Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

27.10.26

LES ALLUMÉS DU JAZZ FONT DÉTOURS
2ème épisode : Sextan
par Geude-Émile Heureux et Pierre Hélelou
• Postface Josep Rafanell I Orra
• et les participations témoin de : Patrick Albert, Daniel Deshays, Simon Goubert, Christelle Raffaëlli, Vincent Tallé
• Photographies de Jean-Baptiste Millot, Christine Barreau, Étienne Brunet et B. Zon

 
Photo : B. Zon
 

« S’émerveiller ensemble, voilà un très bon exemple des choses concrètes que l'on peut faire pour construire de l'entraide... » confiait l’architecte-paysagiste Christophe Laurens à l’issue du deuxième épisode des Allumés du Jazz font détours au studio Sextan à Malakoff.

 

Et si c’était, dans un reste d’élan instinctif, tout simplement ce que Les Allumés du Jazz cherchaient à faire : des détours pour, mieux que résister, s’émerveiller encore, pour détourner l’infernale tendance, contrer cette masse furieusement anonyme aplatissant les imaginaires ? George Orwell écrivait en janvier 1946 : « Pour l'heure nous savons seulement que l'imagination, tout comme certains animaux sauvages, n'est pas féconde en captivité. » Les Allumés du Jazz sont des producteurs et productrices phonographiques, parfois aussi musiciens et musiciennes, parfois ingénieurs du son, parfois organisateurs et organisatrices de concerts… Alors, de ces forces imaginatives, ils et elles ont imaginé, comme sortes de chemins des écoliers, de pratiquer quelques détours. Détour, c’est le titre d’un film d’Edgar Georg Ulmer avec Ann Savage et Tom Neal, sorti en 1945. Un de ces petits films B avec un budget ridicule, d’une courte durée de 68 minutes, qui suscita les louanges cinéphiles vingt ans plus tard. On ne sait pas toujours pour quel temps on œuvre. En 1979, paraît à la télévision française, sous forme de feuilleton en douze épisodes : France, tour, détour, deux enfants, réalisé par Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville en 1977 et 1978. Mise à jour détournée du manuel scolaire d’Augustine Fouillée-Tuillerie (publié en 1877 sous le nom de G. Bruno – époque où les femmes sont souvent cachées) : Le Tour de la France par deux enfants. Mais les tours passent et passent (La France de Godard et Miéville, c’est le XIXe arrondissement de Paris), alors que les détours ont leurs profondes empreintes et l’enfance une intime éternité.

Alors pour ce dimanche, Vincent Mahey et Virginie Crouail, tous deux œuvrant au studio Sextan et pour la maison de disques PeeWee! à Malakoff, et leur équipe (ce genre d’équipe qui rend pauvrets les superlatifs) ont sollicité deux autres maisons de disques, nato et RogueArt, pour répondre à l’appel des Allumés du Jazz et organiser leur propre détour. Chaque maison propose son set musical (moment d’émerveillement) avec, en entrée, un débat sur la prise de son (point d’origine émerveillant) et, plus tard, une conférence sur l’Intelligence Artificielle (comprendre la guerre menée contre l’émerveillement).

 

Photo : Jean-Baptiste Millot

 Matin du 20 septembre

 

 
Vincent, Virginie et l’équipe de Sextan sont sur place. Nous ne sommes pas des sociétés anonymes. Avec Arthur Gouret (aussi ingénieur à Sextan), Lucas Desplaces, Paul Barillot, Jeanne Duval, Eren Demir, les studios ont déjà été transformés en salles de concerts, débats et conférence, les instruments installés, les lumières et les sons réglés, ainsi que ce qu’on nomme les changements de plateau. Christelle Raffaëlli et Jean Rochard des disques nato arrivent avec leurs valises de disques et de victuailles, suivis par les RogueArtistes Christine Barreau et Michel Dorbon. Tout le monde s’installe et prépare l’accueil des visiteuses et visiteurs. Dans les couloirs, l’affiche du jour avec le dessin d’Efix, dessinateur régulier pour le journal Les Allumés du Jazz et créateur d’Allumette, ici en scène en une sorte de contraire des Trois petits singes du sud-est asiatique : « voir le bien, entendre le bien, dire le bien ». Pensées constantes pour Anne-Marie Parein, administratrice des Allumés du Jazz qui, à distance, a réglé bien des choses. Daniel Deshays arrive de Bretagne par la voie ferrée. Émotion des retrouvailles avec ce marquant ingénieur-inventeur (et musicien aussi, on oublie souvent qu’il joua de la trompette avec Opération Rhino, et bien sûr sa composition pour Godard ça vous chante et son album en duo avec Lol Coxhill 10:02). Les musiciens Sophia Domancich, Benjamin Duboc, Aymeric Avice arrivent et s’installent. Les deux batteurs Ramón Lopez et Simon Goubert se racontent des histoires de « drums unlimited ». On attend plus que deux fameux allumés (Patrick Albert, Hamed Zoheiri et Keyvan Chemirani viendront plus tard). Pierre Tenne (qui animera le débat avec Vincent Mahey et Daniel Deshays) et le disquaire Vincent Tallé. Ah, les voilà ! Avec ses allures de jeune Chick Corea, Vincent T. raconte : « Après 450 km en voiture conduite par Pierre pour relier Trois-Palis à Malakoff, j'étais heureux d’enfin arriver au studio Sextan. Un détour que j'attendais particulièrement, car je n’étais encore jamais venu dans ce studio. En tant que disquaire des Allumés du jazz, il n’est pas rare que je voie inscrit sur les disques « Enregistré au Studio Sextan... » ou bien « produit et mixé par Vincent Mahey... ». L'occasion pour moi de découvrir le cadre et les personnes qui participent à création de ces morceaux qui m’accompagnent à la boutique. Heureux de voir que dès 14h, le public avait rempli le studio B pour assister au (très intéressant) débat sur l'enregistrement sonore. Je crois qu’on ne pouvait pas y mettre plus de chaises. S'ensuivit une belle programmation de concerts, assez représentative de l’identité musicale des trois maisons de disques co-organisatrices avec Sextan et Les Allumés du Jazz soit nato, PeeWee! et RogueArt ».


  
Photo : Christine Barreau


14h débat : Le son décisif

Débat avec les ingénieurs du son Vincent Mahey et Daniel Deshays - modérateur : Pierre Tenne

 

On se presse tôt, pour voir Vincent Mahey, ingénieur du son (gamme Everest), dans ce studio Sextan qu’il a édifié, accueillir Daniel Deshays, ingénieur du son d’expériences extravagantes d’impressions humaines depuis les années 70. Ce que transmettent les rires, les poignées de main, les regards pétillants, dans la communauté de vues qu’impose le métier : le respect, mais ce n’est pas suffisant. L’admiration, mais c’est insatisfaisant. Une fraternité. Il y a déjà des infinités de débats dans ces poignées de main, mais un seul à mener.

Dans l’auditoire, on aperçoit entre beaucoup d’autres, Patricia Yvanes (ex assistante de Daniel Deshays dans les années 80), la monteuse Nathalie Hureau, les musiciens Claude Barthélémy, Simon Goubert, Titi Carreras, l’ingénieur Christophe Hauser, les critiques Frank Bergerot, Bob Hatteau (qui écriront leurs propres récits de la journée – voir en fin d’article) et Xavier Prévost… l’écoute est grande.

« Innommable » [notre métier], propose en introduction Daniel Deshays. Pensées pour Samuel Beckett, auteur d’un roman du même nom, qui conclura bientôt ce même débat avec une autre citation que propose Daniel Deshays, toujours : « rater encore, rater mieux ». De Beckett à Beckett, pourtant, les échanges ne cessent de conjurer l’impossible tâche d’enregistrer le son que l’on confie à celles et ceux qui en ont la charge. Charge, ou plutôt quête éperdue pour Vincent Mahey. Les bornes sont vite fixées, le débat prend immédiatement en refusant de se laisser borner. La discussion s’engage, sans souci d’éclairer ni forcément d’approfondir – le soin des surfaces apporte souvent le mystère nécessaire à ce que la parole n’étouffe rien – mais avec un fil jamais noué de ce qu’il y a à dire de l’enregistrement : « accorder l’espace » (Mahey), « le son est une mise en scène » (Deshays), « écouter les omelettes  » (Deshays) puisque chercher dans l’enregistrement chaque élément reviendrait à rechercher le blanc et le jaune d’œuf dans une omelette, « l’émotion comme guide » (Mahey)… On loue à raison les paroles libérées, moins celles qui se matérialisent. C’est pourtant d’une force rare : deux personnes échangent sur leur métier, l’activité d’une vie, et donnent corps à ce qui s’échappe sans cesse, ce qui nous fuit et que pourtant, on peut enregistrer – Daniel Deshays n’oublie pas l’étymologie du registre, du rôle.

Le son décisif, c’est le titre du débat. La parole cruciale, c’est son mouvement. Il faut bien conclure, le public s’en charge avec intérêt et enthousiasme, confirmant que quelque chose s’est bien passé là, pour celles et ceux qui ont participé à ces échanges. Alors, si l’on veut, tant que cela se produit, oui : il faut rater encore. Rater mieux.

Les conversations vont bon train au sortir de ce débat. Et plein d’une forme de connaissance dévoilée de ces approches décisives du son (qui deviendra aigu à l’occasion), l’auditoire, qui a, l’espace d’une heure, beaucoup enregistré, se dirige vers la salle de musique. On reconnaît dans cette petite foule, ça et là, d’autres musiciens comme Marie Thollot, Étienne Brunet, Emmanuel Bex, Joel Shapira, Andy Emler, le photographe Jean-Baptiste Millot, le sondhiveriste Fabien Barontini ou encore la cinéaste - ex égérie de mai 68 - Caroline de Bendern. Les concerts à venir vont offrir « un magnifique retour vers l’expérience musicale si singulière dans une si rare clarté acoustique ! » dira plus tard Daniel Deshays.


Photo : Jean-Baptiste Millot
Photo : Jean-Baptiste Millot 
 

15h 30 : Lanterne musicale présentée par RogueArt

Aymeric Avice (trompette, bugle) - Benjamin Duboc (contrebasse) - Ramón Lopez (batterie)

 

Michel Dorbon au micro, présente le trio RogueArt. Affaire de détours, là aussi : le prochain disque du trompettiste, enregistré dans ce même studio, paraîtra bientôt chez le label PeeWee! Habitué des lieux, Aymeric Avice vient également de faire paraître avec un autre trio, américain (Luke Stewart à la contrebasse et Chad Taylor à la batterie), un disque produit par RogueArt : Deep in the Earth High in the Sky. Il y a des entrelacs qui ne se manifestent qu’en se détournant : les liens entre les labels, les musiciens, les studios d’enregistrement se donnent à voir au moment où des agencements nouveaux, comme cette rencontre entre Aymeric Avice, Benjamin Duboc et Ramon Lopez, en permettent la perception. « Première mondiale », ajoute Michel Dorbon.

Les arborescences du free jazz et de la free music continuent de croître. Leurs plus vibrants bourgeonnements se trouvent aux endroits où la question esthétique ne se pose plus que par incidence. Ce qui compte est le langage commun et ce qu’il autorise à faire croître. Ce qui compte, c’est, en deux suites conséquentes, l’heureuse rencontre. De langage commun, d’heureux heurts, il ne fut question que de cela – mais peut-être n’y a-t-il en réalité pas de question ? Nouer quelque chose, force des premières fois. Il y a ce qu’on connaît : l’usage des effets électroniques par Aymeric Avice, la versatilité instrumentale et picturale de Ramón Lopez, dont le drum set incorpore toutes les altérités, l’écoute décisive de Benjamin Duboc. Il y a ce qu’on découvre : l’inattendu accord dans la rassurante discorde, les fragments d’une chanson qui s’assemblent dans un imaginaire délié, ou tout simplement un geste de musicien qu’on n’avait jamais perçu de la sorte tout en l’ayant vu tant de fois. Il y a enfin ce qu’on découvre parce qu’on le connaît, espoir du à suivre et des fois secondes.


 
Photo : Jean-Baptiste Millot
Photo : Étienne Brunet

16h 30 : Lanterne musicale présentée par nato

Sophia Domancich et Simon Goubert jouent la musique de Jacques Thollot

Sophia Domancich (piano) - Simon Goubert (batterie)

 

Au micro, Jean Rochard, de la féline maison nato, présente le concert à venir : un duo peuplé d’histoire. Si l’on commençait par la fin, il y aurait cette apparition fantomatique – c’est un mode de la présence qui peut, parfois, atteindre une puissance incomparable. Le duo joue sur et avec  « Cécile » premier titre de Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer de Jacques Thollot. On réalise l’intense jonction, l’expérience poétique à fleur de peau. La salle se regarde – quelques minutes plus tard, on ne parle que de ça, signe indéniable. Il se passe quelque chose. Sophia Domancich et Simon Goubert ont quelque chose en plus à dire, à la fin de cette lanterne qui avait déjà tant dit, et ce quelque chose doit être dit par Jacques Thollot. Ce n’est pas un disque qui est joué mais un trio qui s’invente, après trente minutes d’hommages et des décennies de compagnonnage que visiblement la mort même n’a pas su interrompre. Ici les Allumés du Jazz ne voient aucun détour et le répètent : il n’y a pas plus de spectacle vivant que de disque mort, et la vie du disque est restituée à celle du concert dans une bouleversante intimité.

La salle se demande (on l’entend fortement) : comment cette intimité est-elle possible ? Comme si ce qu’on savait déjà de l’entente de Sophia Domancich et Simon Goubert se trouvait renforcé de devoir accueillir Jacques Thollot, d’autres histoires, d’autres intimités. Se connaître, c’est toujours accueillir l’autre. Un duo, ce peut être peuplé de tout : des rêves, des mélodies, des souvenirs, des rythmes, des chuchotements, des cris. L’harmonie n’est technique et théorique que par manque d’imagination : elle est fondamentalement cette exigence d’entente et d’écoute qui n’a aucune préférence pour un chemin ou une voie. La sérénité est cette voie, alors la voilà empruntée pour quelques instants de murmures et de concordes. Mais en eux se tapit une inquiétude, ou bien une mémoire joyeuse, ou même des tragédies. La salle se demande, on l’entend si fort : comment tout cela peut-il coexister ? 


Le soir, Christelle Raffaëlli commentera : « Beaucoup de moments forts au cours de cette journée. Me reste cette image du profil ciselé de Marie Thollot recevant et vivant la musique de son père grâce à l'extraordinaire sensibilité et humanité de Sophia Domancich et Simon Goubert ». L’ex ingénieur IA devenu techno critique Patrick Albert, qui tout à l’heure donnera une conférence n’a pas perdu une seconde du concert : « J'ai été scié par le jeu du batteur absolument incroyable de finesse et d'écoute du piano. »

 
Moment commun. Les silences autant que les paroles et les deux entremêlés, des mines heureuses, émerveillées, se dirigent vers la buvette où sont offert boissons et petits mets ou vers les stands de PeeWee!, nato, RogueArt et les Allumés du Jazz. Vincent Tallé ne regrette visiblement pas les 450 km. Les voies de désartificialisation seront sans doute plus longues.

 

 
Photo : Étienne Brunet
Photo : Étienne Brunet
 

18h30 : Conférence sur l'intelligence artificielle par Patrick Albert

 

Les Allumés du Jazz avaient déjà reçu en novembre dernier Patrick Albert, ancien directeur de recherche sur l’intelligence artificielle pour IBM, devenu depuis conférencier et auteur techno-critique. Entre ces deux interventions, la principale différence vient peut-être du public, unanimement concerné et inquiet – en 2025, l’optimisme avait encore voix au chapitre ; en 2026, la conscience du projet de société apocalyptique et mortifère que constitue l’IA est mieux partagée.

Patrick Albert expose tous les fils de ces machines – il insiste : ce sont des machines et nous vivons un nouveau stade de l’industrialisation du monde. Fil historique, initié à Dartmouth en 1956 et poursuivi par le complexe militaro-industriel états-unien pendant des décennies. Fil scientifique et technique : réseaux de neurones, grands modèles de langages, apprentissage profond, et autres mots d’un lexique de l’IA que les Allumés du Jazz, aidé de Patrick Albert, ont proposé en supplément du n°47 du journal, qui soudain perdent de leur opacité grâce à la conférence. Fil politique voire anthropologique : quelle humanité, quel monde propose les constructeurs de ces machines ? Lesquels voulons-nous défendre ? Et comment ?

En conclusion, Patrick Albert propose des scénarios possibles pour notre futur toujours plus proche, de lendemains apocalyptiques en possibles sociétés de castes définies selon leur degrés d’asservissement à la machine. Le pessimisme, lorsqu’il se conjugue à la lucidité, étouffe. Restent les résistances, qui achèvent l’exposé : soulèvements populaires contre les constructions de centres de données, résistances individuelles, révoltes déjà perceptibles et à construire.

À la fin de la conférence, la parole est laissée à Laura Operti, arrivée depuis une manifestation contre les violences policières – on pourrait dire sans trop exagérer que l’IA est une forme de police. Pianiste, membre du collectif Réveillons-Nous – Pour une convention citoyenne sur l’IA, Laura Operti interpelle sur la présence déjà attestée de l’IA dans la musique : comment dès maintenant pouvons-nous savoir si la musique que nous jouons et écoutons n’a pas été, au moins en partie, créée par IA ? Dans les résistances possibles, elle rappelle la possibilité de signer la pétition proposée par les « réveilleurs » de Réveillons-Nous au Conseil Économique, Social et Environnemental, qui pourrait obliger l’État français à s’occuper du sujet, au cas où elle atteindrait le nombre de 150 000 signatures.

Les questions sont nombreuses, traduisant une inquiétude partagée. Patrick Albert n’a plus assez, ce jour, d’exemplaires à vendre de son dernier ouvrage, Robocratie. Lorsque les robots rencontrent l’IA (Éditions du Monde Libertaire).

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que, dès sa fin, la conférence agite la faculté de paroles des uns, unes et autres. Les conversations battent leur plein à la buvette et les points de vue, interrogations et appréciations fusent. Le moins que l’on puisse dire c’est que nous n’avons pas rien à faire. Patrick Albert en est heureux : « Merci de m'avoir donné l'opportunité de mettre les pendules à l'heure sur l'IA. Il est clair que les musiciens figurent parmi les premiers sur la ligne de tir que les (propriétaires des) IA projettent de démolir. Résister, c'est créer, dit-on... et bien haut les cœurs : créons ! ». Une nouvelle lanterne s’allume. La musique tape à la porte du pessimisme pour ouvrir encore les nécessaires possibles.


Photo : Christine Dorbon 
 

20h 15 : Lanterne musicale présentée par PeeWee!

Hamed Zoheiri (chant, setâr), Keyvan Chemirani (santûr, zarb, daf) 

 

À Vincent Mahey, l’homme de PeeWee!, revient le soin de conclure (mais non, on l’a déjà écrit : ouvrir, ouvrir mieux et ouvrir encore) en présentant la dernière partie de soirée avec un duo de musique iranienne réuni pour l’occasion. Les choix ne sont jamais innocents.  Le zarbiste Keyvan Chemirani a invité le chanteur Hamed Zoheiri, « barde des temps modernes particulièrement attaché aux grands poètes Rami et Hâfezé » comme l’a présenté Vincent Mahey. Le Hâl est un état de conscience où l’on s’oublie soi-même. Transe ou extase, qui sont les moyens d’autres ouvertures : le temps défait puis inventer de fond en comble, la pulsation qu’on croyait égarée soudain reprise, des lettres persanes données à comprendre à qui ne les connaît pas. Vincent Mahey avait averti : Keyvan Chemirani a le don de faire découvrir de nouveaux musiciens, c’est-à-dire de nouvelles relations, de profondes complicités. La lumière de la salle semble avoir changé sans que personne n’y toucha. Point d’émerveillement. Ce sont tous les clairs-obscurs qui se mettent à frissonner. Une forme de légèreté s’offre à toutes les consciences dans l’inscription des équilibres.


 
Photo : Jean-Baptiste Millot
 
On ne se sépare pas comme ça après une telle journée. L’équipe de Sextan prépare la séance du lendemain. Ici Arthur Gouret discute avec le saxophoniste François Cotinaud, producteur de Musivi qui va organiser le prochain « Détour » à Noisy-le-Sec le 17 octobre, là Virginie Crouail et Christelle Raffaëlli, complices, s’amusent en débarrassant. Ailleurs, Vincent Tallé, Christine Barreau et Michel Dorbon remettent leurs disques dans les valises pour de nouvelles destinations, Emmanuel Bex et Simon Goubert rient de bon cœur dans le couloir. Et on laissera à Simon le mot de la fin (provisoire) : « La journée des Allumés du jazz est pour moi un point-relais de résistance indispensable, d’utilité publique et artistique. »
 

Postface (multifaces) 

Par Josep Rafanell I Orra

 

Trop. Les silences de la caverne

 

Trop de mots, trop de sons, trop d'images, trop de flux, trop de clics, trop de connexions, trop de moi, moi, moi. Je suis ceci ou cela. Et puis nous : une collection de « moi ». Et donc vous : pour que nous puissions exister, il faut que vous soyez vous, ceci ou cela, aussi. Le vous à soupçonner d'être ceci ou cela. Et des lignes de mort qui relient le tout. Il n'y a plus d'autres. Ça ne va nulle part, circularité auto-référentielle. Ligne de mort. Pas d'autres. Trop de mots pour dire, moi, je suis moi-même. Regardez-vous : vous, vous êtes vous-mêmes. Et ainsi jusqu'à l'entropie. Trop de bruit.

 

Mettons : une caverne. L'envers de la caverne de Platon avec ses apparences, ses représentations. Là, une caverne qui est un refuge pour la présence. Ça se passe dans la caverne du studio Sextan instrument de navigation utilisé pour faire le point hors de vue de terre en relevant la hauteur angulaire d’un astre au-dessus de l’horizon. À Malakoff, plateau de Vanves, géologie d’un quartier, 10 rue Eugène Varlin, fils de paysans pauvres, puis relieur, puis fondateur de la société des secours mutuels des relieurs, partisan de l'égalité entre les hommes et les femmes, il y fait rentrer Nathalie Lemel. Plus tard, la Commune.

 

Enregistrer : traces. Sortir de l'obsolescence terrible. Vincent Mahey, Daniel Deshays. Le son décisif.

 

Donc, une caverne où on parle, on écoute, on enregistre, on recueille des sons, on laisse des traces, on fait exister des zones d'improvisation (musicale : pas seulement). Et il y a des silences. Comment pourrait-on écouter la musique sans la scansion de ses silences ? Sans variations, ponctuations, reprises ? Le rappel d’un héritage, la résurgence des musiques qui se sont tues, par exemple les créations de Jacques Thollot, qui lui aussi... des reprises et ainsi de suite : Sophia Domancich au (piano) et Simon Goubert (batterie). Un appel. Un rappel. Un peu de silence dans des intervalles.

 

Et puis il y a des ailleurs aussi : Hamed Zoheiri, chant (setâr) et Keyvan Chemirani (santûr, zarb, daf). Comment notre ici pourrait-il survivre sans des ailleurs ?

 

Puis, pauses : on se parle. On raconte des histoires. Zones d'improvisation. L'IA : le probable contre le possible. Patrick Albert nous l'a rappelé.

 

Jusqu'à à bientôt.

 

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Liens de lectures à propos de la même journée :

• Franck Bergerot in Jazz Magazine 23 septembre 2026 : "Jacques Thollot, Daniel Deshays et quelques autres"

• Bob Hatteau in Jazz à Babord 4 octobre 2026 : "Les Allumées du jazz font un tour au Studio Sextan"  

 

Discographie du jour:

• Aymeric Avice, Luke Stewart, Chad Taylor : Deep In The Earth High In The Sky - RogueArt 2026 

• Keyvan Chemirani : Tales Of Nar - PeeWee! 2026

• Benjamin Duboc : Primare Cantus - Ayler Records 2011

• Sophia Domancich : Le grand jour - PeeWee! 2021

• Sophia Domancich, Simon Goubert : Twofold Head - PeeWee! 2021

• Simon Goubert : Le matin des ombres - PeeWee! 2022

• Ramón Lopez : 40 Springs In Paris - RogueArt 2025

• Jacques Thollot : Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer - Futura 1971 - réédition Le Souffle Continu 2019

• Jacques Thollot & Cie : Thollot in extenso - nato 2017

• Collectif : Vol pour Sidney (retour) - nato 2010

 

Lectures du jour:

Patrick Albert : Robocratie - quand les robots rencontrent l'IA - éditions du Monde libertaire 2026

Daniel Deshays : Libertés d'écoute, le son, véhicule de la relation - MF 2023

Josep Rafanell I orra : Fragmenter le monde – Divergences 2018 – réédition 2020

 


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