Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

21.3.09

TRANSATLANTIC CITIES
... (Les aventures de Didier Petit en Amérique -3-)



Et si le violoncelliste Didier Petit avait trouvé la réponse à la fameuse énigme de la fuite du temps en rétablissant la bonne vitesse de vivre à belle allure ? Entretien sur ses aventures américaines !


Jean Rochard
Impressions de ton petit marathon à Minnesota sur Seine en Mai 2008 ?

Didier Petit
En mai, fais ce qu'il te plaît et pourquoi pas un marathon !! Je débarque de l'avion à Minneapolis/St Paul un soir de mai. Pratiquement tout de suite, après une brève escale à l'hôtel, je me retrouve dans un musée à St Paul avec un son de caverne. Deux groupes se succèdent : celui de Dominique Pifarély avec Tim Berne et le deuxième François Corneloup "Next". Le groupe qui se balade partout en ce moment et c'est bien. Le ton est donné, ça dépote grave comme on dit, les deux groupes sont ultra dynamiques. Je me dis alors dans ma "Ford" intérieure qu'il va falloir que je me mette en condition pour le lendemain et la tension monte, en plus c'est ma fête, je veux dire le 23 mai, c'est le jour de ma fête. Je dors mal la première nuit entre le jetlag et la tension. En plus, je ne connais pas les musiciens que je vais rencontrer sauf Nathan Hanson avec qui j'ai eu quelques contacts par mail. Ce matin du 24 mai, il est 13 heures. Je retrouve Gary Schulte au Lowertown Music Crawl. Je me retrouve en face d'un homme plutôt introverti au visage plutôt serein. Nous faisons quelques sons mais pas trop pour rester dans un sentiment de "je ne sais quoi". Le public entre doucement. Il faut commencer. La musique de Gary Schulte est comme l'homme, intérieure et sereine. Son écoute est simple et rapide, nous trouvons assez vite ce qui nous réunit et j'ai le sentiment d'un moment de vraie rencontre, un son direct sans complication et très présent. Le temps de m'en rendre compte et c'est fini. Je cours alors à la rencontre de Carnage au Black Dog café... Il est très fort ce Carnage. Ca part à toute vitesse. Nous n'avons pas vraiment eu le temps de faire le son. Carnage est un hip-hopeur qui travaille avec des boucles qu'il fait lui-même. Il est amplifié alors que je suis acoustique et nous luttons chacun pour trouver la place juste, il est de ce fait obligé de faire attention à ne pas être trop fort et je dois appuyer pour atteindre son son. Quelques moments forts nous trouvent justes, d'autres se cherchent. Le temps fut trop court à mon goût pour se trouver complètement. Cela me laisse sur un sentiment de trop peu! Je n'ai hélas pas le temps de m'assoupir sur cette pensée et me retrouve avec le trio NBA. Saxophone, batterie, contrebasse. AAAHhhh, je suis en terrain un peu plus connu. Je glisse avec Brian (Roessler) le contrebassiste, je m'infiltre dans le son du saxophone de (Nathan Hanson), je bataille avec la batterie de Alden Akeida). Je suis un peu à la maison et c'est tellement agréable de se retrouver dans un groupe. Fini les duels pour cette journée. Un son d'ensemble ensemble. À demain!
Cette nuit-là je dors mieux et me sens en pleine forme pour cette nouvelle journée où je vais rencontrer deux sacrés lascars de la seine de Minneapolis. Milo Fine, pianiste, clarinettiste, percussionniste. Ce garçon est tout en tension, il va falloir que je fasse attention à moi-même car quand cela commence à l'énergie, je m'emballe et ne peux me contenir.... Trop tard, encore raté !!! Il va vite, je vais vite, on prend la grande avenue et il cogne sur son piano comme un fou, je m'épuise mais à un moment, mon adrénaline prend le dessus et j'y suis. Sa pensée musicale est constante, foisonnante et directe. Cela me laisse la place pour tourner autour comme un Indien qui danse autour du feu. Il est le feu je suis l'Indien. Cela s'arrête lorsqu'il n'y a plus de carburant ! Le temps de remballer mon violoncelle et en fumant une cigarette, je marche tranquillement à la rencontre de Douglas Ewart. Je suis intimidé par ce Monsieur et pourtant je me sens bien, toutes ces rencontres forment un tout et cette dernière me remplit de toutes les musiques et rencontres que j'ai faites durant ces deux jours. Avec Douglas, nous passons allègrement de la musique afro-américaine à la matière sonore brute à une sorte de musique traditionnelle. C'est comme si j'avais toujours fait ça! D'ailleurs, je crois que c'est toujours ce que j'ai fait. des rencontres pour la musique. La musique est le lien, la musique est le lieu !



JR
Pourquoi venir à Minneapolis pour faire un disque solo ?

DP
J'en ai rêvé et comme je suis toujours mes rêve, je l'ai fait !
Et puis, comme je l'écrivais : "les trois premières faces furent enregistrées dans les Pyrénées. Les 3 dernières vont être enregistrées à Minneapolis - Minnesota". Pourquoi ? La déterritorialisation amène une certaine liberté d’esprit et une distance indispensable à des réalisations qui nous transforment.

JR
Quel besoin pour un musicien français de venir jouer aux USA, lorsque le rêve des musiciens américains est de venir jouer en France (et ce particulièrement en ce moment où la récession frappe violemment ce pays) ?

DP
Pour moi la récession a commencé en 74 quand le gouvernement d'alors a décrété que le chômage n'était plus une donnée sociale mais une donnée économique. Monsieur Raymond Barre disait alors, je cite : "la France peut se payer 250 000 chômeurs". J'avais 12 ans et tous les jours j'entendais "c'est la crise". Pour moi, cela a toujours été la crise, on n'en est jamais sorti. Je ne viens pas d'une classe sociale aisée. Il n'y avait pas d'argent à la maison. Donc pour moi, la crise a toujours été, j'ai donc tiré un trait dessus et je fais ce que j'ai à faire quoi qu'il arrive.
Ce qui m'intéresse ce sont les gens, comment ils sont, comment ils vivent, comment ils jouent. Et aller en Amérique, c'est apprendre comment la musique se pense et se fabrique là-bas. Je ne parle évidemment pas de la musique institutionnelle. Je parle de celle de tous les jours. J'ai entendu bien des choses sur la musique en Amérique. Mais la différence maintenant, c'est ce que je sais pour l'avoir vécu. Je peux confirmer. Ils sont vraiment dans la merde et on est encore pour le moment ultra privilégiés en France. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut baisser les bras. Par ailleurs, j'ai rencontré là-bas des gens extrêmement généreux. Je comprends très bien pourquoi les musiciens américains rêvent de venir jouer en France. Si j'étais à leur place, j'en aurais aussi le désir.
Leur problème à mon sens est qu'ils sont très combattifs mais pas assez ensemble. Notre problème à nous, c'est qu'on a oublié d'être simple là où il faut être simple.

JR
Comment as-tu monté ta tournée ? Que s'y est-il passé ?

DP
J'ai monté ces rencontres par mail en contactant directement des musiciens que j'ai trouvés en me renseignant à droite à gauche. Comme j'allais enregistrer à la fin du mois chez Steve Wiese, je m'étais dit que je voulais prendre un temps dans le pays et rencontrer des gens. La situation est vraiment difficile économiquement, mais monter un concert est plutôt simple car la majorité des concerts sont payés au chapeau (là où ils gagnent le plus d'argent avec la musique, c'est quand ils jouent (pour ceux qui acceptent) pour la messe du dimanche). En plus, beaucoup de musiciens à l'inverse d'ici ont un lieu (bar, restau, club) où ils se produisent chaque semaine. Aussi n'est-il pas trop compliqué d'inviter quelqu'un de passage à rejoindre le groupe si le désir existe. Je pense qu'il y a autant de bars que d'églises dans ce pays. Rien ne se décide une année à l'avance. C'est plutôt quinze jours à l'avance. J'ai pris des contacts et les choses ce sont formalisées dans les derniers instants. Je ne suis passé par aucune institution du type Alliance Française ou Culture France car je n'avais pas d'autres projets que de rencontrer les musiciens, de me promener et de vivre comme ils vivent. J'ai ainsi rencontré le vibraphoniste et percussionniste Ian Ash à Philadelphie. Je lui avais envoyé un mail puis un disque. Il a été touché par la musique et m'a dit qu'il allait trouver un endroit pour jouer. Je suis arrivé chez lui un vendredi, nous avons joué une petite heure puis nous sommes partis dans un club. Le patron organisait un mini-festival d'impro dans une petite salle qui pouvait accueillir peut-être une trentaine de personnes. Trois groupes ce soir-là. Tous payés au chapeau. Chaque groupe a droit à 30 minutes. Ian Ash a un jeu incisif, il n'est pas contre l'emballement et sait ne pas faire de politesse ce qui est une qualité dans l'improvisation. Cette rencontre fut courte mais c'est le jeu. C'est un problème dans la vie d'aujourd'hui, la musique a besoin de temps mais nous n'avons plus le temps! J'ai dormi chez Ian. Il a 2 enfants et vit dans une maison en banlieue. Je pars à Chicago le lendemain en avion car c'est assez loin. Je vais chez mon ami Alain Drouot, rencontré à la première édition de Minnesota sur Seine. Il vit à Evanston à côté de Chicago depuis 16 ans. Il va m'héberger durant 4 jours avant que je ne parte pour St Paul/Minneapolis. Grâce à lui, je rencontre le trio de Jim Baker qui habituellement est un quartet mais le contrebassiste n'est pas là. Je saute sur l'occasion. Ils jouent tous les mardi à Chicago au Hotti Biscotti. Il y a là Mars Williams au saxophone, Steve Hunt à la batterie en plus de Jim Baker au piano et sons électro 70. Un pur régal. Je m'insère tranquillement dans un groupe qui est dans l'improvisation depuis tellement longtemps que la musique coule à flot avec une simplicité et une vivacité sans nom. Je prends tout le plaisir qu'il y a à prendre et ce moment restera dans ma mémoire. Le jeudi, j'ai rendez-vous à l'Elastic (un club assez renommé dans la musique à Chicago. Pas du tout la même ambiance). Là où le Hotti Biscotti est un bar assez sombre dans un quartier excentré, ici, c'est un endroit plus centré et plus clean. Le club est au premier étage et paraît assez neuf car ils ont déménagé il n'y a pas longtemps. Le mur est orange et ça sent encore la peinture. Je joue avec une formation créée pour l'occasion par le batteur Mike Reed. Il fait partie de la nouvelle génération de la scène de Chicago et est très dynamique dans le coin. (Alexandre Pierrepont, dit "Le professeur", m'avait donné ses coordonnées à Paris). Il y a donc présent, en plus de Mike Reed, Jason Stein à la clarinette basse et Nick Butcher à l'électronique. La salle n'est acoustiquement pas facile, mais nous avons décidé de ne pas nous amplifier. Nous trouvons peu à peu nos marques. Mike n'est pas du genre à cogner et le rapport avec Nick qui utilise un tas de petits objets mécaniques sonores qu'il réinjecte ensuite dans un ampli, organise une sorte de rythmique qui nous laisse beaucoup de place à Jason et moi. Le lendemain, je pars pour Minneapolis/St Paul. Il était prévu initialement que je passe à Champaign mais cela n'a pas pu se faire. Je prends le bus car ce n'est pas trop loin (6 heures), ce n'est pas cher et cela me permet de voir le pays autrement. Un bus bourré d'étudiantes qui vont à l'université de Minneapolis. Ambiance : tout le monde a des écouteurs sur les oreilles. Décidément, nous vivons un drôle de temps. Le contrebassiste Brian Roessler m'attend à l'arrêt. On papote dans la voiture le temps qu'on arrive chez lui. Nathan Hanson doit venir me chercher car je vais habiter chez lui. Je demande à Brian si il sait quand est le premier concert car tout est un peu confus dans ma tête. Il me répond, c'est ce soir, au Black Dog avec la chanteuse anglaise Viv Corringham qui habite maintenant à Rochester (Minnesota). Et Nathan sera là aussi. Il devait y avoir également Evan Parker à l'origine car il devait par ailleurs jouer dans un Festival électronique et donc être là. Mais finalement, il n'a pas pu venir. Le soir arrive assez vite. Je retrouve Viv et le temps de nous installer nous voilà partis. Elle démarre comme un boulet de canon. Moi qui suis encore dans le ronronnement du bus, je dois immédiatement me mettre au diapason. Plutôt que de faire un duo avec Viv puis un autre avec Nathan, nous décidons de varier les plaisirs et de faire un duo puis un solo, puis un trio, puis encore un duo etc.. Sans oublier le bruit de la machine à moudre le café qui vient s'insérer assez régulièrement dans les improvisations. C'est une soirée assez joyeuse. Le Black Dog est un endroit très convivial. J'y reviendrai le dimanche puis le vendredi pour jouer avec les Fantastic Merlins qui y ont une soirée chaque semaine. Entre temps, j'aurais fait un concert le lundi avec ces mêmes Fantastic Merlins, au Clown Lounge qui est le lieu du trio "Fat Kid Wednesdays". Toutes ces imprégnations me mettent dans un état profond qui va me servir après durant l'enregistrement de mon nouvel opus durant ces 4 jours de studio avec toi, Steve et Théo. J'y trouve d'autres points de force, cet état d'entre les choses et de lien qui m'est indispensable dans la musique. Cet état qui évite les barrières, qui s'inscrit dans la multiplicité et l'échange. Cet état qui paradoxalement me recentre.

JR
Le final avec le trio de violoncelles ?

DP
Ce qui est intéressant dans ce trio, c'est toute la différence culturelle entre les conceptions européennes et américaines. La musique américaine est très discursive. Et les musiciens européens, même si ils s'y attèlent, sont plutôt liés à l'orchestration. L'intérêt de ce trio est que du fait que nous sommes trois violoncelles, la conception européenne se trouve dans ce fait là, mais Michelle et Jacqueline sont fondamentalement des solistes, il faut donc s'organiser avec ces deux éléments. Jouer avec d'autres violoncellistes n'est jamais facile. D'une part à cause de la consanguinité (j'ai toujours préféré la batardisation) mais aussi parce que c'est tout de suite joli et qu'il faut se battre pour inventer. Cela dit avec ces deux-là, il y a intérêt à être de plein pied car elle possède une présence plutôt forte. Nous avons navigué debout. Assis. Joutant avec les archets posant des jalons rythmiques pour que chacun puisse pleinement s'exprimer. Ce concert qui eut lieu à la fin des 4 jours d'enregistrement dans le studio, joyeuse clôture pour ces 15 jours. Je reviens en février 2010, c'est certain !


Conversation du 16 mars 2009

Sortie du nouveau disque solo de Didier Petit chez Buda en septembre

Photos et films : B. Zon
Couverture : Hergé / Z. Ulma

19.3.09

TROIS MONUMENTS HUMILIANTS, LAIDS, INUTILES...


... dont il faudra bien un jour se débarasser ...

18.3.09

NEXT TOUR


Après l'emballant prélude de Sons d'Hiver, Next revient pour 20 concerts :

Info Next

Rubrique Next
in Glob

Photo de Next à Sons d'Hiver (Choisy le Roi le 10 février 2009) par Z. Ulma

15.3.09

LES TRAITS DE JEF LEE JOHNSON ET STÉPHANE LEVALLOIS



Le dessin est un bon moyen de se rencontrer soi-même et plus encore de rencontrer par conséquent les autres, dit-on. Samedi 14 mars à l'entracte du concert de Jef Lee Johnson au Duc des Lombards - plein comme un oeuf de poule cubaine -, en trio avec le bassiste Yohannes Tona et le batteur de Charlie Patierno, le dessinateur Stéphane Levallois est venu apporter les illustrations d'une histoire liée au prochain opus du guitariste de Philadelphie intitulé The Zimmerman Shadow, théâtre d'un rendez-vous avec le répertoire de Robert Zimmerman, enfant de Duluth (Minnesota) répondant aussi au pseudonyme de Bob Dylan. Le silence est le territoire le plus personnel de chaque être et le peu de mots de cette bande dessinée scénarisée par Jean Annestay indique la frontière subtile à franchir légèrement pour multiplier les rencontres des traces et de l'intouchable.



Fort de ces traits, Jef Lee Johnson trace la superbe enveloppe d'une longue version de "Knockin on heaven's door" (chanson que Dylan composa pour le film Pat Garrett et Billy the Kid réalisé par Sam Peckinpah) qui porte le second set vers une évasion revendiquée comme contradiction sublime de l'existence. Pendant cette deuxième partie, Stéphane Levallois dessine encore ce qu'il voit et entend, lui, auteur d'une exceptionnelle bande dessinée sur la mémoire intitulée La résistance du Sanglier, portrait d'un grand-père ayant participé à la résistance anti-nazie et confronté à sa survie après l'éxécution de ses compagnons. L'obscurité est affaire de mains tendues. En rappel, Jef Lee Johnson dédie un "Foxy Lady" (dont il n'annonce pas le titre tout en invitant le public à le chanter - ce que ce dernier fera joyeusement - en le devinant) à quelques "personnes magnifiques présentes dans la salle : Nathalie (Richard), Crystal (Raffaëlli), Tiphaine (Liautaud)...". D'Hendrix à Dylan, la boucle est débouclée avec un intense "All Along the Watchtower" surgissant des derniers accords de la belle renarde.

À la rentrée de cette année (c'est fou ce qu'on rentre en ces temps de grandes sorties), le disque-livre réunissant Jef Lee Johnson, Stéphane Levallois, Yohannes Tona, Charlie Patierno et Jean Annestay dans l'ombre du Z verra le jour.

Merci à Jean-Michel Proust et toute l'équipe du Duc des Lombards pour un accueil d'une grande gentillesse et d'une belle générosité.

























La résistance du Sanglier
par Stéphane Levallois (Futuropolis)














Photos et film : Z. Ulma (sauf trio de fin : B.Zon)

SOLIDARITÉ FRATERNELLE AVEC LES TRAVAILLEURS DE LA FNAC (11)



12.3.09

MOTS CROISÉS


Le peintre Willem de Kooning est cité dans le saisissant film de Terence Davies Of the time and the City : “Le problème d'être pauvre, c'est que ça vous prend tout votre temps". Et le cinéaste complète : "Le problème d'être riche est que ça prend le temps des autres".

On ne s'improvise pas pauvre, on le devient ! Et le temps se confisque à mesure qu'on résiste et chaque mouvement pour ne pas sombrer est payé très cher. Car ce qu'on ne dit jamais assez, c'est que ça coûte très cher de devenir pauvre ou d'essayer de ne pas le devenir, si cher que c'est ruineux. À l'endroit où nous sommes collectivement rendus, il serait intéressant d'évaluer les dommages causés par la cohorte des descendants de Flaubert qui se plaisent à taquiner le bourgeois dans des soirées mondaines pour mieux se réfugier dans ses caleçons lorsqu'arrive le danger. L'auteur de Madame Bovary, ignoble trouillard, urgeait la bourgeoisie d'étouffer la Commune de Paris. L'attitude demeure. Le débat porte plus sur comment mettre de l'ordre que sur l'organisation nouvelle de la société (quand bien même éphémère ... nous voulons les moindres secondes de différence). Napoléon IV a été élu par tous ceux qui ont mis un bulletin dans l'urne, quel qu'il soit... Le jeu est atroce. Il faudra bien en finir avec les faux semblants, les mises en scènes de salons stériles. La bourgeoisie qui croit penser se targue volontiers des mots "rebelles" ou "révolte" ; ces mots coûtent si cher à ceux qui les vivent sans avoir besoin de les employer à tous bouts de champs donneurs. La révolution n'est pas un produit pour vitrine du Noël que les amateurs de gadgets peuvent fêter 365 jours par an. C'est le risque absolu pour vivre totalement, la nécessité la plus intime qui ne tolère pas l'imposture. Ca se lit sur les visages des gens de Barcelone pendant les journées de 36, sur les regards des condamnés à mort de la révolution mexicaine, dans les sourires des compagnons de Nestor Makhno et tant d'anonymes qui aujourd'hui portent quelque chose en eux, quelque chose qui attend la relation. Car nous avons besoin de voir nos enfants sans détourner les regards.



Quelque chose s'est passé en Guadeloupe ... Quelque chose d'important, la révélation absolue du mépris de la haute bourgeoisie et la classe dirigeante pour ceux qu'elles n'hésitent pas à sacrifier sur l'autel du réajustement du capitalisme (seul système envisageable, pour les esprits rétrécis de gauche comme de droite, sur une terre qui a quatre directions fondamentales et des montagnes qui font plus de 8000 mètres, on reste épaté de l'étroitesse de ce schéma directionnel) bien sûr, le surgissement d'un cri anticolonial tellement longtemps étouffé qui veut se faire entendre fort, bien sûr aussi, la confrontation archi-nécessaire, évidemment... mais plus encore, soudain au pays des luttes ramollies, les belles voix antillaises nous ont chanté que l'on pouvait appréhender la vie autrement que comme abîme mortel, que la réserve d'inconnu restait plus grande que celle de tous les champs pétroliers du monde, que l'on se devait d'approfondir le temps. Le 21 février à Paris, lors de la manifestation de soutien aux peuples de France outre mer, il faisait bon se sentir débutant au milieu de cette levée d'une vérité stupéfiante. Dans les rues de Paris, ce jour là, beaucoup d'enfants...


























La présence d'une délégation du syndicat allemand FAU à l'invitation de la CNT française n'était pas le moins bouleversant des moments consacrés à la mémoire des résistants anarchistes et antifascistes espagnols pendant la seconde guerre mondiale, ce samedi 7 février au cimetière du Père Lachaise. Elle arriva avec une banderole portant les mots de Durruti "Nous portons un monde nouveau dans nos coeur", mots qui ouvrent notre disque saluant Durruti, alors heureusement dits par Elsa Birgé, enfant, qui les chantait presque (elle est d'ailleurs devenue une excellente chanteuse) après avoir prononcé l'autre partie de la phrase de l'anarchiste Espagnol, tué pendant le siège de Madrid : "Nous n'avons pas peur des ruines". Lorsqu'il allait prendre la parole, Ramiro Santisteban, ancien de la CNT espagnole, dernier survivant des 7000 espagnols détenus au camp de Mathausen, ne put prononcer un seul mot, envahi par les larmes. Les nôtres n'étaient pas loin. On parle rarement de l'importance des combattants espagnols dans la lutte contre les Nazis, elle a finalement été reconnue "officiellement" il y a quatre ans, mais reste prononcée du bout des lèvres (il y a depuis longtemps une place minuscule à la porte d'Italie). La France avait "accueilli" à la baïonnette les combattants antifascistes exilés dans les camps honteux (qualifiés par les instances gouvernementales elles-mêmes de camps de concentration) dans le sud de la France. Pourtant la haine du fascisme fut plus forte pour ces prisonniers que celle que les autorités françaises (d'où qu'elles soient) avaient de leur anarcho-syndicalisme. Un officier français disait "un espagnol avec nous équivalait à avoir un char supplémentaire". Les espagnols composaient plus de la moitié de la deuxième DB du général Leclerc. Ils comptaient sur la suppression des trois dictateurs, le leur est resté en place par les petits arrangements sinistres des "alliés" (De Gaulle avait promis de chasser Franco). Pour l'homme de pouvoir, la trahison est le moindre des encombrements. Avouer que Paris avait été libéré en 44 en partie par des anciens de la colonne Durruti (entre autres) est un étouffe politicien de première classe.

Le 7 Février au Père Lachaise, il y avait aussi des ouvriers immigrés, des ouvriers du bâtiment. À Mathausen, les déportés portaient des pierres... Après plusieurs témoignages, non loin du mur des fédérés, Ramiro Santisteban put, plus tard, prononcer quelques mots et puis regarda longuement avec une éloquente tendresse un petit enfant dans les bras de sa mère ; peut-être le moment le plus signifiant d'une journée qui ne manquait pas de sens multiples. La mémoire et la vie. "Nous portons un monde nouveau dans nos coeurs."


L'adaptation cinématographique du roman de l'irlandais John Boyne Le garçon au pyjama rayé n'est peut-être pas un grand film comme me le disait avec force un haut connaisseur cinéphilique (mise en scène trop scolaire, présentation schématique, manque de contexte historique, musique inutile etc. tout cela est vrai !), mais il est inoubliable car il a su capter deux visions d'enfants perdus dans l'incompréhension causée par le goût vorace des hommes adultes pour l'horreur rentable. Quelque chose de ce film moyen dont une qualité est sa hauteur - celle de l'enfance, celle des regards de ce petit garçon juif et de ce fils d'officier nazi - ne nous quitte plus. Comment en arrive-t-on à cette inhumanité totale et pourquoi ? Le 8 mai 1945, c'est enfin la capitulation de l'Allemagne Nazie qui met fin à 12 années d'épouvante. Le 8 mai 1945 c'est aussi le massacre de la population de Setif par les colons Français et le commencement d'une autre sale histoire. On aurait dû apprendre ! Impossible, ça ne s'arrête jamais. Puisqu'il est impossible de voir à notre hauteur, mettons nous à hauteur d'enfant, c'est urgent. Ne peut-on pas vivre pour ce que nous sommes, en réalité de nous-mêmes, avec ce que nous portons, dans nos coeurs !

En fin du film de Terence Davies, il est aussi dit : "Les enfants sont la terre, mais la terre est brève".

Photos B. Zon sauf banderole FAU, et images des films L'enfant au pyjama rayé et Of time and the city (Photo : Bernard V Fallon) - Images animés : Z. Ulma

4.3.09

CATTANEO À ST BRIEUC




C'est le scénariste et éditeur Jean Annestay (et aujourd'hui auteur d'un inépuisable jeu de 7 familles corses) qui nous avait présenté Cattaneo, alors partie prenante de cette fantastique aventure du Philographe à laquelle étaient aussi associés Jodorowsky, Moebius, Boucq, Durandur, Sylvie Fontaine, Lewis Trondheim et nombreux autres dessinateurs. Les censeurs ont dit bonsoir avant même le premier numéro empêché de sortir. Le journal resta un rêve. Moebius a immédiatement proposé à Cattanéo une collaboration (Beautiful Life disponible en album chez Zanpano) en direct lors d'une exposition. Cattaneo publiera aussi Un amour d'Entropie, ouvrage merveilleux d'introspection, de tendresse, de désirs et de recherche aussi de l'Espagne en fête. Son personnage fétiche, Slim, court des aventures avec un optimisme des plus organiques. Les dessins de Cattaneo sont familiers aux lecteurs des Allumés du Jazz depuis le numéro 1 (où il a révélé récemment ses talents de critique). La Bretagne est la terre que ce familier des Delafolie cherchait. Le voilà exposé à St Brieuc dès samedi. Ça ne se manque pas !


Exposition Stéphane Cattaneo
7 mars au 18 avril 2009

Apéro-vernissage dès 18h00 au bar « Le 1701 »,

23, rue du Maréchal Foch – SAINT BRIEUC

le samedi 7 mars.

1.3.09

LA VIE (CREATION) EST (AUSSI) DANS LE STUDIO (INTER-EXTERIEUR)
... (Les aventures de Didier Petit
en Amérique -2-)


"Le jeu, c'est tout ce qu'on fait sans y être obligé."
Mark Twain



L'invention de l'appellation "musique vivante" est apparue il y a quelques années pour indiquer une supposée ligne de démarcation entre la musique pratiquée en public (prétendue éphémère - étonnant de faire fi de la mémoire !), et l'autre pratiquée dans les lieux dédiés à l'enregistrement, destinée à la duplication (c'est en tout cas son espérance de vie). Parfois les choses se compliquent heureusement un peu dans ce bel ordre de magasinier. Il y a des disques appelés "live" (donc vivants) qui sont en fait la duplication d'enregistrements publics de moments vivants par une sorte d'arrangement qui n'est pas censé l'être. Un retour de la mort vers la vie ? Il y a aussi, et c'est plus rare mais ça compte, des moments où le public, donc les vivants, se rend dans ces chambres des Pyramides de la Haute Egypte, nommées studios, pour apporter un côté "live" ("Voodoo Child" in Electric Ladyland). Et hop, pirouette inverse ! Comme le disait un proverbe ancien datant d'avant l'an Mil, sa peste noire et son infernal et inquiétant développement de la ferveur religieuse : "On a la pie qu'on veut et la vie qu'on peut !".

Lors de la création du monde, bâclée en 7 jours, ce qui n'honore pas son auteur, ces divisions entre le vivant et la mort, associées à la division entre l'esprit et le corps, ont malignement permis le maintien d'un ordre sinistre à l'origine de tous les esclavages dont l'encadrement religieux n'est pas le moindre.

Il y avait du monde à Creation Audio hier, ce studio d'enregistrement, situé sur Nicollet Avenue, à l'histoire bien vivante (d'Art Blakey aux Trashmen, de Michel Portal à Taj Mahal). Steve Wiese, animateur aux belles oreilles, témoin de ce qui se joue, compagnon infaillible, créateur d'atmosphère qui a de la gueule, preneur de son équitable s'emploie à faire sauter les verrous d'isolation. Et l'on vit bien dans cet endroit.

Le musicien Didier Petit, était l'hôte de Creation Audio cette dernière semaine de février pour enregistrer, solo en compagnie, ce qui constitue le prolongement de son excellent - et très vivant: Déviation (La Nuit Transfigurée - 2000). Pour conclure ces quelques jours d'enregistrements - et cette tournée américaine ayant pour axe Philadelphie-Chicago-The Twin Cities (St Paul/Minneapolis), le violoncelliste et l'ingénieur avaient concocté un final des plus perturbants pour les séparateurs d'existence et des plus réjouissants pour les éveillés : le retour du trio de violoncelles qui avait épaté en octobre 2005, lors du festival Minnesota sur Seine, un peu plus haut sur Nicollet Avenue à Acadia (bel endroit de concerts récemment tristement déplacé) : Jacqueline Ultan, Michelle Kinney et l'homme Petit lui-même.

Le lieu était plein de subsistance de ces quatre jours (le disque sort à l'automne prochain chez Buda) lors de l'accueil du public se pressant à l'entrée de la place un peu secrète, mais si bienveillante. Au cours d'un ballet joueur de 50 minutes, les trois violoncellistes ont promené leurs invités en de beaux endroits où liberté rime avec latitude et attitude avec partage. Ils se sont laissés vivre jusqu'à échanger leurs instruments à plusieurs reprises : ce qui convient au moment opportun dépasse forcément l'idée de propriété. Sans privation, les yeux ne trompent pas les oreilles, ils les assurent. Et la danse livra une musique d'une délicate clairvoyance.

Le temps de Creation Audio, temps de studio, fut ce soir-là comme les jours qui précédèrent, et ce depuis sa création, un ineffable temps de vie. Et comme la veille au Black Dog, aucune place n'était faite à l'égoïste imbécilité, mais toute entière à l'étendue du réel, du réel tout simplement vivant.

Photos : B. Zon

Post Blogum fort utile : à Paris (France), un disquaire ultra-vivant :
Le Souffle Continu 20/22 rue Gerbier, 75011 Paris

28.2.09

POUR UNE POIGNÉE DE TERRE
... (Les aventures de Didier Petit
en Amérique -1-)



De grâce et de puissance (puissance dans son sens le moins impérial, plein de vigueur et de sève)! Il n'est peut-être pas la peine de chercher midi à quatorze heures en une époque où les pendules ressemblent trop souvent à des potences. De grâce et de puissance est faite, sera faite, la seule musique qui apaisera les cervelles déchirées et permettra d'ouvrir les yeux pour libérer l'existence, puis les fermer pour s'en assurer. De grâce et de puissance ! Et d'esquisser les desseins d'un trait précis de bâton de rose à l'endroit où l'on prend le risque de réaliser ses rêves et de dire cette existence. Hier soir au Black Dog, les Fantastic Merlins en bonne compagnie du voyageur Didier Petit remarquaient tous ces points. De cette musique puissante et gracieuse,faite en vérité et ensemble, résonnait comme un sous-titre : "Il faut prendre ce qui est à prendre". On reste bouleversé. Tant d'espace temps détend ! Comme un résumé de cette aspiration, la belle composition de Jacqueline Ultan "Handfull of hearth" (titre du prochain album des Fantastic Merlins à paraître au printemps - il est si bon de paraître au printemps), porte la marque de cette musique venant intuitivement au secours du sens menacé. Nathan Hanson, Jacqueline Ultan, Brian Roessler, Pete Hennig et leur ami Didier Petit ont les clés de beaux espaces où nous voulons vivre, ouverts. Enfin ouverts!

À suivre

Photo B. Zon

21.2.09

CHANSON COMPOSÉE EN 1871
(RAPPEL : NOUS SOMMES EN 2009)




Sauf des mouchards et des gendarmes,
On ne voit plus par les chemins,
Que des vieillards tristes en larmes,
Des veuves et des orphelins.
Paris suinte la misère,
Les heureux mêmes sont tremblants.
La mode est aux conseils de guerre,
Et les pavés sont tous sanglants.


- Refrain :
Oui mais !
Ça branle dans le manche,
Les mauvais jours finiront.
Et gare ! à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront.
Quand tous les pauvres s’y mettront.


Les journaux de l’ex-préfecture
Les flibustiers, les gens tarés,
Les parvenus par l’aventure,
Les complaisants, les décorés
Gens de Bourse et de coin de rues,
Amants de filles au rebut,
Grouillent comme un tas de verrues,
Sur les cadavres des vaincus.


- Refrain -

On traque, on enchaîne, on fusille
Tout ceux qu’on ramasse au hasard.
La mère à côté de sa fille,
L’enfant dans les bras du vieillard.
Les châtiments du drapeau rouge
Sont remplacés par la terreur
De tous les chenapans de bouges,
Valets de rois et d’empereurs.


- Refrain -

Nous voilà rendus aux jésuites
Aux Mac-Mahon, aux Dupanloup.
Il va pleuvoir des eaux bénites,
Les troncs vont faire un argent fou.
Dès demain, en réjouissance
Et Saint-Eustache et l’Opéra
Vont se refaire concurrence,
Et le bagne se peuplera.


- Refrain -

Demain les manons, les lorettes
Et les dames des beaux faubourgs
Porteront sur leurs collerettes
Des chassepots et des tambours
On mettra tout au tricolore,
Les plats du jour et les rubans,
Pendant que le héros Pandore
Fera fusiller nos enfants.


- Refrain -

Demain les gens de la police
Refleuriront sur le trottoir,
Fiers de leurs états de service,
Et le pistolet en sautoir.
Sans pain, sans travail et sans armes,
Nous allons être gouvernés
Par des mouchards et des gendarmes,
Des sabre-peuple et des curés.


- Refrain -

Le peuple au collier de misère
Sera-t-il donc toujours rivé ?
Jusques à quand les gens de guerre
Tiendront-ils le haut du pavé ?
Jusques à quand la Sainte Clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ?
À quand enfin la République
De la Justice et du Travail ?


Jean Baptiste Clément : "La semaine sanglante"

Photo : Z. Ulma

20.2.09

PRÉSENCES SOUHAITÉES



Samedi 21 février à Paris : 14h place de la République, manifestation de solidarité avec le mouvement social antillais.

Photo : Statue de Solitude en Guadeloupe