Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

25.12.08

FIN D'ANNÉE - EXTRAIT D'IVRESSE
FIN D'IVRESSE - EXTRAIT D'ANNÉE



"Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
"

Arthur Rimbaud (Le bateau ivre)


Photo : B. Zon

CARL EINSTEIN POUR NOUS AUTRES




Hier c'était Federico Garcia Lorca (hier oui) poète assassiné ... aujourd'hui Carl Einstein par écho sensible et non immuable. Ils sont peu de nos drôles de jours à parler de cet essentiel et visionnaire historien de l'art, poète, auteur de romans et de pièces théâtrales (neveu de l'auteur de La relativité générale). Georges Didi-Huberman le fait très bien, Abel Paz aussi.

Courte évocation :

Carl Einstein a su comprendre la jonction (on dirait aujourd'hui l'interaction) et les liens indénouables entre art et politique (politique entendu au sens plus grec que napoléonien ou combine à la Thiers). Il ne restera pas sur sa chaise rembourrée à théoriser. Cet ami de Georges Braque contribue en 1929 à l'effort de Georges Bataille pour la revue Documents : Doctrines, Archéologie, Beaux-arts, Ethnographie et est le premier en Europe à sérieusement considérer l'art Africain. C'est capital ! Sensible au Spartakisme, il avait déjà pris part à la révolte de Berlin à la fin de la première guerre mondiale. En 1933, il quitte définitivement l'Allemagne où il n'est déjà plus guère. L'écrivain d'origine juive a souvent été la cible dix ans avant des fascistes déjà très assurés. Il a aussi su à l'occasion refuser les honneurs officiels forcément factices. Son indépendance d'esprit et de corps est totale et décisive. À Paris, il s'intéresse également au cinéma et collabore avec Jean Renoir au scénario du film Toni. Il sortira déçu des rapports égoïstes du milieu du cinéma. Anarchiste convaincu, Einstein, qui a déjà rencontré Buenaventura Durruti en 1932 à Bruxelles, s'engage en 1936 dans la Colonne Durruti ("La Colonne Durruti reviendra du front sans analphabètes : c’est une école."). À l'enterrement de l'anarchiste espagnol à Barcelone, l'auteur de Bebuquin lit le texte écrit pour son compagnon qui va tant manquer. Comme les réfugiés espagnols subissant les assauts des fascistes et la traîtrise des faux alliés, le signataire de L'art du XXème siècle passe en France avec sa femme Lyda Guévrékian et les derniers volontaires étrangers en 1939. L'"accueil" est honteux : séjour au camp - très dur - d'Argelès avec d'autres anciens de la Colonne Durruti. Bref retour à Paris avec l'aide d'amis ; il se remet à écrire mais est interné en 1940, comme Allemand vivant en France, au camp de Bassens près de Bordeaux. Libéré un peu avant l'armistice, il tente de se suicider conscient de l'approche des troupes nazies, il est sauvé et s'enfuit. Figurant sur les listes noires des Nazis, Einstein sait qu'il est sur le point d'être arrêté et se suicide près de Mont de Marsan en se jetant d'un pont au dessus du Gave de Pau pour échapper à la torture de l'occupant qu'il connaît trop bien.

"L’art collectif nous est nécessaire : seule la révolution sociale renferme la possibilité d’une transformation de l’art, constitue ses prémisses, détermine à elle seule la valeur d’une mutation de l’art et donne à l’artiste sa mission. L’art primitif, c’est le refus de la tradition de l’art aux mains des capitalistes. Il faut détruire le caractère médiat et traditionnel de l’art européen, il faut constater la fin des fictions formelles. Si nous faisons voler en éclats l’idéologie capitaliste, nous trouvons en dessous les seuls vestiges de valeur de ce continent effondré, préalable à toute nouveauté, la masse ordinaire qui aujourd’hui encore est empêtrée dans la souffrance. C’est elle l’artiste."

C'est pour aujourd'hui et pour demain.

24.12.08

LE RETOUR DES MOTS (SANS ARRÊTS)




Samedi 20 décembre, au Lavoir Moderne de Paris, Violeta Ferrer, dit, donne, chante la poésie de Federico Garcia Lorca en compagnie réfléchie de Raymond Boni (La guitarra). Les mots de Lorca, généreusement transmis, brisent le silence meurtrier par la beauté exprimable de la vie augmentée, celle qui défie l'énergie mortelle refusant aux êtres de pouvoir s'unir. Violeta Ferrer a porté sans jamais les déposer, ces paroles-là depuis l'Espagne des oubliés. L'Espagne violée par l'ordure fasciste qui fut si agréable aux champions de "l'anti-fascisme" libérateurs (sous conditions) de l'Europe qu'elle mourut dans son lit, pendant que les démocrates en vacances s'exhibaient sur ses plages loin du sens des êtres réellement porteurs de vie.

Lorsque toutes les terrasses
furent des sillons en terre,
l'aube ondula des épaules
en un long profil de pierre.

O la ville des gitans !
Les gardes civils se perdent
dans un tunnel de silence
tandis que les feux t'encerclent.


Les mots de la Romance de la Guardia Civil española, résonnent justement et infiniment en nos temps aggravés de brutalités policières, ces temps où le camp des gitans grandit chaque jour. Ces temps où beaucoup d'entre nous sont sur le départ sans savoir où nous irons. Nous devrons surtout emporter la poésie, cette poésie-là, ce langage-là que les Gardes Civils du passé, du présent et du futur brutaliserons toujours en vain. Ils ne peuvent comprendre ceux qui partagent encore. Ceux qui parlent avec le flux des veines. Il est aussi des cris libérateurs.

Les mots de Lorca sont encore là pour nous dire qui nous sommes si nous voulons bien l'entendre. Violeta Ferrer et Raymond Boni ont opté en ces temps de fêtes-rien-que-les-fêtes pour un cadeau utile.

Post blogum : Au moment où l'Empereur et son Baroche sont en vacances, la radio nous informe que c'est la Chef de la Police qui est responsable de l'état.


Images : B. Zon

17.12.08

ET LE CUL DE CHARLIE PARKER
N'ÉTAIT PAS DU POULET
LES TRAVAILLEURS DE LA FNAC HEUREUSEMENT DISCULPÉS




Sur la couverture de Les 1000 CD des disquaires de la Fnac, un superhéros au teint livide-verdâtre et au sourire crispé impose son agitation culturelle dans les rues d'une très grande ville, dispensant, du creux de la main, sa lumière blafarde et ses disques sans noms. Le petit peuple, enfin aiguillé est heureux, il ne demande que ça, il n'a pas le temps de choisir par lui même. Ca sert à ça les superhéros, même d'allures crevardes. Il faut bien que les grands magasins, plus trop fréquentés par les Marx Brothers, guident leurs clients comme la République guide ses ouailles avec des livres d'histoire sur mesure (La commune pas le temps, la révolution espagnole aux oubliettes, le 17 octobre 1961 à la Seine...).

Bien souvent ces listes les 100 CD du siècle, les 100 plus grands chanteurs, les 100 indispensables du Jazz ou ces 1000 CD des disquaires de la Fnac et les cohortes de primes à l'assurance sous forme de petits stickers-récompense, légions d'honneur en chocolat ("bon chien, tu as bien travaillé !") : 4 fortés, un Choc, 4 sapins, tendent à déresponsabiliser l'auditeur en lui confisquant ses choix propres. On aimerait bien un tel ouvrage s'il ouvrait sur d'infinies possibilités, offrait d'autres alternatives que celles que l'on voit dans toutes les listes en offrant des encouragements - franchement Kind of Blue de Miles Davis (premier disque de Jazz et 33ème position du classement général de la Fnac) est une réussite, mais sa surexploitation, surexposition file parfois la nausée - indiquait les liens, accompagnait le sens critique, ce que savent souvent TRÈS BIEN faire les disquaires. Le texte de présentation annonce : " Sélectionner les 1000 meilleurs albums - classés par ordre - de tous les temps (rires non fournis) et constituer ainsi une discothèque quasi-idéale, telle est la mission que ce sont fixés les disquaires de la Fnac ! Parmi les grands gagnants de ce grand plébiscite : Nirvana, Serge Gainsbourg, Radiohead, Portishead et bien d'autres encore." Mais les disquaires ne sont pour pas grand chose dans cet ouvrage et certainement pour rien dans cette "mission" (qui ne compte ni musique classique, ni musique contemporaine de tous les temps) si ce n'est qu'ils ont eu - au mieux - à cocher des noms déjà choisis par un comité directeur. La Fnac méprise son personnel et l'utilise comme bouclier humain.

Aucun disquaire n'aurait pu écrire les affligeants textes accompagnant ce guide nocif. Au mieux, ces petits poulets sont tissus de banalités horriblement réductrices (dangereusement réductrices). Au pire un enfilage d'âneries. Un exemple parmi d'autres : Charlie Parker figure deux fois dans la sélection (une fois de façon bien inélégante par une compilation-recyclage de domaine public à la pochette hideuse, même pas par une production Norman Granz ou Jazz at Massey Hall). On apprend qu'il était surnommé le Bird car "il mangeait du poulet en quantités astronomiques". Ou comment un accident de la route survenu à un gentil volatile est transformé en délire gargantuesque. Bon dieu mais c'est bien sûr, c'est l'abus de galliforme qui a eu raison de Charlie Parker (on espère que le message passera au Ministère de l'Intérieur) à tel point qu'il en devient ici, "trompettiste". "Chéri rejoue-moi z'en !" Parker, tellement accroc du poulet qu'il se mit à la trompette, instrument que lui dispute John Coltrane pour Love Supreme dans le même livre (vendu 19€ et aussi nuisible que Bruits" de Jacques Attali). Une trouvaille non ?

L'ancienne Fédération nationale d'achats des cadres (créée en 1954 et forte de 78 magasins), finira bien par perdre des plumes à force de voler dans les nôtres. Amateurs de musique, unissez-vous et chassez avec du gros sel tout ceux qui voudraient la transformer en un sinistre poulailler clos d'où elle ne verrait plus le jour. Nous n'aimons le poulet, ni en trompette, ni en batterie.

16.12.08

DES CHAISES























Il a dit "J'ai pris des chaises pour des gens". Il en était tout retourné. Bien sûr la brume était épaisse aux alentours du canal et il aurait pu s'en contenter pour s'excuser d'une aussi grande méprise. Il se souvenait d'une amie qui s'était doucement confiée au petit matin après une nuit complexe "Il ne faut pas prendre les gens pour des chaises". C'était gravé. Il y avait depuis toujours pris garde. Il ne se doutait pas qu'un jour il serait confronté à l'inverse. Des petites lumières clignotaient tout autour. Tantôt elles lui servaient de guide, tantôt il s'y perdait. Quelques pièces en poche pour acheter un journal, mais pour lire quoi, il s'arrêtait constatant que les cafés étaient fermés, les chaises empilées. Au détour d'une ruelle, une odeur de cannelle, le vent ne soufflait pas ; pour le laisser décider ? Comment pourrait-il encore s'assoir ?


Photo : B. Zon

8.12.08

ZOO ET FORETS


L'Ancient Traders Gallery de Minneapolis, une galerie indienne, expose des artistes indiens pour en finir avec l'oubli. Les peintures de Dyani Whitehawk, Carolyn Anderson, Gordon Coons, Jonathan Thunder déCRIvent des chemins parcourus immenses, marqués de larmes et de sang. Il y a encore des aigles dans le ciel de Mankato où furent pendus 38 Dakotas pour l'exemple sur ordre de l'humaniste Abraham Lincoln. L'atmosphère est toujours pesante à Mankato, ville du bannissement. Les militants de l'AIM et d'autres Indiens l'ont rappelé en s'opposant aux acteurs descendants en costumes de colons défendus par la police lors des célébrations des 150 ans de l'édification de St Paul à Fort Snelling au printemps dernier, ils l'ont souligné aussi dans la manifestation contre la guerre pendant la RNC. Les Indiens, comme les policiers, sont toujours en costumes d'époque, mais ce n'est jamais la même époque. La roue tourne, c'est ce qu'elle sait faire "La lutte est comme un cercle, elle peut commencer à n'importe quel point, mais elle ne se termine jamais" (Sous-commandant Marcos). Pas de lutte, pas de peinture. L'art entraine parfois sublimement lorsqu'il n'invite pas à l'oubli. Il est toujours second et lorsqu'il le sait, alors on peut vraiment regarder (réagir).

Dans Mama Too Tight (Impulse), Archie Shepp avait dressé un juste portrait du peintre afro-américain Robert Thompson (aussi connu comme Bob Thompson). Robert Thompson aimait montrer la vie en couleur, des couleurs d'un constat humain espéré, issues du XIXème siècle, siècle indépassable, amplificateur géant interminable, inqualifiable, appelant les siècles suivants à marquer leurs progrès par la guerre toujours plus 2voluée. Nombreux sont ceux qui avaient découvert l'existence de Robert Thompson par la couverture (mal imprimée) du disque sud-américain de Steve Lacy : The Forest and the Zoo (Esp). La forêt et le zoo, en deux mots tout est dit, Archie Shepp le met très bien en musique aussi, on entend tout en prêtant l'oreille : même l'élection "avenir" de Barack Obama suivie du retour des "Clinton", on entend aussi les 240 ouvriers de Republic Windows and Doors à Chicago demandant leurs indemnités légales de licenciement, des cris lointains d'Afghanistan et le Sheriff Fletcher toujours occupé à fabriquer preuve sur preuve pour confondre les anarchistes de St Paul. On entend des signes multiples, multiplicateurs et multipliés, et c'est stimulant, pour peu qu'on n'en reste pas seulement à la musique qui ne pourra jamais rien pour personne.

Il sera sans doute toujours temps de constater la faillite de l'art et sa lente dégradation causée par ses sujets mêmes. Lesquels sujets devraient abandonner les gémissements (ils font - certes - ça très bien) de salons , forcément inélégants, pour rejoindre les véritables damnés de la terre (qui font ce qu'ils peuvent)... un roi doit avoir les mêmes souvenirs que ses sujets (Sartre) à moins que les sujets ne se souviennent de rien.


Image : Texte de l'exposition Honor the Earth - The Impacted Nations

1.12.08

NE PLUS LAISSER FAIRE



Fabrication de boucs émissaires a Tarnac, sécurisation scandaleuse de la haute finance, hausse du chômage malgré les profits, suicides en série dans les prisons, projet d'incarcération des enfants, fastes de la cour, criminilisation des pauvres, allongement du temps de travail, manipulation de la presse (qui ne se fait pas prier), chasse aux SDF, chasse à l'immigré... Combien faudra-t-il d'"indices" sinistres tombant quotidiennement pour comprendre où nous vivons et nous sortir de notre tord-peur ? En voici un autre juste transmis par RESF Isère :

"Une première en Isère : des enfants raflés à l'école
vendredi 28 novembre 2008 (16h28)

Hier s'est produit un fait très grave à l'école du Jardin de Ville, à Grenoble. A 15h45, un père de quatre enfants (un moins de trois ans, deux scolarisés en maternelle et un en CE1 à l'école du Jardin de Ville) est venu,accompagné de deux policiers en civil, chercher ses enfants, pour "un rendez-vous en préfecture", ont compris les enseignants. A 19h, on apprenait que la famille au complet était au centre de rétention de Lyon.

Ils y ont dormi. Ils étaient injoignables hier soir. On a réussi à les joindre tôt ce matin aux cabines téléphoniques du centre de rétention (qui, rappelons-le, est une prison). Ils étaient paniqués. On a prévenu le centre que la CIMADE, seule association ayant le droit d'entrer dans les centres de rétention, irait voir la famille ce matin. Arrivés au centre, les militants de la CIMADE les ont cherchés, sans succès : la famille était en route pour l'aéroport, leur avion décollant une demi-heure plus tard.

Nous n'avons rien pu faire, nous attendions que les militants des la Cimade comprennent la situation de la famille, afin de pouvoir les aider en connaissance de cause. Ils ont été expulsés ce matin. Leurs chaises d'école resteront vides.

C'est une première en Isère : la traque des étranger-e-s pénètre dans les écoles.

Les seuls enfants en situation irrégulière sont ceux qui ne sont pas à l'école.

Nous vous demandons de bien vouloir faire circuler cette information le plus largement possible. Personne ne doit pouvoir dire "on ne savait pas".

Merci

Réseau Education Sans Frontières 38"


Photo Jacques Guez - Expulsion de familles d’immigrés, il y a trois ans, le 2 septembre 2005- jour de la rentrée scolaire - 4 rue de la Fraternité à Paris XIXe

19.11.08

BROKEN DREAMS



En 1972, la musique changeait de mains à plus d'un jet de toupie. Le rock'n'roll s'affranchissait (hélas souvent) de sa réputation de "petite vérole" ou de "vitriol" (pour paraphraser Au bonheur des dames) jouant soudain la carte aristocratique (et de ce fait même forcément décadente). David Bowie débarquait de mars assurément, quelques jeysers spontanés type T.Rex allaient bientôt s'éteindre, Mick Jaegger transformait les Rolling Stones en entreprise et Keith Jarrett à Cologne nous signifiait sévèrement qu'on avait assez rigolé et qu'il était temps de reprendre les chères études. Il faudra attendre les punks pour le nouveau chambardement libérateur.


1972, c'est l'année où paru Rock Dreams de Guy Pellaert, ex collaborateur d'Hara Kiri pour Jodelle et Pravda. Peintre, illustrateur et fou de cinéma (et plus encore), Peellaert avait témoigné pour le rock'n'roll à son grand tournant (les lecteurs de la BD Titeuf savent toute la douleur cruelle qu'il y a à quitter l'adolescence). Peellaert fixait ce moment à jamais mieux que tous les discours. Il couchait l'ambigüité dans de beaux draps. Du coup David Bowie et les Rolling Stones lui commandaient les couvertures de leurs disques ambigus. Le générique ultra-panoramique signé Peellaert de la belle émission de cinéma à la télévision (ça a existé) de Claude Ventura (Cinéma, cinéma) rendait l'appareil ins kino et du coup les affiches de Taxi driver de Scorcese, des Ailes du désir ou Hammett de Wenders, de l'Argent de Bresson, des Rendez-vous d'Anna de Chantal Akerman, Mauvais Sang de Léos Carax suivaient. Cet admirateur de Marilyn Monroe (qui travailla aussi avec Alain Resnais pour le documentaire sur Gershwin) et d'une certaine folie urbaine, loué par Baudrillard, se retrouvait dans la lumière narrative des néons, celle d'une humanité fouillée dans la désillusion. Les lueurs de Peellaert, intéressant témoin des mutations d'un siècle finissant en agonisant énérgétiquement, se sont éteintes à 74 ans le 17 novembre.




Peintures : Guy Pellaert - Rock Dreams, The Big Room

17.11.08

HUMANITÉS






"Les artisans du vrai changement c'est vous" pouvait être le mot clé de cette soirée du 16 novembre réunissant trois groupes bourrés de talent et de conscience sociale. Effluves du violent passage de l'Elephant dans la cité et des immédiates réponses musicales, cette soirée au Black Dog était aussi et surtout celle d'une nécessaire évacuation du néant sans simulacre par la prise de parole. Une parole à porter loin, à donner, qui sait qu'elle n'est rien sans gestes. Tout n'est que "question de temps" pour saisir l'instant crucial qui fait d'une vie, une vie véritable. Taina Asili Y la Banda Rebelde, Broadcast Live et Junkyard Empire (avec Kristoff Krane en invité surprise), ont puissamment joué le partage des tâches et les dénominateurs communs avec champ maximal : la reconquête d'une liberté sans cesse menacée au plan collectif. Et les gens, toujours invités, ont chanté, dansé et parlé ensemble, un moment de conviction et d'intime force partagée. Jean-Paul Sartre écrivait en préface du livre de Frantz Fanon Les damnés de la terre* (le titre-liant de ce concert du 16 novembre était The Wretched Rising): "Peut-être, alors, le dos au mur, débriderez-vous enfin cette violence nouvelle que suscitent en vous de vieux forfaits recuits. Mais ceci, comme on dit, est une autre histoire. Celle de l’homme. Le temps s’approche, j’en suis sûr, où nous nous joindrons à ceux qui la font". Rien n'est jamais loin.


* Les Damnés de la terre, de Frantz Fanon, Paris, Éditions Maspero, 1961


Images : B. Zon - peinture Neto (exposé au Black Dog en novembre)

16.11.08

CORPS ACCORDS À BRUXELLES
















La photographie reste à la fois un des grands mystères des temps présents, qui ne sont pas toujours des temps de pause, et l'un des grands fournisseurs d'interrogations de la société elle-même et des questions suscitées par ses sujets (voir celle d'Avedon par exemple). Endroits de départ ou d'arrivée, lieux de prescription des temps respectifs enchevêtrés, panneaux de transmission, arrêts sur images en mouvement parce qu'il le faut, choix d'un moment solitaire et autrement invisible, trains rébus désintoxiqués, expressions du détail et l'infini sans passer par le zéro, surexpositions brûlantes, les clichés photographiques ont souvent permis au corps d'avoir un magnifique plaidoyer contre les religions confiscatrices. Photographier la danse est une clé du dossier saisie dès les origines de l'invention de la boîte à images (Ted Shawn photographié par Ralph Hawkins par exemple - voir Erik Satie et Autre Messieurs : Airs de Jeux).

Alors que la danseuse Sergine Laloux - que les habitués de Minnesota sur Seine connaissent bien pour les quatre mains avec Guy Le Querrec appréciables dans les programmes édités - prenne l'appareil, c'est un pas chassé et qu'elle rejoigne la musique, un bel emboîté.

Sergine Laloux expose au Théâtre Marni à Bruxelles du 2 au 13 décembre 2008 une série justement intitulée Corps Accords

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13.11.08

IN FROM THE STORM




Le 15 octobre 1966, La Dépêche d'Evreux commentait avec luxe de détails le "second souffle" du chanteur "à risques" (devenu depuis chanteur à Lunettes), Johnny Hallyday, pour son concert au Novelty de la ville Normande. On notait en fin d'article la phrase suivante : "Nous passerons rapidement sur la première partie du spectacle composée à l'improviste, nous a-t-on dit, parce que les danseuses de jerk qui doivent l'animer n'étaient pas arrivées en France. Nous n'en garderons que le souvenir d'un assourdissant vacarme." Eure Éclair, aussi enthousiaste, ne donnait guère plus de précisions sur les coupables : "Après cet intermède assourdissant apparut la dernière découverte de Johnny Hallyday. Il s'agissait d'un chanteur guitariste à la chevelure broussailleuse, mauvais cocktail de James Brown et de Chuck Berry, qui se contorsionne pendant un bon quart d'heure sur la scène en jouant également de la guitare avec les dents ". Ce bordel sonore n'était autre que le premier concert du Jimi Hendrix Experience, scintillance majeure du XXème siècle, relais à la volée du haut périple Coltrane, ouvrant cette tournée du futur bluesman sarkozien. Jimi Hendrix : guitare, chant, Noel Redding : basse, chant complémentaire, Mitch Mitchell : batterie en plein dans le champ. Le vacarme eut sans doute vite raison des sourds et lors de l'étrange concert à l'Île de Wight en septembre 1970 du dernier groupe de Jimi Hendrix avec Billy Cox et Mitch Mitchell, ce dernier livra un combat de chef afin de rendre vie au miracle qui allait bientôt faillir définitivement, lors d'un solo précédant le déchiré "In from the storm". Les éditions successives du concert d'Hendrix à l'Île de Wight oblitérèrent souvent ce solo qui pourtant en fit rêver plus d'un (ici même me suive). Plus qu'Hendrix même, Mitch Mitchell fut souvent le meilleur ambassadeur du jazz dans le monde du rock (l'inverse qui va dans le même sens est aussi vrai). Miles Davis qui n'aimait pas grand monde, l'aimait beaucoup. À 61 ans, merde c'est jeune, Mitch a fouttu le camp à trois pierres du soleil dans sa chambre d'hôtel d'une ville au climat tempéré, Portland (Oregon). Tous les batteurs d'Hendrix ont disparu. Il faut craindre un monde sans batteurs. "Un monde sans batteurs, dira bientôt un vieux proverbe, c'est un monde qui ne danse plus, un monde de sinistres ministres de l'intérieur".


Documentation : http://brume13.ifrance.com/1966.htm">http://brume13.ifrance.com/1966.htm signalée par Philippe Truffault, candidat à Monsieur Cinéma le lendemain du concert d'Hendrix à l'Île de Wight - Photo Interview Sounds talk - Mitch Mitchell par Dick Meadows



11.11.08

MALAS OU LES LUMIÈRES DU CANAL CHANSON




Serge Gainsbourg, Léo Ferré, Jaqcues Higelin et quelques autres avaient fait glisser le terme de "variétés" pour chanson française à "pop music", signifiant ainsi de réels rapports avec ce qui se passait outre Manche et outre Atlantique. Simples (pas si) questions de langage ! Les Variations, groupe de pop music française, avait ouvert une voie fin des années 60, mais ils chantaient beaucoup en anglais. Red Noise et Komintern avaient ouvert une autre voie... Tac Poume Système, les Moving Gelatine Plates encore une autre ... D'autres viendront plus tard : Les Stinky Toys, Marquis de Sade, Kas Product, les Berruriers Noirs, les Rita Mitsouko, Noir Désir... À chaque fois une petite aventure recommencée pour trouver ses marques et ses liens, la langue française pas tout à fait avalée par la langue anglaise, mieux redessinant les contours pop comme un ballet d'expressions toujours à tailler. C'est aussi le défi de Malas, éclairé power trio (en anglais dans le texte : guitare basse batterie) aux héritages assurés et à la voie libre. On pourra entendre cet excellent groupe (Nicolas Massouh : guitare, chant, Vincent Lefrançois : basse et Olivier Gasnier : batterie, oui LE Olivier Gasnier) - qui vient de terminer l'enregistrement d'un six titres où tous les coups font mouche - à l'Abracadabar, 123, avenue Jean Jaurès, Paris 19 à 22h le 12 novembre. (Métro Laumière)

Photos : B. Zon