Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

26.3.14

LUMIÈRE AU BOUT DU TUYAU

L'arroseur arrosé, des frères Louis et Auguste Lumière, premier film de fiction (1896), reste d'une saisissante actualité.

21.3.14

ANNONCE DU PRINTEMPS
PAR BERNARDO LE CORMORAN

À Paris, le printemps a été annoncé par Bernardo le Cormoran en personne,
pour l'occasion perché en haut d'un des arbres les plus élevés de la ville.
Photo : B. Zon

15.3.14

BLUES POUR PASCAL RIEHL

 Pascal Riehl, sacré disquaire aux conseils lumineux pour la musique classique et pour le blues, a été emporté soudainement à 47 ans. Ce devrait être impossible ! Une pensée forte pour ces moments de passion et de rigolade, rue de Rennes, avec Isabelle et Olivier autres messagers qui font sérieusement avancer la musique loin des flonflons mondains, une autre bien sûr pour son petit Léo, Thomas et Séverine dont il parlait toujours avec affection, et un grand merci aussi pour son aide précieuse et les découvertes qu'il a permises.

Photo Familiale

3.3.14

ILL CHEMISTRY AU ROCHOIS
PAR CATTANEO
(EN REVENANT DE NANTES)


Au cours de la manifestation nantaise du 22 février contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, les violences de la police ont occasionné de nombreux blessés parmi les manifestants, parmi les journalistes, parmi les passants ; deux ont été gravement atteints. Il paraît qu’en face aussi on déplore des victimes, sans qu’on sache trop bien ce qui a pu leur arriver : les flics, on ne sait pas comment ils se blessent, ils se coincent les doigts dans la culasse de leur flingue, ou un truc comme ça, on ne sait pas. En tout cas, l’ambiance de rue a été véritablement explosive ce samedi, je peux vous le garantir, et au lendemain de cette mobilisation qui vit une foule d' opposants vivre des moments héroïques, les rappeurs de Minneapolis Carnage et Desdamona sont venus manger une tarti fuckin’flette et boire un coup à la maison avec Bénou, Pablo, Merlin, Jean et Christelle. Le duo jouait le soir-même chez Hélène, au café « Le Rochois » de si excellente réputation, le bistrot favori de plusieurs générations de joyeux camarades. Carnage a causé tout l’après-midi avec Des, un flot incessant de conversation qui jaillissait trop vite pour que j’en saisisse autre chose que des bribes (un mot toutes les trois minutes environ) ; dès lors, je me suis laissé porter par le courant et, après avoir doucettement dérivé du Ruicard au port en passant par les Garennes, l'heure fut venue de nous retrouver place du Bouffay pour procéder aux réglages.
Les gens arrivaient. Les instruments et les amis aussi, les couleurs, les pinceaux. On parle, on sourit.  On lève le coude en discutant de la ZAD et de l’Amérique, on célèbre l'amitié. Des copains perdus de vue refont surface, depuis tant d’années, ça s’arrose. Il y a vraiment du monde, ce soir… Et puis on se rend compte que le brouhaha cesse, le concert a commencé, feutré, la salle fait silence, imperceptiblement plusieurs dizaines de consciences entrent en connexion.
Feutré, disais-je, suave même. Tranquille. Du hip hop éthéré, avec une base minimaliste et un chœur soul. Sans mot. Pour mieux captiver l’auditoire et l’inviter à danser, le duo a choisi de créer une délicate tension entre l’émotion fragile qui saisit l’esprit et la très douce implication du corps qui ne s’appuie pas encore sur un rythme trop appuyé mais bouge, dans la pénombre et la douce prémonition de ce qui va arriver. Et cela vient, vite, dès la deuxième chanson, et le flow, et le son et les messages. On peut choisir sa vie. Et la danse donc. On tourbillonne dans certaines sphères d’où jaillissent des vibrations positives. Il fait chaud, c’est la fin du premier set, on ne l’a pas vu venir. Oh, et puis voilà que ça recommence, à peine le temps de siffler un verre et de s’en faire resservir un autre en discutant le coup avec un collègue, qu’on est rendu à vouloir le poser de toute urgence pour gigoter et taper dans ses mains, chanter. Même si on ne voit pas tout, on entend bien, on navigue, on comprend où ils veulent nous emmener avec « Save my people », le débit irrésistible de Carnage est comme du feu sacré que vient apaiser la tendresse groovy de Desdamona. On s’agglomère, on respire ensemble le même air. J’en vois qui sont en transe, qui ondulent du ventre les yeux fermés, ou font des chorégraphies belles et compliquées avec leurs pieds, qui utilisent leurs bras, ou leur cou, leur jambes… J’en soupçonne même un de jouer avec une partie de son anatomie que la décence m’empêche de nommer, ce salopiau se reconnaîtra.
Hey ! Ils nous invitent  à les rejoindre : Tim Le Net se saisit de l’accordéon, Yann Le Bozec de la contrebasse et moi d’un tube de peinture, et hop ! Faut que ça gicle ! Et après ça, Martin Chapron à la guitare électrique, allez hop, hop ! Et vas-y que ça t'improvise des trucs pas possibles ! Le public  applaudit à tout rompre, c’est généreux et cool, les américains sont incandescents, La Roche Bernard en ébullition ; merde, je comprends un truc : le réchauffement climatique, en fait, c’est nous ! Et ils continuent avec « The source », distillant un Love is the reason so love your life qui enthousiasme la foule, l'enflamme, positive vibration, je vous dis ! Personne ne veut qu’ils partent, les gens crient continuez, continuez ! Le bonheur rayonne quand ils démarrent une version rap de "Billie Jean", torrides, les corps dégoulinent, les veines sont parcourues d’étincelles qui crépitent, dehors dans la nuit des milliers d’étoiles scintillent par la grâce d’une éjaculation divine.
Si j’en fais trop, dites-le.
N’empêche, quand j’affirme que La Roche Bernard est le village le plus cool du monde, les gens pensent que j’exagère : ils ont tort. Nombreux sont les échos qui me donnent raison : Timothée Le Net explique souvent en préambule de ses concerts qu’il est originaire de « la perle du Sud Morbihan », Desdamona s’exclame sur internet « I love La Roche Bernard ! », quant à Carnage The Executioner, il m’a confié sur le rocher, adossé au canon qui domine la Vilaine : « It’s my favourite place » ; alors ?
Alors, la bonne question à se poser n’est pas « y a-t-il une vie après la mort ? », mais plutôt « y a-t-il une vie avant ? ».
Et la réponse, évidente, je vous le dis en vérité brillait de mille feux ce soir-là chez Hélène, notre poule rousse chatoyante, comme elle brille aussi à Notre-Dame-des-Landes.
Cela fait déjà deux raisons de ne pas désespérer.

Stéphane Cattaneo

" Love is the light"
 "Love is the reason"
 "Love is the source"
 "Love at first write"

Un grand merci à Timothée Le Net et Hélène Potabes, à Bénou, Stéphane, THX et tous les amis du Rochois, de la Roche Bernard et des environs qui ont permis ce beau moment. 


Photo : B. Zon, peintures Stéphane Cattaneo d'après "The source" de Desdamona et peinture en direct au Rochois le 23 février sur "Love at first" de Desdamona, Carnage The Executioner - arr. Paul Marino.

2.3.14

ILL CHEMISTRY À LA GRANDE BOUTIQUE
PHOTOGRAPHIÉ PAR ÉRIC LEGRET

Sur la porte de la cuisine de La Grande Boutique, antimusée de musique et de vitalités à Langonnet (Bretagne), est agrafée une photographie de Léo Ferré, témoignage d'une sorte d'accomplissement poétique d'une voix qui a interrogé, commenté, dérangé et armé d'éloquence son époque. L'instantané souligne une sorte d'intimité solidaire, d'ombre combative. L'image est signée Eric Legret, un œil de Bretagne qui capte les reflets du bien-fondé. Sa photographie n'est pas du côté du miroir aux alouettes, elle aide en un franc compagnonnage à emboîter le pas des éclairs.

Eric Legret aime la musique, transcrire ses dispositions, son besoin d'autrui. Pas surprenant donc de le retrouver fréquemment à La Grande Boutique de Langonnet, lieu de voix fermes. Le 22 février, il y était donc pour retouver le pigmenté et bluesy hip hop de Krismenn au trémie généreux (qui rappe en breton - et ça n'a rien d'anecdotique) et Ill Chemistry déjà photographié au festival Livioù en Août 2013. À Livioù, d'ailleurs, Desdamona et Carnage avaient aussi rencontré Hélène Labarrière envers qui le message fut direct : "We love you". Alors, rien de plus naturel non plus que d'inviter cette belle habituée de la Grande Boutique sur deux morceaux. Laissons-nous cette fois, tenter par les images d'Eric Legret, des images de musiciens en pleine forme.

Un grand merci à Bertrand Dupont, Perrine Lagrue, Manon Fouquet, Nolwenn Blouin et Corinne Stéphan et ses élèves aux questions perspicaces qu'il a aussi fait bon retrouver.

Site d'Eric Legret

PALME DE LA DÉCLARATION PORNOGRAPHIQUE

"Je pense que si on veut avoir davantage d’étudiants [qui lancent des entreprises], si on veut avoir une vraie équipe France, c’est la culture [de l'entrepreneuriat] qu’il faut changer et il faut commencer très tôt, il faut même commencer dès l’école maternelle."

Geneviève Fioraso, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche (5 février 2014 in Les Échos)

22.2.14

UN CHIEN EST ENTRÉ AU PIXIE
ILL CHEMISTRY À LANNION

Un chien est entré au Pixie... Le Pixie est un lieu à Lannion (Bretagne), un endroit associatif où l'on fait attention, avec plaisir, à ce qu'on boit (bière garantie sans OGM), ce qu'on mange, ce qu'on écoute, un lieu habité et vécu par des personnes d'allure libre, une île radieuse sans cruauté libre du siège mental, un espace naturel commun. Ce jeudi soir, 20 février, donc, le Pixie avait invité Ill Chemistry ; un des premiers spectateurs à pénétrer le lieu fut un chien, ce qui n'eut l'air de surprendre personne. Après avoir rapidement salué quelques connaissances, ce chien s'empressa d'aller rencontrer Desdamona et Carnage, lesquels terminaient leur repas, pour leur souhaiter la bienvenue. Il n'espérait aucun reste, précisait de sa manière de chien qu'il n'était la voix d'aucun maître, qu'il venait seulement dire bonjour, s'assurer que nos deux hip hoppers se sentent à l'aise, avant de repartir dans la salle. Le temps du concert, il resta très attentif, ravi que tout se passe bien mieux que bien, il aboya même un peu sur un titre, en rythme, pour ne rien manquer de ce partage splendide, joyeux, ce soir-là, entre spectateurs et artistes. Il trotta un peu parmi les danseurs et à l'entracte vint même donner un coup de main à la vente des disques. Au fur et à mesure qu'avançait la soirée, le message poétique se transformait progressivement en terre d'exploration où s'incarnait une présence folle. Le chien ravi de ce flux fécond terrassant toute misère d'exclusion, avoua même un moment se sentir un peu chat. Après le second set (bien allongé par la volonté des spectateurs-danseurs), un homme vint dire à Ill Chemistry  "la musique rapproche les gens", expression qui est tout sauf banale, qui est TOUT.

La période, dit-on, est à l'inquiétude pour les soldats de la culture et certains de ses officiers sont en attente de miracle. On n'en serait peut-être pas là si on avait davantage écouté les chiens. Peut-être ! Il ne peut guère y avoir de musique de densité raisonnable sans écoute réelle, sans danse. Les chiens sont au courant. Alors de miracle, il en est sans doute un à portée d'homme : celui de la multiplication des Pixie.

Un très grand merci à Julien et Richard

Photo : B. Zon

18.2.14

ILL CHEMISTRY
EN BANDE
À CAMPUS TERRAIN D'ENTENTE
PHOTOS IGOR JUGET

"Signes avant coureur de l'amour infini, les empreintes de la délivrance de l'ironie amère" a dit il y a quelque siècle un philosophe paysan d'une contrée lointaine, demeuré anonyme, un combattant qui, fuyant les honneurs d'avoir libéré les habitants d'un village étranglés par d'immondes seigneurs, était parti dans la montagne pour toujours, non pour y mourir, mais pour y vivre, non par besoin de solitude, mais par désir d'y faire de nouvelles rencontres. Son premier mot d'ordre avait été "écrasons la hantise ordinaire !" 

Ce ne fut certainement pas par distraction que ces quelques mots parvinrent furtivement à l'esprit d'un spectateur qui s'était joyeusement aventuré à cette surprise partie du 17 février rappelant le lien entre les studios Campus-Terrain d'Entente (Paris) et le duo Ill Chemistry (qui y fit ses débuts français) (1).

On ne se réfugie pas hors du monde des temps difficiles, on échafaude le temps impromptu, le refus du temps mort. Esprits et portes ouvertes donc,  Ill Chemistry invita d'abord D' de Kabal, rencontré quelques jours plus tôt à Argenteuil (2). S'autoriser la voix grave est un signal de libération, de dissidence substantive. Puis vinrent Dominique Pifarély (violon), Jean-Louis Pommier (trombone), Etienne Gaillochet (batterie), Etienne Brunet (saxophone soprano) et Jean-François Pauvros (guitare). Le temps demeure : espérances et tensions inquiètes des temps modernes, arcanes animées de pouvoirs prodigieux, de fragilité préservée quand rien n'arrête le fleuve, de tournures périlleuses, de poésie, armée, désarmée, de fortes carrures, d'alliances nourries, jusqu'à un "Miss America" à la résonance étincelante pour qui souhaite voir, pour qui souhaite vivre. Il y avait des enfants dans la salle, tous beaux.

Un grand merci à Thierry De Lavau, Thomas et toute l'équipe de Campus-Terrain d'Entente

Ill Chemistry sera à Lannion (Pixie) le 20 février, à Langonnet (Grande Boutique) le 22, et à la Roche Bernard (Le Rochois) le 23


Photos : Igor Juget

16.2.14

"ON LÂCHE PAS L'AFFAIRE !"
ILL CHEMISTRY ET D' DE KABAL
"MA COLÈRE"
À LA CAVE DIMIÈRE D'ARGENTEUIL

C'est étonnant, lorsque l'on arrive à la Cave Dimière, lieu d'aventures musicales depuis les années 80, aujourd'hui important centre d'accueil multiculturel, l'équipe de sécurité est gentille, aimable, souriante, attentionnée, aidante, personne ne joue les cerbères missionnés ni les petits chefs autoritaires. C'est donc possible ! À l'intérieur, la préparation se fait sans heurts avec l'équipe de Nicolas Taupin, également attentive, compétente, talentueuse et plaisante. On est heureux d'être là !

Ill Chemistry et le groupe "Ma Colère" de D' de Kabal (Franco Manara, Chris De Pauw, Karim Boutayeb, Etienne Gaillochet) partagent l'affiche comme on dit. Programmation futée, exemplaire même du méridien des mots chavirés de musique, de l'échauffement d'un amour qui ne veut plus d'un temps divisé. Ici personne ne figure, les interrogations franchissent les lignes de feu sans artifice, le surgissement ne se dérobe pas. Tout se joue à pile et face ; côté pile "Save my people" d'Ill Chemistry, côté face "Nous sommes les enfants bâtards de Spartacus" de D' de Kabal, côté pile un "We give it to ya", ultra vaillant, à cent à l'heure, décidé à  arracher les chaînes du fatalisme égoïste, côté face un "La honte sera notre sépulture" sorti d'une forge obscure, prévention des profondeurs, signal ultime de la nécessité d'être. Joint final : les deux groupes en chœur.

À Argenteuil, ce 14 février, la Cave Dimière était l'âtre des alliances irremplaçables, de l'ouverture des voies, des matières brèves et solides, de la métamorphose même de l'intérieur du texte vers la liberté de l'enfance : "On lâche pas l'affaire !"

 de g à d : Franco Manara, Etienne Gaillochet, Carnage, Chris De Pauw, Desdamona, Karim Boutayeb, D' de Kabal

Un grand merci à Nicolas, Julien, Philippe et toute l'équipe de la Cave Dimière.

Ill Chemistry sera à Paris aux Studios Campus-Terrain d'Entente le 17 février à 20h30 pour une surprise partie impromptue - Entrée libre

Ill Chemistry sur le site nato

Photos  : B. Zon

12.2.14

TONY HYMAS JOUE "LA PLUS QUE LENTE" À HYÈRES EN AVANT

1910, année où l'Empire Français asseyait son arrogante puissance coloniale en Afrique, mais où de l'autre côté de l'Atlantique, Emiliano Zapata, au Mexique, prenait la tête de la révolte indienne et paysanne contre les dépossédantes puissances bourgeoises et militaires ; en Espagne, ouvriers et paysans entamaient de grandes grèves, la CNT espagnole était créée ; l'Amérique inventait Hollywood alors que Tolstoï et Mark Twain passaient l'arme à gauche et que naissait Jean Reinhardt (qui fera carrière sous le nom de Django). C'est l'année aussi où Claude Debussy composa cette courte valse au titre infini, "La plus que lente".

Tony Hymas aime jouer "La plus que lente". Il l'enregistra dans les Correspondances Erik Satie Claude Debussy (1). Dans ses notes du programme du récital De Delphes à Hyères, il écrit : "Que signifie le titre : « Attendez – et attendez encore » ? L’instruction « molto rubato conmorbidezza » (à part le fait de permettre au pianiste de se laisser aller) en signifie-t-elle la philosophie ? Une méthode pour vivre ? Certainement, cette pièce, composée en 1910, entre les deux livres des Préludes, est une valse lente (genre populaire à l’époque). Debussy écrivit à Legrand, son éditeur avec un brin d’ironie : « Ne nous limitons pas aux tavernes. Pensons à ces innombrables salons où, pour le thé, s'assemblent les auditoires dont j'ai rêvé »".

À Hyères, le 31 janvier, invité par le cinéaste Frank Cassenti et l'association Jazz à Porquerolles, Tony Hymas a donc joué au théâtre Denis "La plus que lente". Sans doute mieux que jamais. Sous ses doigts, cette drôle de valse ne prit pas le train, elle esquissa la métaphore fertile ; aspirait-elle au rêve ou aspirait-elle le rêve, un soupçon de lutte des classes peut-être même, lieu imaginaire d'une métamorphose à venir ? Ce soir-là, concentrée, d'une vigueur fondamentale "La plus que lente" fut activement pertinente.

Si chacun de ces concerts d'Hymas seul commence par la plus antique trace d'écriture avec le "Premier hymne delphique" du grec Athaneus, leur terminus est toujours lié aux personnes et à l'endroit du jeu (à Avignon, "Les gitans d'Avignon" d'Ursus Minor, à Poullan-sur-mer "As crechas" de Jacky Molard, à Eymoutiers "La complainte du partisan"), à Hyères tinta le thème de l'Affiche Rouge composé par le Cuarteto Cedron pour le film de Frank Cassenti. Et comme son bon compère François Corneloup , ce jour-là visiteur de prison, se trouvait là, ensemble en rappel, ils jouèrent l'évocateur chant "Notre-Dame des oiseaux de fer " (2), rendez-vous d'affinités, de mœurs du monde réel, de camouflages et d'affirmations bienheureuses, de cohésion et de variations, là, plus qu'allantes. 


(1) In Erik Satie et autres messieurs : Airs de jeux (nato 59-410-4009 - coffret 3 CD)
(2) À propos de "Notre-Dame des oiseaux de fer"


Photos : B. Zon

9.2.14

L'ENFANT SAUVAGE JAZZ CHEZ DIDEROT



Bravant sa peur du monde qu'il appréhendait vaguement, sans trop savoir, comme celui de la connaissance en lutte contre l'instinct de décision, traversant un quartier d'un écrasant renouveau, pour se rendre à l'Université Paris Diderot, les 6 et 7 février dernier, l'enfant sauvage n'imaginait pas que le surgissement de paroles, fruits d'études, d'assemblages chercheurs, composés, improvisés, provoquerait en lui cette légère, mais vibrante secousse. Ses facultés de bric et de broc pourraient-elles entendre celles de la grande Faculté ? Professeurs émérites, amoureux de musiques insolites, Yannick Séité et Timothée Picard avaient mis sur pied un imposant terrain de réflexion, de débat aussi, sur le thème La critique de Jazz (Genres, régimes d'écritures, médiums, figures). Comment et pourquoi parler du jazz, qu'est-ce que cette parole peut encore offrir au monde ou plutôt faire comprendre du monde, le présent a-t-il encore les moyens de se fondre dans l'histoire ? Qu'apportent aujourd'hui, l'étude stéréoscopique d'écrits de critiques réactionnaires encombrants, voire collaborateurs tels André Cœuroy (exposé de Philippe Gumplowicz), ou au contraire celle d'un compositeur européen visionnaire d'une autre préhension comme Darius Milhaud (exposé de Deborah Mawer), l'intrigant décalage horaire de l'œuvre compliquée d'André Hodeir et ses influences bien mises en lumière (exposé de Philippe Fargeton), le voyage dans un temps finalement proche (1927-1934) par la revue de presse de l'Édition musicale vivante (exposé de Martin Guerpin), les grands écarts dans la perception du jazz par le public ou par la presse - étourdissant titre "Le jazz devant ses juges" - (exposé de Sandria P. Bouliane), les rapprochements et rendez-vous difficiles entre écritures jazz et cinéma par le biais des deux périodiques Jazz Magazine et Les Cahiers du Cinéma dans les années 60 (exposé de Gilles Mouëllic), la ligne à haute tension du Jazz Hot de Michel Lebris (exposé de Christophe Voilliot et Mathilde Sempé), les citations de Boris Vian (exposé de Pascal Rannou), le souvenir acclamé, essentiel, de l'indissociable Afrique (exposé de Pim Higginson), le parcours tortueux de la critique italienne (exposé de Giorgio Rimondi), la (trop) brève évocation des rapports du jazz avec l'art peint par Francis Hofstein, le biscornu refus de Miles Davis par l'esprit révolutionnaire de la fin des années soixante pointé par Laurent Cugny ou les questions de Jean-Louis Chautemps présent dans l'auditoire,  ses observations sur les traditions phrygiennes toujours nécessaires pour aller de l'avant ?

Comme antennes de repères, deux terminaux ou rampes de lancement, de ponts et chaussées, deux ancres balisent. Ancre de l'après-midi : la mise en forme bien trempée d'un genre de recensement de l'engagement poétique contenue dans un titre "L'invention de la New Thing dans Jazz Magazine" (exposé de Dominique Dupart). Ancre du matin : une méthode envisagée de la possibilité d'une écriture toujours actuelle sur la musique (exposé d'Alexandre Pierrepont). Ancres encadrant (la nuit aidant) moult interrogations lors d'un débat de ciels et de terres, d'urgences, de pansements avoués, de trajectoires extravagantes, de nouveaux régiments, de solutions par plumes de cheval militaristes ou antimilitaristes. Le thème était  "Formes et usages de la critique de jazz". On aurait pu ajouter (vitesse non limitée). Dominique Pifarély, rare musicien de ces deux jours à la parole invitée,  y évoqua au plus près, au plus sensible, contradictions et souffrances trop fréquemment muettes entre les acteurs bien souvent régis par un système portant à l'incompréhension, à l'éloignement. On regretta tout de même l'absence de Philippe Carles et Francis Marmande, empêchés à la dernière minute. Vincent Cotro en artisan exemplaire, Raphaëlle Tchamitchian et Mathias Kusnierz en nouveaux paladins du dire sur la musique, glissant sans patins du papier à l'écran avec une égale somme de doutes et de tournis, offrirent le lendemain une conclusion temporaire laissant libre cours à ce qui nous resterait de lucidité, d'invention, d'envie de beauté. 

Et la mention signifiante (off record) par Christian Béthune, un instant, de l'ingéniosité du groupe de hip hop IAM dans l'utilisation de "Moanin'" de Mingus et d'une chanson d'Oum Kalsoum ("Le soldat" in Ombres et Lumières) renvoya l'enfant sauvage à une lourde interrogation longtemps habitée par la citation d'un rappeur du groupe, Akhénaton, dans une autre histoire du soldat : "La vérité ils l’ont fouettée si fort qu’elle ne crie plus" ("Soldat de fortune" in Soldat de fortune). Alors, il sentit l'étreinte d'une forte familiarité, de cette fenêtre sur une parole permise, un sujet névralgique, l'idée que l'on pouvait encore retenir le fouet, permettre le cri, s'emparer, préparer d'autres combats, d'autres musiques. Il retourna dans sa forêt, l'esprit allégé, le sentiment d'avoir bien vécu cette danse des esprits, la musette chargée, en pensant bien revenir un de ces quatre écouter ces nouveaux confidents.


Photographie de B. Zon : Sous une mosaïque de quelques grandes figures de la critique de jazz de gauche à droite : Mathias Kusnierz, Raphaëlle Tchamitchian, Yannick Séité et Vincent Cotro.

4.2.14

UN JOURNALISTE NOMMÉ GATTI


Difficile aujourd'hui d'imaginer la puissance poétique, l'insolente humanité des textes qu'un jeune journaliste s'autorisait à écrire dans Le Parisien Libéré, fin des années 40 début des années 50. Difficile d'imaginer, en ce début d'un autre siècle, cette imagination, ce sens de la réalité, de la justice dans notre monde de faux semblants, ceux du courage et de la liberté en particulier. Ce jeune journaliste, Armand Gatti, vient d'avoir 90 ans, librement.


À lire dans : Du journalisme, 382 pages (Edition : La Parole errante)

Photo : Armand Gatti avec Marc Kravetz à la Scam le 4 février 2014 (B. Zon)