Enfants d'Espagne

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5.8.23

BOMBES VS BOMBE : OPPENHEIMMER ET LA JEUNESSE DU MONDE

"La propriété c'est le vol" est probablement la plus célèbre phrase de Pierre-Joseph Proudhon. Tout le monde sait ça, pas Christopher Nolan qui, dans son film approximatif Oppenheimer, l'attribue à Karl Marx comme idée maîtresse du Capital. Phrase que Marx avait d'ailleurs sévèrement critiqué. Même un scénariste-réalisateur d'Hollywood se prenant pour le dieu des machines n'est pas exempt d'un peu de cohérence, surtout lorsque des marxistes américains, membres ou proches du parti communiste, sont un des objets principaux de son film (la citation figure lors d'un dialogue supposé clé avec la psychiatre Jean Tatlock, amante d'Oppenheimer). Mais après tout, le cinéma - et celui d'Hollywood en bonne place - s'est souvent permis bien des écarts et malgré une charge de paresseuses erreurs ou d'inquiétantes révisions, en parvenant tout de même à suggérer un peu de substance comme on en cherche dans la vie. Le traitement grotesque d'un personnage aussi intéressant que Katherine "Kitty" Harrison (née Puening), devenue madame Oppenheimer - le temps (cinématographique) d'une balade à cheval, temps d'une grossesse et d'un divorce - en annonce l'impossibilité. Mais le pire est bien l'embrouille que constitue ce film aussi exténué et exténuant que prétentieux (cinéma du paraître), qui masque ses vides et son absence de propos pour faire mine avec ses effets de montage tape à l'œil (gymnastique des flash-back avec des flash-back dans les flash-back et des citations de flash-back dans les flash-back des flash-back), de son tape à l'oreille, de sa musique infernalement hyper présente tout le temps (et vraiment pas terrible) soulignant atomiquement chaque effet, chaque sentiment, chaque parole - sauf le temps de l'explosion, quelle trouvaille !!! -  en tentant de nous faire croire que le réalisateur se joue du cadre alors qu'au mieux il n'en fait bouillir que les rebords en carton pour en faire le carton pâte de ce film déguisé. Le feu nucléaire est lourdement présent dès le début et son atroce réalité s'en trouve évidée lors de l'inédite brutalité des bombardements nucléaires de Nagasaki et Hiroshima qui succèdent à l'essai "Trinity" dans le désert. S'en suit, jusqu'à l'éraillement, le procès-audition pour activités communistes. Le film ne sait plus comment raconter (dans le voisinage de ce sujet et par le cinéma, en 1991, Irwin Winkler avait fait autrement instructif avec La liste noire - Guilty by Suspicion). La scène de sexe rêvée devant les juges est particulièrement affligeante. Les acteurs et actrices sont probablement "parfaits", maladie terrible qui atteint souvent le cinéma ; seul Matt Damon sort de la convention "religieuse" de ce qui s'autoproclame "genre" et offre un peu d'épaisseur à son personnage (le lieutenant-général Groves). 

 Que peut-il arriver de pire au cinéma que de devenir son semblant ? Qu'il soit exhibé comme une ruine de luxe, incapable, désormais, de fendre le flot pour rejoindre les rives de la vie - une ambition première de plus d'un siècle ? Ce ne serait pas si grave si dans le cas d'Oppenheimer, il ne s'agissait d'un sujet aussi important lors de cette nouvelle période de surarmement. Oppenheimer est un film usant le passé en privant le présent. Il ne dit rien, n'éclaire rien, sauf sa propre étoile sur les pavés d'Hollywood. Sa propriété, c'est le vol.

Le présent et ses antécédents passés, on les sentira autrement mieux dans un autre film qui vient de sortir, Sabotage (traduction timide et passe partout - identique à un vieil Hitchcock de 1936 - du titre américain original How to blow up a pipeline) de Daniel Goldhaber. Ici aussi il est question de bombes, pas de celles qui ont la capacité de détruire l'humanité, non, d'autres qui cherchent à éveiller les consciences. Le film est une libre adaptation, ou plutôt s'appuie sur le livre - qui n'est pas une fiction -  de l'auteur suédois Andreas Malm publié en France sous sa traduction littérale Comment saboter un pipeline (ouvrage qui a connu les honneurs d'une citation par le ministre de l'intérieur le présentant comme une des sources d'inspiration des Soulèvements de la terre).

Le film pourrait se rattacher à un certaine tradition bien illustrée par les films de Sidney Lumet par exemple, où le choix du cinéma est la matière de la démonstration. Flash-back là aussi, classique certes, mais ouvrant la nécessaire trousse des motifs - la rencontre de l'autre -, et chaque actrice (Ariela Barer, Kristine Froseth, Sasha Lane, Jayme Lawson), chaque acteur (Lukas Gage, Forrest Goodluck, Marcus Scribner, Jake Weary), donne du sien. Tellement. Vivre ne peut pas être un souvenir. Dans la scène présentant le jeune indien Michael (Forrest Goodluck), on le voit défier un employé d'une compagnie non nommée mais qu'on saisit être une référence au Dakota Access Pipeline, puis il échange durement avec sa mère (Irene Bedard) sur l'insuffisance écorchée de la préservation patrimoniale face à la présente catastrophe ; s'impose une autre nécessité qui le conduit de Standing Rock aux champs pétroliers du Texas. La cadre du film est proportionnellement aussi restreint que celui de notre monde et son hors champ aussi vaste. Et c'est là qu'il se débat énergiquement, que sa parole trouve sa réalité, non comme "mode d'emploi" mais comme urgence de réflexion vers les multiples paysages.

• Oppenheimer de Christopher Nolan - sortie française en salle de cinéma le 19 juillet 2023

• Sabotage (How to blow up a pipeline) de Daniel Goldhaber- sortie française en salle de cinéma le 26 juillet 2023 dont la photographie ci-dessus est extraite

 




 

 

 


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