Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

12.1.26

IL ÉTAIT UNE VOIX D'ITXASSOU :
FRANCIS MARMANDE

« Allons-nous voyager dans le noir ? » demandent à l’hôtesse les voyageurs du dirigeable de la nouvelle d’E.M. Forster, La Machine s’arrête 1. À chaque fois qu’une lumière s’éteint, c’est la question que nous nous posons, de stupéfaction, d’anxiété ou de colère, où plutôt que nous posons, comme on pose épée et bouclier après une bataille.

L'histoire compte quelques musiciens critiques (Milo Fine, Eugene Chadbourne, David Toop, Maurice Gourgues, Didier Levallet...), beaucoup moins de critiques musiciens, ouvertement musiciens. Francis Marmande jouait de la contrebasse, les occasions étaient belles. Daniel Richard racontait, mercredi 7 janvier, ce moment à Antibes en 1974 où des membres de l'orchestre de Gil Evans firent le bœuf dans un café après leur concert. Parmi eux : Marvin Peterson, David Sanborn... et une contrebasse posée. Après une brève hésitation, Marmande dit « j’y vais ». Évoquons aussi l'important duo avec le saxophoniste Sylvain Guérineau, rejoint par le poète Jacques Réda et son grand texte "Passage d'Eric Dolphy", au Musée d'Art Moderne, à la Chapelle des Lombard... Nous sommes à la fin des années 70, au début des années 80. Attention : fréquence pas sage. Neuf ans plus tard, Jac Berrocal crée un quartet avec Jacques Thollot de retour (sacré revenant) et les contrebassistes Hubertus Bierman et Francis Marmande. La Nuit est au courant et de nombreuses aubes surgissent. L'affaire fait grand bruit. Marmande dans cette folle histoire : Jean-François Jenny-Clark est admiratif. Et puis, plus récemment, ce si gaillardement déluré Spontane'uz combustion 3 enregistré à Uzeste le 20 août 1998 : Sunny Murray (batterie), Bernard Lubat (piano), Sylvain Guérineau (sax alto), Francis Marmande (contrebasse). Hôte de Lubat d'Uzeste de longue date, Marmande a arrangé cette petite prophétie de science naturelle :

"Dérèglement de tous les sens
L’impossible de tous les possibles
L’horizon du rêve
Une étincelle qui dure
Fraternité si heureuse
"

Un tantinet rimbaldien, dans les notes de pochettes, il se présente comme un "non musicien".  Pas mal ! La quête du sens est un jeu. Un jeu doublement éclairé par les mots.  

En route pour rendre visite à Frédéric Goldbronn, auteur-réalisateur de l’adaptation filmée d’Hommage à la Catalogne de George Orwell (L’ESPAGNE comme perpétuité), halte à Vézelay pour boire un verre. Sur le mur en face du café, une plaque « Ici vécut Georges Bataille, écrivain 1897 - 1962 ». Pensée immédiate pour Francis Marmande à qui l'on enverra la photographie. Souvenir fugace d’une dédicace sur la page de garde (celle où les boucliers sont dressés) de Le pur bonheur, Georges Bataille 4. Bataille était l’un de ses chevaux de plume.

Sûr ! Francis Marmande écrivait sur le jazz confrontant tous les angles de bon sens et de contresens, admirablement, sensiblement, insolemment, mais ça tout le monde le sait. Dans Le Monde, dans Jazz Magazine dont il fut l'une des voix fortes jusqu'en 2000, dans Jazzman ensuite ou encore (on le sait moins) dans cette nouvelle tentative de Michel Butel en 2012 et 2013 avec Suzanne Doppelt, Hélène Hazera, Delfeil de Ton, Béatrice Leca : L'Impossible (14 numéros). Plume aussi incessante que réfléchissante. Moult ouvrages : entre autres La mémoire du chien 5, La Housse partie 6 (le livre que tous les contrebassistes se doivent d'avoir lu), Chutes libres 7 (en deux mots, tous les mots comptent), Rocío 8 (L’ESPAGNE), La Police des caractères 9 (où Don Cherry a pour voisins Gilles Deleuze, Marie-Claude Vaillant-Couturier ou Guy Debord, beau trait d'enfance) ...  Des livres souvent conçus comme des albums de musique de musiciens pensant secrètement leur disque comme un livre. La basse y garde ses accents profonds. Pour La chambre d'amour 10, s'adjoignent les photographies de Guy Le Querrec, photographe pour qui il avait écrit plusieurs préfaces d'ouvrages. Sur la couverture, le portrait si frappant de Beb Guérin.

Beb Guérin, nous en parlions souvent. Francis Marmande écrivit le texte de Conversations, 11 duo de François Méchali et Beb Guérin, première référence des disques nato en 1980. Certaines demandes sont des évidences, et ces évidences des clés fabuleuses. Francis Marmande sera souffleur des Voix d'Itxassou 12 de Tony Coe. Il écrira trois textes dits par Jean-Claude Adelin, Sandrine Kljajic et Françoise Fabian. Avec l'actrice de Ma nuit chez Maud (Rohmer) ou de Faubourg Saint-Martin (Guiguet), séance inoubliable au studio Acousti avec Tony Coe, Violeta Ferrer - qui enregistrait aussi ce jour-là et raconta Durruti à Francis Marmande (L’ESPAGNE). Françoise Fabian avait en fin de séance beaucoup parlé de Samson François, à la grande joie de Tony Coe. Attention enjouée de Marmande. Le premier texte à propos de la Commune de Paris, faisant référence à Itxassou, inspira le titre de l'album et probablement cet autre bayonnais, le chanteur Beñat Achiary (aussi présent sur le disque), pour créer le festival d'Itxassou.

Allumer toujours et prendre envol (Marmande pilotait des planeurs à Itxassou). L'écoute offre au regard tous les droits, ceux des énigmes de tous les seuils. 

Piles, faces, préfaces et postfaces, Francis Marmande commentait très précisément, fraternellement, les chemins de voisins. De cet autre Bayonnais, Michel Portal, intensément. Il co-écrit avec Jean-Louis Comolli le film Le concerto de Mozart, quinze jours dans un château, où Portal en compagnie de sept jeunes musiciens, ausculte le célèbre concerto pour clarinette du compositeur salzbourgeois. La question de la transmission, un cœur pour Marmande professeur d'université (et ses étudiants et étudiantes en parlent très bien). Souvenir soudain, sa présentation à Uzeste le 19 août 2023 de son camarade Jacques Deschamps pour le livre de ce dernier Éloge de l'émeute 13.

Son double, Cancel, dessinait, les éditos de Jazz Magazine de 1976 à 1994, mais aussi ailleurs, pour son amie Florence Delay par exemple 14. Les conversations à propos du dessin de presse ou de la bande-dessinée furent toujours sérieusement allègres. Extrait de son texte à propos de Tchernobyl mon amour 14 de l'autrice-dessinatrice Chantal Montellier : "Le livre qui résume le mieux cet état des choses, parce qu'il n'en parle pas ; le livre qui tresse les faits qui n'ont rien à voir, la brutalité des faits, le désastre des enfants morts, les monstres, le fantasme au piège du réel, les images d'horreur, le cri du dessin, l'atomisation de la page, le définitif refus de l'esthétique, de l'immonde tendresse, tout mixé dans la conscience d'une femme (ça joue)" 16.  Sa première apparition dans Le Monde 17 était en tant que dessinateur le 19 octobre 1973, pour un dessin représentant Sun Ra et illustrant un article de Philippe Carles alors rédacteur en chef de Jazz Magazine pour sa période probablement la plus intense (Carles, Marmande, Alain Gerber, Gérard Rouy, Daniel Soutif, Valerie Wilmer, Denis Constant, Horace, Guy Le Querrec...). Comme Jacques Thollot, il aimait citer Siné (il était de la bande de Siné Hebdo), fort souvent.

Francis Marmande s'est éteint le jour de Noël 2025. Mourir à Noël ! Comme l'avaient fait avant lui deux autres personnalités musicales marquantes : Derek Bailey (en 2005) ou James Brown (en 2006). Les signes ne trompent pas. Et le 7 janvier, alors qu'un chant Flamenco déchire les cieux (L’ESPAGNE), il neige au Père Lachaise. "Le désir d'observer subsistait encore dans le monde. D'où le nombre extraordinaire de lucarnes et de fenêtres." (E.M. Forster 1). Comme un rappel, la vie toujours. Éclairée, en plein jour. 


• Photographie de Francis Marmande et Bernard Lubat le 18 août 1998 (préparation du concert avec Sunny Murray) - Guy Le Querrec-Magnum

1 L'échapée - 2020, 2 In Situ - 1990, 3 Labeluz - 2023 4 Lignes - 2011, 5 Fourbis - 1993, 6 Fourbis - 19977 éd. Farrago - 2000, 8 Verdier - 20039 Descartes et Cie - 2001, 10 éd. du Scorff -1997, 11 nato - 1980, 12 nato - 1990, Marmande signe le texte de la réédition de 2011, 13 Les liens qui libèrent - 2023, 14 Œillet rouge sur le sable - Farrago - 2002, 15 Actes Sud - 2006,  16 Le Monde - 3 mai 2006, 17 rappelé dans Le Monde du 15 décembre 2025 par Michel Guerrin (avec Laurent Carpentier, Stéphane Davet, Bruno Lesprit, Véronique Mortaigne, Brigitte Salino, Josyane Savigneau et Sylvain Siclier), 

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