Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

18.6.13

AU CARREFOUR DU PROGRÈS


Au carrefour des avenues Minnehaha et Franklin à Minneapolis à deux pas de l'American Indian Center, il y a toujours un indien qui fait la manche. Une majorité de citoyens automobilistes semble ne pas le voir ou faire semblant de ne pas le voir...

Comment regarder celui à qui l'on a tout pris, à qui on a dénié l'humanité véritable, qui est encore là, témoin gênant, chancelant mais jamais tout à fait invisible. Il était là bien avant les rapines en masse, avant les annonces triomphantes d'une suprématie occidentale chamarrée au fil des ans de toutes sortes d'uniformes immondes ?

L'existence de l'Autre, lointain, se réduit à l'accessoire de nos accessoires, ces fabrications distantes sans lignes de mains. Que nous importent les récents 1200 morts de Dhaka pourvu qu'on soit parés en bonus de condescendance et compassion furtive ?

Il est plus simple de disserter sur la pauvreté que de la regarder en face (et ce billet n'y échappe pas). Elle est le miroir terrible de notre propre histoire, de nos aveuglements, de nos lâchetés, de nos sempiternelles justifications "esthétiques" et d'hygiène vaguement humaine.

Ce même dimanche, à la une du Star Tribune (quotidien de Minneapolis) : "La cas d'un Ex Officier SS est une course contre le temps". L'homme a 94 ans, criminel de guerre présumé, recherché par les autorités polonaises, soudain découvert vivant tranquillement dans le nord de la ville minnesotanne.  L'émoi est grand et ce qui domine dans l'article est cette idée insupportable qu'il ait pu trouver refuge aux Etats-Unis, mine de rien.

C'est arrivé souvent, très souvent. 3000 "cerveaux" du Reich ont été recrutés par les américains à partir de 1945, 5000 par les concurrents soviétiques et même un millier par les français. Quand aux officiers SS, on n'a - pour le moins - pas toujours fait beaucoup d'effort pour les retrouver si ce n'est pour quelques besoins de bonnes consciences temporaires et spectaculaires

Les exigences du progrès ne font pas cas. Exemple : le V2, ancêtre des missiles à tête nucléaire, voué à la destruction de l'Angleterre, fabriqué entre 1943 et 1945 par des milliers de déportés à Dora (camp dépendant de celui de Buchenwald) fut conçu et mis en oeuvre par le Sturmbannführer SS Wernher von Braun, chouchou de Himmler et futur père des programmes spatiaux de la Nasa, secrètement exfiltré aux USA le 18 septembre 1945 avec 118 membres de son équipe (opération Paperclip). Plus de 20 000 prisonniers de cette main d'oeuvre gratuite périrent dans les conditions monstrueuses du camp. Mais on a fini par marcher sur la lune, alors ...

Que nous révèlera le procès d'un vieillard nazi recyclé ? Au carrefour, l'indien continuera-t-il de mendier ?

16.6.13

LE GROS MOT


Recep Tayyip Erdogan pointe "les terroristes, les anarchistes, les pillards" comme responsables des émeutes turques, usant de l'usé et fumier agglomérat ; celui que l'on a connu aussi il y a peu dans la bouche des Guéant, Valls (inventeur le terme "anarcho-autonomiste" à propos de Notre-Dame-des-Landes - seul un ministre de l'intérieur peut être doté de ce type d'imagination (1)) et consort. La liste est longue. 

Nombre de politiques et de médias se gavent facilement tantôt du vocabulaire de la peur, des insensés amalgames assassins, tantôt de celui du dictionnaire de l'antifascisme benêt qui verse une larme une fois l'an. Ça donne des allures digestes à leurs manigances, ne mange pas de pain, et permet une pose démocrate pour la photo, et puis on passe vite à un sujet sérieux : la croissance par exemple.

Les qualificatifs précis, ceux de l'histoire, des souffrances, de l'espoir et du présent compliqué font facilement défaut aux boutiquiers du capitalisme bon teint. L'anarchiste pour besoins temporaires deviendra par le saint alambic au plus juste un militant d'extrême gauche ou plus sarcastiquement un militant de gauche (tels ceux qui dansent à la Bastille en écoutant Yannick Noah !). Il sera extradé des livres d'histoire, des cartes de l'Espagne, de l'Ukraine, des USA ou du Mexique, de ses participations à tant de mouvements de résistance...

Clément Méric, militant libertaire, a été tué par un fasciste.

Être vague, c'est être complice (2).

... Et l'on entend que les restes de l'anarchiste Louise Michel sont éligibles pour un transfert au Panthéon (3). Le mot serait-il alors prononcé ? On frémit. Les restes de celle pour qui «La révolution sera la floraison de l'humanité comme l'amour est la floraison du coeur»(4)  sont intransférables car ils occupent la part belle de nos aspirations, les marges véritables. Ils continueront de se dresser devant les compétitifs fabricants de culte limant l'histoire.

(1) Commentaire sur une déclaration de Manuel Valls, Ministre de la police à propos de Notre-Dame-Des-Landes 
(2) Antifascisme 
(3) Napoléon IV avait échoué dans sa tentative de transfert des restes d'Albert Camus après le refus sensé de son fils Jean Camus
(4)  Louise Michel, Mémoires 


Photo : Marche pour Clément Méric à Paris le 8 juin par Z. Ulma

12.6.13

BLUE GRASS BANDITS DE PETE HENNIG

Étonnant le décor que cette peinture de Stéphane Cattaneo offre aux musiciens de passage au Black Dog ce mois-ci, cette idée du monde, de ses éléments, de son beau désordre, de sa terre. Pete Hennig et ses Blue Grass Bandits semblent en être les enfants naturels. Le groupe n'était pas au complet ce lundi soir (1) et Kevin James (guitare, harmonica, chant) et Tony Comeau (violon), appelés à la rescousse, sont venus en renfort d'Hennig (banjo, batterie) et de Neil Powell (contrebasse). Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils ne déméritèrent pas de l'appellation de forbans d'herbe bleue. La pétulante version de "Foggy Mountain Breakdown" pour terminer le premier set (dans la mémoire populaire, titre associé - par la grâce d'Arthur Penn - au couple Bonnie Parker et Clyde Barrow ) nous rappelait l'hospitalité d'exception que St Paul offrit aux belles canailles durant de nombreuses années.

Pete Hennig et ses fripons inventifs jouent la douce insistance d'une lumière de toujours, d'une énergie infatigable de rire et de désir, un simple appel au passé sans blessure nostalgique. Une musique d'amitié qui s'agite bien dans l'aire naturellement propice à la fête. "Et si on danse ?" aimait à répéter Gaston Lagaffe, penseur essentiel de la seconde partie du XXème siècle. Répondre enfin "On danse" est nourrissant et stimule le chant. Alors Kevin James, dégaine de hobo, a chanté de sa voix de sublime innocence, de victoire inspirée de l'amour. Le temps de l'enfance dure des millénaires, celui de l'expérience quelques instants. Le gué qui les unit est le lieu véritable, espace féticheur à la surface de la mémoire. "Tombstone Blues" de Bob Dylan fut bouleversant, du grand œuvre de bandits éclairés. La nuit tombée, on se sentait un peu plus libre en sortant du Black Dog après cette providentielle aubade.

 (1) à propos des débuts du groupe : Le sourire de Pete Hennig : Banjo vit 


Photos : B. Zon, peinture Cattaneo  

10.6.13

NOTES DE PETIT MATIN AU GRAND SOIR

Nuit blanche à St Paul-Minnesota le 8 juin. 4 heures du matin au Black Dog, après un set-embardée de bardes-DJ et danseurs bardés, Todd Harper et Nathan Hanson cheminent tranquillement sur la scène... les coalisés de fin de nuit quittent l'espace pour laisser place aux confidents du petit matin. La transition est cauteleuse et contrastée et les rêves déménagent doucement, afflux intimes, sauvegarde de traces. La pluie douce recouvre le jour torride. Devant une peinture de Cattaneo (qui expose au Black Dog ce mois de juin), les titres sont parfois tirés aux dés : se lever tôt pour accroître le sommeil, disposer d'un peu de beauté de hasard qualifié. Petite discussion à propos de "A dance class for Jesse Helm's", composition d'Harper de la fin des années 80, inspirée par l'idée qu'une leçon de danse aurait pu commencer à changer le comportement raciste et homophobe du gouverneur de Caroline du Nord, réélu 8 fois, offensé par l'art de Mapplethorpe, soutien de l'apartheid sud-africain, tête de la campagne pour la suppression du "National Endowment for the Arts". Ils joueront " in case the world continues..."approprié ! Douglas Ewart, matinal, se réjouit dans la salle et le duo termine par "Witchi Tai To" de Jim Pepper. Ce n'est pas la première fois ! Une vibration, un réflexe, une volonté. Le Black Dog se trouve à l'endroit de l'ancien camp de Little Crow, près du Mississippi, près de l'inévitable révolte de 1862. La sinistre sentence du très républicain Abraham Lincoln qui signa la pendaison publique de 38 Dakotas ne permettra jamais aucun silence.


Photographie : B. Zon,
Peinture : Stéphane Cattaneo

7.6.13

À PROPOS DU RAPPORT LESCURE
PAR LES ALLUMÉS DU JAZZ


"Les Allumés du Jazz, attachés aux notions d'indépendance et d'artisanat en matière de production musicale sont conscients de la nécessité de trouver des financements en matière de rémunération des auteurs, artistes-interprètes et producteurs, autres que ceux de la copie privée, par le biais de l’instauration d’une taxe sur les appareils connectés et saluent dans le rapport Lescure, les pistes évoquées en ce sens. 

Toutefois, dans l'état actuel des choses, les Allumés du Jazz sont opposés au fait de fusionner cette nouvelle taxe – dont le rendement est incertain – avec celle de la copie privée qui, même si elle s’essouffle, reste une base solide tant dans sa collecte que dans ses missions de redistribution vers la création, la diffusion et la formation. 

Les Allumés du Jazz sont étonnés du manque de confiance accordé aux sociétés de gestion collective – les Sociétés Civiles – qui sont les mieux à même de résoudre et négocier les nouveaux enjeux de la mise en ligne des œuvres, à condition qu'elles continuent à tenir compte des spécificités de nos pratiques, plus artisanales qu'industrielles.

Mais ce qui frappe le plus les esprits, c’est le projet de basculement de l’affectation de 25% de la copie privée (proposition 41) – jusqu’ici dédiés à l’action culturelle et artistique – vers le financement de plateformes numériques. Amputer des moyens déjà érodés par la baisse globale des recettes de la copie privée, à l'heure d'une fragilisation du spectacle vivant et de la création, risque de porter gravement atteinte à ce secteur pourtant essentiel. 

Il est à noter en outre que les ventes sur ces plateformes (et sur Internet en général) sont à l'heure actuelles tout à fait insignifiantes en matière de jazz et musiques improvisées et autres, les concerts et les points de vente physiques restant à ce jour les meilleurs vecteurs.

Les Allumés du Jazz s'interrogent sur la fonction réelle de ces nouvelles plateformes numériques dont la position serait rendue dominante, à savoir qui en sont les propriétaires et les réels bénéficiaires qui ainsi se verraient octroyer une partie des 25% de la copie privée : à la lecture de ce rapport, certainement pas les maisons de production de musique indépendantes que nous représentons".
   
Les Allumés du Jazz - 7 juin 2013
Dessin Johan de Moor in Journal des Allumés du Jazz

6.6.13

ANTIFASCISME

Honte à ceux qui récupèrent, pour leurs petites manigances politiciennes, le drame de Clément Méric, assassiné par de réels fascistes. Honte à ceux qui se targuent d'antifascisme alors qu'aucun de leurs actes n'envisage d'endiguer sérieusement cette abjection. Honte aux partis de pouvoir PS, RPR, UMP qui depuis 30 ans favorisent l'extrême droite. Honte à ceux qui nous répètent à longueur de journée que "les extrêmes se valent". Honte à ceux qui justifient les violences policières. Le fascisme est l'horrible malus d'une politique capitaliste sans cœur, une réalité terrible à combattre ainsi que toutes ses complicités.

1.6.13

PLACE TAKSIM À ISTANBUL

Air de déjà vu ? Vendredi 31 mai, Istanbul à l'aube,  la police est intervenue violemment pour déloger des militants occupant le parc Gezi sur la place Taksim afin d'empêcher le déracinement de 600 arbres dans le cadre d'un projet d'aménagement urbain unissant la sainte dualité centre commercial et caserne modernisée. Les renforts de nombreux militants n'ont pas tardé générant un mouvement populaire contre le gouvernement autoritaire qui se poursuit aujourd'hui malgré une répression brutale.

Quelques photos Clickez ici pour toutes les images ici


25.5.13

L'HISTOIRE RACONTÉE PAR LES BUSINESSMEN DE LA RUE DE SOLFÉRINO

Les descendants de la SFIO ont décidément une bien piètre idée de l'histoire - sans doute sont-ils plus occupés à vanter les mérites de "l'entreprenariat" (bientôt obligatoire à l'école dite laïque) et de la "compétitivité". Harlem Désir, directeur du Parti Solférino, trouvait, invité de Mots Croisés sur France 2 le 21 janvier 2013, que les réfugiés espagnols avaient reçu un chouette accueil dans ce que le gouvernement français de l'époque (Daladier) appelait lui-même "camps de concentration" (5000 y moururent l'année de leur arrivée en 1939 - 900 inauguraient, par les bons soins du tout frais gouvernement Pétain le 20 août 1940, un premier convoi pour Mauthausen bientôt suivi par 12 000 autres) : "Vous savez, des Espagnols ou autres qui ont été accueillis en France au moment où leur pays traversait des drames et des guerres, et qui en même temps étaient fiers de la solidarité de la France, qui étaient soulagés, qui étaient reconnaissants". C'est au tour de Claude Bartolone, président de l'Assemblée Nationale de faire une dédicace sans inspiration, gavée d'ignorance, lors de sa visite à Oradour sur Glane le 15 mars dernier : "Puisse aucun Auradour se reproduire jamais".... (sic, sic et resic... et même sick !). Il est des moments où le respect de l'orthographe des noms propres est plus qu'une politesse, plus qu'une coquetterie, plus qu'une banalité de bête campagne électorale adressée dans les ruines d'un village martyr.

16.5.13

COURTNEY YASMINEH
ET TERRAIN D'ENTENTE

Campus-Terrain d'Entente est un endroit de cohérence où se déploie le visage véritable de ce qui rend possible la musique. Situé au 12 Rue Froment dans le 11ème arrondissement parisien, ce lieu (résistant) de répétition des grands soirs porte parfaitement son nom (en trois mots signifiants) de géographie, d'écoute et d'entraide. C'est là qu'en janvier 2003 naissait le groupe Ursus Minor affûtant avec ses invités (Ada Dyer, Jeff Beck, Dead Prez, Boots Riley, D' de Kabal, Spike) ce qui allait se forger quelques jours plus tard sur la scène de Sons d'Hiver puis dans leur premier album "Zugzwang". C'est aussi Campus- Terrain d'Entente, dix ans et quelques jours plus tard qu'a choisi la chanteuse de Minneapolis Courtney Yasmineh pour une intime mais déterminée première parisienne le 25 mars dernier. Dans la salle, on reconnaît le cinéaste Jean-Pierre Sinapi, l'illustratrice Sylvie Fontaine, la chanteuse Emilie Lesbros, le guitariste Jean-François Pauvros, la graphiste Marianne Trintzius, la bande d'Ursus Minor, ce jour là justement en pause de sa tournée printanière (Tony Hymas, François Courneloup, Grego Simmons, Desdamona et Ada Dyer toute émue de se retrouver dans ce studio 10 ans après)...

L'orchestre est composé de Kale Baglyos Reed (guitare et violon), Casey Smith (basse) et Rob Genadek (batterie). Rob est aussi le directeur musical de l'ensemble (et incidemment ingénieur émérite voisin de notre ami Steve Wiese au studio Creation Audio de Minneapolis). La cohésion de l'orchestre frappe immédiatement, le son est impeccable. Courtney Yasmineh et ses garçons offrent une trajectoire qui depuis son fieffé rock laisse apparaître de fines strates de couleur formant une étonnante image d'un rêve de soi se faufilant dans les arcanes du réel. "Ballad of my other self", "Heartbreak woman" "Bury me" ou "Wake me when it's over" (1) sont autant d'encoignures aux caractères particuliers, de terrains d'entente aux aspirations conscientes préoccupées du passage du temps.

(1) Titre du prochain album de Courtney Yasmineh à paraître sur Stupid Bitch Records

Remerciements chaleureux à Thierry et toute l'équipe de Campus-Terrain d'Entente 
 
Emilie Lesbros, Courtney Yasmineh, Desdamona, Ada Dyer

Photos : Z. Ulma

2.5.13

SPIROU ET SES DOUBLES
BON ANNIVERSAIRE !

Spirou, le petit groom, est né à l'instigation de l'éditeur Jean Dupuis en 1938 sous le trait du dessinateur français Rovert Velter dit Rob Vel qui a été l'assistant de Martin Branner créateur de Winnie Winkle (Bicot). Juin 1939 c'est le mois des accords Paris-Londres, des leurres Moscou-Londres, le mois de la dernière exécution publique en France, celui des pactes entre l'Allemagne nazie et la Lituanie, l’Estonie, la Lettonie, de l'intégration de la Slovaquie au maudit Reich, le mois où l'on essaie de détourner l'attention de l'inévitable avec les coups de poing de Marcel Cerdan ou les traits impudents de Sacha Guitry, celui de la naissance de Brigitte Fontaine, mais aussi celui où Rob Vel offre un petit compagnon à Spirou, l'écureuil Spip (1) (amusant puisque Spirou veut dire "écureuil" en Wallon). Spip, heureusement souvent de méchante humeur, sera sous les pinceaux d'autres dessinateurs, un des grand incompris du XXème siècle, il a saisi la misère humaine. On aurait dû l'écouter davantage. En 1944, Jijé reprend Spirou, lui colle un copain, Fantasio (imaginé par Jean Doisy), zazou gaffeur qui se prend très au sérieux, mais n'a pas un mauvais fond. En 1946, Jijé qui a plus d'un Don Bosco à fouetter met Spirou dans les mains du jeune Franquin. Si cette adoption ne consacrera jamais la paternité de Franquin, c'est bien avec ce papa-là - phénix de la bande dessinée - que Spirou prendra pleine vie avec un nombre de compagnons ou interlocuteurs souvent splendides (le Marsupilami bien sûr, mais aussi Sécotine, le Comte de Champignac, Dupilon, Zorglub, le Maire de Champignac, Zantafio...).

En 1969, c'est la tragédie, Franquin abandonne Spirou et c'est le Breton Fournier qui le recueille. Inconsolable de la séparation avec le Marsupilami, Spirou se venge tendrement en se politisant (son ex papa fait curieusement parallèlement de même avec un Gaston de plus en plus rétif à toute autorité, ennemi de la police, de la rentabilité, de la croissance, de la bêtise humaine et des parcmètres, ami de la musique et des animaux). Spirou devient par exemple farouchement anti-nucléaire - ce sont les années Plogoff. Mais la décroissance n'est pas du goût de l'éditeur et Fournier est débarqué pour être remplacé par une bien médiocre équipe Nic Broca et Raoul Cauvin (scénariste à tout faire avec plus ou moins de bonheur). Des oncles sans compréhension. On ne pouvait imaginer pire. Il faut sauver le groom riant, Yves Chaland s'y adonne brièvement, à l'ancienne comme une séquelle de Jijé , mais c'est le tandem Tome et Janry qui hérite avec brio de la garde d'un Spirou plus adulte qui se colle à un monde en perdition (racisme, fin des illusions, Mafia) alors que Sécotine se décolle de son surnom pas sympa pour reprendre son prénom de Sophie. Spirou découvre son sexe et n'ignore plus la mort. La machine qui rêve bascule dans une autre dimension. Spirou, désormais une affaire de duo, est repris en main par Morvan et Munuera puis Yoann et Vehlmann. Chacun apporte ses lumières, mais secrètement on regrette toujours Franquin capable de faire sursauter la Terre sans en avoir l'air. Soudain tout le monde semble avoir le droit de dessiner Spirou : Frank Le Gall s'y jette (Spirou manque de peu de se confronter à la Commune), puis Yann et Tarrin, Émile Bravo lui invente brillamment une jeunesse plus probante que celle conçue par son vrai père, Yann et Olivier Schwartz emboîtent le pas avec moins de poésie, mais beaucoup de fantaisie, une pluie de références et une clarification sur l'attitude du petit héros pendant l'occupation, Lewis Trondheim et Fabrice Parme tombent à l'eau dans Panique en Atlantique, Frank Pé (auteur de Broussaille) travaille à un nouvel album (attendu avec impatience).

Le 18 avril dernier, à Douarnenez, dans la grande salle de l'Hôtel de France, juste avant le concert de Tony Hymas, Hélène Labarrière et Jacky Molard, prélude au Livioù festival (2), Cattaneo (3) nous rejoint avec comme signe distinctif le numéro 3914 du Journal de Spirou qui fête les 75 ans du groom. Stéphane arbore avec joie son magazine. Alors que dans la salle la musique se prépare avec sérénité, dans le journal c'est la folie, tout le monde dessine Spirou : Feroumont, Thiriet, Libon, Berth, Dany, Vink, Bertail, Renaud Collin, Darasse, Madaule, Jannin, Bédu, Bercovici, Dairin, Bruno Duhamel, Bertschy, Bannister, Pic, Jacques Louis, Laudec, Clarke, Étienne Lécroart, Krassinsky, Rudy Spiessert, Bouzard, Tebo, Nob, Man Arenas, André Juillard, Hugo Piette, Sti & Cromheecke, Fred Neihardt, Bianco, Alfred, Laurent Bazart, Dino. Spirou fait même une apparition dans l'excellente série Esteban de Matthieu Bonhomme. Tous les anciens (sauf Jijé, Rob Vel et Franquin bien sûr - on n'en est tout de même pas là) reprennent du service le temps d'une histoire courte (comme celle si tendre de Frank Legall où Spirou retrouve Franquin), d'une planche ou d'un strip.

Tiens on aurait bien aimé, tant qu'à faire, y voir un Spirou dessiné par Cattaneo, un autre par Daniel Cacouault (également présent à Douarnenez puisque Livioù lui a confié l'affiche), ou encore par Sylvie Fontaine, Laurel, Juanjo Guarnido, Johan de Moor, Efix, Pierre Cornuel, Stéphane Levallois, Zou, Boucq, Chloé Cruchaudet (4) ... On s'arrête au moment de fantasmer sur ce qu'aurait été un Spirou envisagé par Moebius.

La multiplication des Spirou se révèle un miracle plus probant que celle des pains. Elle raffole des travestissements les plus vraisemblables. Pourtant même sous les coups de mille pinceaux, le petit groom garde une sorte de clarté mystérieuse bien à lui, une empreinte alimentée dotée d'un cœur habile. Quel drôle de secret, cette manière d'atteindre à 75 ans cette forme de présence indispensable sans menace, qui se permet tous les insolites, même ceux des mises en musique de Tony Hymas, Steve Beresford et John Zorn dans Bandes Originales du Journal de Spirou (5) (1989).

Spirou est un orphelin aguerri, il sait embarquer tous ceux qui y touchent pour dépasser le cadre de l'exactitude et aller dans les champs de l'intangible et de l'épreuve. Sacré costaud ! Bon anniversaire camarade groom.


(1) Le jour où le écureuils perdent la boule sur le Glob
(2) Tony Hymas, Hélène Labarrière et Jacky Molard à Douarnenez, prélude au Livioù festival sur le Glob
(3) Cattaneo artisan nato
(4) D'autres dessinateurs mentionnés dans cet article figurent également sur la page artisan du site nato
(5) Bandes Originales du Journal de Spirou sur le site nato

1.5.13

1er MAI 2013 À PARIS

Bon ! Cela fait des années que l'on chante "... où alors ça va péter !" Il ne faudrait pas que ces promesses soient aussi de type "électoral".

15heures Place de la Bastille
12h30 Place des fêtes («La chanson est dans le quotidien de chacun ; c'est sa fonction, sa force. Sociale, satirique, révolutionnaire, anarchiste, gaie, nostalgique... Elle ramène chacun de nous à son histoire.» Barbara)
13h30 rue de Belleville (magnifique version du Temps des Cerises !)
18h Rue du Faubourg St Antoine («Il faut être l'homme de la pluie et l'enfant du beau temps.» René Char)

 Photos : B. Zon