourtant ils existent » nous avait informés Léo Ferré. Estimés à un millier, à une centaine selon les différentes déclarations des autorités, ils sont par elles désignés comme source de tous les maux ; les boucs émissaires impeccables. Le Sherif Bob Fletcher déclare lors d’une conférence de presse que s’ourdit un complot conduit par 35 anarchistes de St Paul et Minneapolis. 35 personnes mettent en péril la sécurité nationale. Tous les débordements à venir auront l’excuse de la présence des anarchistes, ils aboutiront à l’arrestation de 8 membres du RNC Welcoming Commitee pour « complot terroriste ». Il faut dire que les idées reçues sont gluantes, l’anarchiste reste au XXIème siècle, y compris pour l’éduqué commentateur et le penseur de gauche, un misérable poseur de bombes. Il n’a pas suffi que soient condamnés puis executés pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis Sacco et Vanzetti, Joe Hill, August Spies, Albert Parsons, George Engel, Adolph Fischer, Louis Lingg. Les mythes ont la peau dure et la culture politique ne s’améliore pas. L’anarchiste représente sans doute un personnage au fond jalousé pour ses considérations jugées excessives de l’utopie, il doit donc disparaître. Et pour le faire disparaître, on pratiquera un grossier alliage d’intoxication intellectuelle alliée à la force hautement répressive. Les vieilles recettes marchent toujours et, comme en Irak où on invente d’abord une justification d’invasion avec les armes de destruction massive, à St Paul la fabrication de bombes chez les particuliers est la justification de raids, perquisitions et arrestations incessantes. Lors de leur entraînement, les policiers ont appris de leurs instructeurs que certains de leurs camarades avaient été tués par des anarchistes lors de la convention de New York en 2004 (le policier obéissant ne vérifie pas ses sources). « Répétez un mensonge avec insistance » avait dit Goebbels « et il devient la vérité. » La grande presse se fera largement la complice de cette tactique en mettant en avant les dangers dûs à la présence de ces anarchistes et relatant même leur entrainement dans des camps spécialisés « en écoutant les chansons du groupe The Coup ». La discrimination est totale, un jeune homme de 17 ans et sa soeur sont embarqués pour être habillé en noir, le mot "anarchiste" remplace celui de "communiste" des années 50, il est prononcé avec le même accent que "négro". La première question adressée à un journaliste independant interpellé : "Etes vous anarchiste ?", sa réponse au policier "Quel sens donnez vous a ce terme ?". À ce jour, pas d’évidence de ce supposé méga complot libertaire, mais les anarchistes restent la cible y compris après la Convention (plus pratiques que les Islamistes pour ce coup-ci). L’un deux plaisantera « j’aimerais bien qu’on soit aussi puissant qu’ils le prétendent » et un habitant de St Paul commentera l’absurdité par l’absurde : « Si on a dépensé 50 000 000 de dollars pour 1000 gamins, n’aurait-il pas été plus simple de s’arranger avec eux en leur donnant chacun 50 000 dollars ». Un étudiant matraqué confiera « Ils m’ont traité d’anarchiste, je n’ai pas la moindre idée de ce que c’est, mais je vais m’intéresser à la question ». La police peut aussi contribuer à faire naître des vocations.

DES CHIFFRES ET PEU DE LETTRES
50 000 000 de dolars pour la sécurité de la Convention, 10 000 000 de dollars pour l’assurance couvrant les brutalités policières anticipées, 3 000 000 de dollars pour sécuriser (vitres anti-projectiles etc.) l’hotel Hyatt où le vice président Dick Cheney devait passer une nuit (il ne viendra pas, Gustav oblige). Ces chiffres (liste non close) sont assez éloquents pour ne pas être commentés dans un monde ravagé par la pauvreté. Les contribuables apprécieront, ils pourront utiliser le Hyatt hotel comme stand de tir pour justifier leurs impôts. Les commerçants de St Paul, situés à proximité du Xcel Center qui pensaient, comme l’avait assuré la mairie, faire leur bon beurre en seront pour leurs frais. Même un républicain patriote n’a pas envie de manger sa pizza derrière des fils de fer barbelés. Peu à peu le commerçant sans courage mais élécteur se lassera de la présence de l’éléphant qui fait salement tourner le beurre et la manne annoncée se transformera en envie d’en finir au plus vite.

DIMANCHE 31 AOÛT 2008 : BLOWIN IN THE WIND
Les hélicoptères badinant lourdement dans les cieux de St Paul garantissent l’absence de grasse matinée, ils ne quitteront plus l’espace pendant cinq jours. La convention n’a pas encore commencé qu’elle est possiblement en cours d’annulation. Motif : l’ouragan Gustav supposé frapper la Nouvelle Orléans le 1er septembre. L’affaire s’arrangera au mieux pour les Républicains. Bush et Cheney, en poste, ne viendront pas, ce qui sera parfait pour McCain ne tenant pas à être en aussi impopulaire compagnie. Si Katrina a été largement sous-estimée à la Nouvelle Orléans, Gustav a eu tous les égards. Une bonne affaire ! Il fait chaud, une petite brise se lève doucement pour s’amplifier graduellement tout au long de la journée. Les Veterans for Peace, anciens combattants devenus antimilitaristes défilent avec les costumes des torturés d’Abu Graïb et de Guantanamo. Certains d’entre eux sont aussi arrêtés pour avoir dépassé les marques autorisées et s’approcher trop près du nid de l’éléphant.

POUR AVOIR LA PAIX
Peace ! peace ! peace ! Tous les fatigués de la guerre brandissent ces signes, mais combien sont réellement prêts à se risquer pour l’obtenir. La revendication pacifiste devient souvent une façon pratique de se mettre sur la touche tout en désapprouvant sans rien faire (si ce n’est voter). On est trop souvent pour la paix comme on était contre le fascisme en France en 2002, en oblitérant l’engagement nécessaire, en évitant les conséquences réelles. Les pacifistes bon ton invoquent souvent leurs exemplaires héros, champions de la non-violence Ghandi ou Martin Luther King, ils omettent juste les actions importantes de ces hommes, leur courage et les risques encourus. Infatigables, les groupes pacifistes commes Wamm (Women against military madness) aux actions innombrables (dans les usines d’armement ou pour la fermeture de la School of the Americas, renommée “Western Hemisphere Institute for Security Cooperation,” en 2001, formant les musclés officiers d’Amérique Latine) se confrontent réellement aux forces de police. Ainsi ce dimanche Betty McKenzie, 78 ans, membre de WAMM est arrêtée vers midi.


BLACK DOG BLOCK PARTY 1
En 2007, le Black Dog inaugurait sa Block Party annuelle. Sans innocence, il la fait coïncider cette année avec la Convention Républicaine (RNC). Initialement prévue les 31 août et 1er septembre, (jour férié) elle se tiendra les 31 août et 2 septembre. Le permis accordé pour le Labor Day est retiré, les services de renseignements l’estimant dangereuse ce jour-là et finalement réaccordé pour le jour suivant (non férié). C’est aussi le jour où W devait venir en ville. Le permis pour cette Block Party, soutenue par Joe Spencer, responsable des services culturels de la ville, se tenant à l’extérieur et bloquant la rue n’a pas été trop difficile à obtenir au regard de la situation, même s’il y eut des pressions de diverses parties (celles des démocrates essayant de récupérer la fête n’étant pas des moindres). La ville de St Paul a tenté de jouer tous ses pions sur tous les tableaux. Alors qu’à Minneapolis se déroule une Liberty Parade organisée par quelques tenants de la culture officielle, le groupe Pocket of Resistance en un court et furieux set lance la Block Party, cadeau offert aux voisins et amis. Lui succéde Soul Tree, jeune power trio à la nostalgie fertile. Le Rude Mechanical Orchestra, fanfare de Brooklyn en tournée contre les guerres d’Irak et d’Afghanistan déboule au coin de la rue au son d’une vaillante « Bella Ciao ». Les propos anti-fascistes et anti-militaristes du groupe sont sans équivoque. Telle une arrivée du Tour de France, un peloton d’une vingtaine de policiers à bicyclette s’arrête derrière les barrières. Ils resteront postés pendant toute la durée des expressives pirouettes frontales de la prestation. Le message du Rude Mechanical Orchestra est clair : « Nous n’avons pas peur ». Le set est à la fois joyeux et questionnant. La veille, ils avaient apporté leur soutien aux employés de Starbucks licenciés en se joignant aux anarcho-syndicalistes de l’IWW. Leur bus sera saisi une seconde fois. Les Hmongs-Américains de Posnosys, membre d’une communauté qui fait rarement la une, mais n’en subit pas moins la haine exhibent leur musique à l’âme de boxeur forçant le jaillissement des êtres. Nécessaire ! C’est le moment que choisit Chris Coleman, maire de St Paul pour faire une brève apparition. Avec le style inimitable des politiciens qui s’arrangent pour être là sans répondre aux questions, il dit quelques mots à l’assistance qui s’en fout un peu. Andy Singer s’adresse à lui avec l’apparente naïveté de ses personnages : « Vous marcherez avec nous demain Monsieur le Maire ? ». Rich Broderick interpelle l’élu en lui demandant de désavouer les agissements de la police, ce qui à ce moment-là aurait pu n’être pas difficile puisque la police de St Paul est en retrait (un préavis de grève avait été lancé avant la Convention par le syndicat de la police locale estimant que les politiciens étaient trop payés par rapport à ceux qui les « protègent »), ça ne durera pas. Le maire se défile, il manque sa chance. Les jours suivants, il va s’enfoncer petit à petit jusqu’à cautionner le pire. Le trio Aviette monte sur scène pour un set traversé par une sorte de feu couvant très alimenté. La chanteuse et guitariste Holly Muñoz dévoile une nature fortement imprégnée des éléments. L’oiseau chante pour voler et il vole pour chanter. Tous les concerts sont enchaînés grâce à Carnage (MC beat box humaine) et son alter Ego d’Ill Chemistry Desdamona. L’énergie déployée semble frappée de la présence de la foudre. Carnage et Desdamona, multiplicateurs, courent précisément sur tous les fronts, disponibles pour faire surgir la lumière à tout instant. La hâte de transmettre de Big Quarters duo de hip-hop hispanique précède le doux flux d’inventivité, sorte de vision d’azur du Spagnetti Western String Company. Les Brass Messengers autre fanfare, parfait écho du Rude Mechanical Orchestra, mettent le feu-folie avec une autre Bella Ciao puis invitent à la danse. Les Fantastic Merlins délivrent un concert exceptionnel, oui délivre, car il y a un sens de la délivrance dans cette musique donnant congé aux servitudes. Rich Borderick lit le poème "Call and Answer" de Robert Bly accompagné par Carnage, il demande la participation (Answer) du public. Il l’obtient facilement. Carol Bjorlie et Anya Achtenberg (particulièrement émouvante) autres poètes contre la guerre sont intervenus dans l’après-midi se glissant entre les concerts par la grâce de Carnage et Desdamona. Les poètes rencontrent les rappeurs, ça leur plaît, une porte s’ouvre. Concert impromptu, Anthony Cox réunit un quintet de dernière minute, minute ultime, avec Bill Mike, Peter Schimke, Carnage et Stokley Williams, concert que l’on emporte dans son cœur comme provision nécessaire pour les temps à venir. De quoi se souvenir instantanément pourquoi on peut encore croire à la musique. La beauté jouxtant l’enfer. Une façon bien différente de regarder les hélicoptères les jours suivants. Toute l’énergie de la rue du lendemain est là, jouée. Il n’est pas question sournoisement de liquider le monde. La soirée s’achève avec Down Lo, jam band pétillant. Le public danse. Les acteurs importent plus que les producteurs.


LUNDI 1ER SEPTEMBRE : MARCH ON THE RNC
Saletés d’hélicoptères ! Le roi George ne venant pas, la menace des conducteurs de poids lourds de bloquer la ville pour protester contre le prix de l’essence ne passe pas à exécution. Les cars des délégués et participants à la Convention Républicaine (RNC) arrivent, largement escortés par autos et motos. Le dispositif policier et militaire ne s’abaisse pas d’un iota, preuve, si elle est nécessaire, que la démonstration de force et d’intimidation à laquelle nous avons à faire ne concerne pas seulement la sécurité du tandem gouvernemental. Quelque chose d’autre se joue-là, quelque chose qui paradoxalement rapproche l’Américain moyen des citoyens des pays que son armée a l’habitude d’envahir. La manifestation contre la guerre en Irak, qui sera la plus importante de la semaine, se prépare. On se retrouve au Capitol d’où est donné le départ. Des groupes d’étudiants dont certains portent des déguisements se massent devant les imposantes forces de police à divers coins de rue. Ils sont repoussés, mais tiennent bon. Un flic à cheval coupe leur banderole en deux en galopant sur le groupe. Sur le côté les passants observent. Petite discussion entre deux d’entre eux :
- « Mais qu’est-ce qu’ils fichent ces mômes ? »
- « Ils s’expriment, madame. »
- « C’est pathétique ! »
- « Avez-vous une meilleure idée ? »
- « Ils feraient mieux de commencer par voter »
- « Ca ne leur suffit peut-être plus Madame ! »
- « Ces gamins sont vraiment mal guidés »
- « Souhaitez-vous les guider Madame, comme on a guidé ceux qui ont fabriqué votre casquette ? »(Elle porte une casquette Nike)
La manifestation est imposante (il y aura plus tard les traditionnels – més-estimations du nombre de manifestants qui vont de 2000 à 85000 – chiffres étonnamment émis par un membre du personnel municipal- en passant par 12000 et 50000, ce qui n’importe guère au fond, il y avait beaucoup de monde et il fallait quatre heure à une personne fixée sur le trottoir pour voir l’ensemble du cortège). Mais la manifestation est sous haute surveillance, les policiers en tenues anti-émeutes (ils ne les quitteront plus) occupent tous les trottoirs et carrefours du début à la fin. Le passage de la manifestation qui va au plus près du lieu de la Convention Républicaine (en un lieu officiellement et sans humour aucun nommé Free Speech Zone) est une sorte de cage entièrement grillagées, un traquenard. Un jeune homme enrage « Putain, nos parents qui ont fait 67, 68, 69 auraient pu nous mettre en garde contre ce piège à rats ». Dans le cortège, on trouve tout ce sur quoi l’Amérique peut compter pour que l’Empire n’empire pas davantage. Les différentes communautés y sont représentées, les Indiens de l’AIM rappellent que les 38 pendus de Mankato restent dans les mémoires, les Éthiopiens ne sont pas en reste suivis par un important groupe affichant « Direct action against capitalism » avec banderole rouge et noir et slogans scandés très fort. Les noms de tous les morts d’Irak et d’Afghanistan font l’objet d’une très longue banderole relais. Il est plaisant de retrouver ses amis. Andy Singer est là avec un large chapeau de paille, la chaleur est étouffante. Échauffourrés ci-et-là, deux vitres de voiture de police cassées ainsi que les vitrines du grand magasin Macy’s et de la First bank. Pas de quoi fouetter un âne, mais ces incidents seront utilisés à satiété pour justifier du redoublement d’abus de pouvoir. Un béat (qui reflète parfaitement ce que la position officielle cherche à faire) s’indigne « Il y a 1 % qui fout la merde alors que le reste des manifestants se tient bien ». Un vieil homme en pétard lui répond « Mais qu’est-ce que vous en avez à fouttre de ces putains de vitres de ces entreprises assurées jusqu’au sommet de la tête, qu’est-ce qu’elles représentent au vu du nombre de destructions, des morts dont nous sommes reponsables bien loin d’ici – puis il ajoute - et ici aussi d’ailleurs ». « Pourquoi casser ?" reprend le béat. Le sang du vieil homme ne fait qu’un tour : « Manifester, ce n’est pas une promenade organisée par les flics, c’est aussi une confrontation. Regardez où est la violence, qui casse vraiment. Toutes ces vies fouttues en l’air à cause des ces salauds qui boursicottent sur notre dos. » Ce qui est sûr c’est que le niveau de provocation policière des jours précédents aurait pu – logiquement - engendrer une violence d’un autre type. Pour beaucoup de très jeunes, c’est la première manif. Alors qu’une unité policière prend la pose dans une rue adjacente avec sandwich et boisson, un groupe de filles du Texas, grimées et arborant des pénis ceinturés en forme de roquettes se glissent en dansant parmi eux sans qu’ils ne voient rien venir à la façon des Picaros de Tintin. Elles chantent « This land is my land » de Woody Guthrie. Une autre équipe vient les déloger. Nous rentrons au Black Dog où les manifestants reviennent nombreux. Chacun a son histoire. On comprend que le niveau de répression en certains endroits est important. On apprend l’arrestation d’Amy Goodman, probablement la plus respectée et respectable journaliste américaine et d’autres membres de son équipe de Democracy Now. Alors qu’elle justifie sa présence en disant « J’ai un badge », le flic lui arrache du cou « Maintetant vous n’en avez plus ». Elle sera relâchée à huit heures du soir et ses compagnons plus tard dans la soirée, mais cette arrestation alertera les plus timides, Goodman a beaucoup de sympathie, 60 000 lettres seront déposées plus tard dans la semaine à la mairie contre les arrestations abusives. Saluons au passage les habitants de St Paul et Minneapolis qui ont hébergé tous ces gens (les hotels ayant été intégralement réservés par la Convention), les raids et fouilles de leurs domiciles ne les ont pas fait renoncer. Avec Léo qui a sept ans, nous décidons d’aller à Harriett Island où se tient le grand concert du Labor Day, organisé par le puissant syndicat SEIU, intitulé « Take Back Labor day ». L’affiche est alléchante : Atmosphère, Billy Bragg, Tom Morello (set acoustique), Steve Earle, Mos Def. Nous sommes les derniers à passer le pont Wabasha ensuite fermé. On nous prie sans gentillesse de passer vite. Tous les ponts de ce côté du Mississippi seront ensuite fermés ne permettant la circulation que sur un seul. Mais la musique fait peine à entendre lorsque les services de sécurité du syndicat s’assurent que les spectateurs ne portent aucune pancarte, aucune banderole. Le changement dans la continuité. Nous arrivons pour le concert de Mos Def et distribuons quelques tracts pour le lendemain. On croise quelques amis amers de ce qui se passe là, de cette récupération. Le set de Mos Def est très court, il fait la gueule. Un bon nombre de spectateurs est attiré par ce qui se passe sur l’autre rive à savoir une répression violente à coup de matraques, grenades fumigènes explosives, pepperspay (déjà largement utilisé le matin y compris contre une manifestante présentant une fleur) et fusil à balles en caoutchouc contre les manifestants coincés en bas du Musée des Sciences sur l’avenue Sheppard.

ET VOGUE LE NAVIRE
Soudain un bateau fait irruption orné d’une banderole couvrant ses côtés « STOP TORTURE ». Il est aussitôt pris en chasse par les vedettes de la police et des gardes côtes qui finissent par l’arraisoner. Léo commente la scène : « c’est comme un truc de pirates ». Le bateau appartient à Kenneth Tilsen, 80 ans, avocat connu pour avoir soutenu toute sa vie « les mouvements politiques et sociaux pour le changement ». Il refusa de répondre au comité des affaires anti-américaines pour ses activiés précédant 1950 et tint bon. Marié à Rachel Le Sueur, fille de Meridel célèbre activiste et féministe du Minnesota, rencontrée lors d’une action anti raciste, Kenneth Tilsen a été l’avocat des Minnesota Eight en 1970 ainsi que celui de l’American Indian Movement à Wounded Knee et des activistes indiens Russell Means et Dennis Banks. Alors que les policiers mettent en doute son autorisation de naviguer, Tilsen fait venir une personne des autorités portuaires pour authentifier son permis. Une quinzaine de vedettes finit par lui faire quitter la zone. Le bateau claxonne, salué par les manifestants. Nous retournons au Black Dog en faisant un détour phénoménal. Un groupe de marxistes a issé un drapeau rouge à l’effigie de la faucille et du marteau sur la terrasse juste à côté du chat noir de l’IWW (le même que celui de la CNT en France) d’un groupe anti-autoritaire. Les divisions s’effacent pour les plus déterminés devant ce qui constitue réellement l’ennemi. 8 femmes et 2 hommes de Code Pink racontent comment, alors qu’ils revenaient de la manifestation, ils ont été coincés et harassés par une centaine de policiers. Les visages pleurent encore à cause des lacrymogènes. Cette journée du lundi voit 284 arrestations dont 130 avec suites. Plusieurs journalistes sont également arrêtés, un riverain à vélo même, pas assez prompt à présenter son identité. Au Black Dog se retrouve une communauté de gens d’obédiences diverses, mais content d’être ensemble, loin du centre ville (pourtant à côté) où marche la Garde Nationale. Nous accompagnons Sara du Black Dog, que nous avions perdue le matin dans la manif, au Convergence Center réouvert pour y apporter d’autres provisions nécessaires. L’ambiance au centre est épatante, chacun s’organise, personne ne dirige et tout semble fonctionner. Les événements n’ont pas eu raison de cette volonté-là. Impossible de revenir par une route normale car le pont permettant l’accès au Convergence Center est aussi fermé à la circulation.



MARDI 2 SEPTEMBRE 2008
Toujours ces foutus hélicos à la place du chant du coq. À Minneapolis, les Indiens Dakotas réclament (ainsi que les traités le permettent – en théorie -) le site abandonné de Coldwater. Après quelques échanges avec la police, ils finissent par obtenir un permis de quatre jours. Les arrestations et bavures de la veille ont beaucoup secoué, mais ne découragent pas. Les avocats de Coldsnap vont et viennent à la prison du Ramsey County assurant les détenus de leur aide. Les ponts sont réouverts un à un. Plusieurs événements musicaux sont prévus comme le Ripple Effect au Capitol avec I Self Divine, Dead Prez, Michael Franti, Indigo et Anti Flag, prévu jusqu’à 19 heures et Call and Answer au Black Dog prévu pour aller jusqu’à 22heures (les deux événements sont gratuits). Au Fitzgerald Theater est organisé un autre concert (payant) intitulé Provention recherchant davantage une clientèle plus polie d’indie-rockers blancs. L’événement central de la journée, c’est la marche des pauvres plus tard dans l’après-midi. Nous allons chercher Boots Riley et son groupe, prévu pour Call and Answer, à l’aéoport. Heureux de le revoir, nous nous serions passés d’être filmé. Tout dans l’aéroport est filmé et écouté. Michael Franti est aussi là qui attend ses bagages. Comme les organisateurs de la marche des pauvres ont des problèmes d’alimentation électrique pour leur meeting avant la marche, le Black Dog leur propose de les héberger sur sa scène extérieure. Un représentant de la ville accourt avec ce faux sourire des lâches gavés de bonnes excuses « Si vous faites ça, tout le monde sera arrêté ». La police montée précédée d’un groupe de cyclistes (ne riez pas des policiers à vélo, la façon dont ils peuvent frapper la foule avec leurs cycles est terrifiante) fait quelques tours à l’extérieur du café et se retourne immobile indiquant clairement qu’il est hors de question de passer. Les concerts commencent donc avec bien peu de monde. Ill Chemistry se dévoue pour lancer l’après-midi. Le duo-unité formé de Carnage et Desdamona intervient comme dimanche comme présentateurs atout-faire. Arrivent ensuite les cinq membres de Junkyard Empire. Le groupe effectue une sorte de tournée de cinq concerts pendant la Convention Républicaine (RNC). La détermination du groupe qui se refuse à se considérer seulement comme ensemble d’artistes, mais se cherche acteurs d’une commune à venir, est sidérante. Leur jazzrap n’a rien de ces mélanges chics altérants, pas de récupération si ce n’est celle de sa propre parole, de sa propre force. Être musicien est un engagement, il n’y a pas d’échappatoire si nous voulons vivre autre chose qu’un échec. La musique, c’est d’abord reconnaître la violence du monde élémentaire. Une affaire de matière liant ce qui habite le plus profond de notre être à ce qui nous entoure, ce qui nous détoure. Junkyard Empire est une grande découverte, un grand espoir. À la fin de leur concert, ils offrent leur disque Rise of the Wretched qui vient de sortir aux spectateurs. Ainsi les gens osent s’approcher de la scène. Dean Magraw avec JT Bates et Anthony Cox puis Carnage, soulignent cet engagement physique et savoureux qui ouvre grand les portes du langage. Le jazz peut aussi être une musique du peuple, elle lui appartient. Un hélicoptère survole le site par deux fois, la seconde fois, il reste un très long moment. Il irrite Dean, mais son boucan n’a pas raison du feu qui couve. Boots est parti rejoindre Tom Morello. Le groupe Rage Against the Machine a prévu un concert impromptu au Capitol à 18h30. L’idée de Boots est d’en profiter pour ramener les spectateurs au Black Dog. Ill Chemistry reprend la scène, l’expérience continue, un jardin se construit, les spectateurs arrivent doucement. Comme le dira l’un d’eux « La difficulté aujourd’hui est de savoir où être ». Le rappeur ghanéen M.Anifest domicilié à Minneapolis saura créer cette chaleur qui attire et assemble. Il n’a de cesse de venir chercher chaque spectateur, ça marche. Chacun comprend que le partage est renversant. Kill the Vulture avec le MC Crescent Moon qui officie aussi comme folk singer avec Roma Di Luna, conciliant ainsi deux formes essentielles et écartées de la contre culture américaine, surgit avec frappe. La vérité est affaire d’évidence dont les signes sont immédiats.



VIVA OBAMA ? VIVA ZAPATA !
Une petite équipe relie le Black Dog à ce qui se passe au Capitol et fait le va-et-vient. Rage Against the Machine est empêché de jouer par la police qui les intercepte dès leur sortie de voiture. « Êtes-vous Rage Against the Machine » demande l’officier en charge « Je ne sais pas » répond Tom Morello. C’est Anti Flag écourtant son concert qui a proposé à Rage Against the Machine de jouer avec leur matériel. Même si le couvre feu n’est pas déclaré, la police s’oppose à 6h35 à ce que le groupe monte sur scène. Rage Against the Machine tente un accapela avec porte-voix. La tension monte. Le plan de Boots tombe à l’eau, il rentre dare-dare au Black Dog pour ne pas être pris dans la tourmente qui s’annonce. Les spectateurs affluent de ce côté. Los Nativos s’apprête à monter sur scène, mais leur DJ n’étant pas là, ils pensent le remplacer avec un programme enregistré sur Ipod. Fi ! les batteries sont à plat. Une seule solution. Elle est magnifique et dit tout de cette veine qui coule en cet instant où la nuit tombe. Carnage sera l’orchestre à lui seul. Il met au défi. Les bannières à l’effigie de Zapata se dressent dans le vent établissant un droit de passage perpétuel pour les frères humains. Les conquêtes sont éphémères, pas l’espace qui s’ouvre aux cris de « Révolution ». C’est aussi le moment des « indigènes » très présents. Rich Broderick lit le poème Call and Answer une nouvelle fois en l’agrémentant de "No Pasaran" facilement repris par la foule, puis un poignant texte intitulé "Hardly Paradise" dédié au poète palestinien Mahmoud Darwish, récemment disparu. Pas de spectateurs ni d’acteurs qui ne soient sur la même longueur d’onde. Tous prennent part. Puis vient le temps attendu, espéré de The Coup de Boots Riley, classé ennemi de l’Amérique. Une heure trente de grâce, de danse, d’intelligence, d’étreinte libératrice. L’orchestre éclaire, Silk.E évolue de tout son corps en harmonie complète de ce feu. Classiques comme ces cinquante millions de façons de tuer un patron de multinationale et titres plus récents proliférent sans détour. « Nous avons plus besoin d’un changement de système que d’un changement de président ». Boots fait monter sur scène un vétéran d’Irak qui demande réparation pour tous ceux qui se sont engagés dans l’armée après le 11 septembre 2001 et qui demande aussi réparation pour le peuple irakien. Le concert s’achève, il résonnera longtemps. Dans le même temps, les spectateurs revenant du Ripple Effect ont croisé et rejoint la marche des pauvres ultra encadrée. Pas de quartier sur la pauvreté, la police ordonne la dispersion et comme ça ne va pas assez vite charg sans attendre à grands renforts de grenades, pepperspay, gaz lacrymogènes, balles en caoutchouc et les affrontements durent jusque tard dans la nuit. Auparavant un des organisateurs avaient demandé un mandat d’arrêt pour que chaque citoyen puisse arrêter George Bush pour crimes contre l’humanité. Les arrestations sont nombreuses comme celle de ce jeune homme de 17 ans arrêté puis relâché au petit matin dans la ville loin de chez lui. Les policers après avoir arraché son tee-shirt lui en ont enfilé un autre de force « Remember 9/11 » avant de le libérer. La mère de ce mineur morte d’inquiétude et non avertie porte plainte sans espérance.

MERCREDI 3 SEPTEMBRE 2008
Huit membres du RNC Welcoming Commitee sont poursuivis pour « Conspiration, instigation d’émeutes et terrorisme ». La ville de St Paul s’associe à une courte mais honteuse majorité à cette scandaleuse démarche des « forces d’occupation ». Les ânes sont des ânes. Un conseiller municipal, père d’un des officiers de police principaux de St Paul refuse de s’associer à cette décision qui fait du RNC Welcoming Commitee la justification de tous les excès des diverses polices. Une des membres de ce que l’on ne va pas tarder à nommer les RNC8, comme il y a eu les Chicago 8 lors de la Convention Démocrate de Chicago en 1968, est relâchée pour être reprise lorsqu’elle rejoint d’autres camarades, arrêtés avec elle. Le Sheriff s’octroie le droit de garder les effets personnels de ceux, arrêtés la veille, qui sont relâchés. La bataille juridique est incessante depuis le vendredi précédent. Amnesty International a installé à St Paul une réplique des cellules de Guantanamo que l’on peut visiter. L’après-midi, les Code Pink préparent au Black dog leur intervention de l’après-midi qui sera une action pacifique et colorée à l’hotel (grand luxe) où reste Sarah Palin (vice présidente potentielle nommée par John McCain). Quatre d’entre elles sont arrêtées. Le soir à Minneapolis, il y aura quelques affrontements à l’issue du concert de Rage Against the Machine avec 31 arrestations. Les Code Pink iront tirer le Maire de son sommeil dans la nuit avant d’être éconduites.
    


JEUDI 4 SEPTEMBRE : NOUS SOMMES DES CHIENS
(AUX COEURS DE CHATS)

Le pont qui conduit au Convergence Center est fermé et pour cause, le RNC Welcoming Commitee donne en association avec les représentants du Poor People's Economic Human Rights Campaign une conférence de presse commune. Pour nous y rendre, nous devons prendre un chemin assez compliqué. Bonne surprise, il y a beaucoup de monde et les médias commencent à comprendre pour certains que ce qu’ils regardaient avec distance (l’arrestation d’« anarchistes ») leur arrive aussi à eux. Le nombre d’arrestations de journalistes atteint ici des records dans l’histoire américaine. Contrairement à ce qui a été relaté dans Newsweek, aucun mystère n’est fait sur les identités des personnes dont les noms sont affichés dans la salle. La conférence de presse est passionnante. Parmi les membres du RNCWC, Betsy Raasch-Gilman, activiste non-violente depuis 1978, résidente de St Paul ultra-respectée pour son courage. « Les raids que nous avons vus cette semaine sont très similaires aux raids des Marines en Irak ou Afghanistan. Le gouvernement ne peut plus conduire indéfiniment sa politique ultra-répressive sans l’amener à domicile (…) Aussi lorsque les responsables de ces abus de pouvoir arrivent dans ma ville, je me dois de me lever, de prendre la parole contre eux. Je le dois à mes amis d’autres pays, je le dois aux habitants de la Nouvelle-Orléans, je le dois aux Indiens d’Amérique. Je le dois à tous». « Ne croyez pas que ce qui se passe aujourd’hui est séparé de l’histoire complète de ce pays. La réalité de la situation réside dans une simple question. Demandez-vous qui a le pouvoir et le droit de mettre 50 millions de dollars sur la table pour installer des grillages tout atour des rues d’une ville, 50 millions de dollars qui viennent des poches des habitants empêchés de circuler ? » poursuit Shamako Noble. Elliot Hughes, un jeune homme de 19 ans est venu témoigner des sévices qu’il a subis les jours précédents dans la prison du Ramsey County. Il a été frappé à plusieurs reprises, y compris à terre. On lui a fait porter un sac sur le visage en le frappant encore. Il en porte les marques et boîte. Certains des journalistes présents sont obscènes et continuent à poser des questions sur la vitrine cassée de Macy’s : On leur répond : « La définition de la violence est assez glissante. L’atteinte à la propriété privée est considérée violence par les mêmes qui la pratiquent allègrement ailleurs (…) Certains autres considèrent le capitalisme comme une violence. C’est mon cas ». L’équipe d’Al Jazeera s’est installée au Black Dog à 6h du matin, c’est le lieu qu’elle a choisi pour émettre. L’équipe du café fait attention que cette présence ne domine pas trop, souhaitant préserver le travail des médias indépendants présents. L’après-midi est prévue une manifestation de Youth Against War and Racism. Les étudiants ont débrayé et se rendent en nombre au Capitol. La police ferme les ponts, séparants les manifestants. L’autorisation de manifester n’a été accordée que pour une heure. Il est physiquement impossible de déplacer autant de gens du Capitol. Junkyard Empire joue. N’étant pas connu comme Rage Against the Machine par exemple, ils ont l’accès facile. Ce concert sera, confieront-ils, la chose la plus vibrante de leur existence. Entendu de la bouche d’un officier qui parle à ses hommes « Aujourd’hui, on va leur botter le cul, on va vraiment les casser ! ». Un étrange homme coiffé punk pénètre la foule en hurlant « Fuck you ! Fuck you ! », provocant les manifestants un par un, tentant de créer le trouble justifiant l’assaut prochain, il est curieusement suivi d’un caméraman. Le duo sera aussi filmé jusqu’au moment où il revient dans ses rangs (mission mal accomplie). Deux autres flics habillés en « anarchistes » sont aussi vus montant ensuite dans une voiture des services secrets. Provocation ?
Nous ne restons pas sur le site, Léo est avec nous, il a peur. A ce moment-là les manifestants sont totalement encerclés. « Ca va être un massacre ! » lâche un passant. Les gens travaillant dans le secteur ont été prévenus par e-mail le matin de quitter leur travail à 13heures. L'opération est totalement préméditée. Nous revenons au Black Dog où Al Jazeera mène ses interviews sur fond de dessins d’Andy Singer. Un membre de Code Pink nous informe que le pic nic pacifiste qui a eu lieu à Harriette Island a fait l’objet d’arrestations et a été interdit (la plupart des participants sont des familles avec enfants). Les incroyables opérateurs d'Indy Média qui réalisent un film collectif sur la semaine se relaient, ils ont des images accablantes. Leurs lieux d'habitation ont tous fait l'objet de raids. Les jeunes manifestants du Capitol devaient les rejoindre. Une policière effectue une vérification au Black Dog pour savoir si Al Jazeera a bien tous les permis pour stationner ici. A l’extérieur une voiture de police surveille le café, elle sera là toute la journée. Un groupe d’étudiants du SDS, les yeux troublés par les lacrymogènes, suivi d’autres « rescapés » de ce qui est alors un rafle massive, viennent au Black Dog, seul lieu d’accueil. Ils ne sont pas les seuls, car la voiture de surveillance de faction est rejointe par une, deux, trois, quatre autres et un peloton de sinistres flics à vélo. Appel préventif immédiat adressé aux avocats de veille débordés par ce qui se passe au Capitol. Mais les flics ne tenteront rien, Al Jazeera, puissante chaîne étrangère et arabe de surcroît, est une sorte de protection à ce moment-là. Ce sera, de fait, l’une des rares chaînes étrangère à prêter attention à cet aspect de la Convention. Avec plus de 400 arrestations ce soir-là, le nombre de personnes arrêtées cette semaine monte à 818 (chiffre officiel). Un caméraman de la chaîne WCCO est arrêté, d’autres journalistes des grands médias le sont. « La police a tiré sur une foule pacifique, c’est une évidence. Les jeunes marchaient et les flics on tiré » raconte un témoin. A l’intérieur du Xcel Center, John Mc Cain termine son discours « Je me battrais avec vous ». Contre qui ?

RNC Welcoming Commitee Press Conference Part 1 - 4 septembre 2008
RNC Welcoming Commitee Press Conference Part 2 - 4 septembre 2008
RNC Welcoming Commitee Press Conference Part 3 - 4 septembre 2008
Vidéo Indy Média Arrestations premier jour
Call and Answer by Robert Bly
Vidéo Amy Goodman - Democracy Now : La marche des pauvres
Vidéo The Uptake - Arrestations
Vidéo 4 septembre
Vidéo AP - 1er septembre
Vidéo 30 aout barrages routiers
Vidéo Manifestations
Vidéo Police pendant le RNC
Vidéo Arrestation d'Amy Goodman le 1er septembre


Dessin : Andy Singer, images : B. Zon