Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

21.6.21

CORRESPONDANCES P

La directrice d'école maternelle et primaire de Gentioux (Creuse), interpellée et placée en garde à vue le 15 juin par la sous-direction antiterroriste de Paris, un jeune homme de 22 ans à la main arraché après intervention des gendarmes à Redon (Ille-et-Vilaine) pour saborder violemment une fête le 18 juin... un peu plus loin à Minneapolis (Minnesota) le 13 juin, un automobiliste fonce avec son 4x4 dans un barrage des manifestants réunis après le meurtre de Winston Smith par la police, et tue une jeune fille... 

Trois exemples d'enseignement, de danse, de pensée actives, de liberté, d'égalité, de fraternité, férocement réprimés ; trois indications.

17.6.21

FUGITIF CONCOMBRE MASQUÉ

Octave Mirbeau écrit Le Concombre fugitif en 1894 : " Ah ! Gredin ! Ah ! Misérable ! Et je vis sa main noueuse cherchant à étreindre quelque chose qui fuyait devant elle,quelque chose de long, de rond et de vert qui ressemblait, en effet, à un concombre, et qui,sautant à petits bonds, insaisissable et diabolique, disparut, soudain, derrière une touffe...". 

En 1965, Nikita Mandryka invente l'essentiel (vous avez dit essentiel ?) philosophe Le Concombre masqué : " Voyons voyons que sais-je au sujet de ce que je ne sais pas ? ". 

Et puis les masques tombent et les urnes apparaissent. Octave Mirbeau a aussi écrit l'indémodable (mais toujours pas assez lue ?) La grève des électeurs en 1888 et Nikita Mandryka nous a quitté le 13 juin après plus d'un demi siècle de pertinence qui n'aura pas réussi à changer le monde. "Ah bon ?... C'est ça, la vie ??..."
 

11.6.21

MARC TOMSIN

Durruti avait ouvert les portes... il le fallait. Année 90, fin de siècle, sans papiers, chômeurs... Une bande de musiciens, de musiciennes et bien sûr Violeta, Diego[1] et François, sens de toutes les sentes ... le studio et la rue font bon ménage. Spectateurs actifs, expectatifs acteurs : "Étrangers, ne nous laissez pas seuls avec les Français" dit un tract de Frédéric Goldbronn et Jean-Louis Comolli. Beaucoup de rencontres... Parmi elles, Marc Tomsin, silhouette marquante, présence inaccoutumée, intrigante, tellement vive. Vive les correcteurs, vive le Chiapas ! Marc Tomsin, alors, c'est déjà toute une histoire. Comité Vietnam en 1967, Comités d’action lycéens et JAC (Jeunesse anarchiste communiste) en 1968 etc. La lecture de Raoul Vaneigem l'inspire. Amitié durable. Mille autres activités, incessantes, d'intelligence active. Barcelone, 1977, il rencontre Abel Paz, naissance d'une autre amitié. En 1985, avec Agnès Soyaux, il fonde les éditions Ludd : Les Vagabonds n’ont pas perdu le goût de la chose chantée de Carlos Semprun Maura, Journal d'un chien de Oskar Panizza, Thomas Munzer ou la Guerre des paysans de Maurice Pianzola, l’indispensable Grève des électeurs d’Octave Mirbeau ou encore, entre autres, Banalités de base de Raoul Vaneigem. La suite dans les idées. Ne jamais oublier les luddites combattant le travail mécanique il y a deux siècles (ou devrions-nous dire : depuis deux siècles ?). Marc Tomsin participe à la fondation du Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL) en janvier 1995. Poésie constante, arme véritable, imbattable. Se défendre et savoir lire. Partager. Marc Tomsin, regard d'oiseau, scrute tous les recoins du lointain en appréhendant l'immédiat, dégaine panachée, élégance avivée. On se rencontre de loin en loin, de loin en près, telle manifestation, tel salon du Livre Libertaire. Qui a rendu visite aux Mayas, Tseltal ouTzotzil de nos jours, nos beaux jours, l'aura aussi vu là-bas. Le 28 mai 2009, salut à Abel Paz qui vient de disparaître ; Violeta Ferrer dit "Le Pirate", Frédéric Goldbronn projette son film Diego et Marc Tomsin lit l'adieu de Valeria Giacomoni[2]. Ombre habile et généreuse. En 2007, il fonde une nouvelle maison d'Édition : Rue des Cascades. Aussi humaine que le film du même titre de Maurice Delbez. Guiomar Rovira, Métie Navajo, Sous Commandant Marcos, Georges Bataille, Georges Lapierre, Alèssi Dell'Umbria, et Abel Paz bien sûr. Des Livres de la jungle à La voix du Jaguar, incessants compléments. Ces derniers temps il résidait à Exarchia. Logique ! En Crête, le 8 juin dernier, Marc Tomsin soudain disparaît. Depuis Thésée, on ne croyait pas ça possible. Une vie de cascades pour nous autres.


Photographie 2010 : Libraire Espagnole


1.6.21

ROMAIN BOUTEILLE

 

Romain Bouteille était dans Themroc*. Il était aussi dans L'An 01**. 
Et nous, sommes nous dans Themroc et L'An 01 ?

* Claude Faraldo, 1973
** Jacques Doillon, 1970

28.5.21

PEEWEE!
NOUVELLE AVENTURE

 

Le calendrier a ses jours heureux, les jours des frites, des freaks et des bons films, jours sans flics. Le vendredi est devenu le jour de sortie des disques, le moment où ils quittent leurs cachettes, leurs terriers, leurs planques, leurs nids. Ce 28 mai est un jour spécial. Oui, on a beau se méfier des préfixes abusifs "réinventer" et tous ces mandats du vide, aujourd'hui est bien le jour d'une renaissance, celle de PeeWee!, mieux qu'un label, une véritable maison de disques (l'habitation qui suit la cachette). PeeWee! s'était manifestement illustré lors de la dernière décennie du siècle précédent avec des réalisations sensibles, soignées : Emmanuel Bex, Hubert Dupont, Tania Maria, Phil Reptil, Francis Bebey, Pedro Bacán. Des disques qui comptent comme on dit ! (ou comme on ne dit pas assez). Des albums excellemment enregistrés et produits par Vincent Mahey, souffle avec son compère François Yvernat, de cette décennie PeeWee-esque. Et puis le nouveau siècle est arrivé avec ses masques et ses affres. Le duo Mahey-Yvernat a, son et âme, travaillé pour les autres, dans son studio, Sextan, et sur scène. PeeWee! continuait sa sieste.

Alors la grande pause est arrivée, heure aussi de déboucler les grands désirs. En compagnie de Virginie Crouail et Simon Goubert, s’est agitée pour les deux compères l'idée d'une new PeeWee! adventure. À la bonne heure ! La production indépendante n'est pas un vain mot. Eh bien aujourd'hui paraissent les trois premiers albums de cette renaissance - mot certifié exact. Trois perles :

- Sophia Domancich Le grand jour

- Zarboth Grand Barnum All Bloom

- et la bichonnée réédition de Dibiye de Francis Bebey (quel plaisir de retrouver cet album augmenté d'un si attachant entretien et autres textes à la mesure déterminante de ce grand musicien camerounais disparu).

Albums superlatifs, réalisés hors des terres anonymes, dans celles fertiles de l'humanité où la musique compte mieux que comme pas de côté. PeeWee! ouvre son conte.

Une ouverture sur trois fronts et cette fois, il y a mieux qu'une décennie avant de passer au prochain siècle. Longue vie à PeeWee! Vive les disques, vive les vendredi.

24.5.21

ARTAUD, RIMBAUD, PAUVROS, BERROCAL, RIVERDOG, RAYON, KERR


 

Arthur Rimbaud, Antonin Artaud, font mieux que rimer, ils devinent le monde, en saisissent les incarnations, l'esprit, le soulèvement, la résignation impossible. Leur parole est une écoute profonde de tous sens. Chacun d'eux est dit, chanté, joué en urgence nécessaire, dans les deux albums : À tort et au travers de Jean-François Pauvros avec Antonin Rayon et Mark Kerr et Fallen Chrome de Jac Berrocal & Riverdog. Les compléments d'objets sont directs. 
 
Photos : Étienne Carjat, Margaux Rodrigues, B. Zon, couvertures Zou, Nathalie Ferlut, Marianne T

16.5.21

LE 16 MAI 1871

 

Le 16 mai 1871, il y a donc 150 ans, les Communards de Paris avaient imaginé et réalisé une façon réaliste de "célébrer" le génie napoléonien. L'événement fut photographié par Bruno Braquehais. La colonne Vendôme fut reconstruite en 1873 comme une autoritaire insulte à toutes les aspirations fraternelles. Aujourd'hui Mac Mahon rime avec ...... (président de la république en six lettres).

14.5.21

ROBERT G. KOESTER

 

À l'heure où les institutions montrent des signes d'impatience d'éviction des producteurs de musique enregistrée indépendants (une équation se réduisant à : dictature technologique, État, institutions décideuses, GAFAM et associés uberisants, qui oblitérerait les esprits de compagnonnage, d'aventures pour les réduire à de simples dossiers à "gérer"), il est bon que l'on se souvienne de ces commensaux que furent et sont les producteurs indépendants prêts à un bon bout de route avec musiciens et musiciennes. 
 
Robert G. Koester par exemple, extraordinaire disquaire (autre acteur primordial du développement humain de la musique) et producteur indépendant de l'étiquette Delmar en 1953, enregistrant et documentant (terme qu'il affectionnait) avec soin des bluesmen (Big Joe Williams) et figures de New Orleans (George Lewis). Installé à Chicago en 1958, Delmar deviendra Delmark (question de copyright) et Koester - même si "méfiant" de l'avant-garde - y ouvrira ses micros attentifs à la jeune génération en train de faire sa révolution, soit Roscoe Mitchell, Joseph Jarman, Anthony Braxton, Muhal Richard Abrams, Maurice McIntyre. Delmark, pierre angulaire du "nouveau jazz" envisagé comme complément nécessaire de ces grandes musiques noires abattant les frontières. Ce qui ne l'empêchera donc nullement de poursuivre sa passion du blues avec Junior Wells, T-Bone Walker ou Magic Sam, de piquer des pointes avec Earl Hines, Barney Bigard, Ira Sullivan ou Yuseef Lateef ou soigner quelques perles saturniennes de Sun Ra (le catalogue Delmark compte près de 350 références). Robert G. Koester, pour qui le streaming "is killing us" demeura disquaire au long de toute une vie qui vient de s'achever ce 12 mai 2021. On aimerait d'autres événements beaucoup moins tristes pour spécifier la capitale implication des ouvreurs de musiques. 
 
Photo : Psychedelic Baby Magazine

13.5.21

SENS ET SAURIENS

Les 16 et 17 septembre 1978, Jac Berrocal (alors Jacques) organisait avec ses amis Sens Music Meeting (qui connut trois éditions) dans sa ville de Sens. Véritable manifeste de la musique improvisée : on y entendait entre autres : Irène Schweizer, Rüdiger Carl, Hans Reichel, Fred Van Hove, Michel Portal, Vinko Globokar, Tamia, Claude Parle, Richard Marachin, Jean-François Pauvros, Didier Malherbe, John Tchicai, Gaby Bizien, Barry Guy, Un Drame Musical Instantané, Fred Van Hove, Günter Christmann, Jac(ques) Berrocal, (enregistrés par André Francis pour Radio France). Sens doit en vibrer encore. En tous les cas, l'émission "La Nuit des Sauriens", animée par l'infatigable Patrick Pincot depuis 1985 sur la radio de Sens (Radio Stolliahc 90.1 FM) en porte l'héritage. Sur ses ondes, ces jours-ci Fallen Chrome de Jac Berrocal & Riverdog est à l'honneur des sénons Sauriens mélomanes et chahuteurs...

Photos Sens 1978 : B. Zon

25.4.21

MILVA

 

Milva avait l'art de se jouer des frontières, les frontières des variétés variées. Première interprète non francophone d'Edith Piaf, signant ses premières apparitions avec la "Bella Ciao", histoire de montrer quel est le bois chauffant, elle chante bientôt Brecht, Weill et Eisler, lors que les voix non allemandes ne s'y risquent pas. Époustouflante ! Elle travaillera avec Mikis Theodorakis, Luciano Berio, Ennio Morricone, Astor Piazzola. Milva, coryphée d'un grand chant populaire, a publié un nombre vertigineux d'albums documentant une vie mélodique, avec toutes sortes d'épices de sucres et de piments, d'ombres augurales et d'éclats rutilants. Une direction forte d'allers et venues en tous sens. "Viva La Libertà !" Elle est partie le 23 avril.

21.4.21

HORACE

 

Il y a cette époustouflante photographie de Jimi Hendrix prise à l’île de Wight en 1970, une photographie (parue en 1972 dans un petit bouquin d’Alain Dister 1 ) où hurle l’impossible futur de l’effarant aérolithe de Seattle. Un cliché signé Horace. Le révélateur révèle. Louis Grivot s’était choisi ce coriace nom d’Horace pour signer ses photographies où son approche de la musique, du jazz, concordaient en toute profondeur avec abords et débords de sa vie politique, de nos vies politiques. L’esprit de nos jeunes années lisait aussi avidement d’affutées plumes de références qu’il songeait par les images qui constituaient autant de points de vue : Horace, Philippe Gras, Guy Le Querrec, Valerie Wilmer, Christian Rose, Gérard Rouy, Thierry Trombert, Jean-Pierre Leloir, Jacques Bisceglia, Giuseppe Pino, étaient alors quelques sérieux indicateurs de partis sérieusement pris. Des impressions de directions musicales. Horace photographiait activement et sa seule présence dans la salle caractérisait le moment musical comme un moment communal.

Avec Philippe Carles, Thierry Trombert et Francis Marmande, il avait réalisé le montage audiovisuel Bird is free, façon de constater que nos pendules d’alors allaient dans la bonne direction. Festivals et lieux de concert d’intention véritable projetaient tous Bird is Free avec le plus souvent une seconde partie complémentaire, musicien en solo dit absolu. Free n’est pas un vain mot, free n’est pas un style. Horace taillait d’objectif dans la densité des musiques noires, des musiques rouges, échos des graffitis qu’il adorait. Il était là, à Alger ou à Dunois, pour Albert Ayler, Charles Mingus, Aretha Franklin, Colette Magny, Michel Portal, Jac Berrocal, Bernard Vitet, Un Drame Musical Instantané, Louis Sclavis, Steve Lacy, Peter Brötzman, Han Bennink, Annick Nozati, Lol Coxhill, Daunik Lazro, le Black Panther Party et mille autres, mais aucun par hasard, par mode ou par commande. Flamme transmetteuse, dès 1971, avec Gérard Aimé, il avait créé une école de photographie et en 1985, le service télématique Music line.

L’impossibilité du futur comme celle de la liberté des oiseaux sont de grands sujets où, de nos jours, les images bien souvent s’embrouillent. Horace avait saisit quelque chose. Sa route s’est arrêtée en Aveyron hier soir, à 80 ans, à la suite d’une mauvaise chute. 

 

 Photo : © Beneeh (site d'Horace)

1 Rock Genius. Collection Histoire du Rock n°1

 

 

20.4.21

RÉPONSES POLICIÉES

 

À "Daunte Wright tué par la police dimanche 11 avril lors d’un contrôle routier à Brooklyn Center (banlieue de Minneapolis)", la réponse est "plus de police" (couvre feu, Garde Nationale etc.). L'été dernier après le meurtre de George Floyd, d'aucuns avaient entendu - et rêvé - un plus sans s, alors que le s se trouve encore plus prononcé. En France en pleine crise sanitaire et besoin de personnel médical, on nous promet aussi 10 000 policiers supplémentaires d'ici l'an prochain. 
 

Photographie Chris Juhn (avril 2021)

9.4.21

LE GRAND CONFINEMENT

 

Annoncé comme grande nouvelle libératrice, le réseau informatique mondial s'est sournoisement révélé illusion d'élargissement du champ avec, pour cerner ses bordures, de tout neufs et infranchissables murs où toutes nos balles sont renvoyées en algorithme limant chaque fois un peu plus ce qui reste de notre humanité. Alors, dans l'enceinte, on s'occupe, on futilise joies et peines, bricoles et blagues, toutes d'oubli instantané, on se cambre dans la bêtise, on se regarde, on se pense regardé, on se veut regardé, photographies de nombrils en masse, on se tripote virtuellement, on se selfise sans service, on chie dans sa caisse, on trime pour streamer, on simule de bonne foi la révolte, on s'indigne, on se fait livrer des pizzas par des cyclistes qui se détruisent, on reproduit, reproduit, reproduit, on balance bile, rancœurs, anniversaires, RIP en séries, on avale des séries au zéro sans infini, on s'imagine sans imagination ("l'imagination : l'extérieur absolu" - Will Spoor), désarmés, on fait des petits billets comme celui-ci pour se dédouaner. La matière se fait la malle. Même "les souris ne confient pas leurs destinées à un seul trou" (Plaute). Le grand confinement ! 
 
On fait le mur ?



31.3.21

SOUFFLÉ EST LE JOUET

Une petite place dans le 19e arrondissement de Paris (capitale de France) : tous les commerces y sont ouverts (boulangerie, droguerie, boucherie, épicerie, librairie, agence immobilière, téléphones portables, vins, lunettes, traiteur, articles pour animaux) sauf le magasin de jouets "fermé pour raison sanitaire". De toutes ces boutiques, il est celui où l'on se précipite le moins, où l'on se presse et se serre le moins. Peu importe, il n'est pas classé "essentiel" ; il n'existe pas de ministère du jouet, ni de l'enfance, seulement un sinistre ministre de l'éducation nationale pour qui la (sa) machinerie de l'école est essentielle, mais pas les enfants

 

• Peinture : Fernand Pelez (1843 - 1913)

23.3.21

STEVE BERESFORD - ANDY HAMILTON
PIANO, TOYS, MUSIC & NOISE

Steve Beresford, mieux qu'un musicien multifacettes, mieux qu'un éclectique explorateur érudit, est un cas. Un de ceux qui, avec malice, goût et intelligence, secouent les cases, bousculent les formes, précipite les bousculades, et les amènent à d'autres paliers où souffle l'inspiration. Il était temps de lui consacrer un ouvrage et c'est ce qu'a fait Andy Hamilton en choisissant la forme - très adaptée au personnage - de la conversation. Pianos, toys, music & noise (Bloomsbury Academic) est recommandé tant pour celles et ceux qui le connaissent que les autres qui le découvriront et appréhenderont par la même l'image de tout un monde musical traversé des années 70 à nos jours.

Le revue The Wire à l'occasion, donne à entendre un ensemble compilé de différents morceaux choisis par Beresford. Une sorte d'autoportrait musical en quelque sorte. Y figurent trois thèmes de ses enregistrements avec nato.

18.3.21

SIGNAUX COMMUNAUX

nato est né en 1980 dans la commune de Chantenay-Villedieu qui fut quelques fois par an de 1978 à 1988 une petitette Commune musicale ou pourrions nous dire, une Communette activée par la musique. La Commune de Paris de 1871 fut mentionnée pour la première fois dans un disque nato en 1989 avec Les Voix d'Itxassou de Tony Coe et ses deux versions du "Temps des Cerises", puis en 2010, Tony Hymas consacra De l'origine du monde au tableau de Gustave Courbet et à la participation du peintre à la Commune, autre origine du monde. "Le temps des cerises" sera discrètement (lire : intensément) évoqué dans À tort et au travers de Jean-François Pauvros paru en 2020 où ce sont les mots de Rimbaud qui résonneront si fort de ce besoin (lecture fortement recommandée au passage : Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale de Kristin Ross - éditions Les prairies ordinaires). Et dans De Delphes... récemment publié, Tony Hymas donne suite à De l'origine du monde avec "Les temps nouveaux - Paris 1871" où tonne "La semaine sanglante". Signaux musicaux. Il reste tout à continuer, tout à provoquer, tout à relever, tout à rêver, tout à déclencher.

Les Voix d'Itxassou
De l'origine du monde
À tort et au travers
De Delphes...

8.3.21

LE RETOUR AUX JOURS HEUREUX ,

Entendu sur une station de la Radio Nationale : "Encore quelques semaines avant le retour des jours heureux". Le speaker ne rigolait pas. L'association des mots "retour" et "jours heureux" ne manquera pas d'interroger sur la photographie du monde le 16 mars 2020 : celle d'un monde sans racisme, sans banques, sans crétinades électives, sans brutalités policières, sans violences faites aux femmes, aux enfants, aux pauvres, aux animaux, aux arbres, aux peuples, sans streaming débilitant, sans data centers, sans drones, sans langage appauvri ? (Liste infinie interrompue pour des raisons écologiques)

 

 

 

 

27.2.21

BÊTES CLICS

 


Vu dans le métropolitain parisien. En un Betclic* (Clickalacon en Français) basculez dans le "Game" (jeu en Français). La bascule dans l'abrutissement et l'abêtissement en profondeur semble désormais sans la moindre limite tous domaines confondus. Un clic, un placard merdeux dans le métro, un discours de ministre... La bascule est accablante et il n'y a plus de quoi jouer.
Le club des amis du deuxième tour (ça revient aussi "à la mode", bêtes claques et cloques en urnes, no bet no game) avait sans doute minimisé la capacité de dépassement de l'équipe mise en place (championnat de la manipulation imbécile). Irons-nous jusqu'à "bêtement" basculer dans la suffocation ?
 
* Société de paris sportifs en ligne au siège social bordelais, la réussite française.

23.2.21

SONIA SLANY

C'est à l'occasion de l'enregistrement et des concerts à Sons d'Hiver et à Maubeuge de Eight Day Journal, suite composée par Tony Hymas pour Sam Rivers, que nous avons rencontré Sonia Slany. Jours heureux d'une petite troupe qui comptait aussi Noël Akchoté, Paul Clarvis, François Corneloup, Philip Dukes, Sophie Harris, Sylvain Kassap, Chris Laurence, Henry Lowther, Rita Manning et Carol Robinson.

Sonia Slany, violoniste, avait bien sûr une pratique parfaitement mise à l'œuvre sur scène ou en studio avec les Communards, les Cranberries, les Stranglers, Ryuichi Sakamoto, Caetano Veloso, Philip Glass, Mark Knopfler, Laurie Anderson, Michael Nyman, P.J.Harvey, Seal, Peter Gabriel, Massive Attack, Egberto Gismonti, Bjork. Mais c'était aussi une compositrice très au fait de la nécessité d'une direction musicale fortement humaine, plus une affaire de gens que de genres.

Avec son compagnon, le batteur Paul Clarvis, ils avaient créé une maison de disques au nom suffisamment parlant et descriptif d'une attentive intention : Village Life "afin de présenter des formes de musique alternatives à celles de l'industrie musicale contraires aux tendances générales de la musique. C'était presque une déclaration politique contre le statu quo" pour citer leur ami Henry Lowther. Deux albums de Sonia Slany Meeting Electra et Monochord Music donnent l'idée de ce que cette si éloquente musicienne avait en corps en tête. Elle parlait "d'intégration à tous les niveaux". Nous l'avions revue avec grand plaisir à l'occasion de l'enregistrement de l'album de Tony Hymas De l'origine du monde pour lequel elle avait assemblé vents et cordes.

Sonia Slany nous a quitté ce 26 janvier, elle avait 56 ans et tant à dire encore.

Photo : Village Life

15.2.21

LES FACTURES

 

Dans le monde musical actuel et peut-être même dans toute l'histoire du disque musical, le groupe le plus désiré et le plus enregistré semble bien être Les Factures. On entend fréquemment des gens qui travaillent dans les labels ou les maisons de disques (ce n'est pas exactement la même chose) dire : "Je viens d'enregistrer Les Factures", "Je vais enregistrer les Factures", "Il faut enregistrer les Factures", "L'enregistrement des Factures est en retard", "As-tu enregistré les Factures ?"

 
(Voir Discogs pour leur discographie intégrale)...

10.2.21

GHÉDALIA TAZARTÈS, L’OPÉRA SOLITAIRE

 

Guédalia Tazartès vient de nous quitter à 73 ans. La nouvelle est brutale. En 2007, il s'était entretenu dans le journal Les Allumés du jazz (n°20) alors que venait de paraître son album Jeanne chez Vand’œuvre. L’entretien réalisé avec lui dans la rubrique « Penser la musique aujourd’hui » (au titre très adapté) résonne si fortement aujourd'hui.

 

 

En 1979, la nouvelle et très prometteuse maison de disques Cobalt souhaitait afficher d’emblée sa largesse d’esprit. Elle créa la surprise avec la publication de Diasporas de Guédalia Tazartès. Tailleur de musique vivant des images et des sens, amateur de poésie et de collages, des errances aussi. Ghédalia Tazartès est un nomade collecteur des traditions qu’il invente ou cristallise par les matières et les mots. Avec naturel, le théâtre et le cinéma font volontiers appel à lui, comme récemment Bertrand Sinapi mettant en scène le roman longtemps interdit de Nicolas Genka, Jeanne la Pudeur, objet d’un récent phonogramme.

 

Est-ce que l'art, comme le dit Verlaine, c'est d'être absolument soi-même ?

Je crois que je vais faire une réponse de Normand. D’un côté bien sûr et de l’autre non plus ? « Qui est-on ? » me semble une question préalable. Tous les êtres humains sont des paradoxes. Ils sont bons et mauvais. L’expression artistique est profondément humaine. J’ai beaucoup d’admiration pour les animaux, pour leur conscience sans inquiétude d’au-delà, mais il leur manque quelque chose : l’art sans doute. Et pourtant, ils sont incontestablement eux-mêmes. Est-ce qu’un chant d’oiseau est de l’art ?  Je ne le crois pas. Le fait d’enregistrer la musique et la bricoler est quelque chose d’important qui fait que je peux réponde à cette question avec prétention, sans douter que je suis un artiste : « Oh oui, bien sûr, si vous venez m’interviewer, c’est que je suis un artiste ! » (rires). C’est un rôle social. Je peux dire que je suis un artiste car je viens de vous donner un disque. À douze ans je chantais dans le bois de Vincennes, mon ethnie, ma grand-mère ou mon désespoir de gosse, mais il n’en reste rien et pourtant j’étais moi-même. J’étais peut-être totalement un artiste car je n’enregistrais rien. J’ai entendu parler des plus grands musiciens du monde, paraît-il, au Maroc ou en Inde, retirés dans la montagne, qui chantent pour les oiseaux ou pour Dieu. C’est ce que j’essaie de faire, plus pour Dieu que pour les oiseaux, ma montagne étant une chambre close. La solitude est précieuse. Mais pour qu’on parle d’art, l’artefact, la production sont nécessaires. Est-ce que l’art c’est forcément un objet ? Je crois que oui. Le très grand musicien que l’on ne peut pas entendre, peut-être, mais je suis sceptique. Quand j’étais gamin, j’avais un copain qui essayait de me faire croire qu’il était un grand musicien. J’insistais pour entendre ce qu’il faisait et un jour il m’a passé une cassette des Rolling Stones en essayant de me faire croire que c’était lui.

 

Nicolas Genka, lui, écrit : « L'artiste qui ignore qu'il est un bouc émissaire... Celui-là n'est pas un artiste ». Qu’est-il important de saisir ou de défaire ?

Saisir ce qui a été fait. Saisir un peu ce qui a été fait par Jean-Sébastien Bach, par Richard Wagner, par John Cage, par Jimi Hendrix. Quatre personnes sans lesquelles je ne saurais pas dire que je suis musicien ici et maintenant. Bouc émissaire sonne comme victime. Il est important de saisir une mémoire historique, ce qui a pu nous arriver à nous les  hommes en général, à nous les Juifs en particulier. Mais je ne fais pas de lien, car je crois qu’il peut y avoir un art dans la félicité. J’ai de la chance, j’ai des disques publiés, je travaille pour le théâtre, je vis avec la musique. Michel Sardou est plus riche et célèbre que moi, même si je chante mieux (rires), peut-être en ce sens-là suis-je un bouc émissaire, mais je n’ai rien fait comme lui. Est-ce que le jazz défait quelque chose en syncopant ? Oui, mais pour refaire immédiatement quelque chose comme un pull-over détricoté pour en retricoter un autre plus à la taille.

 

Faut-il être absolument moderne comme le demandait Rimbaud ?

Alors là oui ! Avant 68, dans ma jeunesse, on se prétendait résolument moderne. Je crois qu’on ne peut pas faire autrement comme de réaliser qu’être soi-même c’est d’être à la fois bon et mauvais. Ne pas être moderne, c’est se tromper d’époque. Il faut être conscient de son époque, savoir quelle heure il est. Van Vogt, l’auteur de science-fiction, commençait ses livres par « l’intérêt de la raison datée ». Si l’on est en 1968 à Paris et que je tiens un discours maoïste, j’ai des excuses ; si je le fais aujourd’hui, je suis un pauvre con. C’est essentiel de dater. On ne peut faire qu’avec ce qu’il y a eu avant, impossible de faire quelque chose qui vienne de nulle part. Ni les Sex Pistols que j’aime beaucoup, ni John Cage n’y sont parvenus. Ils sont en un temps précis des conclusions de choses leur préexistant.

 

Peut-on représenter le monde avec la musique ?

Malraux disait que la musique est le seul art qui peut nous parler de la mort. Je ne crois pas à la mort. Seulement à la vie, qui commence qui s’arrête, mais la mort c’est une abstraction. La musique aussi. Elle n’a pas de matérialité. C’est en contradiction avec ce que j’ai dit avant sur l’artefact. Même Le jardin des délices de Jérôme Bosch ne représente pas le monde, il en parle. C’est une vision. Avec la musique, on peut avoir des visions.

 

Qu’est-ce qui justifie la musique de théâtre ?

Exprimer ce qui n’est pas dit, faciliter le jeu de l’acteur en permettant au spectateur d’écouter ce qu’il dit et d’entendre ce qu’il pense. Certains gens de théâtre estiment la musique fondamentale, d’autres ne la supportent pas sous le texte ou ne l’acceptent que pour boucher les trous en cas de noir par exemple. C’est un outil qui peut avoir des sens multiples.

 

Mais ça reste tout de même un langage qui s’invite dans un autre langage...

Roméo romançant Juliette n’a pas besoin d’une musique romantique, mais il y a tout de même quelque chose à faire. La musique peut camper un décor. J’avais le problème de me faire entendre, qu’on entende le texte sans être sur la même fréquence, alors j’ai trouvé une combine en utilisant beaucoup d’infrabasses, de basses profondes pour être dans un registre où la voix n’est pas atteinte, où cette espèce de basse créé quelque chose de plus grand que le silence.

 

Quelle est la part de répétition nécessaire à la musique ?

C’est difficile ...

 

... la répétition comme opposition à la mémoire...

Ou comme une mémoire arrêtée. Il faudrait relire tout ce qu’a dit Wagner sur le leitmotiv. Chaque fois qu’un personnage apparaît, il a son air qui le place dans le plan. J’ai beaucoup aimé les musiciens répétitifs. Dans la musique africaine, il y a aussi beaucoup de répétition. La répétition est peut-être nécessaire à la transe, et la transe nécessaire à l’écoute de la musique. Dans Hystery of Music, mon morceau préféré s’appelle Jazz. Je ne sais pas comment je l’ai fait et je suis bien incapable de répondre aux questions : « Avec quelles machines, avec quels samples, avec quelles voix ? ». Je ne pourrais le reproduire et c’est important pour atteindre autre chose ensuite. Un peintre s’approche pour peindre et se recule pour voir. Ce mouvement de va-et-vient fait l’enfant.

 

La musique doit-elle aller davantage vers le langage ou s’en éloigner ?

Les slameurs font de la musique avec les mots, Coltrane parle avec un saxophone. Il faut rester naïf. Julio Iglesias aime vraiment ce qu’il fait et du coup il n’est pas le seul à l’aimer. J’allais dire : on ne peut pas échapper à la sincérité...

Mais je pense à Gesualdo, il paraît que c’était une ordure absolue, il a pourtant fait d’assez belles musiques. Quand était-il sincère ?

 

Propos recueillis par Jean Rochard 

 

 Journal les Allumés du Jazz


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8.2.21

ATTENTION AUX DÉPARTS


Davis Wilson est parti le 8 janvier 2021. Il nous a quittés, il s'est éteint. Tous ces mots prononcés pour adoucir l’inintelligible moment mortel. Qui a eu la chance d’aller à l’Artists’ Quarter à St Paul (Minnesota), club de musiciens de jazz où la fidélité était le maître mot, a nécessairement rencontré Davis Wilson. Il y faisait les entrées, les nôtres, celles des musiciens et les siennes, et bavardait volontiers avec chacun, livrant ses  "views from the door". Ensuite, il grimpait sur la petite scène pour présenter le set à venir, non comme cette obligation moderne de remerciements de "partenaires" plus ou moins particuliers, mais comme cet élan millénaire où la corde lâche la bitte d'amarrage. Moment d’un petit bout de poésie très humaine où l'on sourit, on rit, on chahute un peu ou se recueille, on apostrophe en minuscule, on finit son verre, en redemande un autre, bref on entre en condition de toutes les façons. C’est l’ensemble qui vaut, celui qui fait le jazz. Davis Wilson était un de ces fameux MC qui ponctuent l'histoire du jazz, à la manière d'un beat poet, pour partager son enthousiasme par avance, pratiquant l’énigme assurée sans dévoiler davantage. Pour lui les musiciens étaient toujours des "cats" et les vocalistes des "chanteuses extraordinaires" (en français dans le texte). À l’occasion, on rencontrait de jour cet homme de la nuit, au Glockenspiel par exemple, hallucinant café de St Paul tout droit venu de la Forêt Noire jusqu’au moindre détail, ou au Black Dog autre endroit de musique qui fut, il y a quelques lustres, le Copernicus où, avec Davis, jazz et poésie faisaient bon ménage. Pour Davis Wilson, l’alliage de ces deux expressions était liminaire à la vie. Le club n’est pas un lieu de concert, mais un simple espace de musique, de croisements, où au fond chacun est un set. Si tout prend, on ne sera plus jamais pareil. La marque réelle de la musique.

 

« I never be the same again » chantait Bobby Few[1] dans son disque en trio More or less few[2], enregistré en 1973 et diffusé par Sébastien Bernard (agité producteur bien trop oublié « c’est la seule fois de votre vie que vous trouverez des disques à 15 francs »), c’est bien ça l’histoire. Bobby Few, pianiste de Cleveland émigré à New York où il rencontre Bill Dixon et Frank Wright, enregistre avec Marzette Watts, Booker Ervin, Albert Ayler et se rend à Paris qui sera le centre du monde du Center of the world, quartet l’unissant à trois autres expatriés, Frank Wright, Alan Silva et Muhammad Ali. Moments explosifs, concerts de fêtes à défaire où on n’était plus jamais les mêmes. Comme après avoir entendu Howard Johnson[3] et ses voix graves, celles qui pointent la plénitude des êtres, en perspective. Pharamineux tubiste, saxophoniste baryton, clarinettiste basse, le choix des instruments ne trompe pas, celui des partenaires non plus, Hank Crawford, Archie Shepp, Freddie Hubbard, McCoy Tyner, Gato Barbieri, Roland Kirk, Carla Bley, Charlie Haden, Gil Evans, Michel Portal, mais aussi Bette Middler, BB King, Paul Butterfield, Paul Simon ou Taj Mahal avec qui il enregistre The real thing[4], album de blues qui fait le choix du très grave (ensemble de tubas où, avec Johnson, on retrouve Bob Stewart, Earle McIntyre, Joseph Daley). Oui c’est ça, la chose vraie, pas une question de style, mais de ton. Le ton de tout un peuple. 

 

Tout un peuple ! C’est bien avec tout un peuple que Patrick Williams[5] a grandi, tout un peuple qu’il nous a fait découvrir, tout un peuple victime des pires a priori, des pires mensonges, de la pire arrogance. Tout un peuple, les Roms, qui subissait, au mois d’août 2010, une violence raciste instiguée par l’état. Dans le numéro d’automne du journal des Allumés du Jazz de l’an 2010, cet ethnologue de l’intérieur signait un article intitulé « Le grand film du mois d'août[6] » qui fit un peu de bruit, dérangea, relevant très précisément ce qu’il en était de l’amorce renouvelée d’une forme d’horreur de l’incompréhension entretenue. La suite dans les idées pouvant être celle de la lutte pour l’humanité, trois autres articles suivirent[7]. Qui les a lus n’a plus aucune excuse. Pour ce chanceux journal et son heureux lectorat, Patrick Williams avait aussi publié en janvier 2003, « Cordes Gitanes[8] », revenant sur la nature même de cette forme de jazz qu’il connaissait si bien, dont le phare fut Django Reinhardt. Moment où le jazz manouche était formellement à la mode, sans pour autant que les préjugés racistes disparaissent. Patrick Williams écrivit un bon temps dans la revue Jazz Magazine autant que dans Etudes tsiganes. Il savait la nature des relations entre la musique et la vie, la poésie fondatrice de l’être, l’activité transformatrice du jazz si souvent oubliée, vers de poignantes épreuves de fraternité, d’expressions équilibrées dans le cadre large du feu des alchimistes. on le verra rejoindre même sur scène son ami le guitariste Raymond Boni pour dire avec lui Les Quatre vies posthumes de Django Reinhardt, trois fictions et une critique[9]. Les vies posthumes, vies de bohèmes, de Patrick Williams seront celles d’ouvrages précieux qu’il nous a généreusement laissés, propres à comprendre toujours la place de l’autre qui n’est autre que soi[10]

 

Tout un son ! Lorsqu’il présentait Pop 2 à la télévision française au tournant des années 60/70 du siècle dernier, Patrice Blanc-Francard s’insurgeait contre l’idée que « River Deep Mountain High[11] » d’Ike & Tina Turner fût la plus impressionnante production de l’histoire de la pop music ainsi que le prétendait le journal Pop Music Superhebdo. Nous étions néanmoins quelques-uns à être baba devant ce titre de 1966 imaginé bien sûr par Phil Spector[12] (sans oublier les renforts de Jeff Barry et Ellie Greenwich), délirante production autour de l’éruptive Tina Turner, 4 guitares dont Barney Kessel, 1 contrebasse, 3 guitares basses dont Carol Kaye, 4  pianos dont Harold Battiste et Leon Russell, 2 batteurs dont Jim Gordon, 2 percussionnistes dont Frank Capp, 9 soufflants dont Plas Johnson, 5 choristes dont Darlene Love, le tout arrangé par Jack Nitzsche, enregistré dans tous les recoins possibles du studio (cuisine et toilettes comprises). Ce mur du son d’entrée des années soixante nous avait déjà pour partie déniaisés, sorte de rêve dans le dur, hypothèse d’escapade mono. Phil Spector avait accompli un truc dingue pendant quelques années avec Darlene Love, les Ronettes, les Crystals, Bob B. Soxx & the Blue Jeans, The Righteous Brothers. Son Back to Mono refusait une forme de division de la musique que nous prenions pour une division du monde. A Christmas Gift for You from Phil Spector, percutant album défiant le genre en boules, fit commercialement flop (pour cause d’assassinat de Kennedy) et River Deep Mountain High ne fit pas mieux. Il fallut John Lennon et Allen Klein pour récupérer l’animal qui réalisa à partir des prises abandonnées par un célèbre groupe en pleine séparation, l’album Let it be, dont le titre aurait pu être le Tombeau des Beatles. Après quelques disques (réussis) avec George Harrison et John Lennon, ça a déraillé sec à faire flipper les Ramones et Leonard Cohen et, de chouettes trucs dingues, on est passé au sinistre dingue tout court, au dingue à flingue, meurtrier… la musique s’était fait le mur. 

 

Tout un monde d’harmonie ! Autant de musique et pas de crime. Eva Coutaz[13] fut une productrice moins tapageuse, pour sûr, mais non moins impressionnante. Quelques 800 disques de musique dite classique (parfois « contemporaine ») produits si soigneusement depuis 1975 (à commencer par les splendides derniers enregistrements d’Alfred Deller) ont largement contribué à établir la somptueuse réalité musicale d’Harmonia Mundi, maison de disques au sens fort, créée par Bernard Coutaz en 1958. Elle y était entrée comme attachée de presse en 1972. Mariée deux fois au très unique Coutaz à l’ingéniosité fertile, elle prit sa suite en 2010 avant d’être contrainte en 2016 de nous faire la triste surprise de céder à Pias, le maître-mettre-mètre étalon de la production musicale made in France

 

Marianne Fernel[14] vient aussi de nous quitter. Avec magnifique constance, elle assista Gérard Terronès, producteur proverbial de Futura, puis Marge, pendant plus de deux décennies, aussi discrète qu’indispensable au présent d’une musique dont on connaît trop ce qui se photographie d’office et pas assez ce qui s’œuvre au fond. Harmonia Mundi comme Futura sont aujourd’hui des mots, des marques, puissent-elle demeurer des empreintes, des enseignements.

 

Tout un chant du monde. Récemment, on croisait souvent Guem[15] au studio Campus - Terrain d’Entente, agréable figure de patriarche qui avait pris ses marques, à son arrivée à Paris en 1970, au Centre Culturel Américain où les musiques d’Afrique rencontraient le jazz libre, la chanson des sens. Avec Colette Magny, avec Steve Lacy, avec Areski et Brigitte Fontaine, avec Michel Portal, avec l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra de François Tusques (exemple : partie de conga sur « Un peuple qui en opprime un autre ne peut pas être un peuple libre »). Zaka, son groupe de percussions, né au même endroit, fit même du « Serpent[16] » un tube qui contribua largement à installer les tambours dans la vie de bien des corps en demande. À Campus - Terrain d’Entente, l’humaine rencontre de toutes les musiques reste possible, comme au Centre Américain de 1970. Guem aimait bien ça. Douce émulation. 

 

L’élan des jours tend à décentrer la gravité, et pourtant la vie s’arrête, portant les marques du large cadre des traces en objet de description. Cicely Tyson[17] n’était pas que la (belle) photographie de Richard Noble de la marquante couverture d’un (bel) album daté 1967 de Miles Davis (qu’elle épousa en 1981), mais après avoir été mannequin remarqué dans Ebony, une comédienne qui figura au cinéma avec Robert Wise, George Cukor, Leo Penn, Martin Ritt, John Korty, qui joua Jean Genet au théâtre. Mieux, elle inspira bien des gens de tout un peuple. En anglais, mannequin se dit modèle. Cicely Tyson fut un modèle. 

 

Tout un champ. Celui de John Russell[18], guitariste improvisateur, qui comme beaucoup avait fait ses débuts avec John Stevens au londonien Little Theatre Club, avant de devenir une figure primordiale, déterminée et déterminante du genre avec Evan Parker, Toshinori Kondo, Steve Beresford, John Butcher, Radu Malfatti, Terry Day, Maarten Altena … Celui de MF Doom[19], rappeur prolifique et facétieux aux mille masques dont l’album Operation: Doomsday affrontait directement l’industrie musicale. Son décès en octobre 2010, ne fut révélé que deux mois après. De Sophie[20], qui a bousculé la musique électronique avant de s’éteindre brutalement d’un accident athénien. De Jean-Pierre Bacri[21] que tout le monde a l’air d’avoir connu et qui connaissait la chanson. De Claude Brasseur[22] qui jamais de pourra être plus subitement jeune que dans Bande à Part de Jean-Luc Godard. De Michael Apted[23], plus qu’honorable cinéaste qui réalisa, pour tout un peuple - tant oublié - le primordial documentaire Incident à Oglala[24]. D’Alexandre Skirda[25], écrivain qui a salutairement traduit Makhno, Makhaïski et écrit à propos des Anarchistes russes, les soviets et la révolution de 1917 ou de Kronstadt 1921. De Michel Le Bris[26], l’étonnant voyageur qui fit ses classes en 1968 dans la rue comme à Jazz Hot dont il fut le bousculant rédacteur en chef avant de se faire virer par le fondateur Charles Delaunay en décembre 1969 angoissé de voir sa revue devenir bien trop politique. Trop free ! La cause de tout un peuple. 

 

Tout un temps qui passe. À Eymoutiers (2 000 habitants, Limousin), il y a une librairie qui s’appelle Passe-Temps. Elle fut fondée par Guy Valente qui passa, après mai 68, par la case Gauche Prolétarienne comme Michel Le bris. Guy a été alors ouvrier spécialisé en usine, militant pour ce fameux rapprochement (qui n’a pas encore vraiment eu lieu malgré moult tentatives). Plus libre que les mots d’ordre, il est parti ailleurs, sur le plateau de Millevaches. Passe-Temps[27], lieu de foyers inextinguibles, de livres intéressants, d’expositions des unes et des autres (Guy Valente était aussi un distingué photographe), de rencontres de toutes formes (qui avaient vraiment lieu), tenu par un homme d’une intégrité méticuleuse dans un Studio Ensoleillé. [28]

 

On ne sait jamais trop comment dire... départ, disparition... en évitant les boutades en sourires forcés du type : « sacré jam session là-haut » héritées de bizarreries chrétiennes mises en images, ou le timbré anglophile RIP quand la paix post mortem est si souvent affaire d’éloges brèves, d’affronts des solitudes, de catégorisations embaumées, de racontars, d’arrangements et d’oublis. Rien de paisible. Moment d’expérience de nos dignités humaines et d’apprentissage soudain de cette fameuse transmission et, à la façon du chef de gare de nos existences sur une carte égarée, d’attention aux départs.

 

Photographie : Guy Le Querrec (Michel Le Bris a d'ailleurs préfacé son livre le plus récent : Guy Le Querrec en Bretagne, Les éditions de Juillet, 2017) prise à Artists Quarter's en octobre 2005 avant les deux sets du quartet George Cartwright, Tony Hymas, Adam Linz, JT Bates



[1] Bobby Few (21 octobre 1935 - 7 janvier 2021)

[2] Bobby Few, More or Less Few (Center of the World - Sun Records, 1973)

[3] Howard Johnson (7 août 1941 -11 janvier 2021)

[4] Taj Mahal,  The real thing (Columbia - 1971)

[5] Patrick Williams (2 mai 1947- 15 janvier 2021)

[6] n°27 du journal Les Allumés du Jazz Le grand film du mois d'août (octobre 2010) page 5, illustrations Johan de Moor et Jazzi

[7] n°31 du journal Les Allumés du Jazz Paysage avec Roms (janvier 2013) page 17, illustration Sylvie Fontaine

   n°32 du journal Les Allumés du Jazz Des Roms et de la vocation (octobre 2013) page 5, illustration Sylvie Fontaine

  n°33 du journal Les Allumés du Jazz Nettoyage de Printemps (octobre 2014) page 8, illustration Sylvie Fontaine

[8] n°8 du journal Les Allumés du Jazz Cordes Gitanes (janvier 2003) page 8, photographie Guy Le Querrec

[9] Patrick Williams : Les Quatre vies posthumes de Django Reinhardt, trois fictions et une critique (éditions Parenthèses, 2010)

[10] Nous, on n'en parle pas - les vivants et les morts chez les manouches (Maison des sciences de l'homme, 1995), Django (Parenthèses 1998), Tchavo et la musique tzigane (Gallimard, 1999),  Les Tsiganes de Hongrie (Actes Sud, 1999), Mariage tsigane ; une cérémonie de fiançailles chez les Rom de Paris (L'harmattan, 2000), Des tsiganes en Europe (Maison des sciences de l'homme, 2011 - avec Michael Stewart), Une anthropologie du jazz (Biblis, 2011 - avec Jean Jamin) , Certains personnages inconnus qu’on appelle : Gitans, Tsiganes, Bohémiens, Roms, Rroms, Romanichels, Gyspsies, Gens-du-Voyage, Romanos, Manouches, Rabouins… (3 volumes auto édités 2021)

[11] Ike & Tina Turner River deep mountain high (A&M records, 1966)

[12]  Phil Spector (26 décembre 1939 -  16 janvier 2021)

[13]  Eva Coutaz (26 février 1943 - 26 janvier 2021)

[14] Marianne Fernel ( - 30 janvier 2021)

[15]  Guem (9 mars 1947 - 22 janvier 2021)

[16] Guem et Zaka Percussion (Le chant du monde, 1978)

[17] Cicely Tyson (19, décembre 1924 - 28 janvier 2021)

[18] John Russell (19 décembre 1954 - 18 janvier 2021)

[19] MF Doom (13 juillet 1971- 31 october 2020)

[20] Sophie (17 septembre 1986 - 30 janvier 2021)

[21] Jean-Pierre Bacri (24 mai 1951 - 18 janvier 2021)

[22] Claude Brasseur (15 juin 1936 -  22 décembre 2020)

[23] Michael Apted  (10 février 1941  -  7 janvier 2021)

[24]  Voir sur ce Glob : Léonard Peltier, 20 janvier 2021

[25] Alexandre Skirda (1942 - 23 décembre 2020)

[26] Michel Le Bris (1er février 1944 - 30 janvier 2021)

[27] La mise en train de notre l’album Chroniques de résistance (Tony Hymas) doit aussi à une fameuse soirée au printemps 2013 - temps d'un voyage à Treignac, voir les amis de Kind of Belou -  pleine de tous les bons hasards à la librairie Passe-Temps

[28] Notes de Patrick Williams in Raymond Boni Octet, Le Goût Du Jour (CELP 1991)