Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

30.4.09

TOUTES LES PAROLES NE SONT PAS ECRITES SUR L'EAU



Il y a trois ans à Minneapolis, un indien sort de prison après 18 années d'incarcération (fait banal pour ce peuple occupé sur sa propre terre). Il décide de s'installer un peu à l'écart du monde dans les bois sur les rives du Mississippi, endroit qui lui est cher (photo ci-dessus). Il est dénoncé par des voisins promeneurs se sentant en insécurité en promenant leur chien (animal mieux considéré que la plupart des minorités) et arrêté. Ce qu'il avait reconnu comme étant son lieu, place définitivement confisquée par les colons venus d'Europe, ne pouvait être dans la réalité fabriquée, la réalité industrielle. Pourtant, porté par les arbres et le vent, l'écho des paroles du chef Seattle à Port Elliott en 1855 résonne à chaque dépossession :"Le ciel au-dessus de nos têtes qui a pleuré des larmes de compassion pendant des siècles et des siècles, qui nous paraît immuable et éternel est soumis au changement. Aujourd'hui est clair, demain il sera peut-être recouvert de nuages. Chaque parcelle de ce pays est sacrée dans l'esprit de mon Peuple, chaque flanc de montagne, chaque vallée, chaque plaine, chaque bocage a été sanctifié par un événement heureux ou malheureux survenu à une époque depuis longtemps révolue. Les rochers eux-mêmes apparemment muets et morts transpirent sous le soleil le long du rivage silencieux et frémissant du souvenir important lié à la vie des miens. Quand le dernier homme rouge aura disparu de la surface de cette Terre et que le souvenir des miens sera devenu un mythe parmi les hommes blancs, ces rivages s'animeront des morts invisibles de ma tribu ; et quand les enfants de vos enfants se croiront seuls dans les champs, les boutiques ou dans le silence des bois sans chemin, ils ne seront pas seuls...
La nuit, quand les rues de vos villes seront silencieuses et que vous les croirez désertes, elles seront remplies des multitudes de revenants qu'elles contenaient jadis et qui aiment encore ce beau pays. L'homme blanc ne sera jamais seul. Qu'il soit juste et traite mon Peuple avec bonté, car les morts ne sont pas sans pouvoirs. Morts, ai-je dit ? Il n'y a pas de mort. Seulement un changement de mondes
".



Au musée de Brême, ville du nord-ouest de l'Allemagne, cité qui joua un rôle important dans le développement de la christianisation dans la partie nord de l'Europe, se tient actuellement une exposition sur Sitting Bull et son temps. Cette rétrospective est construite de façon très intéressante et propose un grand nombre d'objets lakotas (vêtements, outils, armes...)des années 1850 à 1890, date de l'assassinat de Sitting Bull lors de son arrestation.




Le portrait photographié de Red Tomahawk qui fut l'un des deux policiers indiens qui tirèrent sur ordre du Major McLaughling, fait revenir en mémoire ce moment de juillet 1990 où lors de la danse du soleil de Green Grass (réserve de Cheyenne River, Dakota du Sud) l'arrière petit fils de Red Tomahawk était venu confier toute la lourdeur de porter cette horrible faute de son grand-père "Ce n'était pas sa faute ! Il ne voulait pas tuer Sitting Bull". Son émotion était grande. Il dansait pour son grand-père.
Les objets de l'exposition proviennent pour la plupart de collection de musées européens (Vienne, Darmstadt, Hambourg, Lubeck, Brême) ou américains (New-York, Bismarck), comme cette bouleversante photo des filles de Sitting Bull prise par Benjamin C. Golling en 1910 appartenant à la Minnesota Historical Society de St Paul. Les objets des peuples conquis font, partout dans le monde, le bonheur des musées des pays colonisateurs (c'est le prix de notre distorsion mentale) dont les gouvernements affichent une satisfaction triomphante chaque fois qu'il transforment des éléments des populations soumises en policiers. Sitting Bull, grand résistant, avait dit à ses frères et soeurs : "Nous devons unir nos forces, sinon nous serons tous anéantis un par un". La recommandation reste valable.


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Au centre : Robert Bly, à gauche Howard Zinn

Il était bon d'entendre le 6 avril dernier à l'invitation d'Howard Zinn, le poète Robert Bly lire lui-même son "Call and Answer", poème qui avait inspiré les jours du Black Dog à St Paul Minnesota pendant la dernière Convention Républicaine. Robert Bly, né en 1926 est une des figures de proue des Poets against the war et fut un farouche opposant à la guerre du Vietnam autant qu'à celles d'Irak et d'Afghanistan au premier jour. La voix de Bly est ce soir-là, prélude à un série de paroles d'américains qui ont fait l'histoire populaire : Nicola Sacco, Emma Goldman, Eugene Debs, Frederick Douglass, Sojourner Truth, Chief Joseph, Maria Stewart, Martin Luther King, Rita Lasar ou encore l'espagnol Bartholomé de las Casas, lus par d'autres acteurs ou activistes : Winona LaDuke, Lou Bellamy, Dipankar Mukherjee, Isabell Monk O’Connor, Sarah Levy et Tou Ger Xiong. Howard Zinn raconta aussi, avant de lire son appel à la désobeissance civile saluant au pasage les RNC8, son arrestation en Novembre 1970 lors d'une manifestation dans une base de Boston au moment du départ des soldats. Alors qu'il devait comparaître au tribunal, il s'éclipsa pour se rendre, à l'invitation du philosophe Charles Frankel, à un débat public sur la nécessité de cette désobeissance-là. Le jour suivant, il fut arrêté dans l'école où il enseignait. La ténacité intelligente de cet homme né en 1922, participant du mouvement des droits civiques, antimilitariste actif après le dégoût déclenché par le bombardement de Royan en 1944, et auteur de la très importante Histoire populaire des États Unis inspire.

Dans Nous le peuple des Etats Unis, il écrivait : " Nous devrions, selon moi, prendre conscience du fait que nous vivons dans un pays qui, bien que dominé par l'argent et le pouvoir, offre néanmoins des ouvertures et des opportunités qui n'existent pas dans bien d'autres régions du monde. Ceux qui nous dirigent font le pari que ces opportunités nous apaiseront et que nous n'en profiterons jamais vraiment pour procéder aux changements radicaux absolument nécessaires à l'instauration d'une société juste. Nous devrions relever ce pari." Ça aussi c'est valable pour tous, si nous ne voulons pas perdre les quelques rives qui nous restent.

À lire :
Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours Howard Zinn, Agone, 2002
« Nous, le Peuple des États-Unis… » Essais sur la liberté d’expression et l’anticommunisme, le gouvernement représentatif et la justice économique, les guerres justes, la violence et la nature humaine Howard Zinn, Agone, Marseille, 2004Sitting Bull: sa vie, son temps R. M. Utley, Collection Terre Indienne, Albin Michel, 1997
Voices of a people's history of the United States Howard Zinn et Anthony Arnove Seven stories press, 2009
The Insanity of Empire Robert Bly, Ally Press, 2004


À écouter :
Left for Dead


Images : B. Zon sauf filles de Sitting Bull : Benjamin C. Golling


1 commentaire:

Anonyme a dit…

Thanks for Fred