Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

1.3.26

« MICHEL IS A FRIEND OF MINE... »

Ce ne seront que des fragments... 
 
« L'animal, c'est de l'ombre errant dans les ténèbres (...) 
Une affirmation sublime en sort pourtant ».  
Victor Hugo, extrait d'un poème à Georges Hugo in L'art d'être grand-père 
 
Nous sommes en 1976, rue Clotaire chez Dolo Music, boutique tenue par la disquaire Dolorès Cante (succédant au même endroit au Jazz and Pop Center de Laurent Goddet repris par Gérard Terronès). À cette époque, les musiciens et musiciennes aiment à fréquenter assidûment les boutiques des disquaires, lieux de vie musicale et sociale décidant parfois de bien des orientations. On se trouve et se retrouve chez Dolo. En cette fin d'après-midi, le joueur d'anches Michel Portal entre dans la boutique et demande « comme ça » de savoir « un peu » ce qui vient de sortir. Le flou très défini. Dolo lui propose quelques titres et très vite, guidée par la boussole déterminée de la curiosité portalienne, fait écouter Saxophone solos, premier album seul d'Evan Parker fraîchement paru chez Incus. Michel Portal écoute attentivement, très attentivement, avec cette mine joyeusement inquiète, cette concentration anxieuse d'où s'échappent quelques sourires, rires de surprise, et autres brefs éclats parfois tendus avant que son visage ne se referme pour d'autres ponctuations : « Oh, il joue vite ! ». Evan Parker sera invité par Michel Portal à plusieurs reprises, le 27 mai 1981 par exemple, au festival d'Angoulême, lors d'un Other Unit portant fortes traces du New Phonic Art et autres contemporanéités, avec le tromboniste Vinko Globokar et le percussionniste Jean-Pierre Drouet ainsi que le pianiste Frédéric Rzewski, le tubiste Gérard Buquet. Sommes du passé, esquisses de futur, présent sifflant ? Les temps changent et cela n'a rien d'automatique. Comment transporter la géographie où s'expriment si follement, si simplement, la joie des ruptures, les ailleurs épanouis, les ardeurs intimes ?

Par quatre fois à Châteauvallon, pour Portal, le lieu déborne tous les rôles. 
 
Nuit du 23 août 1972, Portal s'y trouve avec le trompettiste et inventeur inventif Bernard Vitet, les contrebassistes Léon Francioli et Beb Guérin et le batteur Pierre Favre. Vitet, il l'a rencontré des années auparavant dans l'orchestre de Sonny Grey puis dans le Free Jazz de François Tusques ou dans les ensembles de Sunny Murray. Beb Guérin, c'était chez Tusques ou dans la formation du saxophoniste Jean Frenay (jouant à la Maison de la Radio "Les barricades" en avril 1968) et Pierre Favre était déjà partie prenante de plusieurs expériences de Michel Portal avec le saxophoniste Jouk Minor ou le pianiste Joachim Kühn (guest star du premier album "jazz" de Portal). Et puis, il y eut l'apparition de la chanteuse Tamia qui fendit la nuit d'un passage où sillonnaient tous les désirs. Charles Mingus, présent, y entendit des animaux copulant. Ce fut la stupeur et des applaudissements d'amour à n'en plus finir. Le 24 août 1973, les mêmes sans Tamia ne rejouèrent pas, telle, l'incroyable musique de l'année précédente titrée No, no but it may be, mais sa légère affirmation, son fait accompli, son humour ("J'ai cassé mon violon car il avait l'âme française"), sa très inattendue dédicace à Harry James. Une génération musicale en sera marquée à tout jamais (Sylvain Kassap par exemple). Ce n'était ni le free jazz américain, ni la free music d'Angleterre, Hollande ou Allemagne, mais c'était « autre part » dans cette autre part, éperdument, furieusement, déraisonnablement, incidemment, tellement recherchée à jamais par Michel Portal. En 1972 et 1973, l'autre part était celle des lions. Et le "que faire ?" n'eut pas court, les solutions étaient multiples en attendant. 
 
Par exemple, ce drôle de quintet à Chaillot le 4 octobre 1975, avec le contrebassiste Alan Silva (compagnon d'excentricités antérieures), le guitariste Dominique Gaumont (récemment dans l'orchestre de Miles Davis) et les percussionnistes antillais Janick Dritz et St Yves Dolphin. Ou bien un "No no but it may be" en duo avec le batteur Daniel Humair le 23 novembre 1974 à la Maison de la Radio. Ou bien un trio manifeste pour plus tard à Antibes en juillet 1975 avec le batteur Daniel Humair et le batteur et pianiste Bernard Lubat lors d'une soirée où l'autre trio est Evan Parker, Anthony Braxton et Derek Bailey. Autres temps, autres parts. Ou bien, ou bien...
 
Ah oui, avec le très aimé Joseph Dejean, guitariste aussi fécond qu'aujourd'hui oublié (Dejarme solo lui est dédié). Portal et Dejean, c'est toute une histoire aussi, une histoire trop brève interrompue par un accident de voiture à Saintes le 9 juin 1976. On n'avait certainement pas fait le tour de la première question. Portal et Dejean avec Bernard Vitet, Beb Guérin et Tony Oxley à Nanterre le 3 mai 1975, au Nouveau Carré, le 23 octobre 1975 avec Jean-François Jenny-Clark, Bernard Lubat et Daniel Humair ou encore à Chaillot le 13 mars 1976 avec Jac Berrocal, Bernard Vitet et Bernard Lubat...

En 1976, la voix de monsieur Jazz à la radio depuis 1947, André Francis, est de retour à Châteauvallon après deux années "sans". "Jazz à Châteauvallon" est devenu "Musique ouverte" (affiche dessinée par Gourmelin de Pilote) et Michel Portal y foule la colline le 23 août avec Léon Francioli, Beb Guérin et le batteur, claviériste Bernard Lubat. Un de ces moments "j'y étais" où tout votre corps se rappelle. Un de ces moments dont il y a beaucoup plus qu'on ne danse, un de ces moments comme il y en a beaucoup moins qu'on ne le pense. Surgit "Angels" d'Albert Ayler, ténor dans les feux d'artifice. La grande fête. La grande fête. La grande fête. À la toute fin (mais pourquoi des moments pareils finissent-ils ?), tout le monde est sur la scène parmi les musiciens et les musiciens parmi le monde. On y croise une princesse à barbe en robe dorée ou Dudu et sa trompette entamant La Raspa. Que de rires. On ne se défoule pas à Châteauvallon, on est heureux, le plus haut niveau de conscience.  Dans Jazz Magazine, Serge Loupien relate : « Dans la soirée du 23 août en effet, non plus le Unit mais Lubat, Francioli, Guérin et Portal entrouvrirent à la création collective les portes du sublime, et occasionnèrent l’explosion d’un festival qui glissait, presqu’imperceptiblement, sur la pente confortable de l’euphorie bon marché ». Le plaisir alerte. Dans le journal Les Allumés du Jazz n°8 (2003), Portal revient sur ce moment : « Lubat apportait un truc nouveau un peu rock, une drôle d’énergie. C’était une fête sans nom comme si c’était la dernière fois. Des spectateurs étaient descendus sur scène à la fin pour jouer “La Raspa”. On jouait ce qui nous passait par la tête avec une liberté folle, Albert Ayler avec les feux d’artifice. Un moment unique ! »1. Lors de la parution de l'album Châteauvallon 76, Francis Marmande aura le mot impeccablement mémoriel « Ce n’était pas rien. Ils dessinaient pour l’éternité, mais ils dessinaient à la craie. »
 
Pour la fin de l'année 1976, lors d'une nuit du jazz à Ris-Orangis, les histoires se croisent, Portal est avec Beb, Léon, Lubat, Vitet, Jean-Pierre Drouet et Tamia. 
 
Châteauvallon, chapitre IV, 22 août 1977 : Portal ne cherche pas l'impossible extension, il fouille ailleurs, dans un ailleurs d'avant l'après des temps composables. Il retrouve le contrebassiste Barre Phillips avec qui il a tant partagé et le joueur de synthétiseur Dieter Feichtner. La musique est belle, très belle même, mais le fol élan post 68 s'évapore. Lip est loin. Ici et maintenant se cherchent là-bas et ailleurs. On frémit. Il faudra réajuster, ou désajuster autrement. 
 
« Ouvrez grand la tête » avait indiqué Erik Satie. L'habitation des marges et ses folles aisances débordantes va devenir question préoccupante, mais pas irrésolue, à l'aide du plein air d'Han Bennink, des javelines de Fred Van Hove, Irène Schweizer, Albert Mangelsdorff, Kenny Wheeler, Roswell Rudd, des surprises de Martial Solal, des retrouvailles de Sunny Murray, des fantaisies d'Eugénie Kuffler... On pourra aussi évoquer un concert à l'instigation de Jean Schwarz au théâtre Récamier avec Don Cherry, Nana Vasconcelos, Jean-François Jenny-Clark...
 
Chez nous, le 2 septembre 1978, dans la petite chapelle du XIe siècle de Chantenay-Villedieu, le trio Michel Portal, Beb Guérin et Bernard Lubat défie le temps. C'est chaleureux, provoquant, furieux, rigolo, pas sage du tout, comme si tout pouvait recommencer. La presse locale est scandalisée. On se dit que tout est encore possible. Quelques jours avant, Bernard Lubat a fait de son village natal, Uzeste, un fort musical de tous les extérieurs. Y jouent la Compagnie Lubat, Vanina Michel, Yvan Dautin, Michel Portal, Jean-Louis Chautemps, Patrick Auzier, Francis Valonne, Claude Bernard, Jacques Di Donato, Philippe Petit, Beb Guérin. Les villages vont sérieusement compter. Uzeste en particulier. L'association Portal-Lubat va devenir une sorte de baromètre de décennies à venir, in and out.
 
Le 3 octobre 1980 au Lapin vert de Lausanne, Portal est en trio avec Léon Francioli et Pierre Favre. À Trans-Musiques, festival organisé les 6 et 7 octobre 1978 par Jacques Pasquier, Philippe Conrath, Rémy Kolpa-Kopoul et Thierry Haupais, et soutenu par le quotidien Libération, il présente un groupe de nouvelle indication avec le jeune guitariste Claude Barthélémy et de vieilles connaissances, Henri Texier et Aldo Romano (le saxophoniste était dans le groupe d'Henri Texier en 1967). Tous vont jouer un grand rôle dans les hasards du futur, et Barthélémy, celui d'une certaine régénérescence de longue portée. Indicateur, certes, mais les temps se croiseront toujours. Quelques jours avant, le 17 septembre, avec Beb Guérin, Léon Francioli, Bernard Lubat et Vinko Globokar, Portal arpente le Sens Music Meeting organisé par Jac Berrocal. « Concert à finir sans finir » selon Francis Marmande dans son article paru dans Le Monde du 20 septembre. 
 
À Uzeste en août 1980, Lubat présente une "Petite histoire de la musique, de Guillaume de Machaut à Michel Portal". Depuis l'année précédente, le clarinettiste-saxophoniste du Workshop de Lyon, Louis Sclavis, est entré dans la vie uzestoise autant que dans l'univers portalien. Ce qui sera (aussi) décisif pour les tables de multiplication des temps à venir.
 
Beb Guérin, contrebassiste des champs libres, se suicide le 14 novembre 1980. Le bouleversement est immense.
 
« Toute ma vie, j'ai cherché la beauté du monde. »
Mary Achy (peintre de l'ouest américain, 1832 - 1886)

Jacques Thollot avait dit : « Tu aimes Portal, alors écoute les sonates de Brahms avec Pludermacher ». C'est en 1969 que Michel Portal enregistre, avec le pianiste Georges Pludermacher, ces fameuses sonates pour clarinette et piano du compositeur allemand. La même année que son premier album "jazz" Our meanings and our feelings (avec Joachim Kühn, Jean-François Jenny-Clark, Jacques Thollot et Aldo Romano). Titre clé sans doute. L'un ne va pas sans l'autre. La vaste exploration passe murailles. Rencontres avec Poulenc ou Mozart dont il souhaite tant être proche. Avec le clarinettiste Paul Meyer et l'Orchestre Royal de Chambre de Wallonie, en 2020, dans l'album Double (Alpha Classics), il aborde des compositeurs beaucoup moins familiers : Georg Philipp Telemann, Carl Stamitz, Felix Mendelssohn, Carl Philipp Emanuel Bach. Celui que l'on qualifie très (trop) souvent d'intranquille, livre la plus tranquille des surprises. 

Certes, il n'est pas seul parmi ses contemporains de France (en Angleterre par exemple, c'est assez fréquent) à pratiquer le jazz et la musique dite classique ou la musique classique et la musique dite de jazz. Le clarinettiste Jacques Di Donato, le contrebassiste Jean-François Jenny-Clark, le saxophoniste Jean-Louis Chautemps, les percussionnistes Jean-Pierre Drouet et Bernard Lubat l'ont fait. Mais pour Michel Portal, premier prix du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris en 1959 et dans la foulée d'une floppée de prix de cette discipline, il s'agit de deux fronts communs ou plutôt de deux fronts à communier. Filmer Michel Portal s'avère difficile et son jazz s'adapte difficilement aux cadrages documentaires et si Portal apparaît en chef d'orchestre dans le film de Michel Polac La sourde oreille, c'est peut-être dans Le Concerto de Mozart, un film de Jean-Louis Comolli et Francis Marmande (deux proches en vérité) que l'intranquillité est le plus tranquillement saisie. Portal recherche intensément Mozart pour y trouver sa voix (les deux de fait). La relativité ne contrarie pas la précision.  
 
Michel Portal a composé pas mal de musiques pour le cinéma, autre "spécialité". On peut être étonné que ses partitions pour les films de Jean-Louis Comolli soient étrangement absentes de l'album Musiques de Cinémas - Déjouées avec des amis jazzmen (Label Bleu, 1995), mais peut-être les versions d'origine n'avaient-elles aucunement besoin d'être "déjouées". Portrait de groupe avec film pour L'Ombre rouge (1981), aux côtés de Portal : Ivan Jullien, Louis Sclavis, Claude Barthélémy, Jean-François Jenny-Clark, Daniel Humair, Christian Escoudé, André Both, Patrice Petitdidier, Daniél Landréat, François "Faton" Cahen, Emmanuel Roche, Alex Perdigon, Christian Guizien, Guy Bardet, Jean-Claude Verstraete, Kako Bessot. Photographie d'époque. Pour Balles Perdues (1983), le tromboniste américain George Lewis rejoint la troupe, on le retrouvera dans nombre de New Unit ou New New Unit dans ces années 80. Auparavant, Portal aura composé pour La Cecilia (1975) de Jean-Louis Comolli ce qui est peut-être (osons) sa plus adéquate musique de film, pas simplement parce qu'elle s'accorde magnifiquement à la matière du film, à son sujet, mais aussi parce qu'elle a l'exactitude de sa position au milieu des années 70. L'orchestre est intimement idéal : Joseph Dejean, Bernard Lubat, et le pianiste Maurice Vander. Catherine Delaunay arrangera en 2023, sans le déjouer, le thème de La Cecilia pour One Another Orchestra. D'une manière ou d'une autre, faire vivre le répertoire.
 
Pour son film Bonjour Monsieur Comolli (2023), qui raconte les derniers jours du réalisateur de La Cecilia, Dominique Cabrera utilise en conclusion un solo de clarinette de Michel Portal joué à l'occasion d'un hommage à Jean-Louis Comolli le 15 octobre 2022 à la Cité Architecture & Patrimoine. A-t-on jamais fait plus juste musique de film ? Le film de Comolli projeté ce jour-là s'intitule On ne va pas se quitter comme ça
 
« Il n’y aurait donc pas de "deuxième fois", 
mais une nouvelle "première fois" »
Jean-Louis Comolli ("Questions à Jean-Louis Comolli" par Gérard Sensevy et le collectif Didactique pour Enseigner, février 2022)
 
Comme un paysage marocain où les maisons restent éternellement en construction, mais inévitablement habitées, la géographie - fut-elle mythique - échappe. Elle est profonde et tous les lieux se chantent. Une seule bannière "halte aux assurances" peut-elle tenir ? La curiosité est une épatante qualité et Michel l'explorateur a rejoint les imaginaires des compositeurs Pierre Boulez, Mauricio Kagel ou Karlheinz Stockhausen (« Dans ce passage, jouez ce que vous voulez ! » - alors Portal joue quelque chose avec un phrasé un peu jazz et Stockhausen l'interrompt : « Mais pas ça »). Dans "Discours IV Für Drei Klarinetten" de Vinko Globokar (1978), les clarinettes de Portal, Di Donato et Jacques Noureddine sont dans l'eau. Lors de l'exécution de cette pièce en Allemagne, pour bien faire, les organisateurs ont ajouté des poissons rouges dans le seau. 

« Michel is a friend of mine ... »
Sonny Thompson (in Minneapolis, 2001)
 
Pour Portal, les références à la solitude sont nombreuses. Les "Solitudes" cadencent, enregistrées en bonnes compagnies, avec Bojan Z, Markus Stockhausen, Bruno Chevillon, Joey Baron, Steve Swallow (Dockings, Label Bleu, 1997), Martial Solal (Fast Mood, BMG, 1999 - produit par Jean-Jacques Pussiau), Tony Hymas, Sonny Thompson, Michael Bland (Minneapolis, Universal 2001, Minneapolis, We Insist, Universal 2002) ; les isolements sont splendides (Splendid Yzlment, CBS, 1971 - avec Jouck Minor, Gérard Marais, Runo Ericksson, Howard Johnson, Barre Phillips, Pierre Favre). Et Dejarme Solo (1979, CY) affirme, dès le très beau dessin d'Alechinsky, la boulimie solitaire. Elle s'exprime à plusieurs soi (re-recording). Fin de décennie, fin des temps, amorce de lendemains, traces de chants, dépôt de preuves, empreinte entêtée, reprise de souffle ? Album de haute réflexion constitutive. Marqueur aussi précis que possible. 
 
Laissez-moi seul, mais pas trop longtemps. La suite s'appelle Turbulence (Harmonia Mundi, 1987 - avec significativement : Jean Schwarz, Mino Cinelu, J.-F. Jenny-Clark, Daniel Humair, Harry Pepl, Jannick Top, André Cecarelli, Claude Barthélémy, Bernard Lubat, Richard Galiano). Ce sont des foules agitées qui vont fréquenter les desseins portaliens. Ici, un groupe avec François Corneloup, Médéric Collignon et son fils Olivier Portal (alias Playin’ 4 The City) pour la musique de La petite chartreuse de Jean-Pierre Denis... là, un trio avec Bernard Lubat et Jean-Paul Celea (qui avait eu antan la tâche délicate de "remplacer" Beb Guérin dans un Unit reconstitué avec Bernard Vitet, Léon Francioli et Pierre Favre lors de l'Hommage à Beb à Bobino le 30 novembre 1980)... ici encore, un groupe avec Laurent Dehors, Andy Emler, François Moutin et Xavier Dessandre Navarre, là aussi un quartet avec Louis Sclavis, Bruno Chevillon et Daniel Humair... un autre avec Bojan Z, Bruno Chevillon et Eric Echampard... des invités à n'en plus finir (sans finir) : Charlie Haden, Jack DeJohnette, Trilok Gurtu, Al Mouzon, John Marshall, Richie Beirach, Dave Liebman... et des invitations en cavale : Émile Parisien, Vincent Peirani, Miroslav Vitous... des retrouvailles de permanence : Mino Cinelu, Han Bennink, François Jeanneau, Eddy Louiss, John Surman... des duos : Richard Galliano, Jacky Terrasson, Yaron Herman, Joachim Kühn... cinq albums chez Label Bleu... la mise en musique des photographies de Guy Le Querrec avec Jean-Pierre Drouet, Henri Texier et Louis Sclavis...  etc., etc., etc., etc., etc., et les pas de danse de Carolyn Carlson... un échange avec Barbara Hannigan... deux nouvelles versions des sonates de Brahms (avec Mikhaïl Rudy puis Michel Dalberto)... un enregistrement de "Märchenerzählungen" de Schumann avec Gérard Causse et Mikhaïl Rudy...  Une solitude extraordinairement peuplée d'amitiés foisonnantes, de fraternités complexes.

Lors de l'escapade minnesotanne du nouveau millénaire, Michel Portal rejoint à Minneapolis Sonny Thompson, Michael Bland, Tony Hymas, Vernon Reid et Jef Lee Johnson, puis Anthony Cox, Dave King et encore Erik Fratzke, Tony Malaby, François Moutin, Airto Moreira, JT Bates, et enfin Stokley Williams. À l'écART, les transpositions imaginaires et tangibles se réconcilient en correspondances inattendues. La musique peut donner à voir une autre perception de soi-même, de lui-même et autres possibles, êtres possibles. C'est très vivant. Minneapolis et St Paul sont des villes de résistance (1934, 1969, 2008... et 2026 où le carrefour du studio de Steve Wiese - Michel y a enregistré - deviendra un point crucial de la résistance à ICE). En l'an 2000, Michel le sait : « À Minneapolis, je me sentais très libéré… pas de complexe de dire que j’étais un jazzman, un musicien classique… le miracle, c’était de voir que ces musiciens étaient enthousiastes, non pas de jouer avec moi, mais de faire de la musique (…) j’ai senti qu’il y avait une espèce d’ouverture là et une générosité incroyable (…). C’est rare chez moi d’avoir fait quelque chose sans vraiment une angoisse (…) J’avais l’impression d’être avec des copains.2 ». Quatre albums (salut vif à Daniel Richard !) en portent les traces. En 2000, Sonny Thompson en studio chante « Michel is a friend of mine... » et en 2016, sur la scène de Sons d'hiver, il appelle à pleins poumons : « Micheeeeel ! Micheeeeel ! » La joie fuse. 

« Ce sont d'ailleurs les fragments qui nous donnent le plus grand plaisir, tout comme la vie nous donne le plus grand plaisir quand nous la regardons en tant que fragment. »
 Thomas Bernhard (Maîtres anciens, 1985)
 
Bojan Z a su écouter, compléter, vivifier les intentions de ce que les historiens pourront appeler la dernière période et produire deux albums de forte empreinte et beaucoup de présence sur les planches. Guy Le Querrec a photographié Michel Portal pendant 60 ans d'un œil malicieux, amical, irréductible. Francis Marmande a commenté, devancé, analysé les reliefs de son compère bayonnais. Au Salon du Jazz (anciens studios Barclay) en avril 1983, Marmande et Portal vinrent ensemble écouter un duo impromptu de Tony Coe et Phil Wachsmann. Un peu plus tard, à la Cinémathèque de Chaillot, Portal et Jean Schwarz accompagnaient les émois cinématographiques de l'auteur de La chambre d'amour
 
Le 12 février 2026, Michel Portal est parti. Des fragments, ce sera l'essentiel et chacun pourra reprendre cette histoire avec le début qui lui plaira, le pittoresque qui lui siéra, mais il faudra prendre garde à ne pas rogner les essentiels. Chérir un aspect peut en masquer tant d'autres. Le 16 février 2026 sur France Musique, lors d'un hommage à Michel Portal, un chroniqueur pourtant émérite et immanquablement connaisseur, amateur du jeu d'alto de Portal, affirmait dur de dur : "en tous cas, il n'a jamais joué de ténor". Avec une autre perspective, on peut penser à "Angels" à Châteauvallon, à ces disques où Portal joue du saxophone ténor, à commencer par son premier, à ses multiples moments de concerts épris de ténor, comme avec Steve Lacy le 10 octobre 1970 ou à Amiens le 30 mai 1987 pour le concert qui deviendra Men's Land, dans Dejarme solo, Turbulence, Arrivederci Le Chouartse, ou à ses débuts avec Sonny Grey, etc., etc. Les photos sont nombreuses. Isolées, les preuves ne disent pas l'essentiel. L'image que l'on se fait peut facilement figer l'impression à un endroit indiscutablement véritable, un fragment authentique, quand il n'est que l'élément d'un réel mouvant. Michel Portal a aimé l'ailleurs d'ailleurs, sachant d'instinct que sceller les fragments limite l'expression. La dernière fois que nous avons écouté un disque ensemble, c'était celui de Robert Mitchum chantant des calypsos et nous avons ri de bon cœur.  
 
Dans les années 60 et 70, celles et ceux que les organisateurs qualifient aujourd'hui de "public" s'autorisaient de leur propre chef à faire partie du concert, Michel Portal et ses amis se trouvaient fort stimulés de cette liberté et cela impliquait une écoute très engagée, partagée, critique, turbulente ou pleine d'amour. Le 24 février 2026 au Père Lachaise, les applaudissements furent pleins d'amour.  
 
« Les contacts de Michel Portal », conversation de Michel Portal avec Guy Le Querrec, Valérie Crinière, Christelle Raffaëlli, Jean-Jacques Birgé et Raymond Vurluz, in Les Allumés du Jazz n°8, 1er trimestre 2003. 
2 « Les Grands Entretiens », Michel Portal interviewé par Yvan Amar, France Musique, jeudi 7 février 2019. 
 
• Photographie : Jean Rochard (Chantenay-Villedieu, 2 septembre 1978, Michel Portal avec Beb Guérin et Bernard Lubat).

1 commentaire:

Anonyme a dit…

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