Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

9.2.07

CHER FRANCOIS,




La nuit passée, j’ai revu Le grand silence de Sergio Corbucci (Western italien bien supérieur à La flèche brisée si tu veux mon avis, mais on y reviendra) et je dois dire (ça n’a pas vraiment de rapport sauf d’image) que tu serais assez magnifique en conducteur de diligence vivace. Mais retiens tes chevaux un instant. Mon propos n’est évidemment pas de condamner la presse en tant que telle, mais simplement comme je l’ai dit en préambule de réfléchir un peu sur ce texte violent certes, mais néanmoins moins violent que le comportement d’une GRANDE partie de la presse aujourd’hui qu’il n’est guère besoin de défendre tant elle ne défend pas grand-chose en se mettant volontiers lâchement au service du pire. Comme je l’ai dit en réponse à Jean-Jacques Birgé (l’animal est plus rapide à dégainer de son étui blog que Jean-Louis Trintignant dans Le grand silence), pour le seul secteur musical, la lecture de gens comme Philippe Carles, Francis Marmande, Alain Gerber, Gérard Rouy, pour ne citer que les principaux, a été à un moment de ma vie (années 70) incroyablement inspirateur. Il est des équivalents dans d’autres secteurs. Et j’aime toujours (avidement même) les écrits sur la musique de personnes réellement intéressées et en quête de transmission comme il en existe encore pas mal (mais peuvent-elles toujours réellement s’exprimer ?). Il ne s’agit donc pas de ça ici. Juste de voir jusqu’à quel point un homme comme Traven (le plus célèbre des anonymes), lui-même homme de presse et écrivain (favori d’Einstein), pouvait être excédé à juste titre. C’est parce qu’il aimait l’écrit, le considérait comme un moyen essentiel de transmission que la presse, alors majoritairement orientée par les puissants et la publicité (ce qui n’est plus le cas ?), l’a alors écœuré. (Je pensais que l’intérêt d’un tel texte pouvait être de s’intéresser au personnage qui l’a écrit, au mouvement dans lequel il officiait et à ses motivations, ce qui me semble plus éclairant). Tout d’abord ton entrée en matière est un peu serrée (avant le grand démarrage au galop qui me botte). Si le texte de Traven a été alors publié ce n’est pas par la générosité des censeurs mais parce qu’il s’agissait du propre organe de lecture de son groupe. EXACTEMENT comme pour toutes les belles exceptions que tu cites. Donc pas de contradiction ici ! De la même façon, lorsque tu parles de dénoncer seulement les abus, tu as bien raison, mais il est des moments et des lieux (et ceux où est écrit ce texte de Traven en sont), où la somme des abus forme un ensemble qui devient haïssable et contre lequel il faut lutter (ou en tout cas et je le dirais pour la situation aujourd’hui SE REVEILLER). À ce moment-là, c’est aux exceptions de s’afficher très fort. J’achète autant que possible des journaux qui me semblent intéressants ; hier par exemple, j’étais à la manif où j’ai acheté le Plan B (que je te recommande) et une nouvelle revue que je ne connaissais pas qui s’appelle Offensive Sociale et Libertaire avec un numéro consacré à l’Apartheid. Mais passé les exceptions (qui ne s’affichent pas toujours très fort) et les exceptions dans les exceptions et les gens exceptionnels, que reste-t-il ? Les généralités et lieux communs pièges que tu énumères pourraient bien former une généralité dans une autre (comme le coup de la boîte de fromage). Je dois dire sans prétention n'en avoir jamais dit aucun parmi ceux que tu mentionnes, mais tu aurais pu m'avoir facilement en en citant d'autres ; par exemple : "les flics sont tous des brutes", "les capitalistes sont tous des salauds", "les curés adorent les enfants", "les riches sont tous des enculés", "les fascistes sont tous des ordures". Là j'aurais été coincé car il m'arrive de dire ces généralités là et même de les penser. Petite note en passant, Noam Chomsky est un linguiste qui se mêle de ce qui le regarde et non un journaliste (ne mélangeons pas tout). Tu trouveras en fin de ce texte en bonus un autre texte de B. Traven publié un peu avant celui d’hier (le 15 janvier 1919) et que je dédierais (car il faut être charitable) au camarade Michel Contat (de la revue catholique et influente Télérama) et qui je l’espère sera pour toi un heureux complément de celui d’hier.*

Comme tu as conclu ton billet par une appréciation de La flêche brisée de Delmer Dave (dont j’aime bien les films), je ne peux m’empêcher d’y revenir (même si je n’ai pas revu le film récemment). Je ne partage pas ton enthousiasme (même si j’aime bien le film formellement) car il incarne une image de décolonisation (nécessaire pour l’état américain d’alors, nous sommes en 1950 après guerre) en inventant « le bon Indien » incarné ici par Jeff Chandler (?) jouant Cochise. Cochise est un « bon Indien » possible alors que Geronimo reste un voyou (en réalité un grand résistant). C’est la même opposition que l’on verra entre Sitting Bull ou Crazy Horse et Red Cloud par exemple qui se perpétue jusque dans Danse avec les Loups (où les Pawnees sont cette fois les Indiens cruels et incompréhensibles). Les « bons Indiens » lancés par Jeff Chandler connaîtront une grande popularité (l’angoisse d’Hollywood saisit par la chasse aux sorcières aidant et le besoin d'humanisme en technicolor de la société américaine) toujours interprétés par des comédiens caucasiens : Burt Lancaster dans Bronco Apache, Robert Taylor dans La porte du diable ou Rock Hudson dans Taza, fils de Cochise. On dira : « ce n’est pas mal pour l’époque », mais au tout début du cinéma, l’image de l’Indien jusqu’en 1913 est beaucoup plus humaniste et moins stéréotypée qu’elle ne le deviendra. Dans La flèche brisée, c’est bien de la pax americana et d’ordre blanc dont il s’agit, acceptés par l’Indien « sage » qui a compris que l’intégration est la seule issue.

Mais bon, tu sais très bien que tout ce qui précède n’a qu’une raison réelle : mon désir secret de faire un remake du Trésor de la Sierra Madre où tu aurais le rôle d’Humphrey Bogart.

Amitiés,

Jean

PS : j’aime bien le sens du blues de Michel Portal, il est réel.




Bonus dédié à Michel Contat :

JE RÉCLAME LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

Par B. Traven (in Der Ziegelbrenner N°15, 15 janvier 1919)



Actuellement, la liberté de la presse n’existe pas. Les journalistes sont des crapules, manipulateurs de l’opinion qui trompent le peuple de crainte de se retrouver sans « revenu garanti ». Ils ont peur d’avoir faim, de tomber dans la dèche. Être ou ne pas être sujet à cette peur est affaire de personnalité. Tout homme n’a pas la capacité de rester droit, honnête et ferme dans ses convictions face à l’éventualité de ne pas manger à sa faim. Le journaliste, en tous cas, ne l’a pas. J’exige son indépendance économique immédiate à l’égard de son employeur. J’exige qu’on lui donne l’occasion de prouver qu’il peut être un brave type lorsqu’il n’est plus menacé de licenciement, et donc de faim. La presse doit être assumée par des hommes libres.


C’est pourquoi je réclame des mesures provisoires :

Aucun journal, aucune revue offrant des articles, des informations, des communiqués ou des dépêches qui traitent de politique, d’économie ou de politique commerciale, n’aura le droit de publier des réclames. Même chose pour les organes comportant une section commerciale et ceux qui donnent des nouvelles ou rapports boursiers. Les réclames ne pourront être publiées que dans des feuilles exclusivement réservées à cet effet. Ces feuilles publicitaires ne pourront contenir que des communiqués officiels, ainsi que des romans, des nouvelles et des lectues de divertissement. Elles seront la propriété de la collectivité ; les bénéfices en reviendront à la communauté. Leur administration aura l’obligation de faire passer toutes les réclames ; elle ne pourra refuser que celles propres à encourager le crime.


Tant que le gouvernement n’aura pas établi cette séparation entre presse publicitaire et presse « d’opinion », il n’y aura pas de liberté de la presse, il n’y aura pas de journaliste libre. Tant que le gouvernement n’aura pas créé cette liberté de la presse, les travailleurs, les soldats et tous les hommes dont le bien être est quotidiennement en butte aux infamies de la presse et des journalistes ont le droit et le devoir d’empêcher la presse de travailler « tranquillement ». Il faut extirper la peste. Supprimons les causes, les effets disparaîtront. Un journal ou une revue qui ne peut subsister sans revenus publicitaires n’a aucun droit à l’existence.



Éditions L’Insomniaque

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Cher jean,
Merci pour les précisions cinématographiques et le recadrage idéologique
concernant le film de D.Dave. Je maintiens que l'opération de
"dédiabolisation" opérée par ce film reste toujours bonne à prendre. Même si
la question de l'intégration du peuple indien y est traitée de manière
incomplète, elle reste cependant plus subtile et certainement moins
schématique que ne le fut la politique de désintégration dont il fut
victime. Ce qui n'est pas difficile. Sans pourtant considérer à l'instar du
film, Géronimo comme un terroriste, je me permettrais ici de livrer une
définition qui n'engage que moi,(mes propos m'engagent en général plus que
ne le font les organisateurs de spectacle, d'ailleurs) des mots "terrorisme"
et "Résistance", tentant par là même d'apporter la nuance que j'estime assez
sensible entre ces 2 termes. Eternel débat: Question de point de vue...
"100.000 manifestants selon les organisateurs, tous des racailles selon la
police."
Mon point de vue est le suivant . Un "terroriste" est celui qui frappe
aveuglément et sans distinction de cible dans le but de répandre la terreur
dans une communauté afin de pouvoir par cette terreur imposer un dogme et
établir un pouvoir politique sur cette communauté. Je qualifie de
"résistant" celui qui vise et frappe des points stratégiques précis dans
l'appareil d'un pouvoir qu'il n'a pas choisi et qu'il considère pour lui
comme excessivement oppresseur afin de le déstabiliser et d' en affaiblir
l'exercice. Un monde de subjectivité s'ouvre sur ce dernier point (Cf.
Little Big Man-A.Penn-1970). Je définirai schématiquement comme "pouvoir
non choisi" un pouvoir établi non démocratiquement . On peut en arriver
parfois à une forme de pouvoir terroriste: la dictature. je m'en tiendrai là
sur cet exposé lexical dont je sais que tu en domines parfaitement le sujet.
Je reconnais que la presse ou du moins certains de ses éléments ainsi que
certains acteurs des institutions culturelles officielles, qui sont
d'ailleurs parfois les mêmes personnes sont indiscutablement des leviers
puissants au service du pouvoir. Les sournois agissements de ceux qui rôdent
dans ces sphères sont ,pris un a un, méprisables et pas moins dangereux, Je
suis d'accord. Ils deviennent haissables lorsqu'ils sont additionnés, je
suis toujours d'accord et j'avoue ici qu'il m'arrive même de succomber
parfois aux délices de cette haine. Mais je me reprends vite. je fomente une
résistance efficace en choisissant le plus lucidement possible mes cibles et
en visant juste,essayant de limiter les dommages collatéraux. Le second
texte de Traven que tu viens de communiquer prend dans cette perspective
tous son sens puisqu'il apporte au premier texte une complémentarité
nécessaire à mon sens, et nous donne des outils utiles à cette résistance .
tout reste encore à faire, j'en conviens. D'ailleurs, je te laisse... J'ai
encores quelques voies ferrées à plastiquer.

F.Corneloup

Anonyme a dit…

Ben dites donc les gars ! Moi qui pensait que d'avoir troqué mon abonnement au Pélerin pour celui à Télérama avait été un acte citoyen de la plus haute importance !!!

Jean-Jacques a dit…

Un jour que je tentais de faire dire, en privé, à l'ancien ministre des Affaires Extérieures qu'il n'y avait de terrorisme que d'État, Claude Cheysson esquiva mon mauvais esprit en me rappelant que les terroristes qui posaient des bombes dans les cafés pour faire sauter les Gestapistes étaient considérés par les pièces du puzzle comme des terroristes. Les bavures qui touchaient leurs voisins de table étaient simplement malheureuses, mais les guerres sont injustes. Plus exactement, c'est la vie qui est injuste, mais ça c'est une autre histoire.

Les résistants pour les uns sont donc des terroristes pour les autres, et réciproquement. Ainsi, Bush résiste à l'Empire du Mal et les intégristes pratiquants résistent à l'impérialisme américain. Ou encore, on est toujours le terroriste de son ennemi. Le plus juste serait de bannir ce terme de notre vocabulaire en le laissant au 4ième corps d'armée représenté par la plus grande majorité de la presse et sa déclinaison audiovisuelle. Ces deux dernières sont d'ailleurs généralement à la botte de l'État.

CQFD.

Anne a dit…

Bonsoir,
Quelques mots,
ne voulant pas être simple voyeur de ce débat, je vous lis attentivement, je découvre des noms connus d'un monde de la musique que j'aime et découvrir une autre facette est très interressante pour moi

Anne a dit…

J'ai oublié de rajouter ce que m'évoque aussi la "Sierra Madre" à savoir,ce famuleux pianiste qui y vit Romayne Wheeler.
Il y a une dizaine d'années, il décide de s'installer dans la Sierra Tarahumara, au nord-ouest du Mexique, chez les derniers indiens d'Amérique du Nord qui refusent l'intégration au monde occidental. C'est dans une paroi, 1000 mètres au dessus du vide, qu'il a fait aménager une habitation troglodyte qui fait office de salle de concert. Romayne est adopté par les indiens qui viennent chez lui écouter ce qu'ils appellent de la ' water music ', c'est-à-dire du piano et il utilise la musique des Tarahumaras qu'il intègre dans ses compositions originales.

Jean a dit…

En effet le terme "terrorisme" est souvent bien étrangement employé et on pourrait s'étonner (mais non gros nigaud !) que dans la société actuelle où tout est régit par la peur, le terrorisme ne soit pas mieux considéré (comme Judas - le saint patron du marketing - pour les chrétiens). Je me méfie plus du tourisme que du terrorisme.


Merci d'évoquer les Tarahumaras. Le livre d'Antonin Artaud dont le titre est le nom de cette tribu fut une lecture de jeunesse décisive et libératrice (qui peut encore expliquer nombre de mes méfaits).

Jean R.

J'ai trouvé le moyen (je suis très vert en blog) de ne plus m'appeler anonyme (c'était marrant ceci-dit en commençant avec Traven)